1848-1849.
CHAPITRE PREMIER.
Comment, en février 1848, M. Marik Lebrenn, marchand de toile, rue Saint-Denis, avait pour enseigne: l'Épée de Brennus.—Des choses extraordinaires que Gildas Pakou, garçon de magasin, remarqua dans la maison de son patron.—Comment, à propos d'un colonel de dragons, Gildas Pakou raconte à Jeanike, la fille de boutique, une terrible histoire de trois moines rouges, vivant il y a près de mille ans.—Comment Jeanike répond à Gildas que le temps des moines rouges est passé et que le temps des omnibus est venu.—Comment Jeanike, qui faisait ainsi l'esprit fort, est non moins épouvantée que Gildas Pakou à propos d'une carte de visite.
Le 23 février 1848, époque à laquelle la France depuis plusieurs jours et Paris surtout depuis la veille étaient profondément agités par la question des banquets réformistes, l'on voyait rue Saint-Denis, non loin du boulevard, une boutique assez vaste, surmontée de cette enseigne:
M. Lebrenn, marchand de toile, À l'Épée de Brennus.
En effet, un tableau assez bien peint représentait ce trait si connu dans l'histoire: le chef de l'armée gauloise, Brennus, d'un air farouche et hautain, jetait son épée dans l'un des plateaux de la balance où se trouvait la rançon de Rome, vaincue par nos pères les Gaulois, il y a deux mille ans et plus.
On s'était autrefois beaucoup diverti, dans le quartier Saint-Denis, de l'enseigne belliqueuse du marchand de toile; puis l'on avait oublié l'enseigne, pour reconnaître que M. Marik Lebrenn était le meilleur homme du monde, bon époux, bon père de famille, qu'il vendait à juste prix d'excellente marchandise, entre autres de superbe toile de Bretagne, tirée de son pays natal. Que dire de plus? Ce digne commerçant payait régulièrement ses billets, se montrait avenant et serviable envers tout le monde, remplissait, à la grande satisfaction de ses chers camarades, les fonctions de capitaine en premier de la compagnie de grenadiers de son bataillon; aussi était-il généralement fort aimé dans son quartier, dont il pouvait se dire un des notables.
Or donc, par une assez froide matinée, le 23 février, les volets du magasin de toile furent, selon l'habitude, enlevés par le garçon de boutique, aidé de la servante, tous deux Bretons, comme leur patron, M. Lebrenn, qui prenait toujours ses serviteurs dans son pays.
La servante, fraîche et jolie fille de vingt ans, s'appelait Jeanike. Le garçon de magasin, nommé Gildas Pakou, jeune et robuste gars du pays de Vannes, avait une figure candide et un peu étonnée, car il n'habitait Paris que depuis deux jours; il parlait très-suffisamment français; mais dans ses entretiens avec Jeanike, sa payse; il préférait causer en bas-breton, l'ancienne langue gauloise, ou peu s'en faut[1].
[1] «S'il s'est conservé quelque part des bardes (chanteurs populaires), et des bardes en possession de traditions druidiques, ça n'a pu être que dans l'Armorique (la Bretagne), dans cette province qui a formé pendant plusieurs siècles un état indépendant, et qui, malgré sa réunion à la France, est restée gauloise de physionomie, de costume et de langage, jusqu'à nos jours.» (Ampère, Histoire littéraire, professée en 1839, au collége de France.)
Nous traduirons donc l'entretien des deux commensaux de la maison Lebrenn.
Gildas Pakou semblait pensif, quoiqu'il s'occupât de transporter à l'intérieur de la boutique les volets du dehors; il s'arrêta même un instant, au milieu du magasin, d'un air profondément absorbé, les deux bras et le menton appuyés sur la carre de l'un des contrevents qu'il venait de décrocher.
—Mais à quoi pensez-vous donc là, Gildas? lui dit Jeanike.
—Ma fille, répondit-il d'un air méditatif et presque comique, vous rappelez-vous la chanson du pays: Geneviève de Rustefan[2]?
[2] Chants populaires de la Bretagne, par M. de Villemerqué. Il fait remonter au quatorzième ou quinzième siècle cette chanson que les chanteurs ambulants ou barz (anciens bardes) chantent encore de nos jours en Bretagne. Nous aurons sujet de revenir sur l'excellent ouvrage de M. de Villemerqué.
—Certainement, j'ai été bercée avec cela; elle commence ainsi:
Quand le petit Jean gardait ses moutons,
Il ne songeait guère à être prêtre.
—Eh bien, Jeanike, je suis comme le petit Jean... Quand j'étais à Vannes, je ne songeais guère à ce que je verrais à Paris.
—Et que voyez-vous donc ici de si surprenant, Gildas?
—Tout, Jeanike...
—Vraiment!
—Et bien d'autres choses encore!
—C'est beaucoup.
—Écoutez plutôt. Ma mère m'avait dit: «Gildas, monsieur Lebrenn, notre compatriote, à qui je vends la toile que nous tissons aux veillées, te prend pour garçon de magasin. C'est une maison du bon Dieu. Toi, qui n'es guère hardi ni coureur, tu seras là aussi tranquille qu'ici, dans notre petite ville; car la rue Saint-Denis de Paris, où demeure ton patron, est une rue habitée par d'honnêtes et paisibles marchands.»—Eh bien, Jeanike, pas plus tard qu'hier soir, le second jour de mon arrivée ici, n'avez-vous pas entendu comme moi ces cris: Fermez les boutiques! fermez les boutiques!!! Avez-vous vu ces patrouilles, ces tambours, ces rassemblements d'hommes qui allaient et venaient en tumulte? Il y en avait dont les figures étaient terribles avec leurs longues barbes... J'en ai rêvé, Jeanike! j'en ai rêvé?
—Pauvre Gildas!
—Et si ce n'est que cela!
—Quoi! encore? Avez-vous quelque chose à reprocher au patron?
—Lui! c'est le meilleur homme du monde... J'en suis sûr, ma mère me l'a dit.
—Et madame Lebrenn?
—Chère et digne femme! elle me rappelle ma mère par la douceur.
—Et mademoiselle?
—Oh! pour celle-là, Jeanike, on peut dire d'elle ce que dit la chanson des Pauvres[3]:
[3] Sounn ann dud Laour (le chant des pauvres), Chants populaires de la Bretagne, par Villemerqué.
Votre maîtresse est belle et pleine de bonté.
Et comme elle est jolie elle est aimable aussi.
Et c'est par là qu'elle est venue à bout de gagner tous les cœurs.
—Ah! Gildas, que j'aime à entendre ces chants du pays! Celui-là semble être fait pour mademoiselle Velléda, et je...
—Tenez, Jeanike, dit le garçon de magasin en interrompant sa compagne, vous me demandez pourquoi je m'étonne..... est-ce un nom chrétien que celui de mademoiselle, dites? Velléda! Qu'est-ce que ça signifie?
—Que voulez-vous? c'est une idée de monsieur et de madame.
—Et leur fils, qui est retourné hier à son école de commerce?
—Eh bien?
—Quel autre nom du diable a-t-il aussi celui-là? On a toujours l'air de jurer en le prononçant. Ainsi, dites-le ce nom, Jeanike. Voyons, dites-le.
—C'est tout simple: le fils de notre patron s'appelle Sacrovir.
—Ah! ah! j'en étais sûr. Vous avez eu l'air de jurer... vous avez dit Sacrrrrovir.
—Mais non, je n'ai pas fait ronfler les r comme vous.
—Elles ronflent assez d'elles-mêmes, ma fille... Enfin, est-ce un nom?
—C'est encore une des idées de monsieur et de madame...
—Bon. Et la porte verte?
—La porte verte?
—Oui, au fond de l'appartement. Hier, en plein midi, j'ai vu monsieur le patron entrer là avec une lumière.
—Naturellement, puisque les volets restent toujours fermés...
—Vous trouvez cela naturel, vous, Jeanike? et pourquoi les volets sont-ils toujours fermés?
—Je n'en sais rien; c'est encore...
—Une idée de monsieur et de madame, allez-vous me dire, Jeanike?
—Certainement.
—Et qu'est-ce qu'il y a dans cette pièce où il fait nuit en plein midi?
—Je n'en sais rien, Gildas. Madame et monsieur y entrent seuls; leurs enfants, jamais.
—Et tout cela ne vous semble pas très-surprenant, Jeanike?
—Non, parce que j'y suis habituée; aussi vous ferez comme moi?
Puis s'interrompant après avoir regardé dans la rue, la jeune fille dit à son compagnon:
—Avez-vous vu?
—Quoi?
—Ce dragon...
—Un dragon, Jeanike?
—Oui; et je vous en prie, allez donc regarder s'il se retourne... du côté de la boutique; je m'expliquerai plus tard. Allez vite... vite!
—Le dragon ne s'est point retourné, revint dire naïvement Gildas. Mais que pouvez-vous avoir de commun avec des dragons, Jeanike?
—Rien du tout, Dieu merci; mais ils ont leur caserne ici près...
—Mauvais voisinage pour les jeunes filles que ces hommes à casque et à sabre, dit Gildas d'un ton sententieux; mauvais voisinage. Cela me rappelle la chanson de la Demande[4].
[4] La Demande (Chants populaires de la Bretagne, par Villemerqué, t. II).
J'avais une petite colombe dans mon colombier;
Et voilà que l'épervier est accouru comme un coup de vent;
Et il a effrayé ma petite colombe, et l'on ne sait ce qu'elle est devenue.
—Comprenez-vous, Jeanike? Les colombes, ce sont les jeunes filles, et l'épervier...
—C'est le dragon... Vous ne croyez peut être pas si bien dire, Gildas.
—Comment, Jeanike, vous seriez-vous aperçue que le voisinage des éperviers... c'est-à-dire des dragons, vous est malfaisant?
—Il ne s'agit pas de moi.
—De qui donc?
—Tenez, Gildas, vous êtes un digne garçon; il faut que je vous demande un conseil. Voici ce qui est arrivé: Il y a quatre jours, mademoiselle, qui ordinairement se tient toujours dans l'arrière-boutique, était au comptoir pendant l'absence de madame et de monsieur Lebrenn; j'étais à côté d'elle; je regardais dans la rue, lorsque je vois s'arrêter devant nos carreaux un militaire.
—Un dragon? un épervier de dragon? hein, Jeanike?
—Oui; mais ce n'était pas un soldat; il avait de grosses épaulettes d'or, une aigrette à son casque; ce devait être au moins un colonel. Il s'arrête donc devant la boutique et se met à regarder.
L'entretien des deux compatriotes fut interrompu par la brusque arrivée d'un homme de quarante ans environ, vêtu d'un habit-veste et d'un pantalon de velours noir, comme le sont ordinairement les mécaniciens des chemins de fer. Sa figure énergique était à demi couverte d'une épaisse barbe brune; il paraissait inquiet, et entra précipitamment dans le magasin en disant à Jeanike:
—Mon enfant, où est votre patron? Il faut que je lui parle à l'instant; allez, je vous prie, lui dire que Dupont le demande... Vous vous rappellerez bien mon nom, Dupont?
—Monsieur Lebrenn est sorti ce matin au tout petit point du jour, monsieur, reprit Jeanike, et il n'est pas encore rentré.
—Mille diables!... Il y serait donc allé alors? se dit à demi-voix le nouveau venu.
Il allait quitter le magasin aussi précipitamment qu'il y était entré, lorsque, se ravisant et s'adressant à Jeanike:
—Mon enfant, dès que M. Lebrenn sera de retour, dites-lui d'abord que Dupont est venu.
—Bien, monsieur.
—Et que si, lui, monsieur Lebrenn... ajouta Dupont en hésitant comme quelqu'un qui cherche une idée; puis, l'ayant sans doute trouvée, il ajouta couramment: Dites, en un mot, à votre patron que s'il n'est pas allé ce matin visiter sa provision de poivre, vous entendez bien? sa provision de poivre, il n'y aille pas avant d'avoir vu Dupont... Vous vous rappellerez cela, mon enfant?
—Oui, monsieur... Cependant, si vous vouliez écrire à monsieur Lebrenn?
—Non pas, dit vivement Dupont; c'est inutile... dites-lui seulement.
—De ne pas aller visiter sa provision de poivre avant d'avoir vu monsieur Dupont, reprit Jeanike. Est-ce bien cela, monsieur?
—Parfaitement, dit-il. Au revoir, mon enfant.
Et il disparut en toute hâte.
—Ah ça, mais! monsieur Lebrenn est donc aussi épicier, dit Gildas d'un air ébahi à sa compagne, puisqu'il a des provisions de poivre?
—En voici la première nouvelle.
—Et cet homme! il avait l'air tout ahuri. L'avez-vous remarqué? Ah! Jeanike, décidément c'est une étonnante maison que celle-ci.
—Vous arrivez du pays, vous vous étonnez d'un rien... Mais que je vous achève donc mon histoire de dragon.
—L'histoire de cet épervier à épaulettes d'or et à aigrette sur son casque, qui s'était arrêté à vous regarder à travers les carreaux, Jeanike?
—Ce n'est pas moi qu'il regardait.
—Et qui donc?
—Mademoiselle Velléda.
—Vraiment?
—Mademoiselle brodait; elle ne s'apercevait pas que ce militaire la dévorait des yeux. Moi, j'étais si honteuse pour elle, que je n'osais l'avertir qu'on la regardait ainsi.
—Ah! Jeanike, cela me rappelle une chanson que...
—Laissez-moi donc achever, Gildas; vous me direz ensuite votre chanson si vous voulez. Ce militaire...
—Cet épervier...
—Soit... Était donc là, regardant mademoiselle de tous ses yeux.
—De tous ses yeux d'épervier, Jeanike?
—Mais laissez-moi donc achever. Voilà que mademoiselle s'aperçoit de l'attention dont elle était l'objet; alors elle devient rouge comme une cerise, me dit de garder le magasin, et se retire dans l'arrière-boutique. Ce n'est pas tout: le lendemain, à la même heure, le colonel revient, en bourgeois cette fois, et le voilà encore aux carreaux. Mais madame était au comptoir, et il ne reste pas longtemps en faction. Avant-hier encore, il est revenu sans pouvoir apercevoir mademoiselle. Enfin, hier, pendant que madame Lebrenn était à la boutique, il est entré et lui a demandé très-poliment d'ailleurs si elle pourrait lui faire une grosse fourniture de toiles. Madame a répondu que oui, et il a été convenu que ce colonel reviendrait aujourd'hui pour s'entendre avec monsieur Lebrenn au sujet de cette fourniture.
—Et croyez-vous, Jeanike, que madame se soit aperçue que ce militaire est plusieurs fois venu regarder à travers les carreaux?
—Je l'ignore, Gildas, et je ne sais si je dois en prévenir madame. Tout à l'heure je vous ai prié d'aller voir si ce dragon ne se retournait pas, parce que je craignais qu'il ne fût chargé de nous épier... Heureusement il n'en est rien. Maintenant me conseillez-vous d'avertir madame, ou de ne rien dire? Parler, c'est peut-être l'inquiéter; me taire, c'est peut-être un tort. Qu'en pensez-vous?
—M'est avis que vous devez prévenir madame; car elle se défiera peut-être de cette grosse fourniture de toile. Hum... hum...
—Je suivrai votre conseil, Gildas.
—Et vous ferez bien. Ah! ma chère fille... les hommes à casque...
—Bon, nous y voilà... votre chanson, n'est-ce pas?
—Elle est terrible, Jeanike! Ma mère me l'a cent fois contée à la veillée, comme ma grand'mère la lui avait contée, de même que la grand'mère de ma grand'mère...
—Allons, Gildas, dit Jeanike en riant et en interrompant son compagnon, de grand'mère en mère-grand', vous remonterez ainsi jusqu'à notre mère Ève...
—Certainement, est-ce qu'au pays on ne se transmet pas de famille en famille des contes qui remontent...
—Qui remontent à des mille, à des quinze cents ans et plus, comme les contes de Myrdin et du Baron de Jauioz[5], avec lesquels j'ai été bercée. Je sais cela, Gildas.
[5] Voir Chants populaires de la Bretagne.
—Eh bien, Jeanike, la chanson dont je vous parle à propos des gens qui portent des casques et rôdent autour des jeunes filles est effrayante, elle s'appelle les Trois Moines rouges, dit Gildas d'un ton formidable, les Trois Moines rouges ou le Sire de Plouernel.
—Comment dites-vous? reprit vivement Jeanike frappée de ce nom... le sire de?
—Le sire de Plouernel.
—C'est singulier.
—Quoi donc?
—Monsieur Lebrenn prononce quelquefois ce nom-là.
—Le nom du sire de Plouernel? et à propos de quoi?
—Je vous le dirai tout à l'heure; mais voyons d'abord la chanson des Trois Moines rouges, elle va m'intéresser doublement.
—Vous saurez, ma fille, que les moines rouges étaient des templiers, portant sabre et casque comme cet épervier de dragon.
—Bien; mais dépêchez-vous, car madame peut descendre et monsieur rentrer d'un moment à l'autre.
—Écoutez bien, Jeanike.
Et Gildas commença ce récit non précisément chanté, mais psalmodié d'un ton grave et mélancolique:
Les Trois Moines rouges.
«Je frémis de tous mes membres en voyant les douleurs qui frappent la terre.
«En songeant à l'événement qui vient encore d'arriver dans la ville de Kemper il y a un an[6]. Katelik cheminait en disant son chapelet, quand trois moines rouges (templiers), armés de toutes pièces, la joignirent.
[6] M. de Villemerqué fait remonter ce récit, encore très-populaire de nos jours en Bretagne, au onzième ou douzième siècle; ainsi depuis huit ou neuf cents ans il se transmet de génération en génération.
«Trois moines sur leurs grands chevaux bardés de fer de la tête aux pieds.
«—Venez avec nous au couvent, belle jeune fille; là ni l'or ni l'argent ne vous manqueront.
«—Sauf votre grâce, messeigneurs, ce n'est pas moi qui irai avec vous, dit Katelik; j'ai peur de vos épées qui pendent à votre côté. Non, je n'irai pas, messeigneurs: on entend dire de vilaines choses.
«—Venez avec nous au couvent, jeune fille, nous vous mettrons à l'aise.
«—Non, je n'irai point au couvent. Sept jeunes filles de la campagne y sont allées, dit-on; sept belles jeunes filles à fiancer, et elles n'en sont point sorties.
«—S'il y est entré sept jeunes filles, s'écria Gonthramm de Plouernel, un des moines rouges, vous serez la huitième.
«Et de la jeter à cheval et de s'enfuir rapidement vers leur couvent avec la jeune fille en travers à cheval, un bandeau sur la bouche.»
—Ah! la pauvre chère enfant! s'écria Jeanike en joignant les mains. Et que va-t-elle devenir dans ce couvent des moines rouges?
—Vous allez le voir, ma fille, dit en soupirant Gildas. Et il continua son récit.
«Au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus, les moines rouges furent bien étonnés dans cette abbaye:
«—Que ferons-nous, mes frères, de cette fille-ci, maintenant? se disaient-ils.
«—Enterrons-la ce soir sous le maître autel, où personne de sa famille ne viendra la chercher.»
—Ah! mon Dieu, reprit Jeanike, ils l'avaient mise à mal, les bandits de moines, et ils voulaient s'en débarrasser en la tuant.
—Je vous le répète, ma fille, ces gens à casque et à sabre n'en font jamais d'autre, dit Gildas d'un ton dogmatique; et il continua.
«Vers la chute du jour, voilà que tout le ciel se fend: de la pluie, du vent, de la grêle, le tonnerre le plus épouvantable. Un pauvre chevalier, les habits trempés par la pluie, et qui cherchait un asile, arriva devant l'église de l'abbaye. Il regarde par le trou de la serrure: il voit briller une petite lumière, et les moines rouges, qui creusaient sous le maître autel, et la jeune fille sur le côté, ses petits pieds nus attachés; elle se désolait et demandait grâce.
«—Messeigneurs, au nom de Dieu, laissez-moi la vie, disait-elle. J'errerai la nuit, je me cacherai le jour.
«Mais la lumière s'éteignit peu après; le chevalier restait à la porte sans bouger, quand il entendit la jeune fille se plaindre du fond de son tombeau et dire: Je voudrais pour ma créature l'huile et le baptême.
«Et le chevalier s'encourut à Kemper chez le comte-évêque.
«—Monseigneur l'évêque de Cornouailles, éveillez-vous bien vite, lui dit le chevalier. Vous êtes là dans votre lit, couché sur la plume molle, et il y a une jeune fille qui gémit au fond d'un trou de terre dure, requérant pour sa créature l'huile et le baptême, et l'extrême onction pour elle-même.
«On creusa sous le maître autel par ordre du seigneur comte, et au moment où l'évêque arrivait on retira la pauvre jeune fille de sa fosse profonde, avec son petit enfant endormi sur son sein. Elle avait rongé ses deux bras; elle avait déchiré sa poitrine, sa blanche poitrine jusqu'à son cœur.
