JEUX DE MOTS

À la fin de la campagne de 1761, où MM. les comtes de Fougère et de La Luzerne commandaient la maison du roi, un garde du corps, que des affaires instantes appelaient dans sa province, vint leur présenter sa démission, et les prier de lui accorder son congé.

Quoi! Monsieur, lui dirent d'un ton ironique ces deux généraux, vous quittez le service pour aller planter vos choux!

--Oui, Messieurs, répondit froidement l'honnête militaire; je vais bêcher mon jardin, et je le cultiverai de manière qu'il n'y vienne ni luzerne ni fougère.

Un poëte médiocre croyait mettre ses vers à l'abri de la censure en disant qu'ils étaient passables:

--Oui, lui dit-on, il sont passables en tous sens: vous vous seriez bien passé de les faire, nous nous serions bien passé de les lire, et la mémoire en passera bien vite.

Quelqu'un ayant dit à une femme que le suif était augmenté à cause de la guerre:--Ah! dit-elle, apparemment que les armées se sont battues à la chandelle.

Le marquis de St*** ayant offensé un M. De Chambre, fut engagé par ses amis à lui faire quelques excuses. Le marquis lui écrivit à peu près en ces termes.

«Ce que je me suis permis de dire à votre sujet est absolument sans conséquence. La meilleure preuve que je puisse vous donner de mon estime, c'est de vous demander à dîner pour le jour qu'il vous plaira de m'assigner. Tout à vous.

«Le marquis de St***.»

M. De Chambre répondit:

«Vous m'avez laissé le choix du jour. Empressé de vous recevoir, je vous invite pour mercredi, et vous prie de vouloir bien accepter la fortune du pot.

«De Chambre.»

M. de Puymaurin, député de Toulouse pendant la restauration, se plaisait à faire des jeux de mots. Un jour, M. Petou, député de la Còte-d'Or, monta trois fois à la tribune dans la même séance.--Ah ça! dit M. de Puymaurin, il faut donc toujours que M. Petou parle?

--Je voudrais que mon fils sût un peu de tout, qu'il eût une teinture des langues latine et grecque, une teinture d'histoire et de géographie, une teinture des mathématiques, une teinture de dessin, etc.; mais je ne sais pas pour cela quel maître lui donner.

--Donnez-lui, madame, un maître teinturier.

La présente liste a été trouvée, en 1848, à l'Assemblée nationale sous le pupitre d'un montagnard facétieux, non moins connu par ses calembredaines que par ses quinze perruques. Les noms qui y sont inscrits étaient-ils destinés à l'épuration? Forment-ils au contraire une liste de conciliation? Nos lecteurs jugeront sur la copie textuelle que nous mettons sous leurs yeux:

Armand Marrast, Mauvais, Marquis.

Sénard, Mulé, Normand.

Bastide, Canul, Rouillé.

Porypapy, Noirot, Crépu.

Buvignier, Casse-Carreau.

Ledru-Rollin, Levet, Laissac, Dargent, Crémieux, Laydet, Découvrant, Cécile, Lacroix, Lorette.

Leyraud de Puyraveau, Daix, Gouttay, Lamartine.

Leblanc, Mouton, Beslay, Considérant, Lherbette, Faucher.

Joly père, Savy, A. Payer, Lebleu, Dargenteuil.

Sallandrouze, Tendret, Lestapis.

Pierre Leroux, Person, Toupet.

Boulanger, Pézerat, Dupin.

Labbé, de Lamenais, Vieillard, Boussingault.

On lisait alors dans le Corsaire cet autre amas de jeux de mots sur la même Assemblée:

«On a vu tous nos législateurs éclater de rire à l'aspect du bon M. Leboeuf, montant à la tribune à propos d'une question de boucherie: rien de mieux! Le coq-à-l'âne y était; mais dès lors il devient fort difficile d'aborder les rostres pour peu qu'on ait un nom... Voyez plutôt:--D'ici à peu de temps, on doit présenter un projet de loi sur la boulangerie. Voilà donc la discussion interdite à la famille Dupin et à M. Dufour! Vienne le rapport de la commission des pâturages, et M. Lherbette est obligé de rester chez lui. S'agit-il du droit des vins, le pauvre M. Baune est réduit au silence, et M. Lacave est bien forcé de l'imiter. La discussion sur les ordonnances de chasse, entamée par M. Chasseloup, va faire fuir M. Dain, qui sera fort heureux de se cacher entre Duparc et Dubois. Si l'on s'avise de réglementer les perruquiers français, que diront MM. Crépu et Toupet-des-Vignes; MM. Rateau et Bineau auront-ils le droit de voter dans une question de jardinage, et M. Buffet dans une affaire de comestibles? Voyez-vous M. Pigeon prenant la parole contre Lagrange, dans une explication sur les grains, défendus par M. Moulin?... Quand il s'agira de la fixation de l'âge pour les listes électorales, est-ce M. Vieillard qui osera se déclarer incompétent? A propos du droit d'aînesse, que ferait l'amiral Lainé? Et si jamais (cela peut arriver) Hyacinthe comparaissait à la barre de la Législative, pour crime politique, qui le jugerait, de M. Ney ou de M. Camus?... Il n'y aurait guère que M. Troplong qui pourrait hasarder son bulletin. MM. Le Flô et de Flotte seraient bien vagues à propos de marine; M. Failly, fort suspect dans les questions commerciales; M. Lélut au moins superflu dans un projet électoral, et M. Bigot très-récusable dans l'examen du budget des cultes, appuyés par M. Legros-Dévot... Est-ce que M. Lemaire oserait dire son mot sur les franchises municipales? S'il s'agissait des monuments nationaux, M. Conté se croirait-il appelé à faire de l'histoire? En matière religieuse, Pascal (Frédéric) combattrait-il M. Arnaud (de l'Ariège), sans craindre les allusions à Port-Royal?

