Un caractère breton.
C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit ; il semble qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On dit proverbialement une tête bretonne, c'est-à-dire une tête qui veut, qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle, elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand, libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir. Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater ; il résistait encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV, étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin, — il n'y a pas de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère, — est un des types de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un vaisseau anglais (combat de la Surveillante contre le Québec, le 7 octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux et réciter le De profundis, et après : Maintenant vous pouvez mourir ! et il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval, Duclos : le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines, le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal.
Sa vie a deux parts : le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray, d'une riche et puissante famille ; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres ; malgré de grandes facultés, on n'en peut rien tirer : ses camarades mêmes, il les injurie et les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui porte un heureux horoscope sur un tel garnement.
A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés : il hante les mauvais lieux et les maisons de jeu ; il crochète le coffre de son père, lui dérobe deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par le monde, comme un étalon échappé. Nul frein, nulle barrière : à Paris, il s'associe à des filous pour voler au jeu ; en Allemagne, il court le pays, guerroyant pour le premier venu ; il se trouve encore là trop à l'étroit, il songe à aller à Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine licence et à son caprice.
Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le hasard de sa naissance lui donnait droit à une charge de magistrature, et ce n'est pas un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles, qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle dignité ne le retient pas ; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à tous les excès avec impunité ; bientôt il devient fameux par ses débordements : duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau, Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille ; son nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies ; la vie des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu ; il poursuit les unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué ; de même que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité ni du nombre ; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le menaçant ; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus ; le premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite ; une autre fois, il se battit contre quatorze.
Des femmes, il en est de même : il joint l'audace à la ruse ; il les attaque en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles ; il fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il apporte sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux religieuses ; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les séductions ordinaires ; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction ; il édifie les bonnes Sœurs par ses paroles éloquentes sur la brièveté de la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes ; il leur fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas au nom de Dieu, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons.
Car il ne craint pas plus Dieu que le monde : une nuit, le tonnerre roule au-dessus de sa maison, à coups répétés ; exaspéré de cette voix de Dieu qui le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la foudre tombe sur son lit.
C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait à s'en plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie, prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique.
Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun, en Poitou, pour voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de la séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent et suivirent le procès d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'était pour tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa : tout d'un coup, le côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît ; il va trouver un prêtre, se jette à genoux et lui fait une confession générale : il était converti.
S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre : à cette heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas baissé : « Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure ; il n'y a qu'une occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la piété ! » Lui, il ne délibère pas ; subitement éclairé par cette lumière que les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent la grâce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures, rebrousse chemin et prend la route opposée : c'est le même homme, seulement, selon le sens exact du mot, il se convertit, c'est-à-dire il se tourne dans le sens contraire.
La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme : vous est-il arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église ? elle est presque déserte ; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient ou méditent en silence ; vous apaisez vos pas, vous admirez leur recueillement, leur piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous étonne le plus : c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme à genoux au pied d'un autel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous étonne-t-elle ? C'est que, les femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut : elles sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que lui-même, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterné, humilié et priant comme une femme ! pour en venir là, il faut qu'il ait un bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien longtemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intimes méditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protéger. C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie à l'homme que sa raison est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même raison.
Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était le soir, dans une mosquée : le ramadan finissait, et les musulmans s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une solennelle prière à Dieu. Du haut d'une galerie où étaient admis les chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, étincelante de lumières et toute remplie de croyants : là, pas une femme ; des hommes seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises : à certains moments, le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble, le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur néant.
Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais, insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu ; il y avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui, avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ces Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la plaine et sous la tente ; et parcourent le désert, dont ils sont les maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais jeux de l'homme, les fantasias, où, lancés au galop, ils se poursuivent et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui les enivre et les enveloppe de fumée ; ces mêmes Arabes qui, hier encore, poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom glorieux ! Eh bien ! ces adversaires terribles, que nous avons appris à estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là, prosternés et courbés sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.