«Et le seigneur évêque, quand il vit cela, se jeta à deux genoux, en pleurant sur la tombe; il y passa trois jours et trois nuits en prières, et au bout des trois jours, tous les moines rouges étant là, l'enfant de la morte vint à bouger à la clarté des cierges, et à ouvrir les yeux, et à marcher tout droit, tout droit, aux trois moines rouges, et à parler, et à dire:—C'est celui-ci, Gonthramm de Plouernel!»
—Eh bien, ma fille, dit Gildas en secouant la tête, n'est-ce pas là une terrible histoire? Que vous disais-je? que ces porte-casques rôdaient toujours autour des jeunes filles comme des éperviers ravisseurs. Mais, Jeanike... à quoi pensez-vous donc? vous ne me répondez pas, vous voici toute rêveuse...
—En vérité, cela est très-extraordinaire, Gildas. Ce bandit de moine rouge se nommait le sire de Plouernel?
—Oui.
—Souvent j'ai entendu monsieur Lebrenn parler de cette famille comme s'il avait à s'en plaindre, et dire en parlant d'un méchant homme: C'est donc un fils de Plouernel! comme on dirait: C'est donc un fils du diable!
—Étonnante... étonnante maison que celle-ci, reprit Gildas d'un air méditatif et presque alarmé. Voilà monsieur Lebrenn qui prétend avoir à se plaindre de la famille d'un moine rouge, mort depuis huit ou neuf cents ans... Enfin, Jeanike, le récit vous servira, j'espère.
—Ah ça, Gildas, reprit Jeanike en riant, est-ce que vous vous imaginez qu'il y a des moines rouges dans la rue Saint-Denis, et qu'ils enlèvent les jeunes filles en omnibus?
Au moment où Jeanike prononçait ces mots, un domestique en livrée du matin entra dans la boutique et demanda M. Lebrenn.
—Il n'y est pas, dit Gildas.
—Alors, mon garçon, répondit le domestique, vous direz à votre bourgeois que le colonel l'attend ce matin, avant midi, pour s'entendre avec lui au sujet de la fourniture de toile dont il a parlé hier à votre bourgeoise. Voici l'adresse de mon maître, ajouta le domestique en laissant une carte sur le comptoir. Et surtout recommandez bien à votre patron d'être exact; le colonel n'aime pas attendre.
Le domestique sorti. Gildas prit machinalement la carte, la lut, et s'écria en pâlissant:
—Par Sainte-Anne d'Auray! c'est à n'y pas croire...
—Quoi donc, Gildas?
—Lisez, Jeanike!
Et d'une main tremblante il tendit la carte à la jeune fille, qui lut:
LE COMTE GONTRAN DE PLOUERNEL,
COLONEL DE DRAGONS,
18, rue de Paradis-Poissonnière.
—Étonnante... effrayante maison que celle-ci, répéta Gildas en levant les mains au ciel, tandis que Jeanike paraissait aussi surprise et presque aussi effrayée que le garçon de magasin.
CHAPITRE II.
Comment et à propos de quoi le bonhomme Morin, dit le Père la Nourrice, manqua de renverser la soupe au lait que lui avait accommodée son petit-fils Georges Duchêne, ouvrier menuisier, ex-sergent d'infanterie légère.—Pourquoi M. Lebrenn, marchand de toile, avait pris pour enseigne de sa boutique l'Épée de Brennus.—Comment le petit-fils fit la leçon à son grand-père, et lui apprit des choses dont le bonhomme ne se doutait point, entre autres que les Gaulois nos pères, réduits en esclavage, portaient des colliers ni plus ni moins que des chiens de chasse, et qu'on leur coupait parfois les pieds, les mains, le nez et les oreilles.
Pendant que les événements précédents se passaient dans le magasin de M. Lebrenn, une autre scène avait lieu, presqu'à la même heure, au cinquième étage d'une vieille maison située en face de celle qu'occupait le marchand de toile.
Nous conduirons donc le lecteur dans une modeste petite chambre d'une extrême propreté: un lit de fer, une commode, deux chaises, une table au-dessus de laquelle se trouvaient quelques rayons garnis de livres; tel était l'ameublement. À la tête du lit, on voyait suspendue à la muraille une espèce de trophée, composé d'un képi d'uniforme, de deux épaulettes de sous-officier d'infanterie légère, surmontant un congé de libération de service, encadré d'une bordure de bois noir. Dans un coin de la chambre, on apercevait, rangés sur une planche, divers outils de menuisier.
Sur le lit, on voyait une carabine fraîchement mise en état, et sur une petite table, un moule à balles, un sac de poudre, une forme pour confectionner des cartouches, dont plusieurs paquets étaient déjà préparés.
Le locataire de ce logis, jeune homme d'environ vingt-six ans, d'une mâle et belle figure, portant la blouse de l'ouvrier, était déjà levé; accoudé au rebord de la fenêtre de sa mansarde, il paraissait regarder attentivement la maison de M. Lebrenn, et particulièrement une des quatre fenêtres, entre deux desquelles était fixée la fameuse enseigne: À l'Épée de Brennus.
Cette fenêtre, garnie de rideaux très-blancs et étroitement fermés, n'avait rien de remarquable, sinon une caisse de bois peint en vert, surchargée d'oves et de moulures, soigneusement travaillées, qui garnissait toute la largeur de la baie de la croisée, et contenait quelques beaux pieds d'héliotropes d'hiver et de perce-neige en pleine floraison.
Les traits de l'habitant de la mansarde, pendant qu'il contemplait la fenêtre en question, avaient une expression de mélancolie profonde, presque douloureuse; au bout de quelques instants, une larme, tombée des yeux du jeune homme, roula sur ses moustaches brunes.
Le bruit d'une horloge qui sonna la demie de sept heures tira Georges Duchêne (il se nommait ainsi) de sa rêverie; il passa la main sur ses yeux encore humides, et quitta la fenêtre en se disant avec amertume:
—Bah! aujourd'hui ou demain, une balle en pleine poitrine me délivrera de ce fol amour... Dieu merci, il y aura tantôt une prise d'armes sérieuse, et du moins ma mort servira la liberté... Puis, après un moment de réflexion, Georges ajouta:
—Et le grand-père... que j'oubliais!
Alors il alla chercher dans un coin de la chambre un réchaud à demi plein de braise allumée qui lui avait servi à fondre des balles, posa sur le feu un petit poêlon de terre rempli de lait, y éminça du pain blanc, et en quelques minutes confectionna une appétissante soupe au lait, dont une ménagère eût été jalouse.
Georges, après avoir caché la carabine et les munitions de guerre sous son matelas, prit le poêlon, ouvrit une porte pratiquée dans la cloison, et communiquant à une pièce voisine, où un homme d'un grand âge, d'une figure douce et vénérable, encadrée de longs cheveux blancs, était couché dans un lit beaucoup meilleur que celui de Georges. Ce vieillard semblait être d'une grande faiblesse; ses mains amaigries et ridées étaient agitées par un tremblement continuel.
—Bonjour, grand-père, dit Georges en embrassant tendrement le vieillard. Avez-vous bien dormi cette nuit?
—Assez bien, mon enfant.
—Voilà votre soupe au lait. Je vous l'ai fait un peu attendre.
—Mais non. Il y a si peu de temps qu'il est jour! Je t'ai entendu te lever et ouvrir ta fenêtre... il y a plus d'une heure.
—C'est vrai, grand-père..... j'avais la tête un peu lourde..... j'ai pris l'air de bonne heure.
—Cette nuit je t'ai aussi entendu aller et venir dans ta chambre.
—Pauvre grand-père! je vous aurai réveillé?
—Non, je ne dormais pas... Mais, tiens, Georges, sois franc... tu as quelque chose.
—Moi? pas du tout.
—Depuis plusieurs mois tu es tout triste, tu es pâli, changé, à ne pas te reconnaître; tu n'es plus gai comme à ton retour du régiment?
—Je vous assure, grand-père, que...
—Tu m'assures... tu m'assures... je sais bien ce que je vois, moi... et pour cela, il n'y a pas à me tromper... j'ai des yeux de mère... va...
—C'est vrai, reprit Georges en souriant; aussi c'est grand'mère que je devrais vous appeler... car vous êtes bon, tendre et inquiet pour moi, comme une vraie mère-grand. Mais, croyez-moi, vous vous inquiétez à tort... Tenez, voilà votre cuiller... attendez que je mette la petite table sur votre lit... vous serez plus à votre aise.
Et Georges prit dans un coin, une jolie petite table de bois de noyer, bien luisante, pareille à celle dont se servent les malades pour manger dans leur lit; et après y avoir placé l'écuelle de soupe au lait, il la mit devant le vieillard.
—Il n'y a que toi, mon enfant, pour avoir des attentions pareilles, dit-il au jeune homme.
—Ce serait bien le diable, grand-père, si en ma qualité de menuisier-ébéniste, je ne vous avais pas fabriqué cette table qui vous est commode.
—Oh! tu as réponse à tout... je le sais bien, dit le vieillard.
Et il commença de manger d'une main si vacillante que deux ou trois fois sa cuiller se heurta contre ses dents.
—Ah! mon pauvre enfant,—dit-il tristement à son petit-fils...—vois donc comme mes mains tremblent? il me semble que cela augmente tous les jours.
—Allons donc, grand-père! il me semble, au contraire, que cela diminue...
—Oh non, va, c'est fini... bien fini... il n'y a pas de remède à cette infirmité.
—Eh bien! que voulez-vous? il faut en prendre votre parti...
—C'est ce que j'aurais dû faire depuis que ça dure, et pourtant je ne peux pas m'habituer à cette idée d'être infirme et à ta charge jusqu'à la fin de mes jours.
—Grand-père... grand-père, nous allons nous fâcher.
—Pourquoi aussi ai-je été assez bête pour prendre le métier de doreur sur métaux? Au bout de quinze ou vingt ans, et souvent plus tôt, la moitié des ouvriers deviennent de vieux trembleurs comme moi; mais comme moi ils n'ont pas un petit-fils qui les gâte...
—Grand-père!
—Oui, tu me gâtes, je te le répète... tu me gâtes...
—C'est comme ça! eh bien, je va joliment vous rendre la monnaie de votre pièce, c'est mon seul moyen d'éteindre votre feu, comme nous disait la théorie du régiment. Or donc, moi je connais un excellent homme, nommé le père Morin; il était veuf et avait une fille de dix-huit ans...
—Georges! écoute...
—Pas du tout... Ce digne homme marie sa fille à un brave garçon, mais tapageur en diable. Un jour il reçoit un mauvais coup dans une rixe, de sorte qu'au bout de deux ans de mariage il meurt, laissant sa jeune femme avec un petit garçon sur les bras.
—Georges... Georges...
—La pauvre jeune femme nourrissait son enfant; la mort de son mari lui cause une telle révolution qu'elle meurt... et son petit garçon reste à la charge du grand-père.
—Mon Dieu, Georges! que tu es donc terrible! À quoi bon toujours parler de cela, aussi?
—Cet enfant, il l'aimait tant qu'il n'a pas voulu s'en séparer. Le jour, pendant qu'il allait à son atelier, une bonne voisine gardait le mioche; mais, dès que le grand-père rentrait, il n'avait qu'une pensée, qu'un cri... son petit Georges. Il le soignait aussi bien que la meilleure, que la plus tendre des mères; il se ruinait en belles petites robes, en jolis bonnets, car il l'attifait à plaisir, et il en était très-coquet de son petit-fils, le bon grand-père; tant et si bien que, dans la maison, les voisins, qui adoraient ce digne homme, l'appelaient le père la Nourrice.
—Mais, Georges...
—C'est ainsi qu'il a élevé cet enfant, qu'il a constamment veillé sur lui, subvenant à tous ses besoins, l'envoyant à l'école, puis en apprentissage, jusqu'à ce que...
—Eh bien, tant pis,—s'écria le vieillard d'un ton déterminé, ne pouvant se contenir plus longtemps,—puisque nous en sommes à nous dire nos vérités, j'aurai mon tour, et nous allons voir! D'abord, tu étais le fils de ma pauvre Georgine, que j'aimais tant: je n'ai donc fait que mon devoir... attrape d'abord ça...
—Et moi aussi, je n'ai fait que mon devoir.
Toi?... laisse-moi donc tranquille!—s'écria le vieillard en gesticulant violemment avec sa cuiller.—Toi! voilà ce que tu as fait... Le sort t'avait épargné au tirage pour l'armée...
—Grand-père... prenez garde!
—Oh! tu ne me feras pas peur!
—Vous allez renverser le poëlon, si vous vous agitez si fort.
—Je m'agite... parbleu! tu crois donc que je n'ai plus de sang dans les veines? Oui, réponds, toi qui parle des autres! Lorsque mon infirmité a commencé, quel calcul as-tu fait, malheureux enfant? tu as été trouver un marchand d'hommes.
—Grand-père, vous mangerez votre soupe froide; pour l'amour de Dieu! mangez-la donc chaude!
—Ta ta ta! tu veux me fermer la bouche; je ne suis pas ta dupe... oui! Et qu'as-tu dit à ce marchand d'hommes? «Mon grand-père est infirme; il ne peut presque plus gagner sa vie: il n'a que moi pour soutien; je peux lui manquer, soit par la maladie, soit par le chômage; il est vieux: assurez-lui une petite pension viagère, et je me vends à vous...» Et tu l'as fait!—s'écria le vieillard les larmes aux yeux, en levant sa cuiller au plafond avec un geste si véhément, que si Georges n'eût pas vivement retenu la table, elle tombait du lit avec l'écuelle: aussi s'écria-t-il:
—Sacrebleu! grand-père, tenez-vous donc tranquille! vous vous démenez comme un diable dans un bénitier; vous allez tout renverser.
—Ça m'est égal... ça ne m'empêchera pas de te dire que voilà comment et pourquoi tu t'es fait soldat, pourquoi tu t'es vendu pour moi... à un marchand d'hommes...
—Tout cela, ce sont des prétextes que vous cherchez pour ne pas manger votre soupe; je vois que vous la trouvez mal faite.
—Allons, voilà que je trouve sa soupe mal faite, maintenant!—s'écria douloureusement le bonhomme.—Ce maudit enfant-là a juré de me désoler.
Enfonçant alors, d'un geste furieux, sa cuiller dans le poëlon, et la portant à sa bouche avec précipitation, le père Morin ajouta tout en mangeant:
—Tiens, voilà comme je la trouve mauvaise, ta soupe... tiens... tiens... Ah! je la trouve mauvaise... tiens... tiens... Ah! elle est mauvaise...
Et à chaque tiens il avalait une cuillerée.
—Pour Dieu, grand-père, maintenant, n'allez pas si vite,—s'écria Georges en arrêtant le bras du vieillard;—vous allez vous étrangler.
—C'est ta faute aussi; me dire que je trouve ta soupe mal faite, tandis que c'est un nectar!—reprit le bonhomme en s'apaisant et savourant son potage plus à loisir,—un vrai nectar des dieux!
—Sans vanité,—reprit Georges en souriant,—j'étais renommé au régiment pour la soupe aux poireaux... Ah ça, maintenant, je vais charger votre pipe.
Puis, se penchant vers le bonhomme, il lui dit en le câlinant:
—Hein! il aime bien ça... fumer sa petite pipe dans son lit, le bon vieux grand-père?
—Qu'est-ce que tu veux que je te dise, Georges? tu fais de moi un pacha, un vrai pacha,—répondit le vieillard pendant que son petit-fils allait prendre une pipe sur un meuble; il la remplit de tabac, l'alluma, et vint la présenter au père Morin. Alors celui-ci, bien adossé à son chevet, commença de fumer délicieusement sa pipe.
Georges lui dit en s'asseyant au pied du lit:
—Qu'est-ce que vous allez faire aujourd'hui?
—Ma petite promenade sur le boulevard, où j'irai m'asseoir si le temps est beau...
—Hum!... grand-père, je crois que vous ferez mieux d'ajourner votre promenade... Vous avez vu hier combien les rassemblements étaient nombreux; on en est venu presqu'aux mains avec les municipaux et les sergents de ville... Aujourd'hui ce sera peut-être plus sérieux.
—Ah ça, mon enfant, tu ne te fourres pas dans ces bagarres-là? Je sais bien que c'est tentant, quand on est dans son droit; car c'est une indignité au gouvernement de défendre ces banquets... Mais je serais si inquiet pour toi!
—Soyez tranquille, grand-père, vous n'avez rien à craindre pour moi; mais suivez mon conseil, ne sortez pas aujourd'hui.
—Eh bien, alors, mon enfant, je resterai à la maison; je m'amuserai à lire un peu dans tes livres, et je regarderai les passants par la fenêtre en fumant ma pipe.
—Pauvre grand-père,—dit Georges en souriant;—de si haut, vous ne voyez guère que des chapeaux qui marchent.
—C'est égal, ça me suffit pour me distraire; et puis je vois les maisons d'en face, les voisins se mettre aux fenêtres... Ah! mais... j'y pense: à propos des maisons d'en face, il y a une chose que j'oublie toujours de te demander... Dis-moi donc ce que signifie cette enseigne du marchand de toiles, avec ce guerrier en casque, qui met son épée dans une balance? Toi, qui as travaillé à la menuiserie de ce magasin quand on l'a remis à neuf, tu dois savoir le comment et le pourquoi de cette enseigne?
—Je n'en savais pas plus que vous, grand-père, avant que mon bourgeois ne m'eût envoyé travailler chez monsieur Lebrenn, le marchand de toiles.
—Dans le quartier, on le dit très-brave homme, ce marchand; mais quelle diable d'idée a-t-il eue de choisir une pareille enseigne... À l'Épée de Brennus! Il aurait été armurier, passe encore. Je sais bien qu'il y a des balances dans le tableau, et que les balances rappellent le commerce... mais pourquoi ce guerrier, avec son casque et son air d'Artaban, met-il son épée dans ces balances?
—Sachez, grand-père... mais vraiment je suis honteux d'avoir l'air, à mon âge, de vous faire ainsi la leçon.
—Comment, honteux? Pourquoi donc? Au lieu d'aller à la barrière le dimanche, tu lis, tu apprends, tu t'instruis? Tu peux, pardieu, bien faire la leçon au grand-père... il n'y a pas d'affront.
—Eh bien... ce guerrier à casque, ce Brennus, était un Gaulois, un de nos pères, chef d'une armée qui, il y a deux mille et je ne sais combien d'années, est allé en Italie attaquer Rome, pour la châtier d'une trahison; la ville s'est rendue aux Gaulois, moyennant une rançon en or; mais Brennus, ne trouvant pas la rançon assez forte, a jeté son épée dans le plateau de la balance où étaient les poids.
—Afin d'avoir une rançon plus forte, le gaillard! Il faisait à l'inverse des fruitières, qui donnent le coup de pouce au trébuchet, je comprends cela; mais il y a deux choses que je comprends moins: d'abord, tu me dis que ce guerrier, qui vivait il y a plus de deux mille ans, était un de nos pères?
—Oui, en cela que Brennus et les Gaulois de son armée appartenaient à la race dont nous descendons, presque tous tant que nous sommes, dans le pays.
—Un moment... tu dis que c'étaient des Gaulois?
—Oui, grand-père.
—Alors nous descendrions de la race gauloise?
—Certainement[7].
[7] Français, dit M. Amédée Thierry dans son Histoire des Gaulois (introduction, page 8): j'ai voulu faire connaître cette race (la race gauloise), de laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d'entre nous Français. C'est avec un soin religieux que j'ai recueilli ces vieilles reliques dispersées, que j'ai été puiser dans les annales de vingt peuples les titres d'une famille qui est la nôtre..... Les traits saillants de la famille gauloise, ceux qui la différencient le plus, à mon avis, des autres familles humaines, peuvent se résumer ainsi: Une bravoure personnelle que rien n'égale chez les peuples anciens, un esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment intelligent.
...Les premiers hommes qui peuplèrent l'ouest de l'Europe furent les Galls ou Gaulois, nos véritables ancêtres, car leur sang prédomine dans ce mélange successif de peuples divers qui a formé les modernes Français; toutes les qualités et quelques défauts des Gaulois, les traits les plus saillants de leur caractère, survivant chez nous, attestent encore notre antique origine (Henry Martin, Hist. de France, vol. I, éd. 1838).
... Il est incontestable que jusqu'ici nous ne nous sommes pas fait assez honneur de nos pères, les Gaulois; il semble qu'éblouis par les prestiges de l'antiquité hébraïque, même de l'antiquité grecque et romaine, nous nous empressions par honte de faire bon marché de la nôtre et de la passer sous silence.
Mais j'ose le dire, si Dieu avait voulu que l'Écriture nous eût conservé l'héritage paternel aussi brillamment qu'elle l'a fait chez les Hébreux, les Grecs et les Romains, loin d'humilier nos antiquités nationales devant celles de ces peuples, nous n'eussions voulu relever que d'elles seules. (Jean Raynaud, article Druidisme, page 405, Encyclopédie nouvelle.) Nous aurons souvent occasion de citer l'autorité si imposante de notre illustre et excellent ami Jean Raynaud.
—Mais nous sommes Français? Comment diable arranges-tu cela, mon garçon?
—C'est que notre pays... notre mère-patrie à tous, ne s'est pas toujours appelée la France.
—Tiens... tiens... tiens...—dit le vieillard en ôtant sa pipe de sa bouche;—comment, la France ne s'est pas toujours appelée la France?