Un autre journal du même temps (la Providence) publia aussi une charmante et spirituelle critique, qui a droit à figurer ici.

On vous a raconté l'idée assez comique

De ce monsieur Leroy qui, plein d'ardeur civique,

Prétendait l'autre jour, répudiant son nom,

Qu'on l'appelât: le Peuple... et cela tout de boni

C'était peut-être un comte... (ah! pardon, une histoire:

Le mot comte, je crois, est banni du grimoire.)

J'y pense, il est de fait que cela désormais,

Va changer diablement le langage français;

Voyez combien de mots le décret nous enlève:

Il supprime d'un coup l'ancien roi de la fève,

Les rênes de voiture et la reine du bal;

Quant à la reine Claude, un arrêté légal

N'admet, dans ses rigueurs, d'exceptions aucunes,

Et la loi promulgée est faite pour les prunes.

Le Grand-Duc, ce rival du rapide faucon,

N'a qu'à bien se garder et qu'à changer de nom,

Et le tigre royal, s'il tient à sa peau lisse,

Doit cacher l'épithète à l'oeil de la police...

Et l'oiseau de passage, appelé Chevalier,

Quoi qu'en ait dit Buffon, n'est plus qu'un roturier;

Quant à Jules Janin que notre République

Proclama, dès longtemps, prince de la critique,

Son esprit, son talent ne lui servent de rien:

C'est presqu'un Vacquerie... un simple citoyen...

Plus de distinctions, d'ordres, de privilèges!

Les croix... même d'honneur, sont choses sacriléges:

On les supprimera sur les dos des ânons:

Les souliers désormais n'auront plus de cordons,

Et l'on ne pourra plus mettre aux foyers de plaques.

On défend les rubans aux bonnets comme aux claques;

Les théâtres sont pris dans ces proscriptions,

On joûra tout Chénier... sans décorations;

Et quand madame Hamel rôtira des mauviettes,

Défense à ses garçons d'en servir en brochettes:

Inutile de dire aux lecteurs pénétrants

Que les bottes, parbleu! n'auront pas de tirans;

Que les livres, ces rois assemblés en chapitres,

Paraîtront en public sans pages et sans titres;

La lettre majuscule est proscrite à jamais:

L'égalité pour tous! Aux termes des décrets

Défense d'imprimer sur du papier couronne;

Ordre de démolir la barrière du Trône:

Le sceptre de Neptune est brisé pour toujours;

Les fleuves couleront... comme ils pourront... sans cours.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On prétend que Marquis, l'homme des chocolats,

Le Marquis praliné près des Panoramas.

Fait peindre, en ce moment, un panneau magnifique

Où l'on verra décrit en pastille gothique

Ce seul mot: Ci-devant... Et que monsieur Boissy

A, dit-on, résolu de l'adopter aussi.

Leduc, marchand de bois au boulevard du Temple,

Se range noblement à ce sublime exemple:

Leprince, cordonnier près de la rue aux Ours,

S'est citoyennisé déjà, depuis trois jours:

Baron, le bandagiste, adhère pour son compte;

Le passage Choiseul expulse monsieur Comte;

Honteuse avec raison, la maison Chambellan

Biffe de son enseigne un nom de courtisan.

Au quartier Montorgueil, par le même principe,

On va voir effacer l'enseigne de Philippe;

Le nom vilipendé qu'il tient de son parrain

Disparaît..., et Philippe a nom Ledru-Rollin.

Quant à l'homme d'État, ce Solon... provisoire,

Attendu que Rollin fut professeur d'histoire,

Et que, dans ses écrits, il flatta maintes fois

Les despotes de Rome et le pouvoir des rois,

Il abdique le nom d'un écrivain servile

Et l'immole à l'autel de son hôtel-de-ville;

Il reste désormais Ledru... Ledru tout court!...

