LES FLEURS DE MAI.
I.
Si vous aviez vu Jeff passer sur le rivage,
Avec ses yeux brillants, avec son frais visage,
Et vu Jeff au pardon danser, belle d'ardeur,
Vous en auriez été réjoui dans le cœur.
Mais de pitié votre âme aurait été pressée,
A voir la pauvre fille en son lit affaissée ;
Le mal avait rongé ses membres affaiblis,
Et sa joue était pâle, oh ! pâle comme un lis.
Ses compagnes venaient s'asseoir près de sa couche ;
Or, elle leur disait, d'une voix qui les touche :
— « Mes compagnes, cessez, si vous m'aimez un peu,
De répandre des pleurs, cessez, au nom de Dieu.
« A la mort, vous savez, on ne peut se soustraire :
Dieu lui-même est bien mort, en croix, sur le Calvaire ! »
II
A la fontaine, un soir, j'allais puisser de l'eau,
Le rossignol de nuit chantait sur un rameau :
— « Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes ;
« Les regrets sont moins vifs à l'aurore des ans :
Heureuses celles-là qui meurent au printemps !
« De même qu'une rose abandonne la branche,
Ainsi vers le tombeau la jeunesse se penche ;
« Avant huit jours passés celles qui vont mourir,
Des plus nouvelles fleurs on viendra les couvrir,
« Et du sein de ces fleurs, ouvrant de blanches ailes,
Elles s'élèveront aux sphères éternelles. »
III
Jeffik, le rossignol chantait hier au soir ;
Jeffik, ce qu'il disait, voulez-vous le savoir ?
— « Voilà le mois de mai qui passe, et sur les routes
Voilà que des buissons les fleurs s'effeuillent toutes. »
Lorsque la pauvre fille entendit cette voix,
Elle mit ses deux mains sur sa poitrine, en croix :
— « Pour que Dieu, votre fils, ait pitié de mon âme,
Je vais en votre honneur, Marie, ô sainte Dame,
« Je vais dire un Ave, pour que j'aille bientôt
Attendre auprès de vous mes compagnes, là-haut. »
La prière venait, — sur sa lèvre muette, —
A peine de finir, qu'elle pencha la tête :
Elle pencha la tête et puis ferma les yeux ;
Alors on entendit un son mélodieux :
Dans le courtil c'était le rossignol encore :
— « Heureuses, disait-il en sa langue sonore,
« Les vierges qu'au printemps le bon Dieu fait mourir,
Et que de fraîches fleurs on se plaît à couvrir ! »