—Non, grand-père; pendant un temps immémorial notre patrie s'est appelés la Gaule, et a été une république aussi glorieuse, aussi puissante, mais plus heureuse, et deux fois plus grande que la France du temps de l'empire.
—Fichtre! excusez du peu...
—Malheureusement, il y a à peu près deux mille ans...
—Rien que ça... deux mille ans! Comme tu y vas, mon garçon!
—La division s'est mise dans la Gaule, les provinces se sont soulevées les unes contre les autres...
—Ah! voilà toujours le mal... c'est à cela que les prêtres et les royalistes ont tant poussé lors de la révolution...
—Aussi, grand-père, est-il arrivé à la Gaule, il y a des siècles, ce qui est arrivé à la France en 1814 et en 1815?
—Une invasion étrangère!
—Justement. Les Romains, autrefois vaincus par Brennus, étaient devenus puissants. Ils ont profité des divisions de nos pères, et ont envahi le pays...
—Absolument comme les cosaques et les Prussiens nous ont envahis?
—Absolument. Mais ce que les rois cosaques et prussiens, les bons amis des Bourbons, n'ont pas osé faire, non que l'envie leur en ait manqué, les Romains l'ont fait, et malgré la résistance héroïque de nos pères, toujours braves comme des lions; mais malheureusement divisés, ils ont été réduits en esclavage, comme le sont aujourd'hui les nègres des colonies.
—Est-il Dieu possible!
—Oui. Ils portaient le collier de fer, marqué au chiffre de leur maître, quand on ne marquait pas ce chiffre au front de l'esclave avec un fer rouge...
—Nos pères!—s'écria le vieillard en joignant les mains avec une douloureuse indignation,—nos pères!
—Et quand ils essayaient de fuir, leurs maîtres leurs faisaient couper le nez et les oreilles, ou bien les poings et les pieds.
—Nos pères!!!
—D'autres fois leurs maîtres les jetaient aux bêtes féroces pour se divertir, ou les faisaient périr dans d'affreuses tortures, quand ils refusaient de cultiver, sous le fouet du vainqueur, les terres qui leur avaient appartenu...
—Mais attends donc,—reprit le vieillard en rassemblant ses souvenirs,—attends donc! ça me rappelle une chanson de notre vieil ami à nous autres pauvres gens...
—Une chanson de notre Béranger, n'est-ce pas, grand-père? les Esclaves gaulois?
—Juste, mon garçon. Ça commence... voyons... oui... c'est ça...
D'anciens Gaulois, pauvres esclaves,
Un soir qu'autour d'eux tout dormait, etc., etc.
Et le refrain était:
Pauvres Gaulois, sous qui trembla le monde,
Enivrons-nous!
Ainsi, c'était de nos pères les Gaulois que parlait notre Béranger? Hélas! pauvres hommes! comme tant d'autres sans doute, ils se grisaient pour s'étourdir sur leur infortune...
—Oui, grand-père; mais ils ont bientôt reconnu que s'étourdir n'avance à rien, que briser ses fers vaut mieux.
—Pardieu!
—Aussi, les Gaulois, après des insurrections sans nombre...
—Dis donc, mon garçon, il paraît que le moyen n'est pas nouveau, mais c'est toujours le bon... Eh eh!—ajouta le vieillard en frappant de son ongle le fourneau de sa pipe,—eh eh! vois-tu, Georges, tôt ou tard, il faut en revenir à cette bonne vieille petite mère, l'insurrection... comme en 89... comme en 1830... comme demain peut-être...
—Pauvre grand-père!—pensa Georges,—il ne croit pas si bien dire.
Et il reprit tout haut:
—Vous avez raison; en fait de liberté, il faut que le peuple se serve lui-même, et mette les mains au plat, sinon il n'a que des miettes... il est volé... comme il l'a été il y a dix-huit ans.
—Et fièrement volé, mon pauvre enfant! J'ai vu cela; j'y étais.
—Heureusement, vous savez le proverbe, grand-père... chat échaudé... suffit, la leçon aura été bonne... Mais pour revenir à nos Gaulois, ils font, comme vous dites, appel à cette bonne vieille mère l'insurrection; elle ne fait pas défaut à ses braves enfants; et ceux-ci, à force de persévérance, d'énergie, de sang versé, parviennent à reconquérir une partie de leur liberté sur les Romains, qui, d'ailleurs, n'avaient pas débaptisé la Gaule, et l'appelaient la Gaule romaine.
—De même qu'on dit aujourd'hui l'Algérie française?
—C'est ça, grand-père.
—Allons, voilà, Dieu merci, nos braves Gaulois, grâce au secours de la bonne vieille mère l'insurrection, un peu remontés sur leur bête, comme on dit; ça me met du baume dans le sang.
—Ah! grand-père, attendez... attendez!
—Comment?
—Ce que nos pères avaient souffert n'était rien auprès de ce qu'ils devaient souffrir encore.
—Allons, bon, moi qui étais déjà tout aise... Et que leur est-il donc arrivé?
—Figurez-vous qu'il y a treize ou quatorze cents ans, des hordes de barbares à demi sauvages, appelés Francs, et arrivant du fond des forêts de l'Allemagne, de vrais cosaques enfin, sont venus attaquer les armées romaines, amollies par les conquêtes de la Gaule, les ont battues, chassées, se sont à leur tour emparés de notre pauvre pays, lui ont ôté jusqu'à son nom, et l'ont appelé France, en manière de prise de possession.
—Brigands!—s'écria le vieillard—J'aimais encore mieux les Romains, foi d'homme; au moins ils nous laissaient notre nom.
—C'est vrai; et puis du moins les Romains étaient le peuple le plus civilisé du monde, sauf leur barbarie envers les esclaves; ils avaient couvert la Gaule de constructions magnifiques, et rendu, de gré ou de force, une partie de leurs libertés à nos pères; tandis que les Francs étaient, je vous l'ai dit, de vrais cosaques... Et sous leur domination tout a été à recommencer pour les Gaulois.
—Ah! mon Dieu! mon Dieu!
—Ces hordes de bandits francs...
—Dis donc ces cosaques! nom d'un nom!
—Pis encore, s'il est possible, grand-père... Ces bandits francs, ces cosaques, si vous voulez, appelaient leurs chefs des rois; cette graine de rois s'est perpétuée dans notre pays, d'où vient que depuis tant de siècles nous avons la douceur de posséder des rois d'origine franque, et que les royalistes appellent leurs rois de droit divin.
—Dis donc de droit cosaque!... Merci du cadeau!
—Les chefs se nommaient des ducs, des comtes; la graine s'en est également perpétuée chez nous, d'où vient encore que nous avons eu pendant si longtemps l'agrément de posséder une noblesse d'origine franque, qui nous traitait en race conquise.
—Qu'est-ce que tu m'apprends-là!—dit le bonhomme avec ébahissement.—Donc, si je te comprends bien, mon garçon, ces bandits francs, ces cosaques, rois et chefs, une fois maîtres de la Gaule, se sont partagé les terres que les Gaulois avaient en partie reconquises sur les Romains?
—Oui, grand-père; les rois et seigneurs francs ont volé les propriétés des Gaulois, et se sont partagé terres et gens comme on se partage un domaine et son bétail.
—Et nos pères ainsi dépouillés de leurs biens par ces cosaques?
—Nos pères ont été de nouveau réduits à l'esclavage comme sous les Romains, et forcés de cultiver pour les rois et les seigneurs francs la terre qui leur avait appartenu, à eux Gaulois, depuis que la Gaule était la Gaule.
—De sorte, mon garçon, que les rois et seigneurs francs, après avoir volé à nos pères leur propriété, vivaient de leurs sueurs...
—Oui, grand-père; ils les vendaient, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, au marché. S'ils regimbaient au travail, ils les fouaillaient comme on fouaille un animal rétif, ou bien les tuaient par colère ou cruauté, de même que l'on peut tuer son chien ou son cheval; car nos pères et nos mères appartenaient aux rois et aux seigneurs francs ni plus ni moins que le troupeau appartient à son maître; le tout au nom du Franc conquérant du Gaulois[8]. Ceci a duré jusqu'à la révolution que vous avez vue, grand-père; et vous vous rappelez la différence énorme qu'il y avait encore à cette époque entre un noble et un roturier, entre un seigneur et un manant.
[8] C'est surtout pour nos frères du peuple et de la bourgeoisie que nous écrivons cette histoire sous une forme que nous tâchons de rendre amusante. Nous les supplions donc de lire ces notes, qui sont, pour ainsi dire, la clef de ces récits et qui prouvent que sous la forme romanesque se trouve la réalité historique la plus absolue.
Voici quelques extraits des historiens anciens et modernes qui établissent, quoique à différents points de vue, qu'il y a toujours eu parmi nous deux races: les conquérants et les conquis.
Une chronique de 1119, citée dans l'excellent ouvrage d'Augustin Thierry (Hist. des Temps mérovingiens, v. I, p. 47), s'exprime ainsi en parlant de la Gaule:
«De là vient qu'aujourd'hui cette nation appelle Francs dans sa langue ceux qui jouissent d'une pleine liberté; et quant à ceux qui, parmi elle, vivent dans la condition de tributaires, il est clair qu'ils ne sont pas Francs par droit d'origine, mais que ce sont des fils de Gaulois assujettis aux Francs par droit de conquête.»
Maître Charles Loyseau (Traité des charges de la Noblesse, 1701, p. 24), dit à son tour:
«Pour le regard de nos François, lorsqu'ils conquestèrent les Gaules, c'est chose certaine qu'ils se firent seigneurs des biens et des personnes d'icelles; j'entends seigneurs parfaits, tant en la seigneurie publique qu'en la seigneurie privée. Quant aux personnes, ils firent les Gaulois serfs.»
Plus tard, le comte de Boulainvilliers, un des plus fiers champions de l'aristocratie et de la royauté française, écrivait (Histoire de l'ancien gouvernement de France, p. 21 à 57, citée par A. Thierry):
«Les Français conquérants des Gaules y établirent leur gouvernement tout à fait à part de la nation subjuguée. Les Gaulois devinrent sujets, les Français furent maîtres et seigneurs. Depuis la conquête, les Français originaires ont été les véritables nobles et les seuls capables de l'être, et jouissaient à raison de cette noblesse d'avantages réels, qui étaient l'exemption de toutes charges pécuniaires, l'exercice de la justice sur les Gaulois, etc., etc.»
Plus tard encore, Sieyès, dans sa fameuse brochure: Qu'est-ce que le Tiers-État? qui sonna le premier coup de tocsin contre la royauté de 89, disait:
«Si les les aristocrates entreprennent, au prix même de cette liberté dont ils se montrent indignes, de retenir le peuple dans l'oppression, le tiers-état osera demander à quel titre; si on lui répond à titre de conquête, il faut en convenir ce sera remonter un peu haut; mais le tiers-état ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Germanie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'être issues de la race des conquérants, et d'avoir succédé à leurs droits de conquête? La nation épurée alors pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaules.»
Enfin, M. Guizot, sous la dernière année de la restauration, écrivait ces éloquentes paroles:
«La révolution de 89 a été une guerre, la vraie guerre, telle que le monde la connaît, entre peuples étrangers. Depuis plus de treize cents ans, la France contenait deux peuples: un peuple vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize cents ans le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire est l'histoire de cette lutte. De nos jours une bataille décisive a été livrée; elle s'appelait la révolution. Francs et Gaulois, seigneurs et paysans, nobles et roturiers, tous, bien longtemps avant cette révolution, s'appelaient également Français, avaient également la France pour patrie. Treize siècles se sont employés parmi nous à fondre dans une même nation la race conquérante et la race conquise, les vainqueurs et les vaincus; mais la division primitive a traversé le cours des siècles et a résisté à leur action; la lutte a continué dans tous les âges, sous toutes les formes, avec toutes les armes; et lorsqu'on 1789, les députés de la France entière ont été réunis dans une seule assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille querelle. Le jour de la vider était enfin venu.» (Guizot, Du Gouvernement de la France depuis la restauration, et du ministère actuel, 1829.)
Ce véhément appel aux souvenirs révolutionnaires avait pour but de prouver que, malgré la révolution de 89, la monarchie légitime de 1815 voulait, en 1829, renouveler l'oppression des conquérants sur les conquis, des Francs sur les Gaulois; car M. Guizot terminait en ces termes, en s'adressant aux contre-révolutionnaires:
«On sait d'où vous venez... c'en est assez pour savoir où vous allez...» Or, aujourd'hui 5 août 1849, jour où nous écrivons ces lignes, le parti prêtre et légitimiste espère encore nous traiter en peuple conquis en nous inféodant de nouveau au dernier rejeton de cette royauté de race franque, prétendue de droit divin. C'est curieux après les notes que nous venons de citer.—Nous laisserons-nous faire?
—Parbleu... la différence du maître à l'esclave.
—Ou, si vous l'aimez mieux, du Franc au Gaulois, grand-père.
—Mais, c'est-à-dire,—s'écria le vieillard,—que je ne suis plus du tout, mais du tout, fier d'être Français... Mais, nom d'un petit bonhomme, comment se fait-il que nos pères les Gaulois se sont ainsi laissé martyriser par une poignée de Francs, non..... de cosaques, pendant des siècles?
—Ah! grand-père! ces Francs possédaient la terre qu'ils avaient volée; donc, ils possédaient la richesse. L'armée, très-nombreuse, se composait de leurs bandes impitoyables; puis, à demi épuisés par leur longue lutte contre les Romains, nos pères eurent bientôt à subir une terrible influence: celle des prêtres...
—Il ne leur manquait plus que cela pour les achever!
—À leur honte éternelle, la plupart des évêques gaulois ont, dès la conquête, renié leur pays et fait cause commune avec les rois et les seigneurs francs, qu'ils ont bientôt dominés par la ruse et la flatterie, et dont ils ont tiré le plus de terre et le plus d'argent possible. Aussi, de même que les conquérants, grand nombre de ces saints prêtres, ayant des serfs qu'ils vendaient et exploitaient, vivaient dans la plus horrible débauche, dégradaient, tyrannisaient, abrutissaient à plaisir les populations gauloises, leur prêchant la résignation, le respect, l'obéissance envers les Francs, menaçant du diable et de ses cornes les malheureux qui auraient voulu se révolter pour l'indépendance de la patrie contre ces seigneurs et ces rois étrangers qui ne devaient leur pouvoir et leurs richesses qu'à la violence, au vol et au meurtre[9].
[9] Les druides (ministres de l'antique et sublime religion gauloise) ont, au contraire, avec un héroïsme admirable, lutté pendant des siècles contre les Romains, contre les Francs et contre le clergé catholique, pour reconquérir l'indépendance et la nationalité de la Gaule, soulevant les populations contre l'étranger et expiant leur patriotisme dans les tortures, tandis que le haut clergé catholique, allié des rois et seigneurs francs qu'il captait par la ruse et par des flatteries infâmes, regorgeait de richesses.
Ainsi Grégoire, évêque de Tours, le seul historien des rois de la première race, dit de Clovis, ce premier roi de droit divin:
«Ayant encore fait périr plusieurs autres rois, et même ses plus proches parents, Clovis étendit son pouvoir sur toutes les Gaules. Cependant ayant un jour rassemblé les siens, on rapporte qu'il leur parla ainsi des parents qu'il avait fait lui-même périr.—Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des voyageurs et qui n'ai plus de parents qui puissent, en cas d'adversité, me prêter leur appui!—Ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort,—ajoute l'évêque de Tours;—mais il parlait ainsi par ruse et pour découvrir s'il lui restait encore quelqu'un à tuer.» (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, l. II, ch XLII.)
Croit-on que le prêtre chrétien, le serviteur du christ, l'évêque gaulois, flétrisse cette épouvantable hypocrisie du roi franc conquérant, souillé de vols, de meurtres, d'incestes, de fratricides, comme tous ceux de cette première race? On va le voir:
«.....Chaque jour Dieu faisait ainsi tomber les ennemis de Clovis sous sa main et étendait son royaume, parce qu'il marchait avec un cœur pur devant lui, et faisait ce qui était agréable aux yeux de Dieu.» (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, l. II, ch. xl.)
Quant aux débauches et aux crimes d'un grand nombre d'évêques gaulois, nous citerons au hasard, car la mine est féconde:
«Cependant Tautin, devenu évêque, se conduisait de manière à mériter l'exécration générale.» (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, l. IV, ch. XII.)
«... Ceux de Langres demandèrent un évêque; on leur donna Pappol, autrefois archidiacre d'Autun. Au rapport de plusieurs, il commit beaucoup d'iniquités.» (Grégoire de Tours, l. V.)
«... Salone et Sagiltaire, évêques d'Embrun et de Gap, une fois maîtres de l'épiscopat, commencèrent à se signaler avec une fureur insensée par des usurpations, des meurtres, des adultères et d'autres excès.» (Grégoire de Tours, Histoire des Francs, l. V, ch xxi.)
Certes, l'évêque de Tours ne pouvait être soupçonné de partialité envers ses confrères de l'épiscopat.
—Ah ça, mais, nom d'un petit bonhomme, est-ce que, malgré ces diables d'évêques, notre bonne vieille petite mère l'insurrection n'est pas venue de temps à autre montrer le bout de son nez? Est-ce que nos pères se sont laissé tondre sans regimber, depuis l'époque de la conquête jusqu'à ces beaux jours de la révolution, où nous avons commencé à faire rendre gorge à ces seigneurs, à ces rois francs et à leur allié le clergé, qui, par habitude, avait continué de fièrement s'arrondir?
—Il n'est pas probable que tout se soit passé sans nombreuses révoltes des serfs contre les rois, les seigneurs et les prêtres. Mais, grand-père, je vous ai dit le peu que je savais... et ce peu là, je l'ai appris tout en travaillant à la menuiserie du magasin de monsieur Lebrenn, le marchand de toile d'en face...
—Comment donc cela, mon garçon?
—Pendant que j'étais à l'ouvrage, monsieur Lebrenn, qui est le meilleur homme du monde, causait avec moi..... me parlait de l'histoire de nos pères, que j'ignorais comme vous l'ignoriez. Une fois ma curiosité éveillée... et elle était vive...
—Je le crois bien...
—Je faisais mille questions à monsieur Lebrenn, tout en rabottant et en ajustant; il me répondait avec une bonté vraiment paternelle. C'est ainsi que j'ai appris le peu que je vous ai dit. Mais...—ajouta Georges avec un soupir qu'il put à peine étouffer,—mes travaux de menuiserie finis... les leçons d'histoire ont été interrompues. Aussi, je vous ai dit tout ce que je savais, grand-père.
—Ah! le marchand de toile d'en face est si savant que ça?
—Il est aussi savant que bon patriote; c'est un vieux Gaulois, comme il s'appelle lui-même. Et quelquefois,—ajouta Georges sans pouvoir s'empêcher de rougir légèrement,—je l'ai entendu dire à sa fille, en l'embrassant avec fierté pour quelque réponse qu'elle lui avait faite: Oh! toi... tu es bien une vraie Gauloise!
À ce moment, le père Morin et Georges entendirent frapper à la porte de la première chambre.
—Entrez,—dit Georges.
On entra dans la pièce qui précédait celle où était couché le vieillard.
—Qui est là?—demanda Georges.
—Moi... monsieur Lebrenn,—répondit une voix.
—Tiens!... ce digne marchand de toile... dont nous parlions... Ce vieux Gaulois!—dit à demi-voix le bonhomme.—Va donc vite, mon enfant, et ferme la porte.
Georges, aussi troublé que surpris de cette visite inattendue, quitta la chambre de son grand-père, et se trouva bientôt en face de M. Lebrenn.
CHAPITRE III.
Comment M. Marik Lebrenn, le marchand de toile, devina ce que Georges Duchêne, le menuisier, ne voulait pas dire, et ce qui s'ensuivit.
M. Lebrenn avait cinquante ans environ, quoiqu'il parût plus jeune. Sa grande stature, la nerveuse musculature de son cou, de ses bras et de ses épaules, le port fier et décidé de sa tête, son visage large et fortement accentué, ses yeux bleus de mer au regard ferme et perçant, son épaisse et rude chevelure châtain clair, quelque peu grisonnante et plantée un peu bas sur un front qui semblait avoir la dureté du marbre, offraient le type caractéristique de la race bretonne, où le sang et le langage gaulois se sont surtout perpétués presque sans mélange jusqu'à nos jours. Sur les lèvres vermeilles et charnues de M. Lebrenn régnait tantôt un sourire rempli de bonhomie, tantôt empreint d'une malice narquoise et salée, comme disent nos vieux livres en parlant des plaisanteries de haut goût, du vieil esprit gaulois, toujours si enclin à gaber (narguer). Nous achèverons le portrait du marchand en l'habillant d'un large paletot bleu et d'un pantalon gris.
Georges Duchêne, étonné, presque interdit de cette visite imprévue, attendait en silence les premières paroles de M. Lebrenn. Celui-ci lui dit:
—Monsieur Georges, il y a six mois, vous avez été chargé, par votre patron, de différents travaux à exécuter dans ma boutique; j'ai été fort satisfait de votre intelligence et de votre habileté.
