VII
Ayant ainsi fait le champ libre à son interrogatoire, M. O***, aidé de la servante, revenue les mains vides de sa quête d’un souper, transporta Lurette sur un lit, et, à eux deux, ils la tirèrent de son évanouissement.
Un flot de sang inonda les lèvres de la lorette à sa première parole.
—Oh! le brigand, il m’a donné un bien mauvais atout... je dois avoir quelque chose de brisé dans ma boîte, dit-elle en montrant sa poitrine meurtrie par les coups de talon de botte.
Puis, après avoir promené ses yeux autour de la chambre:
—Tiens, fit-elle, je me suis donc trompée, tout à l’heure, il m’avait semblé voir le bec de mon serin.
—De votre mari, voulez-vous dire? avança le commissaire.
Malgré sa souffrance, Baba eut un sourire.
—Lui! un pareil chinois! mon mari?... Plus souvent!!! lâcha-t-elle de sa voix triviale.
Et, après un petit silence, elle ajouta:
—N’empêche pourtant qu’avec cet oison-là, nous avons fièrement rigolé.
—Mais enfin quel a été le but de toute cette comédie? demanda M. O***.
Lurette eut un instant d’hésitation à trahir son amant, mais, à ce moment, une toux de souffrance lui ramena le sang aux lèvres.
—Il m’a tué, le gredin! murmura-t-elle.
Alors, sous l’impulsion de la colère, elle reprit:
—Pour me venger, je vais tout vous dégoiser, mon commissaire.—Maurice était employé à la compagnie La Précaution, au bureau des polices de rentes viagères. On n’était pas content de lui et on lui avait signifié son congé immédiat avec indemnité d’un mois d’appointements. Le dernier jour qu’il avait été à son bureau, il revint ici en me disant:
—Veux-tu m’aider à mettre la main sur un lopin de 40,000 francs?
Et il me raconta qu’au moment où il allait sortir du bureau d’où il était congédié, il s’était présenté un monsieur pour demander qu’on lui préparât la police d’une rente viagère en faveur de son fils, dont il apporterait, le lendemain, le capital de 40,000 francs.
Ce monsieur était un de ces bavards qui aiment à mettre tout le monde au courant de leurs affaires. Il conta donc à Maurice que son fils était aveugle, qu’il lui avait déjà constitué 6,000 francs de rentes viagères, mais qu’il voulait augmenter cette rente par l’apport de ce second capital de 40,000 francs.
—Mon fils ne s’en doute pas, ajouta-t-il, c’est une surprise que je lui ménage, il ne l’apprendra qu’après l’affaire faite... Sans jamais lui en rien dire, j’ai économisé lentement cette nouvelle somme.
—En la déposant au fur et à mesure à la Banque de France? dit Maurice au hasard, car, en ce moment-là, il ne songeait pas à mal.
—Du tout, répondit l’autre, ils sont chez moi, dans une cachette, tout aussi en sûreté que dans les caves de la Banque.
Après avoir donné ses nom, prénoms, et adresse pour qu’on lui dressât la police, il partit en répétant qu’il apporterait la somme le lendemain.
Deux minutes plus tard, Maurice, après avoir pris ses cliques et ses claques, quittait à son tour le bureau où il ne devait plus revenir.
Arrivé dans la rue, la première chose que vit Maurice fut le corps d’un homme tué, disait-on, par la rupture d’un anévrisme, que des sergents de ville emportaient...
Et dans cet homme, il reconnut le monsieur qui, tout à l’heure, était sorti de son bureau.
Aussitôt il songea à ce capital de 40,000 francs dont lui avait parlé le défunt, cette somme ignorée du fils aveugle, enfouie dans une cachette, dont nul n’avait connaissance... et, alors seulement, l’eau lui vint à la bouche.
Dès le lendemain fut organisée cette comédie qui devait nous mettre à même de fouiller tous les meubles à notre aise. Le début était facile, attendu que notre pigeon à plumer habitait, rue Cassette, une maison dont la majeure partie était louée en garni par un marchand de meubles qui en était le principal locataire. Pour 25 ou 30 francs par mois, on pouvait donc ainsi aller se mettre à l’affût sous le même toit que le gibier.
—Mais, fit le commissaire en interrompant, il y avait une vieille bonne près de l’aveugle, une nommée Javotte?
—Attendez donc. Oui, il y avait une servante et ce fut Bernisier qui sut l’embobiner.
—Bernisier? répéta le commissaire étonné de ce nom nouveau.
—Bernisier, qui, pour Poliveau, prit le nom de Touriquet. C’était un ami de Maurice, ancien commis voyageur... un fainéant et un buveur de première force, mais drôle comme tout, avec des idées comme pas un, et, par-dessus le marché ventriloque... qu’il vous en faisait mourir de rire, surtout dans la scène où il imitait toute une famille d’Auvergnats enfermés dans une tabatière..... En lui promettant une part dans l’affaire, Maurice le décida à être des nôtres.
Le commissaire interrompit Baba. Pendant qu’on était en train, il voulait couler à fond la question des comparses.
—Et madame Nubadar? demanda-t-il.
—C’était maman.
—Elle est morte?
