LA BÊTE AU BON DIEU

Pourquoi les bêtes au bon Dieu sont appelées bêtes au

bon Dieu, et pourquoi on les a en vénération.

C'était au temps d'autrefois, alors que les seigneurs avaient pleine autorité sur les pays et sur les paysans.

Un jour, il arriva que le frère du seigneur d'un pays fut trouvé mort, tué, derrière la haie d'un champ.

De cette action le seigneur fut fortement affligé et courroucé; car il portait grande affection à son frère.

Il ordonna donc que l'on fît soigneuse recherche de l'assassin, se promettant bien de le châtier, s'il était découvert, par quelque supplice terrible.

Le soir même, à l'heure où le seigneur, priant et pleurant, était agenouillé près du corps du défunt, voilà qu'il entendit venir une foule bruyante.

Il se leva.

Dans la chambre entra le chef de ses serviteurs, appelé Croudas, qui lui dit:

«Seigneur, j'ai moi-même découvert l'assassin, et je l'ai fait prendre pour être conduit devant vous.»

Le seigneur, qui eut comme une joie dans sa tristesse, une joie de vengeance, le seigneur dit:

«Qu'on ramène ici même: c'est devant le corps du défunt que je veux juger ce misérable. Si je me laissais aller à la douceur, cette vue me rappellerait la promesse que je me suis faite de mesurer la punition au crime.»

Croudas fit donc un signe au dehors, et les serviteurs amenèrent devant leur maître un paysan, qui se jeta à genoux en disant:

«Ayez pitié de moi, seigneur, je n'ai point commis de crime.»

Le seigneur demanda à Croudas les preuves qui étaient contre cet homme; Croudas répondit:

«Voyez, seigneur, ces taches sur ses habits; c'est du sang, le sang de votre frère.

—Est-ce possible? fit le seigneur, dont le coeur se souleva à cette vue; misérable! dis la cause de ton crime.

—Hélas! hélas! repartit le paysan, croyez-m'en bien, seigneur, je n'ai point tué votre frère. J'ai sur mes habits des taches de sang, c'est vrai; mais je ne sais nullement de quelle manière elles y ont été faites. Ce matin, aux champs, il est arrivé qu'ayant mangé et bu, assis sur l'herbe, non loin de l'endroit où l'on a trouvé le corps du défunt, je me suis tout à coup senti pris d'un lourd sommeil, et j'ai dormi. A mon réveil ces taches étaient sur moi. Les voyant, j'ai d'abord été grandement étonné; mais ensuite j'ai pensé que, pendant mon sommeil, avait dû passer au-dessus de moi quelque émouchet, portant dans ses ongles un oiseau qui perdait son sang en l'air. Alors, les taches essuyées de mon mieux, je n'y ai plus pris garde.»

Croudas, continuant d'accuser le paysan, dit encore:

«Si vous pouviez, seigneur, recevoir comme vraies de telles paroles, je vous prierais de demander à ce scélérat comment il se fait qu'il eût dans sa maison cette bourse, qui est celle du défunt.

—Oui, je la reconnais, dit le seigneur.

—Et cette chose, seigneur, la reconnaissez-vous aussi? demanda Croudas en montrant une bague d'or.

—Oui, dit encore le seigneur, c'est l'anneau que mon frère portait au grand doigt de sa main droite.

—Eh bien, seigneur, reprit Croudas, je l'ai trouvé moi-même, avec la bourse, dans un tiroir de meuble chez cet homme; dira-t-il que les oiseaux l'avaient laissé tomber, ainsi qu'il a fait pour les taches de sang?»

N'ayant pu expliquer comment ces choses étaient entrées dans sa maison, le pauvre paysan fut jugé coupable, en dépit de tous ses serments d'innocence.

Le seigneur le condamna à être brûlé vif le lendemain, à l'endroit même où le corps du défunt avait été trouvé, et il le fit jeter dans une noire prison, pour attendre l'heure de la mort.