—Vous me l'avez prouvé, monsieur, par votre bienveillance.
—Elle devait vous être acquise; je vous voyais laborieux. Désireux de vous instruire, je savais de plus... comme tous nos voisins, votre digne conduite envers votre vieux grand-père, qui habite cette maison depuis quinze ans...
—Monsieur,—dit Georges embarrassé de ces louanges,—ma conduite...
—Est toute simple, n'est-ce pas? Soit. Vos travaux dans ma boutique ont duré trois mois... Très-satisfait de nos relations, je vous ai dit, et cela de tout cœur: Monsieur Georges, nous sommes voisins... venez donc me voir, soit le dimanche, soit d'autres jours, après votre travail... vous me ferez plaisir... bien plaisir...
—En effet, monsieur, vous m'avez dit cela.
—Et cependant, monsieur Georges, vous n'avez jamais remis les pieds chez moi.
—Je vous en prie, monsieur, n'attribuez ma réserve ni à l'ingratitude ni à l'oubli.
—À quoi l'attribuer alors?
—Monsieur...
—Tenez, monsieur Georges, soyez franc... vous aimez ma fille...
Le jeune homme tressaillit, pâlit, rougit tour à tour, et après une hésitation de quelques instants, il répondit à M. Lebrenn d'une voix émue:
—C'est vrai, monsieur... j'aime mademoiselle votre fille.
—De sorte que, vos travaux achevés, vous n'êtes pas revenu chez nous de peur de vous laisser entraîner davantage à votre amour?
—Oui, monsieur...
—De cet amour vous n'avez jamais parlé à ma fille?
—Jamais, monsieur...
—Je le savais. Mais pourquoi avoir manqué de confiance envers moi, monsieur Georges?
—Monsieur,—répondit le jeune homme avec embarras,—je... n'ai... pas osé...
—Pourquoi? parce que je suis ce qu'on appelle un bourgeois?... un homme riche comparativement à vous, qui vivez au jour le jour de votre travail?
—Oui, monsieur...
Après un moment de silence, le marchand reprit:
—Permettez-moi, monsieur Georges, de vous adresser une question; vous y répondrez si vous le jugez convenable.
—Je vous écoute, monsieur.
—Il y a environ quinze mois, quelque temps après votre retour de l'armée, vous avez dû vous marier?
—Oui, monsieur.
—Avec une jeune ouvrière fleuriste, orpheline, nommée Joséphine Éloi?
—Oui, monsieur.
—Pouvez-vous m'apprendre pourquoi ce mariage n'a pas eu lieu? Le jeune homme rougit; une expression douloureuse contracta ses traits; il hésitait à répondre.
M. Lebrenn l'examinait attentivement; aussi, inquiet et surpris du silence de Georges, il ne put s'empêcher de s'écrier avec amertume et sévérité:
—Ainsi, la séduction, puis l'abandon et l'oubli... Votre trouble... ne le dit que trop!
—Vous vous méprenez, monsieur,—reprit vivement Georges,—mon trouble, mon émotion, sont causés par de cruels souvenirs... Voilà ce qui s'est passé; je ne mens jamais...
—Je le sais, monsieur Georges.
—Joséphine demeurait dans la même maison que mon patron. C'est ainsi que je l'ai connue. Elle était fort jolie, et, quoique sans instruction, remplie d'esprit naturel. Je la savais habituée au travail et à la pauvreté; je la croyais sage. La vie de garçon me pesait. Je pensais aussi à mon grand-père: une femme m'eût aidé à le mieux soigner. Je proposai à Joséphine de nous unir; elle parut enchantée, fixa elle-même le jour de notre mariage... Et ceux-là ont menti, monsieur, qui vous ont parlé de séduction et d'abandon!
—Je vous crois,—dit M. Lebrenn en tendant cordialement la main au jeune homme.—Je suis heureux de vous croire; mais comment votre mariage a-t-il manqué?
—Huit jours avant l'époque de notre union, Joséphine a disparu, m'écrivant que tout était rompu. J'ai su, depuis, que, cédant aux mauvais conseils d'une amie déjà perdue, elle l'avait imitée... Ayant toujours vécu dans la misère, enduré de dures privations, malgré son travail de douze à quinze heures par jour... Joséphine a reculé devant l'existence que je lui offrais, existence aussi laborieuse, aussi pauvre que la sienne.
—Et comme tant d'autres,—reprit M. Lebrenn,—elle aura succombé à la tentation d'une vie moins pénible! Ah! la misère... la misère!
—Je n'ai jamais revu Joséphine, monsieur..... Elle est à cette heure, m'a-t-on dit, une des coryphées des bals publics... elle a quitté son nom pour je ne sais quel surnom motivé sur son habitude d'improviser à propos de tout les plus folles chansons... Enfin, elle est à jamais perdue. Cependant elle avait d'excellentes qualités de cœur... Vous comprenez maintenant, monsieur, la cause de ma triste émotion de tout à l'heure, lorsque vous m'avez parlé de Joséphine.
—Cette émotion prouve en faveur de votre cœur, monsieur Georges... On vous avait calomnié... Je m'en doutais. Maintenant, j'en suis certain. Ne parlons plus de cela. Voici ce qui s'est passé chez moi il y a trois jours: J'étais, le soir, chez ma femme avec ma fille. Depuis quelque temps elle semblait pensive; soudain elle nous dit, en prenant ma main et celle de sa mère: «J'ai quelque chose à vous confier à tous deux. J'ai longtemps différé, parce que j'ai longtemps réfléchi, afin de ne pas parler légèrement... J'aime monsieur Georges Duchêne.»
—Grand Dieu! monsieur,—s'écria Georges les mains jointes et en proie à un saisissement inexprimable,—il serait possible! mademoiselle votre fille!...
—Ma fille nous a dit cela, reprit tranquillement M. Lebrenn. «Je te sais gré de ta franchise, mon enfant, lui ai-je répondu; mais comment cet amour t'est-il venu?—D'abord, mon père, en apprenant la conduite de monsieur Georges envers son grand-père; puis en vous entendant louer souvent le caractère, les habitudes laborieuses, l'intelligence de monsieur Georges, ses efforts pour s'instruire. Enfin il m'a plu par ses manières douces et polies, par sa franchise, par sa conversation que j'entendais lorsqu'il causait avec vous. Jamais je ne lui ai dit un mot qui ait pu lui faire soupçonner mon amour. Lui, de son côté, n'est jamais sorti à mon égard d'une parfaite réserve; mais je serais heureuse s'il partageait le sentiment que j'ai pour lui, et si ce mariage vous convenait, mon père, ainsi qu'à ma mère. S'il en est autrement, je respecterai votre volonté, sachant que vous respecterez ma liberté. Si je n'épouse pas monsieur Georges, je resterai fille. Vous m'avez souvent dit, mon père, que j'avais du caractère; vous croirez donc à ma résolution. Si ce mariage ne se peut, vous ne me verrez ni maussade ni chagrine. Votre affection me consolera. Heureuse comme par le passé, je vieillirai auprès de vous, de ma mère et de mon frère. Voici la vérité; maintenant décidez, j'attendrai.»
Georges avait écouté M. Lebrenn avec une stupeur croissante. Il ne pouvait croire à ce qu'il entendait. Enfin, il s'écria d'une voix entrecoupée:
—Monsieur, est-ce un rêve?
—Non pas. Ma fille n'a jamais été plus éveillée, je vous jure. Je connais sa franchise, sa fermeté; ma femme et moi nous en sommes certains, si ce mariage n'a pas lieu, l'affection de Velléda pour nous ne changera pas, mais elle n'épousera personne... Or, comme il est naturel qu'une jeune et belle fille de dix-huit ans épouse quelqu'un, et, comme le choix qu'a fait Velléda est digne d'elle et de nous, ma femme et moi, après mûres réflexions, nous serions décidés à vous prendre pour gendre...
Il est impossible de rendre l'expression de surprise, d'ivresse, qui se peignit sur les traits de Georges à ces paroles du marchand; il restait muet et comme frappé de stupeur.
—Ah ça! monsieur Georges,—reprit M. Lebrenn en souriant,—qu'y a-t-il de si extraordinaire, de si incroyable dans ce que je vous dis là? Durant trois mois vous avez travaillé dans ma boutique; je savais déjà que pour assurer l'existence de votre grand-père vous vous étiez fait soldat. Votre grade de sous-officier et deux blessures prouvaient que vous aviez servi avec honneur. Pendant votre séjour chez moi, j'ai pu, et j'ai l'œil assez pénétrant, apprécier tout ce que vous valiez comme cœur, intelligence et habileté dans votre état. Enchanté de nos relations, je vous ai engagé à revenir souvent me voir. Votre réserve, à ce sujet, est une nouvelle preuve de votre délicatesse. Par-dessus tout cela, ma fille vous aime, vous l'aimez. Vous avez vingt-sept ans, elle en a dix-huit. Elle est charmante, vous êtes beau garçon. Vous êtes pauvre, j'ai de l'aisance pour deux. Vous êtes ouvrier, mon père l'était. De quoi diable vous étonnez-vous si fort? Ne dirait-on pas d'un conte de fées?
Ces bienveillantes paroles ne mirent pas terme à la stupeur de Georges, qui se croyait réellement en plein conte de fées, ainsi que l'avait dit le marchand; aussi, les yeux humides, le cœur palpitant, le jeune homme ne put que balbutier:
—Ah! monsieur... pardonnez à mon trouble... mais j'éprouve un tel étourdissement de bonheur en vous entendant dire... que vous consentez à mon mariage...
—Un instant!—reprit vivement M. Lebrenn,—un instant! Remarquez que, malgré ma bonne opinion de vous, j'ai dit nous serions décidés à vous prendre pour gendre... Ceci est conditionnel... et les conditions, les voici: la première, que vous n'auriez pas à vous reprocher la séduction indigne... dont on vous accusait...
—Monsieur, ne vous ai-je pas juré?...
—Parfaitement; je vous crois. Je ne rappelle cette première condition que pour mémoire... quant à la seconde... car il y en a deux.
—Et cette condition, qu'elle est-elle,—monsieur? demanda Georges avec une anxiété inexprimable et commençant à craindre de s'être abandonné à une folle espérance.
—Écoutez-moi, monsieur Georges. Nous avons peu parlé politique ensemble; du temps que vous travailliez chez moi, nos entretiens roulaient sur tout, sur l'histoire de nos pères. Cependant je vous sais des opinions très-avancées..... Tranchons, le mot, vous êtes républicain socialiste...
—Je vous ai entendu dire, monsieur, que toute opinion sincère était honorable...
—Je ne me dédis pas. Je ne vous blâme pas; mais entre le désir de faire prévaloir pacifiquement son opinion et le projet de la faire triompher par la force, par les armes... il y a un abîme, n'est-ce pas, monsieur Georges?
—Oui, monsieur,—répondit le jeune homme en regardant le marchand avec un mélange de surprise et d'inquiétude.
—Or, ce n'est jamais individuellement que l'on tente une démonstration armée, n'est-ce pas, monsieur Georges?
—Monsieur,—répondit le jeune homme avec embarras,—je ne sais...
—Si, vous devez savoir qu'ordinairement l'on s'associe à des frères de son opinion; en un mot, on s'affilie à une société secrète... et le jour de la lutte... on descend courageusement dans la rue, n'est-ce pas, monsieur Georges?
—Je sais, monsieur, que la révolution de 1830 s'est faite ainsi,—répondit Georges, dont le cœur se serrait de plus en plus.
—Certainement,—reprit M. Lebrenn,—certainement, elle s'est faite ainsi, et d'autres encore se feront probablement ainsi. Cependant, comme les révolutions, les insurrections, ne réussissent pas toujours, comme ceux qui jouent ce jeu-là y jouent leur tête, vous concevrez, monsieur Georges, que ma femme et moi nous serions peu disposés à donner notre fille à un homme qui ne s'appartient plus, qui, d'un moment à l'autre, peut prendre les armes pour marcher avec la société secrète dont il fait partie, et risquer ainsi sa vie en homme d'honneur et de conviction. C'est très-beau, très-héroïque, je le confesse. L'inconvénient est que la chambre des pairs, appréciant mal ce genre d'héroïsme, envoie au mont Saint-Michel les conspirateurs, à moins qu'elle ne leur fasse couper la tête. Or, je vous le demande en bonne conscience, monsieur Georges, ne serait-ce pas triste, pour une jeune femme, d'être exposée un jour ou l'autre à avoir un mari sans tête ou prisonnier à perpétuité?
Georges, abattu, consterné, était devenu pâle. Il dit à M. Lebrenn d'une voix oppressée:
—Monsieur... deux mots...
—Permettez, dans l'instant j'ai fini,—reprit le marchand, et il ajouta d'une voix grave, presque solennelle:
—Monsieur Georges, j'ai une foi aveugle dans votre parole, je vous l'ai prouvé; jurez-moi que vous n'appartenez à aucune société secrète, je vous crois, et vous devenez mon gendre... ou plutôt mon fils,—ajouta M. Lebrenn en tendant la main à Georges;—car depuis que je vous ai connu... apprécié... j'ai toujours éprouvé pour vous, je vous le répète, autant d'intérêt que de sympathie...
Les louanges du marchand, sa cordialité, rendaient encore plus douloureux le coup dont les espérances de Georges venaient d'être frappées. Lui, si courageux, si énergique, il se sentit faiblir, cacha sa figure dans ses mains, et ne put retenir ses larmes.
M. Lebrenn l'observait avec commisération; il lui dit d'une voix émue:
—J'attends votre serment, monsieur Georges.
Le jeune homme détourna la tête pour essuyer ses pleurs, se leva et dit au marchand:
—Je ne puis, monsieur, faire le serment que vous me demandez.
—Ainsi... votre mariage avec ma fille...
—Je dois y renoncer, monsieur,—répondit Georges d'une voix étouffée.
—Ainsi donc... monsieur Georges,—reprit le marchand,—vous en convenez? vous appartenez à une société secrète?
Le silence du jeune homme fut sa seule réponse.
—Allons,—dit le marchand avec un soupir de regret. Et il se leva.—Tout est fini... Heureusement ma fille a du courage...
—J'en aurai aussi, monsieur...
—Monsieur Georges,—reprit M. Lebrenn en tendant la main au jeune homme,—vous êtes homme d'honneur. Je n'ai pas besoin de vous demander le silence sur cet entretien. Vous le voyez, je ressentais pour vous les meilleures dispositions. Ce n'est pas ma faute si mes projets... je dirai plus... mes désirs... mes vifs désirs... rencontrent un obstacle insurmontable.
—Jamais, monsieur, je n'oublierai la preuve d'estime dont vous venez de m'honorer. Vous agissez avec la sagesse, avec la prudence d'un père... Je ne puis... quoi que j'aie à en souffrir, qu'accepter avec respect votre décision. J'aurais dû même, je le reconnais, aller au devant de votre question à ce sujet... vous dire loyalement l'engagement sacré qui me liait à mon parti. Sans doute... je vous aurais fait cet aveu... lorsque, revenu de mon enivrement, j'aurais réfléchi aux devoirs que m'imposait ce bonheur inespéré... cette union... Mais pardon, monsieur,—ajouta Georges avec des larmes dans la voix,—pardon, je n'ai plus le droit de parler de ce beau rêve... Mais ce dont je me souviendrai toujours avec orgueil, c'est que vous m'avez dit: Vous pouvez être mon fils.
—Bien, monsieur Georges... je n'attendais pas moins de vous,—reprit M. Lebrenn en se dirigeant vers la porte.
Et tendant la main au jeune homme, il ajouta d'une voix émue:
—Encore adieu.
—Adieu, monsieur...—dit Georges en prenant la main que lui tendait le marchand. Mais soudain celui-ci, par une brusque étreinte, attira le jeune homme contre sa poitrine en lui disant d'une voix émue et les yeux humides:
—Viens, Georges, honnête homme! loyal cœur!... je t'avais bien jugé!
Georges, abasourdi, regardait M. Lebrenn sans pouvoir prononcer une parole; mais celui-ci lui dit à voix basse:
—Il y a six semaines, rue de Lourcine?
Georges tressaillit et s'écria d'un air alarmé:
—De grâce, monsieur!
—Numéro dix-sept, au quatrième, au fond de la cour?
—Monsieur, encore une fois!
—Un mécanicien, nommé Dupont, vous a introduit les yeux bandés...
—Monsieur, je ne puis vous répondre...
—Cinq membres d'une société secrète vous ont reçu? Vous avez prêté le serment d'usage, et vous avez été reconduit toujours les yeux bandés?...
—Monsieur,—s'écria Georges aussi stupéfait qu'effrayé de cette révélation et tâchant de reprendre son sang-froid,—je ne sais ce que vous voulez dire...
—Je présidais ce soir-là le comité, mon brave Georges.
—Vous, monsieur?—s'écria le jeune homme hésitant encore à croire M. Lebrenn.—Vous...
—Moi...
Et voyant l'incrédulité de Georges durer encore, le marchand reprit:
—Oui, moi, je présidais, et la preuve la voici:
Et il dit quelques mots à l'oreille de Georges.
Celui-ci, ne pouvant plus douter de la vérité, s'écria en regardant le marchand:
—Mais, alors, monsieur, ce serment que vous me demandiez tout à l'heure?
—C'était une dernière épreuve.
—Une épreuve?
—Il faut me le pardonner, mon brave Georges. Les pères sont si défiants!... Grâce à Dieu, vous n'avez pas trompé mon espoir. Cette épreuve, vous l'avez vaillamment subie; vous avez préféré la ruine de vos plus chères espérances à un mensonge, et cependant vous deviez être certain que je croirais aveuglément à votre parole, quelle qu'elle fût.
—Monsieur,—reprit Georges avec une hésitation qui toucha le marchand,—cette fois, puis-je croire... puis-je espérer... avec certitude? Je vous en conjure, dites-le moi... Si vous saviez ce que tout à l'heure j'ai souffert!...
—Sur ma foi d'honnête homme, mon cher Georges, ma fille vous aime. Ma femme et moi nous consentons à votre mariage, qui nous enchante, parce que nous y voyons un avenir de bonheur pour notre enfant. Est-ce clair?
—Ah! monsieur!—s'écria Georges en serrant avec effusion les mains du marchand, qui reprit:
—Quant à l'époque précise de votre mariage, mon cher Georges... les événements d'hier, ceux qui se préparent aujourd'hui... la marche à suivre par notre société secrète...
—Vous, monsieur?—s'écria Georges ne pouvant s'empêcher d'interrompre M. Lebrenn pour lui témoigner sa surprise un moment oubliée dans le ravissement de sa joie.—Vous, monsieur, membre de notre société secrète? En vérité, cela me confond!
—Bon,—reprit en souriant le marchand.—Voici les étonnements du cher Georges qui vont recommencer. Ah ça, pourquoi n'en serais-je pas de cette société secrète? Est-ce parce que, sans être riche, j'ai quelque aisance et pignon sur rue? Qu'ai-je à faire, n'est-ce pas? dans un parti dont le but est l'avènement des prolétaires à la vie politique par le suffrage universel? et à la propriété par l'organisation du travail? Eh! mon brave Georges, c'est justement parce que j'ai... qu'il est de mon devoir d'aider mes frères à conquérir ce qu'ils n'ont pas.
—Ce sont là, monsieur, de généreux sentiments,—s'écria Georges;—car bien rares sont les hommes qui, arrivés au but avec labeur, se retournent pour tendre la main à leurs frères moins heureux...
—Non, Georges, non, cela n'est pas rare. Et lorsque dans quelques heures peut-être... vous verrez courir aux armes tous ceux de notre société dont je suis un des chefs depuis longtemps, vous y trouverez des commerçants, des artistes, des fabricants, des gens de lettres, des avocats, des savants, des médecins, des bourgeois enfin, vivant pour la plupart comme moi dans une modeste aisance, n'ayant aucune ambition, ne voulant que l'avènement de leurs frères du peuple, et désireux de déposer le fusil après la lutte pour retourner à leur vie laborieuse et paisible.
—Ah! monsieur, combien je suis surpris, mais heureux, de ce que vous m'apprenez!