—Pas le moins du monde. Elle continue à crier son poisson dans la rue en poussant sa voiture à bras. Dans le commencement, elle croyait à une plaisanterie... à l’histoire de se faire rincer le bec et remplir l’estomac par un imbécile. Mais, quand elle a eu flairé la chose, elle nous a dit: «Ça, ce n’est pas de la marée assez fraîche pour moi, je vous lâche, mes bibis.»
M. O*** n’insista pas sur ce point, mais il reprit:
—Ah! non, lui, il s’est fait casser la tête par une ruade de cheval pendant le siége.
—Et le maire alsacien qui recommandait tant de soigner les meubles?
—Il sortait du gosier du ventriloque Touriquet.
—Et les deux dignitaires turcs qui ont servi de témoins au mariage à la mairie?
—Toujours le ventriloque Touriquet... C’est chez lui, au premier, au fond de la cour, rue Bergère, qu’a eu lieu la prétendue cérémonie à la mairie.
Ainsi renseigné sur les compères, M. O*** revint à ses moutons en disant:
—A présent, apprenez-moi comment Touriquet est parvenu à écarter Javotte.
—Oh! bien simplement. Touriquet avait été, rue Cassette, louer la chambre garnie la plus voisine de l’appartement de Poliveau. A cette époque, l’ennemi arrivait à marches forcées et Paris allait être bloqué... Javotte s’alarmait pour son jeune maître aveugle qui ne se doutait de rien. Touriquet sut si bien forcer au noir la situation qu’il la décida à emmener son maître loin de Paris. Mais il lui conseilla, avant de faire partir l’aveugle, d’aller d’abord lui préparer une retraite.
—Nous avons encore au moins dix jours devant nous, lui affirmait-il.
La servante le crut, et, sur la promesse qu’il lui fit de veiller sur l’aveugle pendant sa courte absence, elle partit. Le lendemain, Paris était bloqué et elle ne put rentrer. Si elle y est revenue aujourd’hui, elle n’a pas dû retrouver son maître, car, en déménageant de la rue Cassette à la rue Richer, nous avons tout fait pour qu’on ne pût découvrir nos traces.
Il n’y avait plus pour M. O*** qu’une seule question à poser:
—Que vous reste-t-il des quarante mille francs? demanda-t-il.
—Rien, dit Baba.
—Vous avez donc tout gaspillé?
—Nous n’avons pas dépensé un sou... pour l’excellente raison que nous n’avons rien trouvé... pas un radis!... Nous avons eu beau fouiller et archi-fouiller les meubles, nous n’avons pas déniché un monaco. Il faut croire que le père était un vrai blagueur.
M. O***, à cette réponse, crut que Baba, après avoir cédé au mouvement de colère qui l’avait fait parler, ne voulait pas compromettre davantage Prévannes.
—Le juge d’instruction lui en fera dire plus, se dit-il.
Et il alla se coucher.
Le lendemain, quand le commissaire descendit à son bureau, le secrétaire Jacquet, qui était à son poste, lui montra une vieille femme, assise dans un coin.
—Voici la femme, dit-il, qui a tant insisté hier pour vous voir et qui, au lieu d’aller au bureau de la rue Taitbout, avait annoncé qu’elle reviendrait ce matin.
M. O*** la fit passer dans son cabinet.
—Monsieur le commissaire de police, dit-elle en lui tendant un paquet, je viens vous faire ce dépôt... Il y a là dedans quarante mille francs qui appartiennent à mon maître que je ne puis retrouver... un nommé M. Poliveau.
—Mais alors, vous êtes Javotte? s’écria M. O***.
—Pour vous servir, répondit la vieille servante, un peu étonnée d’être connue.
Et pourquoi vous adressez-vous à moi?
—Parce que, là-bas, rue Cassette où a demeuré mon maître, tout ce que je suis parvenue à découvrir, c’est que M. Poliveau devait habiter cette partie du IXe arrondissement que vous administrez..... Comme je me propose d’aller de porte en porte demander mon maître, et que, durant mes recherches, je pourrais perdre cette somme, je vous la dépose pour...
—Au lieu d’aller de porte en porte, courez rue Richer, 41, ma brave Javotte, dit le commissaire, qui, en cent mots, la mit au courant.
Mais arrêtant la servante qui s’élançait joyeuse:
—C’est donc vous qui aviez retiré cette somme de l’endroit où l’avait cachée M. Poliveau père? demanda-t-il.
—Oui, pour pouvoir subvenir aux besoins de mon jeune maître hors de Paris, car, à ce moment de la guerre, le payement de la rente viagère par la Précaution devait forcément subir un retard.
—Alors, vous connaissiez la cachette?
—Oh! M. Poliveau père n’avait rien de caché pour moi, dit Javotte en rougissant un peu.
Maurice Prévannes a été condamné à cinq ans de prison pour le vol des couverts et des bijoux.
Lurette Baba est morte à l’hôpital, où on l’avait transportée, des suites du mauvais traitement que lui avait fait souffrir son amant.
Et, quoi que M. O*** ait pu lui dire, Mathurin Poliveau n’en a pas moins mis un crêpe de veuf à son chapeau[B].
[B] Cette nouvelle n’est qu’un épisode extrait par l’auteur de son roman «LE COMTE OMNIBUS», actuellement sous presse. (Note de l’éditeur.)
FIN
TABLE
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| [LES YEUX AU BOUT D’UN BATON] | [225] |
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E. AUREAU.—IMPRIMERIE DE LAGNY.