Chacun, dans le pays, s'ébahissait en apprenant que cet homme fût accusé d'une telle action, attendu que jusqu'alors il avait toujours fait paraître le plus doux caractère, et toujours tenu la plus sage conduite.

D'ailleurs, cet homme n'avait en vérité rien à se reprocher, le crime étant l'action de Croudas.

Le défunt, connaissant des acquisitions déshonnêtes de Croudas, l'avait menacé de le dénoncer au seigneur s'il ne faisait pas restitution. Croudas l'avait donc tué; et voici comment il s'était arrangé pour qu'un autre fût puni à sa place:

Ayant trouvé le paysan qui mangeait assis sur l'herbe, il mit, sans être vu, une chose endormante dans la boisson ou sur le pain, et l'homme s'endormit; puis Croudas, par un mensonge, amena le frère du seigneur en cet endroit, le tua, et, après l'avoir tué, tacha de sang les habits du dormeur; puis, ayant pris la bourse et l'anneau du défunt, il fit semblant de les trouver en fouillant dans la maison du paysan.

Comme on le voit, profonde était sa méchanceté.

Maintes gens allèrent se jeter à genoux devant le seigneur pour le supplier au nom du pauvre accusé; et ces gens-là disaient de lui ce qu'on dit quand on veut exprimer une très grande bonté:

«Nous le connaissons depuis longtemps, et nous savons qu'il n'écraserait pas une mouche.

—Bah! bah! répliquait Croudas, qui ne quittait point son maître, sous prétexte de le consoler, il n'en a pas moins tué le défunt, et, si l'on ne fait pas justice de lui, les autres méchants seront autorisés au crime.»

Les gens disaient alors au maître:

«Ah! seigneur, différez le jour de la mort, les preuves sont maintenant contre cet homme; mais il s'en pourra trouver un peu plus tard qui feront connaître le véritable assassin.»

Croudas ne voyait pas son compte à cet avis; aussi disait-il:

«Ah! seigneur, ces gens savent votre bonté: ils pensent que, le grand deuil passé, vous ferez miséricorde.»

Et le seigneur s'écriait:

«Non! non! jamais, l'assassin sera puni.»

Et les gens s'en allaient en répétant entre eux:

«Il ne se peut pas que celui-là ait fait le coup; car nous savons qu'il n'écraserait point une mouche.»

Au matin, le seigneur, de plus en plus poussé à la colère par les propos de Croudas, ordonna de préparer le supplice, ajoutant qu'il y voulait assister pour se donner le plaisir de voir périr douloureusement le scélérat qui était cause de sa vive peine.

Croudas fit donc lui-même porter un nombre de fagots à l'endroit où l'assassin devait être brûlé, et dresser aussi tout proche, avec des branchages, un trône pour son maître.

Puis il envoya avertir le seigneur; et le seigneur vint s'asseoir sur le trône; puis l'on amena le paysan, suivi d'une foule de gens qui se lamentaient sur cette mort injuste.

Le paysan leur disait:

«Ne pleurez pas; puisqu'il faut que je sois tué pour une action que je n'ai point à me reprocher, je vais mourir en pardonnant à ceux qui ont refusé de m'être miséricordieux.»

Croudas dit aux serviteurs:

«Liez-le sur le bois, et mettez le feu.»

Le seigneur regardait toutes choses avec une profonde attention, et gardait sa bouche muette.

Ses yeux allaient du paysan à Croudas, et de Croudas aux serviteurs, qui se tenaient auprès des fagots pour les allumer.

Et comme les serviteurs tardaient un peu d'obéir, Croudas leur cria:

«Allons! allons! dépêchez-vous!»

Il avait hâte que le paysan fût mort.

Le pauvre homme dit à ceux qui allaient le lier:

«Oh! laissez-moi faire une dernière oraison!»

Croudas cria encore:

«Non! liez-le!»

