Brest. — Douarnenez. — Le bec du Raz. — Légende de la ville d'Is.
Nous aimons tous la mer ; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa plaine immense : nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect ; nul qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est une amie ; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et, des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là, à la regarder.
Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer ? quel charme ont ces flots qui passent ? quelle cause de cet universel attrait ? Est-ce son immensité ? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son uniformité ? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui, lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant ; je sais qu'elle ne manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même, toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon ; mais, toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu.
Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir ; là est la vraie vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui se porte vers l'idéal ; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui est en nous demeure, la soif de l'infini ; et, enveloppés par le corps, ne pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie, l'arrêter et la fixer.
La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée que l'Océan ; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés : c'est une suite de criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée. Telle est la côte qui regarde l'Angleterre ; au point où le rivage fait un coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer, au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte ; sur quelques points même, elle s'est retirée : autrefois elle brisait ses flots contre les murs de Dol ; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois lieues ; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas, s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a bu toute l'eau ; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée, semée de milliers de beaux arbres.
Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes qui les ont âprement taillés : on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île.
De son sommet on embrasse une vaste étendue : devant soi la baie de Cancale tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse ; le Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge ; de fort loin en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les matelots et leur indique la route du port.
A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte : là, l'Océan a toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle soit, a été vaincue : l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied à pied, gagne un peu chaque jour ; il sape, il ronge, il mine ; il s'insinue patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle d'un peuple ; là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une muraille. Tels le Trou du Diable et les Grottes de Morgatte, dans la presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc.
Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de granit ; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, Houat, Hœdic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.
C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.
A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais, s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où eussent manœuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr, préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda le plus puissant arsenal de la France.
Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque ; il semblait entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des noms immortels : Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la Reine Blanche, Louis XIV ; çà et là se dressaient muettes les canonnières formidables : la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe, épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au milieu ; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble voguer seule par sa propre impulsion ; on dirait un monstre, un de ces grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des murailles ennemies elle s'arrête ; tout à coup, de ses sabords jaillissent des boulets énormes dans un nuage de fumée ; elle frémit et résonne avec un bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer les boulets ricochent et vont tomber dans les flots ; la plus lourde bombe imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les conteurs de combats de géants ; elle vomit le feu, les génies qui le lancent sont invisibles.
[Note 1 : Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières pour des chalands, gros bateaux de transport.]
Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles, volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière : une corde passée sur l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer ? mollesse et ardeur sont également indifférents ; pourquoi se hâter ? le temps pour eux ne marche ni plus ni moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à l'œil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties ; en entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le cœur, nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible ; et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la société dont ils étaient séparés comme des damnés.
Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme écrit sur leurs tiges : huit mille livres, dix mille livres ; et les grands câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme un fil de soie en ses heures de colère ; et, tout le long du port, les magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs d'un brasier étincelant.
Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres, au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés, qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges trouées ; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis deux cents ans.
Tel était Sébastopol ! nous disaient les marins : sa rade, se prolongeant dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était aussi vaste que Brest ; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours, toute cette force a été anéantie : les assises de roc des bassins ont été brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, ont sauté en l'air ; ces longues rangées de constructions massives, casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble, foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire[1], voilà Sébastopol aujourd'hui : des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la tempête de la guerre !
[Note 1 : Isaïe, XXI, 10.]
La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de l'Océan ; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots ; mais, comme s'il eût voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin de garder les vaisseaux de guerre ; la baie de Douarnenez s'ouvre par une large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au commerce, aux petits navires et aux bateaux ; arrondissant en un vaste demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.
Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies ; il y a le Douarnenez d'hiver et celui d'été : l'hiver, c'est un bourg de quinze cents habitants ; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche : qu'on sache que Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque jour de quinze à vingt-cinq mille sardines : la pêche durant quatre mois, que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement s'engouffrer dans la baie ; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre, cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins filets dans ses rangs inépuisables ; et chaque été, en un ordre immuable, sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu !
Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et, tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil, comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville silencieuse semble déserte : la pêche sera-t-elle bonne ? un orage ne se lèvera-t-il pas ? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde : la ville alors se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent, le mouvement est général ; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent, descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés, touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si elles les prenaient à l'abordage : un va-et-vient rapide s'établit aussitôt des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée ; en un clin d'œil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche étroite et frêle, comme des ombres.
Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan : c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le bec du Raz : à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur, le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre ; et ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné.
Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et déserte ; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes ; un cheval isolé tourne autour du pieu où il est attaché ; de distance en distance apparaît debout un pâtre immobile ; à son attitude, à sa forme vague qui se dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est un être vivant ou quelque débris druidique ; on est près de le prendre pour un menhir.
Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres entassées : la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer. Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette mer nue, un navire perdu dans l'immensité.
Encore quelques pas, vous voilà au bord : un tapage, un bruit continu, une rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous, mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées.
Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes, en ces vastes solitudes de la mer, la distance trompe ; on croyait n'avoir devant soi que quelques rocs ; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on le croit toucher ; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant, descendant, se baissant çà et là pour cueillir l'œillet de poëte, petite fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier ; on est comme enivré de cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une terreur secrète et d'une tristesse solennelle.
C'est là le bec du Raz : à cette masse de rocs que battent les flots sans cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé, finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre, inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer, l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.
Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé : la baie de Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond ; où était une ville, les flots ; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît.
Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les cœurs ; ils se disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être frappé sans l'avoir mérité : les actions du passé se lèvent devant eux, et des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se rappelle le mot de l'antique vieillard : que Dieu punit les peuples des crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants, et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans cesse ses systèmes.
Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait), existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là, Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman ; mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines ; elle avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux, et, comme Marguerite de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les flots. Là, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués ; ses voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au milieu des rugissements des tempêtes : au matin, un ressort du masque subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps était précipité dans un gouffre.
Mais un jour, Dieu la frappa de démence : lasse de posséder de faciles voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu, d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville : elle déroba au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit à l'Océan ; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois dans leur vie, la joie de contempler de sublimes horreurs ! mais, quand elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur ; le flot grandissant roulait vers elle ; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son père, l'entendit ; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille, l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui disait à son père : « Si tu te veux sauver, lâche ce démon ! jette-le aux flots qui le demandent ! » C'était comme le Cœur mort qui bat, dans la fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment ; et alors éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la dévora.
L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.
De la ville d'Is, il ne resta rien ; où s'élevaient ses tours et bien par delà, s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut plus qu'une surface de sable uni.
Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là, au fond des flots, à jamais perdue, et l'œil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des amants d'une nuit de Dahut.
Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle d'un nom sinistre, baie des Trépassés, de ce chaos de rocs où la mer s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'Enfer.