Mais pourtant attendu qu'autrefois, à la cour,

Un sieur Ledru-Comus professa la physique,

Et fut de Louis-Quinze un rampant domestique

Défense aux citoyens de parler des Ledrus,

Le ministre est ministre et ne s'appelle plus!

L'illustre Louis Blanc, l'écrivain populaire,

Ce Tacite français, cet orateur sincère,

Veut de son double nom s'affranchir à la fois.

Les Louis trop longtemps nous ont servi de rois,

Le blanc fut la couleur d'un drapeau qu'il abhorre.

Il va prendre le nom de Vingt-Francs-Tricolore.

Un ancien philosophe avait coutume de dire que peu de chose donnait la perfection, mais que la perfection n'était pas peu de chose.

Un Gascon disait:--La boue de Paris a deux grands inconvénients: le premier est de faire des taches noires sur les bas blancs; le second, de faire des taches blanches sur les bas noirs.

Un ami de Bautru étant allé le voir dans le temps qu'il avait la goutte, le trouva mangeant du jambon:--Que faites-vous là? lui dit-il; ne savez-vous pas que le jambon est contraire à la goutte?--Cela est vrai, lui répondit froidement Bautru; il est contraire à la goutte, mais il est bon pour le goutteux.

Un procureur, en recevant d'un chapelier, sa partie, un chapeau, lui dit:--Ne vous inquiétez point, allez; j'ai votre affaire en tête, j'en aurai soin.

Nous ne voulons pas oublier une petite pièce de vers de maître André le perruquier:

Les poëtes, les perruquiers

Ont entre eux quelque ressemblance;

Et vraiment, dans ces deux métiers

Je vois bien peu de différence

Pour réussir, à chacun d'eux,

Certe il ne faut pas être bête...

Compter des vers ou des cheveux,

C'est toujours un travail de tête.

Nous ne pouvons omettre la harangue faite, à la porte d'une ville, à l'un des généraux de Louis XIV, quoiqu'elle ait été souvent reproduite.

«Monseigneur, tandis que Louis le Grand gêne les Gênois, berne les Bernois et fait cantonner le reste des cantons: tandis qu'il fait aller l'Empire de mal en pire, damner le Danemarck et suer la Suède; tandis que son digne rejeton fait baver les Bavarois et rend les troupes de Zelle sans zèle; tandis que Luxembourg fait fleurir la France à Fleurus, met en flamme les Flamands, lie les Liégeois et fait danser Castana sans castagnette; tandis que le Turc fait esclaves les Esclavons et réduit en servitude la Servie; enfin, tandis que Catinat démonte les Piémontais, que Saint-Ruch se rue sur les Savoyards et que Larré les arrête, vous, Monseigneur, non content de faire sentir la pesanteur de vos doigts aux Vaudois, vous faites encore la barbe aux Barbets, ce qui nous oblige d'être, avec un profond respect, etc.»

Remarquons que le mot Barbets ne s'applique pas aux intéressants quadrupèdes connus sous ce nom, mais bien aux habitants de diverses vallées du Piémont et de la Suisse.

JOCRISSE

Personnage des farces modernes, dont les bêtises ont un cachet particulier. Il aime beaucoup sa soeur et veut l'épouser.--Mais je ne peux pas t'épouser, lui dit-elle: je suis ta soeur. Nous sommes trop proches parents.--Quelle bêtise, dit Jocrisse, trop proches parents! Mon père a bien épousé ma mère.

Sa soeur en épouse donc un autre quelque temps après.--Ma soeur est enceinte, dit-il, quel ennui! J'en ai pour neuf mois avant de savoir si je serai un oncle ou une tante. Il veut dire: Si j'aurai un neveu ou une nièce. C'est digne du commentaire sur la parenté.

JOUER

Un seigneur allemand, connu par les grâces et la finesse de son esprit, alla un jour chez un prince de l'Empire: il y trouva nombreuse compagnie, et s'amusa beaucoup de l'extrême vivacité avec laquelle quelques petits princes, qui y étaient, se traitaient mutuellement d'altesse.

Sortant de là, il fut faire une autre visite, et revint chez lui. On lui demanda comment il avait passé la soirée.--J'ai été dans deux maisons, répondit-il: dans l'une, on jouait à l'altesse, et dans l'autre, au loto.

JOUEUR

--Quatre joueurs ont joué toute une nuit dans une société, disait-on à une dame, et le matin chaque joueur avait gagné dix francs. La dame ne pouvait comprendre un tel fait pourtant bien simple; les quatre joueurs étaient quatre joueurs de violon.

JUSTE

Un Allemand, dit-on, apprenant le français, vit dans un dictionnaire que juste et équitable étaient synonymes. Il essaya des bottes qui le gênaient:--Vous m'avez fait, dit-il à son cordonnier, des bottes qui sont par trop équitables.