—Encore surpris! pauvre Georges! Et pourquoi? parce qu'il y a des bourgeois? Voilà le grand mot, des bourgeois républicains socialistes! Voyons, Georges, sérieusement, est-ce que la cause des bourgeois n'est pas liée à celle des prolétaires? Est-ce que moi, par exemple, prolétaire hier, et que le hasard a servi jusqu'ici, je ne peux pas, par un coup de mauvaise fortune, redevenir prolétaire demain, ou mon fils le devenir? Est-ce que moi, comme tous les petits commerçants, nous ne sommes pas à la discrétion des hauts barons du coffre-fort? comme nos pères étaient à la merci des hauts barons des châteaux-forts? Est-ce que les petits propriétaires ne sont pas aussi asservis, exploités par ces ducs de l'hypothèque, par ces marquis de l'usure, par ces comtes de l'agio? Est-ce que chaque jour, malgré probité, travail, économie, intelligence, nous ne sommes pas, nous, commerçants, à la veille d'être ruinés à la moindre crise? lorsque, par peur, cupidité ou caprice de satrape, il plaît aux autocrates du capital de fermer le crédit, et de refuser nos signatures, si honorables qu'elles soient? Est-ce que si ce crédit, au lieu d'être le monopole de quelques-uns, était, ainsi qu'il devrait l'être et le sera, démocratiquement organisé par l'État, nous serions sans cesse exposés à être ruinés par le retrait subit des capitaux, par le taux usuraire de l'escompte ou par les suites d'une concurrence impitoyable[10]? Est-ce qu'aujourd'hui nous ne sommes pas tous à la veille de nous voir, nous vieillards, dans une position aussi précaire que celle de votre grand-père? brave invalide du travail, qui, après trente ans de labeur et de probité, serait mort de misère sans votre dévouement, mon cher Georges? Est-ce que moi, une fois ruiné comme tant d'autres commerçants, j'ai la certitude que mon fils trouvera les moyens de gagner son pain de chaque jour? qu'il ne subira pas, ainsi que vous, Georges, ainsi que tout prolétaire, le chômage homicide? qui vous fait mourir un peu de faim tous les jours? Est-ce que ma fille... Mais non, non, je la connais, elle se tuerait plutôt... Mais, enfin, combien de pauvres jeunes personnes, élevées dans l'aisance, et dont les pères étaient comme moi modestes commerçants, ont été, par la ruine de leur famille, jetées dans une misère atroce... et parfois de cette misère dans l'abîme du vice, ainsi que cette malheureuse ouvrière que vous deviez épouser! Non, non, Georges; les bourgeois intelligents, et ils sont nombreux, ne séparent pas leur cause de celle de leurs frères du peuple; prolétaires et bourgeois ont pendant des siècles combattu côte à côte, cœur à cœur, pour redevenir libres; leur sang s'est mêlé pour cimenter cette sainte union des vaincus contre les vainqueurs! des conquis contre les conquérants! des faibles et des déshérités contre la force et le privilége! Comment, enfin, l'intérêt des bourgeois et des prolétaires ne serait-il pas commun? toujours ils ont eu les mêmes ennemis? Mais assez de politique, Georges, parlons de vous, de ma fille. Un mot encore, il est grave... L'agitation dans Paris a commencé hier soir, ce matin elle est à son comble; nos sections sont prévenues: on s'attend d'un moment à l'autre à une prise d'armes... Vous le savez?
[10] Nous empruntons les chiffres et les réflexions suivantes à un écrit de notre excellent ami M. Perreymond, dont nous ne louerons jamais assez les beaux et grands travaux. Il est impossible de joindre plus de science pratique et plus de profondeur de vues à une conviction plus généreuse dans l'avenir de la cause démocratique et sociale. (Aux commerçants: la faillite et le morbus numériens).
«À Paris, pendant les dix dernières années du règne de Louis-Philippe, années de prospérité, dit-on, le nombre des procès et des faillites augmenta continuellement; en voici la progression:
»Tribunal de commerce de Paris.
»En 1836, il y a eu 26,545 causes et 329 faillites.
1839 47,077 788
1845 46,064 691
1846 54,878 931
1847 59,560 1,139
»C'est-à-dire une augmentation en dix ans de 30,000 causes et de 810 faillites.
»L'ensemble du passif a été, en 1845-46, de 48,342,529 fr.
1846-47, de 68,474,803
»La moyenne du passif, par faillite, de 51,000 fr.»
Or, le nombre des faillites et l'ensemble des passifs augmentant chaque année, voici comment M. le président du tribunal de commerce, Bertrand, en explique les causes pour les années 1845-46 et 1846-47; nous citons:
«(1845-46) Parmi les causes habituelles, déjà signalées par nos prédécesseurs, telles que la concurrence illimitée, l'exagération des dépenses de premier établissement, il fallait placer aussi comme cause accidentelle et malheureusement trop évidente les séductions de l'agiotage sur les actions de chemin de fer, auxquelles se sont laissé entraîner beaucoup de petits commerçants par l'appât d'un gain qu'ils n'avaient pas, comme d'autres spéculateurs plus grands et plus habiles, le talent de rendre facile et sûr.
»C'est surtout pour les petits commerçants que la cherté des subsistances, la rareté du numéraire, l'élévation du taux de l'escompte et le retrait des facilités du crédit, ont dû avoir les plus fâcheux résultats.
»(1846-47) Les sinistres éprouvés par le commerce de Paris peuvent être attribués à des causes différentes: d'abord les spéculations hasardeuses, celles conçues dans des proportions déraisonnables; les craintes des capitalistes qui ont fermé aux petits fabricants, aux modestes industriels, les sources pécuniaires auxquelles ils avaient l'habitude de puiser et dont la suppression a déterminé la chute...»
Ainsi, de l'aveu même des hommes recommandables que les commerçants de Paris choisissent pour présider leur tribunal, le commerce de la capitale se trouve sous le coup:
De la concurrence illimitée;
De la chicane;
Des séductions de l'agiotage;
Du jeu sur les actions industrielles, plaie de notre époque;
De l'habileté des grands spéculateurs qui savent et peuvent jouer à coup sûr contre les petits spéculateurs;
De l'élévation du taux de l'escompte;
Du retrait des facilités du crédit;
Des capitalistes qui ferment aux modestes industriels les sources pécuniaires du travail, pour des craintes plus ou moins plausibles, et dont eux, capitalistes, restent seuls juges et appréciateurs.
—Oui, monsieur; j'ai été prévenu hier.
—Ce soir, ou cette nuit, nous descendons dans la rue... Ma fille et ma femme l'ignorent, non que j'aie douté d'elles,—ajouta le marchand de toile en souriant;—ce sont de vraies Gauloises, dignes de nos mères, vaillantes femmes, qui encourageaient du geste et de la voix, pères, frères, fils et maris à la bataille! Mais vous connaissez nos statuts; ils nous imposent une discrétion absolue. Georges, avant trois jours, la royauté de Louis-Philippe sera renversée, ou notre parti sera encore une fois vaincu, mais non découragé, l'avenir lui appartient. Dans cette prise d'armes, mon ami, vous ou moi, vous et moi, nous pouvons rester sur une barricade.
—C'est la chance de la guerre, monsieur... puisse-t-elle vous épargner!
—Dire d'avance à ma fille que je consens à son mariage avec vous, et que vous l'aimez, ce serait doubler ses regrets si vous succombez.
—C'est juste, monsieur.
—Je vous demande donc, Georges, d'attendre l'issue de la crise pour tout dire à ma fille... Si je suis tué, ma femme saura mes derniers désirs; ils sont que vous épousiez Velléda.
—Monsieur,—reprit Georges d'une voix profondément émue,—ce que je ressens à cette heure ne peut s'exprimer... je ne peux vous dire que ces mots: Oui, je serai digne de votre fille... oui, je serai digne de vous... la grandeur de la reconnaissance ne m'effraye pas... mon cœur et ma vie y suffiront, croyez-le, monsieur.
—Et je vous crois, mon brave Georges,—dit le marchand en serrant affectueusement les mains du jeune homme dans les siennes.—Un mot encore! Vous avez des armes?
—J'ai une carabine cachée ici, et cinquante cartouches que j'ai fabriquées cette nuit.
—Si l'affaire s'engage ce soir, et c'est infaillible, nous barricaderons la rue à la hauteur de ma maison. Le poste est excellent; nous possédons plusieurs dépôts d'armes et de poudre; je suis allé ce matin visiter des munitions que l'on croyait éventées par les limiers de police, il n'en était rien. Au premier mouvement, revenez ici chez vous, Georges, je vous ferai prévenir, et mordieu! ferme aux barricades! Dites-moi. Votre grand-père est discret?
—Je réponds de lui comme de moi, monsieur.
—Il est là dans sa chambre?
—Oui, monsieur.
—Eh bien, laissez-moi lui causer une bonne joie.
Et M. Lebrenn entra dans la chambre du vieillard, toujours occupé à fumer sa pipe en pacha, comme il disait.
—Bon père,—lui dit le marchand de toile,—votre petit-fils est un si bon et si généreux cœur, que je lui donne ma fille, dont il est amoureux fou... Je vous demande seulement le secret pour quelques jours, après quoi vous aurez le droit d'espérer de vous voir arrière-grand-père, et moi, grand-père... Georges vous expliquera la chose. Adieu, bon père... Et vous, Georges, à tantôt.
Et laissant Georges avec le vieillard, M. Lebrenn se dirigea vers la demeure de M. le comte de Plouernel, colonel de dragons, qui attendait le marchand de toile avant midi pour s'entendre avec lui au sujet d'une grosse fourniture.
CHAPITRE IV.
Comment le colonel de Plouernel déjeunait tête à tête avec une jolie fille qui improvisait toutes sortes de couplets sur l'air de la Rifla.—De l'émotion peu dévotieuse causée à cette jeune fille par l'arrivée d'un cardinal.
M. Gonthran Néroweg, comte de Plouernel, occupait un charmant petit hôtel de la rue de Paradis-Poissonnière, bâti par son grand-père. À l'élégance un peu rococo de cette habitation, on devinait qu'elle avait dû être construite au milieu du dernier siècle, et avait servi de petite maison. Le quartier des poissonniers, comme on disait du temps de la régence, très-désert à cette époque, était ainsi parfaitement approprié à ces mystérieuses retraites, vouées au culte de la Vénus aphrodite.
M. de Plouernel déjeunait tête à tête avec une fort jolie fille de vingt ans, brune, vive et rieuse: on l'avait surnommée Pradeline, parce que dans les soupers, dont elle était l'âme et souvent la reine, elle improvisait sur tout sujet des chansons que n'eût sans doute pas avouées le célèbre improvisateur dont elle portait le nom féminisé, mais qui du moins ne manquaient ni d'à-propos ni de gaieté.
M. de Plouernel, ayant entendu parler de Pradeline, l'avait invitée à souper la veille avec lui et quelques amis. Après le souper, prolongé jusqu'à trois heures du matin, l'hospitalité était de droit; ensuite de l'hospitalité, le déjeuner allait de soi-même: aussi les deux convives étaient attablés dans un petit boudoir Louis XV attenant à sa chambre à coucher; un bon feu flambait dans la cheminée de marbre chantournée; d'épais rideaux de damas bleu tendre, semés de roses, atténuaient l'éclat du jour; des fleurs garnissaient de grands vases de porcelaine. L'atmosphère était tiède et parfumée. Les vins étaient fins, les mets recherchés. Pradeline et M. de Plouernel y faisaient honneur.
Le colonel était un homme de trente-huit ans environ, d'une taille élevée, svelte et robuste à la fois; ses traits, un peu fatigués, mais d'une sorte de beauté fière, offraient le type de la race germanique ou franque, dont Tacite et César ont tant de fois dessiné les traits caractéristiques: cheveux d'un blond pâle, longues moustaches rousses, yeux gris clairs, nez en bec d'aigle.
M. de Plouernel, vêtu d'une robe de chambre magnifique, paraissait non moins gai que la jeune fille.
—Allons, Pradeline,—dit-il en lui versant un glorieux verre de vieux vin de Bourgogne,—à la santé de ton amant!
—Quelle bêtise! est-ce que j'ai un amant?
—Tu as raison. À la santé de tes amants!
—Tu n'es donc pas jaloux, mon cher?
—Et toi?
À cette question, Pradeline vida lestement son rouge bord; puis, faisant tinter son verre avec le bout de la lame de son couteau, elle répondit à la question de M. de Plouernel en improvisant sur l'air alors si en vogue de la Rifla:
À la fidélité
Je joue un pied de nez,
Quand un amant me plaît,
Ah! mais, c'est bientôt fait.
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
—Bravo, ma chère!—s'écria le colonel en riant aux éclats.
Et faisant chorus avec Pradeline, il chanta en frappant aussi son verre de la pointe de son couteau:
Quand un amant me plaît,
Ah! mais, c'est bientôt fait.
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
—Eh bien, petite,—reprit-il après ce refrain,—puisque tu n'es pas jalouse, donne-moi un conseil...
—Voyons!
—Un conseil d'amie.
—Pardieu!
—Je suis amoureux... mais amoureux fou.
—Ah bah!
—C'est comme ça. S'il s'agissait d'une femme du monde, je ne te demanderais pas conseil, et...
—Tu dis une femme du...?
—Du monde.
—Ah ça! est-ce que je ne suis pas femme? et au monde? et du monde?
—Et pour tout le monde, n'est-ce pas, ma chère?
—Naturellement, puisque je suis ici; ce qui est peu flatteur pour toi, mon cher, et encore moins flatteur pour moi. Mais c'est égal; continue, et ne sois plus grossier... si tu peux.
—Ah! c'est curieux! cette petite me donne des leçons de savoir vivre!
—Tu me demandes des conseils, je peux bien te donner des leçons. Voyons, achève.
—Figure-toi que je suis amoureux d'une boutiquière, c'est-à-dire que son père et sa mère tiennent une boutique.
—Bien.
—Tu dois connaître ce monde-là, toi, ses mœurs, ses habitudes: quels moyens me conseilles-tu d'employer pour réussir?
—Fais-toi aimer.
—C'est trop long... Quand j'ai un violent caprice, il m'est impossible d'attendre.
—Vraiment!... C'est étonnant, mon cher, comme tu m'intéresses. Mais voyons. Cette boutiquière, d'abord, est-elle bien pauvre? est-elle bien misérable? a-t-elle bien faim?
—Comment! a-t-elle faim? que diable veux-tu dire?
—Colonel, je ne peux pas nier tes agréments... tu es beau, tu es spirituel, tu es charmant, tu es séduisant, tu es adorable, tu es délicieux...
—De l'ironie!
—Ah! par exemple! est-ce que j'oserais?... Tu es donc délicieux! Mais pour que la pauvre fille pût te bien apprécier, il faudrait qu'elle mourût de faim. Tu n'as pas d'idée comme la faim... aide à trouver les gens délicieux.
Et Pradeline d'improviser de nouveau, non pas cette fois avec un accent joyeux, mais avec une sorte d'amertume et en ralentissant tellement la mesure de son air favori, qu'il devenait presque mélancolique:
Tu as faim et tu pleures,
Petite... en ma demeure
Viens... tu auras de l'or.
Mais livre-moi ton corps.
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
—Diable! ton refrain n'est pas gai cette fois,—dit M. de Plouernel, frappé de l'accent de mélancolie de la jeune fille, qui d'ailleurs reprit bientôt son insouciance et sa gaieté habituelles.
—Je comprends l'allusion,—reprit le comte;—mais ma belle boutiquière n'a pas faim.
—Alors, est-elle coquette? aime-t-elle la toilette, les bijoux, les spectacles? voilà encore de fameux moyens de perdre une pauvre fille.
—Elle doit aimer tout cela; mais elle a père et mère, elle doit donc être très-surveillée. Aussi j'avais une idée...
—Toi?... Enfin ça c'est vu. Et cette idée?
—Je voulais acheter beaucoup chez ces gens-là, leur prêter même au besoin de l'argent, car ils doivent toujours être à tirer le diable par la queue, ces gens du petit commerce!
—De sorte que tu crois qu'ils te vendront leur fille... comptant?
—Non, mais j'espère que du moins ils ferment les yeux... alors je pourrai éblouir la petite par des cadeaux et aller très-vite! Hein! qu'en penses-tu?
—Dam! moi je ne sais pas,—répondit Pradeline en jouant l'ingénuité...—Si dans ton grand monde ça se fait de la sorte, si les parents vendent leurs filles, peut-être ça se fait-il aussi chez les petites gens. Pourtant, je ne crois pas; ils sont trop bourgeois, trop épiciers, vois-tu?
—Petite,—dit M. de Plouernel avec hauteur,—tu t'émancipes prodigieusement.
À ce reproche, la jeune fille partit d'un grand éclat de rire, qu'elle interrompit par cette nouvelle improvisation joyeusement chantée:
Voyez donc ce seigneur
Avec son point d'honneur!
Pour ce fier paladin
Tout bourgeois tout gredin!
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
Après quoi, Pradeline se leva, prit sur la cheminée un cigarre qu'elle alluma bravement en continuant de chantonner son refrain; puis elle s'étendit dans un fauteuil en envoyant au plafond la fumée bleuâtre du tabac doré de la Havane.
M. de Plouernel, oubliant son dépit d'un moment, ne put s'empêcher de rire de l'originalité de la jeune fille, et lui dit:
—Voyons, petite, parlons sérieusement; il ne s'agit pas de chanter, mais de me conseiller.
—D'abord, il faut que je connaisse le quartier de tes amours,—reprit la jeune fille d'un ton dogmatique en se renversant dans le fauteuil;—la connaissance du quartier est très-importante... Ce qui se peut dans un quartier ne se peut pas dans l'autre. Il y a, mon cher, des quartiers bégueules et des quartiers décolletés.
—Profondément raisonné, ma belle; l'influence du quartier sur la vertu des femmes est considérable... Je peux donc sans rien compromettre te dire que mon adorable boutiquière est de la rue Saint-Denis.
À ces mots, la jeune fille, qui jusqu'alors, étendue dans un fauteuil, faisait indolemment tourbillonner la fumée de son cigarre, tressaillit, et se releva si brusquement, que M. Plouernel la regardant avec surprise, s'écria:
—Que diable as-tu?
—J'ai...—reprit Pradeline en reprenant son sang-froid et secouant sa jolie main avec une expression de douleur,—j'ai que je me suis horriblement brûlée avec mon cigarre... mais ce ne sera rien. Tu disais donc, mon cher, que tes amours demeuraient rue Saint-Denis? c'est déjà quelque chose, mais pas assez.
—Tu n'en sauras cependant pas davantage, petite.
—Maudit cigarre!—reprit la jeune fille en secouant de nouveau sa main;—ça me cuit... oh! mais ça me cuit...
—Veux-tu un peu d'eau fraîche?
—Non, ça passe... Or donc, tes amours demeurent dans la rue Saint-Denis... Mais, un instant, mon cher... Est-ce dans le haut ou dans le bas de la rue? car c'est encore quelque chose de très-différent que le haut ou le bas de la rue; à preuve que les boutiques sont plus chères dans un endroit que dans un autre. Or, selon le plus ou moins de cherté du loyer, la générosité doit être plus ou moins grande... Hein? c'est ça qui est fort!
—Très-fort. Alors je te dirai que mes amours ne demeurent pas loin de la porte Saint-Denis.
—Je n'en demande pas davantage pour donner ma consultation,—répondit la jeune fille d'un ton qu'elle s'efforça de rendre comique. Mais un homme plus observateur que M. de Plouernel eût remarqué une vague inquiétude dans l'expression des traits de Pradeline.
—Eh bien, voyons! que me conseilles-tu? lui dit-il.
—D'abord, il faut...—Mais la jeune fille s'interrompit, et dit:
—On a frappé, mon cher.
—Tu crois?
—J'en suis sûre. Tiens, entends-tu?...
En effet, on frappa de nouveau.
—Entrez,—dit le comte.
Un valet de chambre se présenta d'un air assez embarrassé, et dit vivement à son maître:
—Monsieur le comte, c'est son éminence...
—Mon oncle!—dit le colonel très-surpris en se levant aussitôt.
—Oui, monsieur le comte; monseigneur le cardinal est arrivé cette nuit de voyage, et...
—Un cardinal!—s'écria Pradeline en interrompant le domestique par un grand éclat de rire, car elle oubliait déjà ses dernières préoccupations;—un cardinal! voilà qui est flambard! voilà ce qu'on ne rencontre pas tous les jeudis à Mabille ou à Valentino!... Un cardinal! je n'en ai jamais vu, il faut que je m'en régale.
Et d'improviser sur son air favori:
La reine Bacchanal,
Voyant un cardinal,
Dit: Faut nous amuser
Et le faire danser...
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
Et ce disant, la folle fille, soulevant à demi les deux pans de sa robe, se mit à évoluer dans le boudoir avec désinvolture en répétant son improvisation, tandis que le valet de chambre, immobile à la porte à demi ouverte, tenait à grand'peine son sérieux, et que M. de Plouernel, fort irrité des libertés grandes de cette effrontée, lui disait:
—Allons donc, ma chère, c'est stupide... taisez-vous donc, c'est indécent!
Le cardinal de Plouernel, que l'on venait d'annoncer, se souciant peu de faire antichambre chez son neveu, et ne le croyant pas sans doute en si profane compagnie, arriva bientôt sur les pas du valet de chambre, et entra au moment où Pradeline, lançant en avant sa jambe charmante, ondulait du torse en répétant:
Il faut nous amuser
Et le faire danser.
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
À la vue du cardinal, M. de Plouernel courut à la porte, et tout en embrassant son oncle à plusieurs reprises, il le repoussa doucement dans le salon d'où il sortait alors; le valet de chambre, en homme bien appris, ferma discrètement sur son maître la porte du boudoir, dont il poussa le verrou.
CHAPITRE V.
De l'entretien du cardinal de Plouernel et de son neveu.—Comment son éminence finit par envoyer son neveu à tous les diables.—Ce que vit M. Lebrenn, le marchand de toile, dans un certain salon de l'hôtel de Plouernel, et pourquoi il se souvint d'une abbesse portant l'épée, de l'infortuné Broute-Saule, de la pauvre Septimine la Coliberte, de la gentille Ghiselle la Paonnière, d'Alizon la Maçonne, et autres trépassés des temps passés que l'on rencontrera plus tard.