C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple : il a des vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il possède une vertu féconde : son cœur est religieux ; il a le sentiment de sa condition vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant ; il se relèvera.
Quériolet était résolu à changer de vie : mais ne croyez pas qu'il se va confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les méditations solitaires : cette vie de retraite semble trop facile à cette âme active ; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses vices, il fera le monde témoin de sa pénitence : là il trouvera encore à chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté ; il lui faut combattre des ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans cesse : voici la cupidité, l'orgueil, la volupté ; il part en croisade, il n'attend pas l'ennemi, il le va chercher.
D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil, l'orgueil qui, selon le mot d'un Père[1], est un renoncement à Dieu et un mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à cheval pour retourner en Bretagne : on ne voyageait pas en ces jours de troubles sans être armé ; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage, les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc ; il en repart dans une toute autre attitude : il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des cordes ; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de brigands, qu'importe ! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se jettent sur lui. Ah ! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se retrouve gentilhomme, et lève son bâton pour se défendre ; mais ce mouvement de l'homme du passé n'a qu'un instant ; il commande à son sang de se calmer, il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène jeta son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main : il ne faisait faire qu'un sacrifice à son corps ; Quériolet ne porta plus de bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son âme qui avait essayé de se révolter.
[Note 1 : Saint Jean Climaque.]
Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la plus difficile à pratiquer, il est chrétien ; maintenant, on le peut dire, tout était facile : il avait brisé le grand ressort qui fait agir les hommes ; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait plus : il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus de la terre, il accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous regardons comme impossibles : mais, ainsi qu'on l'a dit, « qui ne tend pas à l'impossible n'accomplit pas le nécessaire. »
Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des rigueurs auxquelles il se condamne : Il avait été impie ; il consacre sa vie à étudier, à connaître cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et adorer Dieu qu'il avait blasphémé ; il avait été voluptueux, débauché ; il passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix heures ; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austérités. Il avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme ressemble à un animal aveugle et furieux ; il fait le vœu, et il l'observa jusqu'à sa mort, vis-à-vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles ; il en mène une toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par terre ou sur une chaise ; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles, il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes ; de tourments dont il puisse souffrir à chaque instant : il porte des souliers dont les clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est de faire à son corps le plus de mal qu'il pourra[1].
[Note 1 : Le P. Dominique de Sainte-Catherine, Vie de M. de Quériolet.]
Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte, quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec tous les dons de la fortune : il possède une grande maison, des valets, des chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas ; et c'est dans Molière un trait de génie : la vilité de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus riche. Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la règle ordinaire ; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas indigent ; il a un château, des domestiques et des terres, il les garde ; seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres ; il ne le possède pas, il ne s'en regarde que comme l'économe. Lui aussi, il est avare, il place toute sa fortune chez les pauvres ; mais c'est un avare plus avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.
Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son œuvre de charité ; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner ; quand il n'y a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses draps ; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le partage entre les pauvres ; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus ? il ne dépense pas par an cent livres ; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère censeur de Rome, à Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu !
Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu ! Il est rencontré par un gentilhomme qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer : il l'aide à remonter sur son cheval ; un autre jour, il se présente, à Rennes, dans une maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents : il se laisse repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait, presque de force, ordonné prêtre ; il s'y résout, mais il ne confesse que les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la prière, les pauvres et les malades : cet élégant, ce raffiné, ce débauché s'est fait le propre infirmier de son hôpital ; il veille au chevet des mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes ; nouveau Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est mis volontairement sur le fumier des autres.
Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonté et de l'énergie. Descartes avait dit : Je fais table rase de mon esprit, j'oublie tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre, en commençant par la première ; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'œuvre de Quériolet ; dire : Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable.
C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement caractérisé : le nez en avant, un front buté, entêté, des pommettes maigres, saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont adoucies et abattues par la continuité de la prière et des larmes, visage qui vous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient.
Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes œuvres, et sa pénitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car les austérités avaient vite épuisé son corps : quand il se sentit près de sa fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la Bretagne ; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien et de Breton.