SCÈNE II
BERTRAND, DURAND, puis VENCESLAS.
DURAND (du seuil de la porte).
Pardon, monsieur, n'auriez-vous pas ici un nommé Martin?
BERTRAND.
Oui, Monsieur; j'en ai même plusieurs.
DURAND.
Plusieurs Martin valent mieux qu'un. (À la cantonade.) Viens, Venceslas.
BERTRAND.
Monsieur désire une chambre?
DURAND.
Deux; une pour moi, et une pour mon neveu.
BERTRAND. (désignant 2 portes à gauche).
Voici justement deux chambres qui se touchent.
DURAND.
Très bien!
BERTRAND.
Monsieur veut-il me dire son nom?
DURAND.
Durand; Maleck-Adel Durand. Ce prénom vous étonne; ça ne m'étonne pas. Voici comment je le reçus: ma mère venait de lire le roman de Madame Cottin, lorsque je vins au monde, jeune, mais bien constitué pour mon âge. Elle désira que le nom du héros turc devînt le mien. Le bedeau fit quelques objections, à cause de Maleck, qui n'est pas dans le calendrier; mais on lui fit observer qu'Adèle s'y trouvait; cette considération vainquit ses scrupules; et je fus nommé Maleck-Adel... Mettez Durand seulement.
BERTRAND (écrivant).
M. Durand... Dernière résidence?
DURAND.
Hull, patrie de Eddy, des allumettes souffrées et des piles de planches... Mettez Hull seulement; rue des Trois-Cailloux, vingt-deux (les deux cocottes)... mettez seulement 22.
BERTRAND (désignant Venceslas).
Et Monsieur...
DURAND.
C'est Venceslas Durand, mon neveu; 28 ans; un coeur d'or et des bras de boulanger... Mettez seulement Venceslas Durand. (Venceslas va s'asseoir au fond, à droite.)
BERTRAND.
C'est ce que j'ai fait.
DURAND.
Et bien vous fîtes.
BERTRAND.
Monsieur est-il à Ottawa pour longtemps?
DURAND.
Ah! je donnerais une forte prime à celui qui pourrais me le dire!...
BERTRAND.
Monsieur vient sans doute pour affaires?
DURAND.
Connaissez-vous l'article 1983?
BERTRAND.
L'article 1983?
DURAND.
Du Code Civil?—je l'ai toujours sur moi—pas l'article; le Code; mais, puisque, quand j'ai le Code, j'ai l'article, ça peut se dire. Écoutez-le; vous comprendrez alors la fausse position dans laquelle je me trouve et vous pourrez peut-être m'aider à en sortir.
BERTRAND.
Moi?
DURAND.
On a souvent besoin d'un plus petit que soi. Voici ce que chante cet article:—je ne sais pas l'air. (Il rit. lisant.) "Le propriétaire d'une rente viagère ne peut en demander les arrérages qu'en justifiant de son existence ou de celle de la personne sur la tête de laquelle elle a été constituée, quand elle est constituée sur la tête d'un tiers."—Vous avez entendu?
BERTRAND.
Oh! parfaitement, mais je n'ai pas compris.
DURAND (à part).
C'est une bûche. (Haut). Je m'explique; j'ai une rente de $1.000 constituée sur la tête d'un tiers (que je ne connais pas et que je n'ai jamais vu) répondant au nom de...
BERTRAND. (l'interrompant).
Qu'entendez-vous par constituée sur la tête d'un tiers?
DURAND (à part).
Mettons-nous à sa portée. (Haut.) Je suppose que je veuille vous faire $1.000 de rente (mais je ne le veux pas). Eh bien, je vous dis: Je vous assure $1.000 par an, votre vie durant (Durand c'est mon nom, mais je l'emploie ici adverbialement). C'est ainsi que cela se mijote habituellement. Mais, au lieu d'agir aussi simplement, je puis vous dire: je vous servirai $1.000 par an, tant que vivra votre domestique. C'est un droit que j'ai, Comprenez-vous?
BERTRAND.
Très bien.
DURAND.
C'est heureux. Or, Jean Martin, mon parent éloigné, mais mon parent, m'a constitué une rente du chiffre précité sur la tête de son neveu.
BERTRAND.
Pourquoi cela?
DURAND.
Ah; pourquoi cela? nous y voilà!—Monsieur, il n'y a pas de jour, que dis-je? d'heure... que dis-je? de minute, où je ne me pose cette question; mais pourquoi diable cet animal-là m'a-t-il constitué une rente sur la tête de son neveu? S'il voulait me faire une politesse... viagère, il était si simple de me l'adresser directement; il m'eût épargné bien des tribulations... C'est au point que je commence à croire que son bienfait est une vengeance habillée en piastres.
BERTRAND
C'est un joli costume.
DURAND.
Joli, au premier abord, mais difficile à endosser. Hier, je vais chez Maître Tétreau, notaire à Hull, et je lui dis:—Tétreau, je viens toucher ma rente.—Très bien, me dit-il; mais tu sais que pour toucher tu dois prouver l'existence de Martin. Prouve et je paie.—Prouver, comment? Martin n'est pas ici.—Où est-il? me dit-il.—Je n'en sais rien, lui dis-je—Eh bien, me dit-il, cherche, apporte et tu toucheras. Alors, l'oeil morne et la tête baissée, je suis venu jusqu'ici, demandant à chacun en route, s'il n'avait pas par aventure vu M. Martin. Mais j'eus beau demander, personne ne put me renseigner. Et vous dites que vous avez des locataires de ce nom?
BERTRAND. Trois, monsieur; l'un au 9; l'autre au 11, et le troisième...
DURAND.
Je vais interroger le 9... Venceslas! (Venceslas sur une chaise, au fond à droite, dort). Il dort!
BERTRAND.
C'est sans doute la fatigue du voyage?
DURAND.
Ça m'étonnerait, attendu qu'il est à Ottawa depuis huit jours.
BERTRAND.
Ah!
DURAND.
Il m'y avait précédé pour l'achat de la corbeille, car Venceslas va devenir mon bru... Mon cher hôte, je vous prie d'annoncer ma visite au numéro 9. (Il sort avec Bertrand.)