Le cardinal de Plouernel était un homme de soixante-cinq ans, grand, osseux, décharné. Il offrait, avec la différence de l'âge, le même type de figure que son neveu; son long cou, son crâne pelé, son grand nez en bec d'oiseau de proie, ses yeux écartés, ronds et perçants, donnaient à ses traits, en les analysant et en faisant abstraction de la haute intelligence qui semblait les animer, donnaient à ses traits, disons-nous, une singulière analogie avec la physionomie du vautour.
Somme toute, ce prêtre, drapé dans sa robe rouge de prince de l'église, devait avoir une physionomie redoutable; mais pour visiter son neveu il était simplement vêtu d'une longue redingote noire, strictement boutonnée jusqu'au cou.
—Pardon, cher oncle,—dit le colonel en souriant.—Ignorant votre retour, je ne comptais pas sur votre bonne et matinale visite... et...
Le cardinal n'était pas homme à s'étonner de ce qu'un colonel de dragons eût des maîtresses; aussi lui dit-il de sa voix brève et tranchante:
—Je suis pressé. Parlons d'affaires. Je reviens d'une longue tournée en France. Nous touchons à une révolution.
—Que dites-vous, mon oncle?—s'écria le colonel d'un air incrédule—Vous croyez?...
—Je crois à une révolution.
—Mais, mon oncle...
—As-tu des fonds disponibles? Si tu n'en as pas, j'en ai à ton service.
—Des fonds... pourquoi faire?
—Pour les convertir en or, en bon papier sur Londres. C'est plus commode en voyage...
—Ah ça! mon oncle, quel voyage?
—Celui que tu feras en m'accompagnant. Nous partirons ce soir.
—Partir... ce soir?
—Aimes-tu mieux servir la république?
—La république!—demanda M. de Plouernel, qui tombait des nues.—Quelle république?
—Celle qui sera proclamée ici, à Paris, avant peu, après la chute de Louis-Philippe.
—La chute de Louis-Philippe! la république! en France... et avant peu?
—Oui, la république française, une, indivisible... proclamée à notre profit... Seulement sachons attendre...
Et le cardinal sourit d'un air étrange en aspirant une prise de tabac.
Le comte le regardait avec ébahissement. Il reprit:
—Comment, mon oncle, vous parlez sérieusement?
—Ah ça! mon pauvre Gonthran, tu es donc aveugle? sourd?—reprit le cardinal en haussant les épaules.—Et ces banquets révolutionnaires qui durent en France depuis trois mois?
—Ah, ah, ah! mon oncle,—dit le comte en riant;—vous croyez ces buveurs de vin bleu! ces mangeurs de veau... à vingt sous par tête... capables de...
—Ces niais-là... et je ne les en blâme point, tant s'en faut... ces niais-là ont tourné la cervelle des imbéciles qui les écoutaient. Il n'y a rien de plus bête en soi-même que la poudre à canon, n'est-ce pas? et ça ne l'empêche point d'éclater! Eh bien! ces banqueteurs ont joué avec la poudre. La mine va jouer et faire sauter le trône de ces d'Orléans.
—Cela n'est pas sérieux, mon oncle. Il y a ici cinquante mille hommes de troupes; si la canaille bougeait, elle serait hachée en morceaux. On est si tranquille sur l'état de Paris, que, malgré l'espèce d'agitation de la journée d'hier, l'on n'a pas seulement consigné les troupes dans les casernes.
—Vraiment? Ah! tant mieux,—reprit le cardinal en se frottant les mains.—Si leur gouvernement a le vertige, ces d'Orléans feront plus vite place à la république, et notre tour viendra plus tôt.
Ici l'éminence fut interrompue par deux petits coups frappés à la porte du salon donnant sur le boudoir; puis à ce bruit succéda le cantilène suivant, toujours sur l'air de la Rifla, chanté extérieurement et piano par Pradeline:
Pour m'en aller d'ici...
Il me faut mon bibi,
Et par occa-si-on
La béné-dic-ti-on.
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
—Ah! mon oncle,—dit le colonel avec colère,—méprisez, je vous en supplie, les insolences de cette sotte petite fille.
Et, se levant, le comte de Plouernel prit sur un canapé le châle et le chapeau de l'effrontée, sonna brusquement, et, jetant ces objets au valet de chambre qui entra, il lui dit:
—Donnez-lui cela, et faites-la sortir à l'instant.
Puis, revenant auprès de l'éminence, qui était restée impassible, et qui ouvrait en ce moment sa tabatière:
—En vérité, mon oncle, je suis confus. Mais de pareilles drôlesses ne savent rien respecter.
—Elle a une fort jolie jambe!—répondit le prêtre en aspirant sa prise.—Elle est très-gentille, cette drôlesse! Au quinzième siècle, nous l'aurions, pour sa plaisanterie, fait rôtir comme une petite juive. Mais patience... Ah! mon ami, jamais... non, jamais... nous n'avons eu la partie si belle!!!
—La partie plus belle si les d'Orléans sont chassés et si la république est proclamée?
Le cardinal haussa les épaules et reprit:
—De deux choses l'une: ou la république de ces va-nu-pieds sera l'anarchie, la dictature, l'émigration, le pillage, les assignats, la guillotine, la guerre avec l'Europe; alors il y en aura pour six mois au plus, et notre Henri V est ramené triomphant par la sainte-alliance... ou bien, au contraire, leur république sera bénigne, bête, légale, modérée, avec le suffrage universel pour base.
—Et dans ce cas-là, mon oncle?
—Dans ce cas-là, ce sera plus long; mais nous ne perdrons rien pour attendre. Usant de notre influence de grands propriétaires, agissant par le bas clergé sur nos paysans, nous devenons maîtres des élections, nous avons à la chambre la majorité, nous entravons toute mesure qui pourrait faire non pas aimer, mais seulement tolérer cet horrible et révolutionnaire état de choses; dans tous les esprits nous semons la défiance, la peur; bientôt mort du crédit, ruine générale, désastre universel, chœur de malédictions contre cette infâme république, qui meurt de sa belle mort après cet essai qui en dégoûte à jamais. Alors nous paraissons; le peuple affamé, le bourgeois épouvanté, se jettent à nos pieds, nous demandant à mains jointes notre Henri V, le seul salut de la France... Vient enfin l'heure des conditions; voici les nôtres: la royauté d'avant 89 au moins... c'est-à-dire plus de chambre bourgeoise insolente et criarde, aussi reine que le roi, puisqu'elle le tient par l'impôt, ce qui est ignoble; plus de système bâtard, tout ou rien; et nous voulons tout, à savoir: notre roi de droit divin et absolu, appuyé sur un clergé tout-puissant; une forte aristocratie et une armée impitoyable; cent mille deux cents hommes de troupes étrangères, s'il le faut; la sainte-alliance nous les prêtera. La misère est si atroce, la peur si intense, la lassitude si grande, que nos conditions sont aussitôt acceptées qu'imposées. Alors nous prenons vite des mesures promptes, terribles, les seules efficaces. Les voici: Premier point: Cours prévôtales; rappel des crimes de sacrilége, et de lèse-majesté depuis 1830; jugement et exécution dans les vingt-quatre heures, afin d'écraser dans leur venin tous les révolutionnaires, tous les impies... une terreur, une Saint-Barthélemy s'il le faut... La France n'en mourra pas; au contraire, elle crève de pléthore, elle a besoin d'être saignée à blanc de temps à autre. Second point: Donner l'instruction publique à la compagnie de Jésus... elle seule peut mater l'espèce. Troisième point: Briser le faisceau de la centralisation; elle a fait la force de la révolution... Il faut, au contraire, isoler les provinces en autant de petits centres, où, seuls, nous dominerons par le clergé ou nos grandes propriétés; restreindre, empêcher s'il est possible les rapports des populations entre elles. Il n'est point bon pour nous que les hommes se rapprochent, se fréquentent; et pour les diviser, réveiller d'urgence les rivalités, les jalousies, et s'il le faut les vieilles haines provinciales. En ce sens un brin de guerre civile serait d'un favorable expédient comme germe d'animosités implacables.
Puis, prenant sa prise, le cardinal ajouta:
—Les gens divisés par la haine ne conspirent point.
L'impitoyable logique de ce prêtre répugnait à M. de Plouernel; malgré son infatuation et ses préjugés de race, il s'arrangeait assez du temps présent; sans doute il eût préféré le règne de ses rois légitimes; mais il ne réfléchissait pas que, qui veut la fin, veut les moyens, et qu'une restauration complète, absolue, pour être durable aux yeux de ses partisans, ne pouvait avoir lieu et se soutenir que par les terribles moyens dont le cardinal venait de faire une complaisante exposition. Aussi le colonel reprit-il en souriant:
—Mais, mon oncle, songez-y donc! de nos jours isoler les populations entre elles, c'est impossible! et les routes stratégiques! et les chemins de fer!
—Les chemins de fer?...—s'écria le cardinal courroucé;—invention du diable, bonne à faire circuler d'un bout de l'Europe à l'autre la peste révolutionnaire! Aussi notre saint père n'en veut point dans ses états, de chemin de fer, et il a raison. Il est inouï que les monarques de la sainte-alliance se soient laissés aller à ces nouveautés diaboliques! Ils les payeront cher peut-être? Qu'ont fait nos aïeux lors de la conquête? pour dompter et asservir cette mauvaise race gauloise, notre vassale de naissance et d'espèce, qui s'est tant de fois rebellée contre nous? nos aïeux l'ont parquée dans leurs domaines, avec défense d'en sortir sous peine de mort. Ainsi enchaînée à la glèbe, ainsi isolée, abrutie, l'engeance est plus domptable... c'est là qu'il faut tendre et arriver.
—Mais encore une fois, cher oncle, vous n'irez pas détruire les grandes routes et les chemins de fer?
—Pourquoi non? est-ce que les Francs, nos aïeux, par une excellente politique, n'ont pas ruiné ces grandes voies de communications fondées en Gaule par ces païens de Romains? est-ce que l'on ne peut pas lancer sur les chemins de fer toutes les brutes que cette invention infernale a dépossédées de leur industrie? Anathème... anathème sur ces orgueilleux monuments de la superbe de Satan!... Par le sang de ma race! si l'on ne l'arrêtait pas dans ses inventions sacriléges, l'homme finirait, Dieu me garde! par changer sa vallée de larmes en un paradis terrestre! comme si la tâche originelle ne le condamnait point à la douleur pour l'éternité.
—Corbleu! cher oncle, un moment,—s'écria le colonel.—Je ne tiens pas, moi, à accomplir si scrupuleusement ma destinée!
—Grand enfant!—dit le cardinal en prisant son tabac.—Pour que l'immense majorité de la race d'Adam souffre et ait une conscience méritoire de sa souffrance, ne faut-il pas qu'il y ait toujours en évidence un bon petit nombre d'heureux en ce monde?
—J'entends... Pour le contraste, n'est-ce pas, cher oncle?
—Nécessairement... On ne s'aperçoit de la profondeur des vallées qu'à la hauteur des montagnes. Mais assez philosopher... Tu le sais, j'ai le coup d'œil juste, prompt et sûr... la position est telle que je te le dis... Je te le répète, fais comme moi, réalise toutes tes valeurs négociables en or et en bon papier sur Londres, envoie ta démission aujourd'hui, et partons demain. L'aveuglement de ces gens-là est tel, qu'ils ne craignent rien; tu le dis toi-même... Presque aucune disposition militaire n'est prise... tu peux donc sans blesser en rien le point d'honneur militaire quitter ton régiment, et m'accompagner.
—Impossible, mon cher oncle... ce serait une lâcheté.
—Une lâcheté!...
—Si la république s'établit, ce ne sera pas sans coups de fusil, et j'en veux ma part... quitte à rendre politesse pour politesse à bons coups de mousqueton! car, je vous en réponds, mes dragons chargeront cette canaille à cœur joie.
—Ainsi, tu vas défendre le trône de ces misérables d'Orléans,—s'écria le cardinal avec un éclat de rire sardonique,—toi, un Plouernel?
—Mon cher oncle, vous le savez, je ne me suis pas rallié aux d'Orléans; ainsi que vous, je ne les aime pas... Je me suis rallié à l'armée, parce que j'ai du goût pour l'état militaire; l'armée n'a pas d'autre opinion que la discipline... Encore une fois, si vous voyez juste, et votre vieille expérience me fait supposer que vous ne vous trompez pas, il y aura bataille ces jours-ci... Je serais donc un misérable de donner ma démission la veille d'une affaire.
—De sorte que tu tiens extrêmement à risquer de te faire égorger par la populace sur une barricade pour le plus grand appui de la dynastie d'Orléans?
—Je suis soldat... je tiens à faire jusqu'au bout mon métier de soldat.
—Mais, maudit opiniâtre, si tu es tué, notre maison tombe de lance en quenouille.
—Je vous ai promis, cher oncle, de me marier quand j'aurai quarante ans...
—Mais d'ici là, songez-y donc, cette guerre des rues est atroce... mourir dans la boue d'un ruisseau, massacré par des gueux en haillons!
—Je me donnerai du moins le régal d'en sabrer quelques-uns; et si je succombe,—dit en riant le colonel,—vous trouverez toujours bien de mon fait quelque petit bâtard de Plouernel... que vous adopterez, cher oncle... il continuera notre nom... Les bâtards portent souvent bonheur aux grandes maisons.
—Triple fou! jouer ainsi ta vie... au moment où l'avenir n'a jamais été plus beau pour nous! au moment où, après avoir été vaincus, abaissés, bafoués, par les fils de ceux qui, depuis quatorze siècles, étaient nos vassaux et nos serfs, nous allons enfin effacer d'un trait, cinquante ans de honte! au moment où, instruits par l'expérience, servis par les événements, nous allons redevenir plus puissants qu'avant 89!... Tiens, tu me fais pitié... Tu as raison, les races dégénèrent,—s'écria l'intraitable vieillard en se levant.—Ce serait à désespérer de notre cause si tous les nôtres te ressemblaient.
Le valet de chambre, entrant de nouveau après avoir frappé, dit à M. de Plouernel:
—Monsieur le comte, c'est le marchand de toile de la rue Saint-Denis... il attend dans l'antichambre.
—Faites-le entrer dans le salon des portraits,—répondit le comte...—J'y vais à l'instant.
Le domestique sorti, le colonel dit au cardinal, qu'il vit prendre brusquement son chapeau et se diriger vers la porte.
—Pour Dieu, mon oncle, ne vous en allez pas ainsi fâché...
—Je ne m'en vais pas fâché, je m'en vais honteux; car tu portes notre nom.
—Allons, cher oncle, vous vous calmerez, et vous reconnaîtrez que...
—Veux-tu, oui ou non, partir avec moi pour l'Angleterre?
—Impossible, cher oncle.
—Va t'en au diable!—s'écria peu canoniquement le cardinal en sortant furieux et refermant la porte derrière lui[11].
[11] On sait la terreur blanche qui a succédé à la première restauration du roi de droit divin, les massacres du Midi, les exécutions sans appel, etc., etc. Nous lisons dans l'un des derniers numéros de la Démocratie pacifique:
Le 27 octobre 1815, M. Pasquier lisait à la chambre un rapport sur le projet de loi relatif aux propos et écrits séditieux:
«Prononçons, s'écriait-il, la peine des travaux forcés contre les cris, les discours et les écrits séditieux proférés ou publiés isolément;
La mort, s'ils sont concertés;
La peine des parricides, s'ils sont suivis d'effets.»
Une législation aussi implacable était bien faite pour satisfaire les haines les plus aveugles, les ressentiments les plus vifs voués aux hommes du régime impérial. Elle ne suffit pas à la ferveur royaliste ou plutôt à la rage haineuse de M. de C***.
Il se lève, et, de concert avec deux de ses collègues, il propose, avec la plus vive insistance, d'appliquer la peine de mort à tout individu convaincu d'avoir arboré le drapeau tricolore!
«Eh quoi! s'écrie l'un de ces honorables, on ne punirait pas de mort l'érection de ce drapeau abominable que je ne veux pas nommer, tant son nom me répugne à prononcer et me révolte!»
Cette effrayante leçon sera-t-elle perdue? Une troisième restauration du roi par droit de conquête ne durerait pas six mois, mais elle aurait le temps d'assouvir ses haines sauvages contre les conquis. Les horribles paroles prononcées plus haut prouvent par le passé ce que serait l'avenir.
M. Marik Lebrenn avait été introduit, par ordre de M. de Plouernel, dans un salon richement meublé, l'on voyait suspendus à ses boiseries un grand nombre de portraits de famille.
Les uns portaient la cuirasse des chevaliers, la croix blanche et le manteau rouge des templiers, le pourpoint des gentilshommes, l'hermine des pairs de France ou le bâton des maréchaux, quelques-uns la pourpre des princes de l'Église.
De même, parmi les femmes, plusieurs portaient le costume monastique ou le costume de cour; mais, soit que chaque peintre eût scrupuleusement copié la nature, soit qu'il eût cédé aux exigences d'une famille qui tenait à honneur de faire montre d'une filiation de race non interrompue, le type générique de ces figures diverses se retrouvait partout, soit en beau, soit en laid, et par l'écartement des yeux et la courbe prononcée du nez rappelait l'oiseau de proie. De même ce que l'on est convenu d'appeler le type bourbonnien, qui n'est pas sans rapport avec celui de la race ovine, s'est visiblement perpétué dans la race des Capets. De même enfin presque tous les descendants de la maison de Rohan avaient, dit-on, dans la chevelure certain épi longtemps appelé le toupet des Rohans.
Ainsi que cela se voit dans presque tous les portraits anciens, le blason des Plouernel et le nom de l'original du tableau étaient placés dans un coin de la toile. Par exemple, on pouvait lire Gonthramm V, sire de Plouernel; Gonthramm IX, comte de Plouernel; Hildeberte, dame de Plouernel; Méroflède, abbesse de Moriadek en Plouernel, etc.
M. Lebrenn, en contemplant ces tableaux de famille, semblait éprouver un singulier mélange de curiosité, d'amertume, et de récrimination plus triste que haineuse; il allait de l'un à l'autre de ces portraits, comme s'ils eussent éveillé en lui mille souvenirs. Son regard s'arrêtait pensif sur ces figures immobiles, muettes comme des spectres. Plusieurs de ces personnages parurent surtout exciter vivement son attention. L'un, évidemment peint d'après des indications ou des souvenirs transmis postérieurement à l'époque de la date du tableau (an 497), devait être le fondateur de cette antique maison; on lisait dans l'angle de la toile le nom de Gonthramm Neroveg. Ce personnage était un homme d'une taille colossale; ses cheveux, d'un rouge de cuivre[12], relevés à la chinoise, et arrêtés au sommet de sa tête, au moyen d'un cercle d'or, retombaient ensuite sur ses épaules comme la crinière d'un casque. Les joues et le menton étaient rasées, mais de longues moustaches, du même rouge que les cheveux, tombaient presque jusque sur la poitrine, tatouée de bleu et à demi cachée par une espèce de plaid ou de manteau bariolé de jaune et de rouge. On ne pouvait imaginer une figure d'un caractère plus farouche et plus barbare que celle de ce premier des Neroweg.
[12] Ainsi qu'on verra plus tard, les chefs francs, lors de la conquête, imbibaient leur chevelure de graisse mélangée avec de la chaux, afin de rendre leurs cheveux d'un rouge éclatant. C'était la beauté de l'époque.
Sans doute, à son aspect, de cruelles pensées agitèrent le marchand de toile; car, après avoir longtemps regardé ce portrait, M. Lebrenn ne put s'empêcher de lui montrer le poing, mouvement involontaire et puéril dont il parut bientôt confus.
Le second portrait, qui parut non moins vivement impressionner le marchand de toile, représentait une femme vêtue de l'habit monastique; ce tableau portait la date de 759 et le nom de Méroflède, abbesse de Moriadek en Plouernel. Particularité assez étrange, cette femme tenait d'une main une crosse abbatiale, et de l'autre une épée nue et sanglante, afin d'indiquer sans doute que ce glaive n'était pas toujours resté dans le fourreau. Cette femme était très-belle, mais d'une beauté fière, sinistre, violente; ses traits, fatigués par les excès et enveloppés de longs voiles blancs et noirs; ses grands yeux gris étincelants sous leurs épais sourcils roux; ses lèvres rouges comme du sang, d'une expression à la fois méchante et sensuelle: enfin cette crosse et cette épée sanglante entre les mains d'une abbesse formaient un ensemble étrange, presque effrayant.
M. Lebrenn, après avoir contemplé cette image avec un dégoût mêlé d'horreur, murmura tout bas:
—Ah! Méroflède! noble abbesse, sacrée par le démon! Messaline ou Frédégonde étaient des vierges auprès de toi! le maréchal de Retz, un agneau! et son château infâme un saint lieu auprès de ton cloître de damnées!
Puis il ajouta avec un soupir douloureux, en levant les yeux au ciel comme s'il eût plaint des victimes:
—Pauvre Septimine la Coliberte! Et toi... malheureux Broute-Saule[13]!
