SCÈNE XII

DURAND, MARTIN.

MARTIN.

Ah! vous êtes bien bon de vous être donné tant de mal.

DURAND.

Moi, dont vous avez sauvé les jours, devrais-je souffrir que vous risquassiez les vôtres?

MARTIN.

Tenez, s'il faut vous l'avouer, je n'acceptais ce combat que comme un moyen d'en finir...

DURAND.

Vous dites?...

MARTIN (tirant sa montre).

Il est midi... Eh bien, mon brave homme, il se peut qu'à une heure je me fasse sauter la cervelle.

DURAND.

Sauter la cervelle! à une heure... (À part.) Saperlotte! et ma rente!... (Haut.) Vous avancez, jeune homme... vous avancez!

MARTIN.

Oh! pour quelques minutes de plus ou de moins...

DURAND.

Mais, malheureux! pourquoi cette résolution, que je qualifie d'insensée?

MARTIN.

Parce que... (S'arrêtant.) Mais, bah! à quoi bon vous narrer?...

DURAND.

Narrez toujours... Je vous porte beaucoup, mais beaucoup d'intérêt; vous m'avez rendu un grand service, et si je pouvais à mon tour...

MARTIN.

Vous? allons donc! il s'agit de peines de coeur...

DURAND.

Vous êtes amoureux?

MARTIN.

D'une femme...

DURAND.

Je m'en doutais!

MARTIN.

Qui, depuis huit jours, me fait tourner...

DURAND.

En bourrique je connais ça! Et c'est pour une pareille vétille que vous iriez... Eh! mon Dieu! les peines de coeur autant en emporte le vent! vous ferez comme moi, vous oublierez.

MARTIN.

Oublier?... encore un! merci! L'hiver dernier, je me mets à aimer une jeune fille; un beau matin, j'achète des gants pour aller lui demander l'adresse de son père; va te promener!... partie pour la ville!... pour je ne sais où en province... Je me dis comme vous: faut l'oublier!... Je parviens à en aimer une autre; et cette autre...

DURAND.

J'en conviens, c'est désagréable; mais que diable! prenez patience; votre Célimène finira par s'humaniser. J'entends qu'elle s'humanise...

MARTIN.

Vous?

DURAND.

Moi! donnez-moi son adresse; j'irai la voir, je lui parlerai à votre endroit; et, dans un mois, je veux danser à votre noce.

MARTIN.

Non. J'ai promis d'attendre, j'attendrai... j'attendrai encore un peu... et si je ne retrouve pas mon Aménaïde...

DURAND.

Aménaïde?

MARTIN.

Aménaïde Durand.

DURAND.

Mais c'est ma fille!

MARTIN.

Ah!... c'est votre fille?... Eh bien! nous avons dansé et valsé ensemble l'hiver dernier; ça m'a suffi pour apprécier les qualités de son coeur; et je vous demande sa main. Voilà!

DURAND.

Mais je l'ai donnée à Venceslas.

MARTIN.

Eh bien! vous la reprendrez...

DURAND.

Mais...

MARTIN.

Sa main! ou vous aurez ma mort sur la conscience.

DURAND.

Allons, bon!

MARTIN.

Décidez-vous.

DURAND.

Mais ce pauvre Venceslas... comment me dégager!... Ah! j'ai un moyen! je l'enverrai faire lanlaire! c'est entendu! Vous l'aurez, mon ami... vous l'épouserez!