Mais le seigneur, entendant les paroles de Croudas, après avoir entendu celles du paysan, le seigneur leva la main pour commander aux serviteurs de donner au paysan la temps dont il avait besoin; et il vit Croudas faire un signe d'impatience.

Le paysan donc, tenant ses yeux tristement baissés, se plia pour s'agenouiller sur une pierre non éloignée du seigneur. Mais voilà qu'apercevant sur cette pierre une petite bête rouge, tout justement posée à l'endroit où il allait mettre ses genoux, il l'écarta doucement, naturellement, de la main, pour éviter de l'écraser en s'agenouillant. Et le seigneur vit la chose.

Puis le paysan, s'étant agenouillé, commença de prier.

Et pendant que le paysan priait, le seigneur continua de regarder.

Le seigneur vit la petite bête ouvrir soudainement ses ailes de vive couleur, et aller se poser sur la main gauche de Croudas.

Tandis que le paysan achevait sa prière, le seigneur regarda encore; et il vit Croudas,—comme par manière de passe-temps, comme par contrariété d'attendre trop une chose fortement désirée,—mettre un doigt de sa main droite sur la bête, et appuyer, et faire de la mignonne et jolie innocente un peu de poussière rouge dont sa main gauche fut tachée.

Et, comme en ce moment le paysan se relevait, ayant fini de prier, et que les serviteurs allaient le saisir, le seigneur descendit tout à coup de son trône, et cria:

«Laissez cet homme; ne le faites pas mourir; il n'est pas l'assassin de mon frère; c'est impossible!»

Tout en parlant ainsi, le seigneur ne perdait pas de vue le visage de Croudas; et il le vit blême.

Cependant Croudas s'approcha de son maître, et lui dit:

«Mais, seigneur, les preuves sont là; et si vous ne les trouvez pas suffisantes pour faire condamner cet homme, qui donc accuserez-vous?»

Le seigneur répliqua:

«Qui j'accuserai? ce sera peut-être vous, Croudas!»

Aussitôt Croudas, qui ne s'attendait pas à cette réplique, se prit à trembler en disant:

«Moi, seigneur! moi, seigneur!...»

Le seigneur dit encore, en saisissant la main de Croudas:

«Oui, vous, car la tache de sang est maintenant sur vous; voyez! Oui, vous, car au moment où vous deviez être plein d'horreur pour le crime, vous avez tué à plaisir la pauvre petite créature qui s'était placée sans méfiance sur votre main, et que le paysan, injustement condamné, avait charitablement respectée au moment de mourir.»

Alors Croudas ne put faire entendre que des paroles entrecoupées.

Le seigneur comprit donc qu'il était vraiment coupable; il le fit prendre et lier par les serviteurs, et lui dit:

«Déclare ton crime!»

Et Croudas déclara son crime, dans l'espoir que, disant toute la vérité, il lui serait fait grâce de la vie.

Il supplia le seigneur; mais le seigneur ne voulut rien entendre.

D'ailleurs personne ne se présenta pour obtenir son pardon, car il n'avait l'amour d'aucun d'eux.


Croudas ayant donc été brûlé au lieu du paysan, le paysan fut mis à la tête des serviteurs, et toujours se garda aussi fidèle envers son maître que bon envers tous.


Or il arriva que chacun dans le pays fut d'accord pour penser que le bon Dieu avait envoyé lui-même la petite bête rouge comme devant être conseillère de justice au seigneur.

Et depuis, chacun de ceux qui en voyaient une pareille prenait attention à ne point lui faire de mal, disant: «C'est la bête au bon Dieu; elle a peut-être mission de salut pour quelque innocent, et, si je l'écrasais, on me croirait assassin, car j'aurais la tache de sang sur moi.»

Et l'histoire, s'étant redite de paysan à paysan, passa de pays en pays, et se répandit partout.

Et voilà comment il advint qu'on appela bêtes au bon Dieu les bêtes au bon Dieu, et la cause qui fait qu'on les a en vénération.