[13] On retrouvera dans la suite de ces récits l'histoire de l'abbesse Méroflède, du maréchal de Retz, de Septimine la Coliberte, de Broute-Saule, etc., etc.
Et, détournant le regard avec tristesse, M. Lebrenn resta un moment pensif; lorsqu'il releva les yeux, ils s'arrêtèrent sur un autre portrait daté de 1237, représentant un guerrier aux cheveux ras, à la longue barbe rousse, armé de toutes pièces, et portant sur l'épaule le manteau rouge et la croix blanche des croisés.
—Ah!—fit le marchand de toile avec un nouveau geste d'aversion—le moine rouge!...
Et il passa la main sur ses yeux comme pour chasser une hideuse vision.
Mais bientôt les traits de M. Lebrenn se déridèrent; il soupira avec une sorte d'allégement, comme si de douces pensées succédaient chez lui à de cruelles émotions; il attachait un regard bienveillant, presque attendri, sur un portrait daté de l'an 1463, et portant nom de Gontran XII, sire de Plouernel.
Ce tableau représentait un jeune homme de trente ans au plus, vêtu d'un pourpoint de velours noir, et portant au cou le collier d'or de l'ordre de Saint-Michel. On ne pouvait imaginer une physionomie plus douce, plus sympathique; le regard et le demi-sourire qui effleurait les lèvres de ce personnage avaient une expression d'une mélancolie touchante.
—Ah!—dit M. Lebrenn,—la vue de celui-là repose... calme... et consolé... Grâce à Dieu, il n'est pas le seul qui ait failli à la méchanceté proverbiale de sa race!
Puis, après un moment de silence, il dit en soupirant:
—Chère petite Ghiselle la Paonnière! ta vie a été courte... mais quel songe d'or que ta vie!... Ah! pourquoi faut-il que tes sœurs Alison la Maçonne et Marotte la Haubergière[14] n'aient pas...
[14] On retrouvera dans la suite de ce récit Ghiselle la Paonnière, Alison la Maçonne, et Marotte la Haubergière (armurière).
M. Lebrenn fut interrompu dans ses réflexions par l'entrée de M. de Plouernel.
CHAPITRE VI.
Comment le marchand de toile, qui n'était point sot, fit-il le simple homme au vis-à-vis du comte de Plouernel, et ce qu'il en advint.—Comment le colonel reçut l'ordre de se mettre à la tête de son régiment parce que l'on craignait une émeute dans la journée.
M. Lebrenn était si absorbé dans ses pensées, qu'il tressaillit comme en sursaut lorsque M. de Plouernel entra dans le salon.
Malgré son empire sur lui-même, le marchand de toile ne put s'empêcher de trahir une certaine émotion en se trouvant face à face avec le descendant de cette ancienne famille. Ajoutons enfin que M. Lebrenn avait été instruit par Jeanike des fréquentes stations du colonel devant les carreaux du magasin; mais, loin de paraître soucieux ou irrité, M. Lebrenn prit un air de bonhomie naïve et embarrassée, que M. de Plouernel attribuait à la respectueuse déférence qu'il devait inspirer à ce citadin de la rue Saint-Denis.
Le comte, s'adressant donc au marchand avec un accent de familiarité protectrice, lui montra du geste un fauteuil en s'asseyant lui-même, et dit:
—Ne restez pas ainsi debout, mon cher monsieur... asseyez-vous, je l'exige...
—Ah! monsieur,—dit M. Lebrenn en saluant d'un air gauche,—vous me faites honneur, en vérité...
—Allons, allons, pas de façon, mon cher monsieur,—reprit le comte, et il ajouta d'un ton interrogatif,—Mon cher monsieur... Lebrenn... je crois?
—Lebrenn,—répondit le marchand en s'inclinant,—Lebrenn, pour vous servir.
—Eh bien donc, j'ai eu le plaisir de voir hier la chère madame Lebrenn, et de lui parler d'un achat considérable de toile que je désire faire pour mon régiment.
—Bien heureux nous sommes, monsieur, que vous ayez honoré notre pauvre boutique de votre achalandage... Aussi, je viens savoir combien il vous faut de mètres de toile, et de quelle qualité vous la désirez. Voici des échantillons,—ajouta-t-il en fouillant d'un air affairé dans la poche de son paletot.—Si vous voulez choisir... je vous dirai le prix, monsieur... le juste prix... le plus juste prix...
—C'est inutile, cher monsieur Lebrenn; voici en deux mots ce dont il est question: j'ai quatre cent cinquante dragons; il me faut une remonte de quatre cent cinquante chemises de bonne qualité; vous vous chargerez de plus de me les faire confectionner. Le prix que vous fixerez sera le mien; car vous sentez, cher monsieur Lebrenn, que je vous sais la crême des honnêtes gens!
—Ah! monsieur...
—La fleur des pois des marchands de toile.
—Monsieur... monsieur... vous me confusionnez; je ne mérite point...
—Vous ne méritez pas! Allons donc, cher monsieur Lebrenn, vous méritez beaucoup, au contraire...
—Je ne saurais, monsieur, disputer ceci avec vous. Pour quelle époque vous faudra-t-il cette fourniture?—demanda le marchand en se levant.—Si c'est un travail d'urgence, la façon sera un peu plus chère.
—Faites-moi donc d'abord le plaisir de vous rasseoir, mon brave! et ne partez pas ainsi comme un trait... Qui vous dit que je n'aie pas d'autres commandes à vous faire?
—Monsieur, pour vous obéir je siérai donc... Et pour quelle époque vous faudra-t-il cette fourniture?
—Pour la fin du mois de mars.
—Alors, monsieur, les quatre cent cinquante chemises de très-bonne qualité coûteront sept francs pièce.
—Eh bien! d'honneur, c'est très-bon marché, cher monsieur Lebrenn... Voilà, je l'espère, un compliment que les acheteurs ne font pas souvent, hein?
—Non, point très-souvent, il est vrai, monsieur. Mais vous m'aviez parlé d'autres fournitures?
—Diable, mon cher, vous ne perdez pas la carte... Vous pensez au solide.
—Eh! eh! monsieur... on est marchand, c'est pour vendre...
—Et, dans ce moment-ci, vendez-vous beaucoup?
—Hum... hum... couci... couci...
—Vraiment! couci... couci? Eh bien, tant pis, tant pis, cher monsieur Lebrenn. Cela doit vous contrarier... car vous devez être père de famille?
—Vous êtes bien bon, monsieur... J'ai un fils.
—Et vous l'élevez pour vous succéder?
—Oui-dà, monsieur; il est à l'École centrale du commerce.
—À son âge? ce brave garçon! Et vous n'avez qu'un fils, cher monsieur Lebrenn?
—Sauf respect de vous contredire, monsieur, j'ai aussi une fille...
—Aussi une fille! ce cher Lebrenn. Si elle ressemble à la mère... elle doit être charmante...
—Eh! eh... elle est grandelette... et gentillette...
—Vous devez en être bien fier. Allons, avouez-le.
—Trédame! je ne dis point non, monsieur! point non je ne dis.
C'est étonnant (pensa M. de Plouernel), ce bonhomme a une manière de parler singulièrement surannée; il faut que ce soit de tradition dans la rue Saint-Denis; il me rappelle le vieil intendant Robert, qui m'a élevé, et qui parlait comme les gens de l'autre siècle.
Puis le comte reprit tout haut:
—Mais, parbleu, j'y pense: il faut que je fasse une surprise à la chère madame Lebrenn.
—Monsieur, elle est votre servante.
—Figurez-vous que j'ai le projet de donner prochainement dans la grande cour de ma caserne un carrousel, où mes dragons feront toutes sortes d'exercices d'équitation: il faut me promettre de venir, un dimanche, assister à une répétition avec la chère madame Lebrenn; et en sortant de là, accepter sans façon, une petite collation.
—Ah! monsieur, c'est trop d'honneur pour nous..... Je suis confus...
—Allons donc, mon cher, vous plaisantez. Est-ce convenu?
—Je pourrai amener mon garçon?
—Parbleu!...
—Et ma fille aussi?
—Pouvez-vous, cher monsieur Lebrenn, me faire une pareille question?...
—Vrai, monsieur? vous ne trouverez point mauvais que ma fille?...
—Mieux que cela... une idée, mon cher, une excellente idée!
—Voyons, monsieur.
—Vous avez entendu parler des anciens tournois?
—Des tournois?...
—Oui, du temps de la chevalerie.
—Faites excuses, monsieur; de bonnes gens comme nous...
—Eh bien, cher monsieur Lebrenn, au temps de la chevalerie il y avait des tournois, et dans ces tournois plusieurs de mes ancêtres, que vous voyez là,—et il montra les portraits,—ont autrefois combattu.
—Ouais!!—fit le marchand, feignant la surprise et suivant du regard le geste du colonel,—ce sont là messieurs vos ancêtres?... Aussi, je me disais: Il y a quelque chose comme un air de famille.
—Vous trouvez?
—Je le trouve, monsieur... pardon de la liberté grande...
—N'allez-vous pas vous excuser?... Pour Dieu! ne soyez donc pas ainsi toujours formaliste, mon cher... Je vous disais donc que dans ces tournois il y avait ce qu'on appelait la reine de beauté; elle distribuait les prix au vainqueur... Eh bien, il faut que ce soit votre charmante fille qui soit la reine de beauté du carrousel que je veux donner... elle en est digne à tous égards.
—Ah! monsieur, c'est trop, non, c'est trop. Et puis ne trouvez-vous point que pour une jeune fille... être comme cela... en vue... et au vis-à-vis de messieurs vos dragons... c'est un peu... pardon de la liberté grande... mais un peu... comment vous dirai-je cela?... un peu...
—N'ayez donc pas de ces scrupules, cher monsieur Lebrenn; les plus nobles dames étaient autrefois reines de beauté dans les tournois, elles donnaient même un baiser au vainqueur.
—Je conçois... elles avaient l'habitude... tandis que ma fille... voyez-vous... dam... ça a dix-huit ans, et c'est élevé... à la bourgeoise...
—Rassurez-vous; je n'ai pas un instant songé à ce que votre charmante fille donnât un baiser au vainqueur.
—Voire! monsieur... que de bontés... et si vous daignez permettre que ma fille n'embrasse point...
—Mais cela va sans dire, mon cher... Que parlez-vous de ma permission? je suis déjà trop heureux de vous voir accepter mon invitation, ainsi que votre aimable famille.
—Ah! monsieur, tout l'honneur est de notre côté.
—Pas du tout, il est du mien.
—Nenni, monsieur, nenni! c'est trop de bonté à vous. Je vois bien, moi, l'honneur que vous voulez nous faire.
—Que voulez-vous, mon cher, il y a comme cela des figures... qui vous reviennent tout de suite; et puis je vous ai trouvé si honnête homme au sujet de votre fourniture...
—C'est tout en conscience, monsieur, tout en conscience.
—...Que je me suis dit tout de suite: Ce doit être un excellent homme que ce brave Lebrenn; je voudrais lui être agréable, et même l'obliger, si je pouvais.
—Ah! monsieur, je ne sais où me mettre.
—Tenez, vous m'avez dit tout à l'heure que les affaires allaient mal... voulez-vous que je vous paye d'avance votre fourniture?...
—Nenni, monsieur, c'est inutile.
—Ne vous gênez pas! parlez franchement... la somme est importante... Je vais vous donner un bon à vue sur mon banquier.
—Je vous assure, monsieur, que je n'ai point besoin d'avances.
—Les temps sont si durs, cependant...
—Bien durs, sont les temps, il est vrai, monsieur; il faut en espérer de meilleurs.
—Tenez, cher monsieur Lebrenn,—dit le comte en montrant au marchand les portraits qui ornaient le salon,—le temps où vivaient ces braves seigneurs, c'était là le bon temps!...
—Vraiment, monsieur?...
—Et qui sait?... peut-être reviendra-t-il, ce bon temps...
—Oui-dà... vous croyez?
—Un autre jour nous parlerons politique... car vous parlez peut-être politique?
—Monsieur, je ne me permettrais point cela; vous concevez, un marchand...
—Ah! mon cher, vous êtes un homme du bon vieux temps, vous, à la bonne heure... Que vous avez donc raison de ne pas parler politique! c'est cette sotte manie qui a tout perdu; car dans ce bon vieux temps dont je vous parle, personne ne raisonnait: le roi, le clergé, la noblesse commandaient, tout le monde obéissait sans mot dire.
—Trédame! C'était pourtant bien commode, monsieur!
—Parbleu!
—Si je vous comprends, monsieur, le roi, les prêtres, les seigneurs, disaient: Faites... et l'on faisait?
—C'est cela même.
—Payez... et l'on payait?
—Justement.
—Allez... et on allait?
—Eh! mon Dieu! oui!
—Enfin, tout comme à l'exercice: à droite, à gauche! en avant! halte!... On n'avait point le souci de vouloir ceci ou cela; le roi, les seigneurs et le clergé se donnaient la peine de vouloir pour vous... et l'on a changé cela, et l'on a changé cela!!!...
—Heureusement il ne faut désespérer de rien, cher monsieur Lebrenn.
—Que le bon Dieu vous entende!—dit le marchand en se levant et saluant.—Monsieur, je suis votre serviteur.
—Ah ça, à dimanche... pour le carrousel, mon cher... vous viendrez... en famille... c'est convenu.
—Certainement, monsieur, certainement... ma fille ne manquera point à la fête... puisqu'elle doit être la reine de... de?...
—Reine de beauté, mon cher! ce n'est pas moi qui lui assigne ce rôle... c'est la nature!
—Ah! monsieur, si vous le permettiez?...
—Quoi donc?
—Ce que vous venez de dire là de si galant pour ma fille? je le lui répéterais de votre part?
—Comment donc, mon cher! non-seulement je vous y autorise, mais je vous en prie; j'irai d'ailleurs rappeler, sans façon, mon invitation à la chère madame Lebrenn et à sa charmante fille.
—Ah! monsieur... les pauvres femmes... elles seront si flattées du bien que vous nous voulez... Je ne vous parle point de moi... l'on me donnerait la croix d'honneur que je ne serais pas plus glorieux.
—Ce brave Lebrenn, il est ravissant.
—Serviteur, monsieur... serviteur de tout mon cœur,—dit le marchand en s'éloignant.
Cependant, au moment où il atteignait la porte, il parut se raviser, se gratta l'oreille et revint vers M. de Plouernel.
—Eh bien! qu'est-ce, mon cher?—dit le comte, surpris de ce retour; qu'y a-t-il?
—Il y a, monsieur,—poursuivit le marchant en se grattant toujours l'oreille,—il y a que j'ai comme une idée... pardon de la liberté grande...
—Parbleu, à votre aise. Pourquoi donc n'auriez-vous pas d'idées... tout comme un autre?
—C'est vrai, monsieur; parfois les petits tout comme les grands n'en chevissent point... d'idées.
—N'en chevissent point... quel est ce diable de mot-là?
—Un honnête vieux mot, monsieur, qui veut dire manquer; Molière l'emploie souvent.
—Comment, Molière?—dit le comte surpris;—vous lisez Molière, mon cher? En effet, je remarquais tout à l'heure, à part moi, que vous vous serviez souvent du vieux langage.
—Je m'en vas vous dire pourquoi cela, monsieur: quand j'ai vu que vous me parliez environ comme don Juan parle à monsieur Dimanche, ou Dorante à monsieur Jourdain...
—Qu'est-ce à dire?—s'écria M. de Plouernel de plus en plus surpris, et commençant à se douter que le marchand n'était pas si simple qu'il paraissait,—que signifie cela?
—...Alors, moi,—poursuivit M. Lebrenn avec sa bonhomie narquoise—alors, moi, afin de correspondre à l'honneur que vous me faisiez, monsieur, j'ai pris à mon tour le langage de monsieur Dimanche ou de monsieur Jourdain... pardon de la liberté grande... Mais, pour revenir à mon idée... m'est avis, selon mon petit jugement, monsieur, m'est avis que vous ne seriez pas fâché de prendre ma fille pour maîtresse...
—Comment!—s'écria le comte tout à fait décontenancé par cette brusque apostrophe;—je ne sais pas... je ne comprends pas ce que vous voulez dire...
—Voire! monsieur... je ne suis qu'un bonhomme... je vous parle ainsi selon mon petit jugement.
—Votre petit jugement!... votre petit jugement!... mais il vous sert fort mal, monsieur; car, d'honneur, vous êtes fou; votre idée n'a pas le sens commun.
—Vraiment? ah bien, tant mieux!... Je m'étais dit, suivez bien, s'il vous plaît, mon petit raisonnement... je m'étais dit: Je suis un bon bourgeois de la rue Saint-Denis, je vends de la toile, j'ai une jolie fille; un jeune seigneur... (car il paraît que nous revenons au temps des jeunes seigneurs) un jeune seigneur a vu ma fille, il en a envie; il me fait une grosse commande, il ajoute des offres de service, et, sous ce prétexte...
—Monsieur Lebrenn... je ne souffre pas certaines plaisanteries de certaines gens...
—D'accord... mais suivez bien toujours, s'il vous plaît, mon petit raisonnement... Ce jeune seigneur, me dis-je, me propose de donner un carrousel en l'honneur des beaux yeux de ma fille, de venir souvent nous voir, à seule fin, en faisant ainsi le bon prince, de parvenir à suborner mon enfant.
—Monsieur,—s'écria le comte devenant pourpre de dépit et de colère,—de quel droit vous permettez-vous de me supposer de pareilles intentions?
—À la bonne heure, monsieur, voilà qui est parler; ce n'est point vous, n'est-ce pas, qui auriez imaginé un projet non-seulement indigne, mais énormément ridicule.
—Assez, monsieur... assez!
—Bien! bien! ce n'est point vous... c'est entendu, et j'en suis tout aise... sans cela j'aurais été, voyez-vous, forcé de vous dire humblement, révérencieusement, ainsi qu'il sied à un pauvre homme de ma sorte: Pardon de la liberté grande, mon jeune seigneur; mais, voyez-vous, l'on ne séduit plus comme cela les filles des bons bourgeois; depuis une cinquantaine d'années, ça ne se fait plus, mais plus du tout, du tout... Monsieur le duc ou monsieur le marquis appellent bien encore familièrement les bourgeois et les bourgeoises de la rue Saint-Denis cher monsieur... Chose... cher madame... Chose... regardant, par vieille habitude de race, la bourgeoisie comme une espèce inférieure; mais, trédame! aller plus loin, ne serait point du tout prudent! Les bourgeois de la rue Saint-Denis n'ont plus peur, comme autrefois, des lettres de cachet et de la Bastille... et si monsieur le marquis ou monsieur le duc s'avisaient de leur manquer de respect... à eux ou à leur famille... ouais... les bourgeois de la rue Saint-Denis pourraient bien rosser... pardon de la liberté grande... je dis rosser d'importance monsieur le marquis ou monsieur le duc...
—Mordieu! monsieur!—s'écria le colonel, qui s'était contenu à peine et pâlissait de courroux,—est-ce une menace?
—Non, monsieur,—dit M. Lebrenn en quittant son accent de bonhomie narquoise pour prendre un ton digne et ferme;—non, monsieur, ce n'est pas une menace... c'est une leçon.
—Une leçon!—s'écria M. de Plouernel pâle de colère,—une leçon! à moi!...
—Monsieur!... malgré vos préjugés de race... vous êtes homme d'honneur... jurez-moi sur l'honneur qu'en tâchant de vous introduire chez moi, qu'en me faisant des offres de service, votre intention n'était pas de séduire ma fille!... Oui, jurez-moi cela, et je retire ce que j'ai dit.
M. de Plouernel, très-embarrassé de l'alternative qu'on lui posait, rougit, baissa les yeux, devant le regard perçant du marchand, et resta muet.
—Ah!—reprit M. Lebrenn avec amertume,—ils sont incorrigibles; ils n'ont rien oublié... rien appris... nous sommes encore pour eux les vaincus, les conquis, la race sujette...
—Monsieur!...
—Eh! monsieur, je le sais bien! nous ne sommes plus au temps où, après avoir violenté mon enfant, vous m'auriez fait battre de verges et pendre à la porte de votre château, ainsi que cela se faisait et que l'a fait à un de mes aïeux ce seigneur que voici...
Et du geste M. Lebrenn désigna un des portraits, à la profonde surprise de M. de Plouernel.
—Mais il vous a paru tout simple,—ajouta le marchand,—de vouloir prendre ma fille pour maîtresse... Je ne suis plus votre esclave, votre serf, votre vassal, votre main-mortable... mais, tranchant du bon prince, vous me faites asseoir par grâce, et me dites dédaigneusement: Cher monsieur Lebrenn. Il n'y a plus de comtes, mais vous portez votre titre et vos armoiries de comte! L'égalité civile est déclarée; mais rien ne vous semblerait plus monstrueux, que de marier votre fille ou votre sœur à un bourgeois ou à un artisan, si grands que soient leur mérite et leur moralité... M'affirmez-vous le contraire?... Non; vous me citerez une exception peut-être, et elle sera une nouvelle preuve qu'il existe toujours à vos yeux des mésalliances... Puérilités, dites-vous; certes, puérilités... mais, quel grave symptôme que d'attacher par tradition tant d'importance à ces puérilités?... aussi, vous et les vôtres, soyez demain tout-puissants dans l'État, et fatalement, forcément, vous voudrez, comme sous la restauration, peu à peu, rétablir vos anciens priviléges, qui de puérils deviendraient alors odieux, honteux, écrasants pour nous, comme ils l'ont été pour nos pères pendant tant de siècles.
M. de Plouernel avait été si stupéfait du changement de ton et de langage du marchand, qu'il ne l'avait pas interrompu; il reprit alors avec une hautaine ironie:
—Et sans doute, monsieur, la moralité de la belle leçon d'histoire que vous me faites la grâce de me donner, en votre qualité de marchand de toile, probablement, est qu'il faut mettre les prêtres et les nobles à la lanterne... comme aux beaux jours de 93? et marier nos filles au premier goujat venu?
—Ah! monsieur,—reprit le marchand avec une tristesse pleine de dignité,—ne parlons pas de représailles; oubliez ce que vos pères ont souffert pendant ces formidables années... j'oublierai, moi, ce que nos pères à nous ont souffert grâce aux vôtres, non pendant quelques années, mais durant quinze siècles de tortures... Mariez vos filles et vos sœurs comme vous l'entendrez, c'est votre droit, croyez aux mésalliances, cela vous regarde; ce sont des faits je les constate; et comme symptôme, je le répète, ils sont graves, ils prouvent que pour vous il y a, il y aura toujours... deux races.
—Et quand cela serait, monsieur, que vous importe?
—Diable! mais cela nous importe beaucoup, monsieur: la sainte-alliance, le droit divin et absolu, le parti prêtre et l'aristocratie de naissance, tout-puissants, telles sont les conséquences forcées de cette croyance qu'il y a deux races, une supérieure, une inférieure, l'une faite pour commander, l'autre pour obéir et souffrir...
M. de Plouernel, se rappelant l'entretien qu'il venait d'avoir avec son oncle le cardinal, ne trouva rien à répondre.
—Vous me demandez la moralité de cette leçon d'histoire?... la voici, monsieur...—reprit le marchand.—Comme je suis fort jaloux des libertés que nos pères nous ont conquises au prix de leur sang, de leur martyre... comme je ne veux plus être traité en vaincu; tant que votre parti reste dans la légalité, je vote contre lui, en ma qualité d'électeur... mais lorsque, comme en 1830, votre parti sort de la légalité, afin de nous ramener, selon son idée fixe, au gouvernement du bon plaisir et des prêtres, c'est-à-dire au gouvernement d'avant 89... je descends dans la rue... pardon de la liberté grande, et je tire des coups de fusil à votre parti.
—Et il vous en rend!
—Parfaitement bien... car j'ai eu le bras cassé en 1830 par une balle suisse... Mais voyons, monsieur, pourquoi la bataille? toujours la bataille! toujours du sang, et de brave sang... versé des deux côtés? Pourquoi toujours rêver un passé qui n'est plus, qui ne peut plus être? Vous nous avez vaincus, spoliés, dominés, exploités, torturés quinze siècles durant! n'est-ce donc point assez? Est-ce que nous pensons à notre tour vous opprimer? Non, non... mille fois non... la liberté nous a coûté trop cher à conquérir, nous en savons trop le prix, pour attenter à celle des autres. Mais, que voulez-vous? depuis 89, vos alliances avec l'étranger, la guerre civile soulevée par vous, vos continuelles tentatives contre-révolutionnaires, votre accord intime avec le parti prêtre, tout cela inquiète et afflige les gens réfléchis, irrite et exaspère les gens d'action. Encore une fois, à quoi bon? Est-ce que jamais l'humanité a rétrogradé... non, monsieur, jamais... Vous pouvez, certes, faire du mal, beaucoup de mal; mais c'est fini du droit divin et de vos priviléges... prenez-en donc votre parti... Vous épargnerez au pays, et à vous peut-être, de nouveaux désastres; car, je vous le dis, l'avenir est républicain.
La voix, l'accent de M. Lebrenn étaient si pénétrants, que M. de Plouernel fut non pas convaincu, mais touché de ces paroles; son indomptable fierté de race luttait contre son désir d'avouer au marchand qu'il le reconnaissait au moins pour un généreux adversaire.
À ce moment, la porte fut brusquement ouverte par un capitaine adjudant-major, du régiment du comte, qui lui dit d'une voix hâtée en faisant le salut militaire:
—Pardon, mon colonel, d'être entré sans me faire annoncer; mais l'on vient d'envoyer l'ordre de faire à l'instant monter le régiment à cheval, et de rester en bataille dans la cour du quartier; on craint du bruit pour ce soir...
M. Lebrenn se disposait à quitter le salon, lorsque M. de Plouernel lui dit:
—Allons, monsieur, du train dont vont les choses, et d'après vos opinions républicaines, il se peut que j'aie l'honneur de vous trouver demain sur une barricade.
—Je ne sais ce qui doit arriver, monsieur,—répondit le marchand;—mais je ne crains ni ne désire une pareille rencontre.
Puis il ajouta en souriant:
—Je crois, monsieur, qu'il sera bon de surseoir à la fourniture en question?
—Je le crois aussi, monsieur,—dit le colonel en faisant un salut contraint à M. Lebrenn, qui sortit...
CHAPITRE VII.
Pourquoi madame Lebrenn et mademoiselle Velléda sa fille n'avaient pas une haute opinion du courage de Gildas Pakou, le garçon de magasin.—Comment Gildas, qui ne trouvait pas le quartier Saint-Denis pacifique ce jour-là, eut peur d'être séduit et violenté par une jolie fille, et s'étonna fort de voir certaines marchandises apportées dans la boutique de l'Épée de Brennus.
Pendant que M. Lebrenn avait eu avec M. de Plouernel l'entretien précédent, la femme et la fille du marchand occupaient, selon l'habitude, le comptoir du magasin.
Madame Lebrenn, pendant que sa fille brodait, vérifiait les livres de commerce de la maison. C'était une femme de quarante ans, d'une taille élevée; sa figure, à la fois grave et douce, conservait les traces d'une beauté remarquable; il y avait dans l'accent de sa voix, dans son attitude, dans sa physionomie, quelque chose de calme de ferme, qui donnait une haute idée de son caractère; en la voyant on aurait pu se rappeler que nos mères avaient part aux conseils de l'État dans les circonstances graves, et que telle était la vaillance de ces matrones, que Diodore de Sicile s'exprime ainsi:
«Les femmes de la Gaule ne rivalisent pas seulement avec les hommes par la grandeur de leur taille, elles les égalent par la force de l'âme.» Tandis que Strabon ajoute ces mots significatifs: «Les Gauloises sont fécondes et bonnes éducatrices.»
Mademoiselle Velléda Lebrenn était assise à côté de sa mère. En voyant cette jeune fille pour la première fois, l'on restait frappé de sa rare beauté, d'une expression à la fois fière, ingénue et réfléchie; rien de plus limpide que le bleu de ses yeux, rien de plus éblouissant que son teint, rien de plus noble que le port de sa tête charmante, couronnée de longues tresses de cheveux bruns, brillants, çà et là, de reflets dorés. Grande, svelte et forte sans être virile, sa taille était accomplie; l'ensemble et le caractère de cette beauté faisaient comprendre le caprice paternel du marchand, donnant à son enfant le nom de Velléda, nom d'une femme illustre, héroïque dans les annales patriotiques des Gaules; l'on se figurait mademoiselle Lebrenn le front ceint de feuilles de chêne, vêtue d'une longue robe blanche à ceinture d'airain, et faisant vibrer la harpe d'or des druides, ces admirables éducateurs de nos pères, qui, les exaltant par la pensée de l'immortalité de l'âme, leur enseignaient à mourir avec tant de grandeur et de sérénité! On pouvait retrouver encore dans mademoiselle Lebrenn le type superbe de ces Gauloises vêtues de noir, au bras si blanc et si fort (dit Ammien-Marcellin[15]), qui suivaient leurs maris à la bataille, avec leurs enfants dans leurs chariots de guerre, encourageant les combattants de la voix et du geste, se mêlant à eux dans la défaite, et préférant la mort à l'esclavage et à la honte.
[15] «..... La femme gauloise égale son mari en force; elle a les yeux encore plus sauvages lorsqu'elle est en colère; elle agite ses bras aussi blancs que la neige, et porte des coups aussi vigoureux que s'ils partaient d'une machine de guerre.» (Ammien-Marcellin. Voir aussi les notes des Martyrs, vol. XVIII, l. ix.)
«—Je n'ignorais pas que les Gaulois confient aux femmes les secrets les plus importants, et que souvent ils soumettent aux conseils de leurs filles et de leurs épouses les affaires qu'ils n'ont pu régler entre eux.» (Ibid., Martyrs, l. ix, p. 69).
«Si quelque Carthaginois se trouve lésé par un Gaulois, l'affaire sera jugée par le conseil suprême des femmes gauloises.» (Plutarque, cit. par Sainte-Foy, Essais sur Paris.)
Ceux qui n'évoquaient pas ces tragiques et glorieux souvenirs du passé voyaient dans mademoiselle Lebrenn une belle jeune fille de dix-huit ans, coiffée de ses magnifiques cheveux bruns, et dont la taille élégante se dessinait à ravir sous une jolie robe montante de popeline bleu tendre, que rehaussait une petite cravate de satin orange nouée autour de sa fraîche et blanche collerette.
Pendant que madame Lebrenn vérifiait ses livres de commerce, et que sa fille continuait de broder en causant avec sa mère, Gildas Pakou, le garçon de magasin, se tenait sur le seuil de la porte, inquiet, troublé, si troublé, qu'il ne songeait plus, selon son habitude, à citer, çà et là, quelques passages de ses chères chansons bretonnes.
Le digne garçon n'était préoccupé que d'une chose, du contraste étrange qu'il trouvait entre la réalité et les promesses de sa mère, celle-ci lui ayant annoncé la rue Saint-Denis en général et la demeure de M. Lebrenn en particulier, comme des lieux calmes et pacifiques par excellence.
Soudain Gildas se retourna et dit à madame Lebrenn d'une voix alarmée:
—Madame! madame! entendez-vous?
—Quoi, Gildas?—demanda la femme du marchand en continuant d'écrire tranquillement.
—Mais, madame, c'est le tambour... tenez... Et puis... ah! mon Dieu!... il y a des hommes qui courent!
—Eh bien, Gildas,—dit madame Lebrenn,—laissez-les courir.
—Ma mère, c'est le rappel,—dit Velléda après avoir un instant écouté.—On craint sans doute que l'agitation qui règne dans Paris depuis hier n'augmente encore?
—Jeanike,—dit madame Lebrenn à sa servante,—il faut préparer l'uniforme de monsieur Lebrenn; il le demandera peut-être à son retour.
—Oui, madame... j'y vais,—dit Jeanike en disparaissant par l'arrière-boutique.
—Gildas,—reprit madame Lebrenn,—vous pouvez apercevoir d'ici la porte Saint-Denis?
—Oui, madame,—répondit Gildas en tremblant;—est-ce qu'il faudrait y aller?
—Non... rassurez-vous; dites-nous seulement s'il y a beaucoup de monde rassemblé de ce côté.
—Oh! oui, madame,—répondit Gildas en allongeant le cou;—c'est une vraie fourmilière... Ah! mon Dieu! madame... madame... Ah! mon Dieu!...
—Allons! quoi encore... Gildas!
—Ah! madame... là-bas... les tambours... ils allaient détourner la rue...
—Eh bien?
—Des hommes en blouse viennent de les arrêter et de crever leurs tambours... Tenez, madame, voilà tout le monde qui court de ce côté-là... Entendez-vous comme on crie, madame?... Si l'on fermait la boutique?...
—Allons, décidément, vous n'êtes pas très-brave, Gildas,—dit en souriant mademoiselle Lebrenn sans cesser de s'occuper de sa broderie.
À ce moment, un homme en blouse, traînant péniblement une petite charrette à bras, qui semblait pesamment chargée, s'arrêta devant le magasin, rangea la voiture au long du trottoir, entra dans la boutique, et dit à la femme du marchand:
—Monsieur Lebrenn, madame?
—C'est ici, monsieur.
—Ce sont quatre ballots que je lui apporte.
—De toile, sans doute?—demanda madame Lebrenn.
—Mais, madame... je le crois,—répondit le commissionnaire en souriant.
—Gildas,—reprit-elle en s'adressant au digne garçon, qui jetait dans la rue des regards de plus en plus effarés,—aidez monsieur à transporter ces ballots dans l'arrière-boutique.
Le commissionnaire et Gildas déchargèrent les ballots, longs et épais rouleaux enveloppés de grosse étoffe grise.
—Ça doit être de la toile fièrement serrée,—dit Gildas en aidant avec effort le voiturier à apporter le dernier de ces colis,—car ça pèse... comme du plomb.
—Vrai? vous trouvez, mon camarade?—dit l'homme en blouse en regardant fixement Gildas, qui baissa modestement les yeux et rougit beaucoup.
Le voiturier, s'adressant alors à madame Lebrenn, lui dit:
—Voilà ma commission faite, madame; je vous recommande surtout de ne pas faire mettre ces ballots dans un endroit humide ou près du feu, en attendant le retour de monsieur Lebrenn; ces toiles sont très... très-susceptibles.
Et ce disant, le voiturier essuya son front baigné de sueur.
—Vous avez dû avoir bien de la peine à apporter tout seul ces ballots?—lui dit madame Lebrenn avec bonté, et ouvrant le tiroir qui lui servait de caisse, elle y prit une pièce de dix sous, qu'elle fit glisser sur le comptoir.—Veuillez prendre ceci pour vous.
—Je vous rends mille grâces, madame,—répondit en souriant le voiturier;—je suis payé.
—Les commissionnaires rendent mille grâces et refusent des pourboires!—se dit Gildas.—Étonnante... étonnante maison que celle-ci!...
Madame Lebrenn, assez surprise de la manière dont le refus du voiturier était formulé, leva les yeux, et vit un homme de trente ans environ, d'une figure agréable, et qui avait, chose assez rare chez un porte-faix, les mains très-blanches, très-soignées, et une très-belle bague chevalière en or au petit doigt.
—Pourriez-vous me dire, monsieur,—lui demanda la femme du marchand,—si aujourd'hui l'agitation augmente beaucoup dans Paris?
—Beaucoup, madame; c'est à peine si l'on peut circuler sur le boulevard... Les troupes arrivent de toutes parts; il y a de l'artillerie mèche allumée ici près, en face le Gymnase... J'ai rencontré deux escadrons de dragons en patrouille, la carabine au poing... On bat partout le rappel... quoique la garde nationale se montre fort peu empressée... Mais, pardon, madame,—ajouta le voiturier en saluant très-poliment madame Lebrenn et sa fille;—voici bientôt quatre heures... Je suis pressé.
Il sortit, s'attela de nouveau à sa charrette et repartit rapidement.
En entendant parler de l'artillerie, stationnant dans le voisinage, mèche allumée, les étonnements de Gildas devinrent énormes; cependant, partagé entre la crainte et la curiosité, il hasarda de jeter un nouveau coup d'œil dans cette terrible rue Saint-Denis, si voisine de l'artillerie.
Au moment où Gildas avançait le cou hors de la boutique, la jeune fille qui avait déjeuné chez M. de Plouernel, et improvisait de si folles chansons, sortait de l'allée de la maison où logeait Georges Duchêne, qui, on l'a dit, demeurait en face du magasin de toile.
Pradeline avait l'air triste, inquiet; après avoir fait quelques pas sur le trottoir, elle s'approcha autant qu'elle put de la boutique de M. Lebrenn, afin d'y jeter un regard curieux, malheureusement arrêté par les rideaux de vitrage. La porte, il est vrai, était entr'ouverte; mais Gildas, s'y tenant debout, l'obstruait entièrement. Cependant Pradeline tâcha, sans se croire remarquée, de voir dans l'intérieur du magasin. Gildas, depuis quelques instants, observait avec une surprise croissante la manœuvre de la jeune fille; il s'y trompa, et se crut le but des regards obstinés de Pradeline; le pudique garçon baissa les yeux, rougit jusqu'aux oreilles: sa modestie alarmée lui disait de rentrer dans le magasin, afin de prouver à cette effrontée le cas qu'il faisait de ses agaceries; mais un certain amour-propre le retenait cloué au seuil de la porte, et il se disait plus que jamais:
—Ville étonnante que celle-ci, où, non loin d'une artillerie dont la mèche est allumée, les jeunes filles viennent dévorer les garçons des yeux!
Il aperçut alors Pradeline traverser de nouveau la rue et entrer dans un café voisin.
—La malheureuse! elle va sans doute boire des petits verres pour s'étourdir... Elle est capable alors de venir me relancer jusque dans la boutique..... Bon Dieu!... que diraient madame Lebrenn et mademoiselle?...
Un nouvel incident coupa court, pour un moment, aux chastes appréhensions de Gildas. Il vit s'arrêter devant la porte un camion à quatre roues, traîné par un vigoureux cheval, et contenant trois grandes caisses plates, hautes de six pieds environ, et sur lesquelles on lisait: Très-fragile... Deux hommes en blouse conduisaient cette voiture: l'un, nommé Dupont, avait paru de très-bon matin dans la boutique, afin d'engager M. Lebrenn à ne pas aller visiter sa provision de poivre; l'autre portait une épaisse barbe grise. Ils descendirent de leur siége, et Dupont, le mécanicien, entra dans la boutique, salua madame Lebrenn, et lui dit:
—Monsieur Lebrenn n'y est pas, madame?
—Non, monsieur.
—Ce sont trois caisses de glaces que nous lui apportons.
—Très-bien, monsieur,—répondit madame Lebrenn.
Et, appelant Gildas:
—Aidez ces messieurs à entrer ces glaces ici.
Le garçon de magasin obéit tout en se disant:
—Étonnante maison!... Trois caisses de glaces... et d'un poids!... Il faut que le patron, sa femme et sa fille aiment fièrement à se mirer...
Dupont et son compagnon à barbe grise venaient d'aider Gildas à placer les caisses dans l'arrière-magasin, d'après l'indication de madame Lebrenn, lorsqu'elle lui dit:
—Sait-on quelque chose de nouveau, monsieur? Le mouvement dans Paris se calme-t-il?
—Au contraire, madame... ça chauffe... ça chauffe,—répondit Dupont avec un air de satisfaction à peine déguisée.—On commence à élever des barricades au faubourg Saint-Antoine... Cette nuit les préparatifs... demain la bataille...
À peine Dupont achevait-il ces mots, qu'on entendit au dehors et au loin un grand tumulte et un formidable bruit de voix criant: Vive la réforme!
Gildas courut à la porte.
—Dépêchons-nous,—dit Dupont à son compagnon;—on prendrait notre camion comme noyau d'une barricade... Ce serait trop tôt; nous avons encore des pratiques à servir...—Puis, saluant madame Lebrenn:—Bien des choses à votre mari, madame.
Les deux hommes sautèrent sur le siége de leur camion, fouettèrent leur cheval, et s'éloignèrent dans une direction opposée à celle de l'attroupement.
Gildas avait suivi des yeux ce nouveau mouvement de la foule avec une inquiétude croissante; il vit tout à coup Pradeline sortir du café où elle était entrée, et se diriger vers le magasin, tenant une lettre à la main.
—Quelle enragée!... elle vient de m'écrire!—pensa Gildas.—La malheureuse m'apporte sa lettre!... Une déclaration!.... Je suis déshonoré aux yeux de mes patrons!...
De sorte que Gildas éperdu referma vivement la porte du magasin, lui donna un tour de clef et se tint coi auprès du comptoir.
—Eh bien,—lui dit madame Lebrenn,—pourquoi fermez-vous ainsi cette porte, Gildas?
—Madame, c'est plus prudent. Je viens de voir venir là-bas une bande d'hommes... dont la mine effrayante...
—Allons, Gildas, vous perdez la tête! Ouvrez cette porte.
—Mais, madame...
—Faites ce que je vous dis... Tenez, justement, il y a quelqu'un qui essaye d'entrer... Ouvrez donc cette porte...
—C'est cette enragée avec sa lettre,—pensa Gildas plus mort que vif.—Ah! pourquoi ai-je quitté ma tranquille petite ville d'Auray?...
Et il ouvrit la porte avec un grand battement de cœur; mais au lieu de voir apparaître la jeune fille avec sa lettre, il se trouva en face de M. Lebrenn et de son fils.
CHAPITRE VIII.
Comment M. Lebrenn, son fils, sa femme et sa fille, se montrent dignes de leur race.
Madame Lebrenn fut surprise et heureuse à la vue de son fils qu'elle n'attendait pas, le croyant à son École du commerce. Velléda embrassa tendrement son frère, tandis que le marchand serrait la main de sa femme.
Sacrovir Lebrenn, par son air résolu, semblait digne de porter le glorieux nom de son patron, l'un des plus grands patriotes gaulois dont l'histoire fasse mention.
Le fils de M. Lebrenn était un grand et robuste garçon de dix-neuf ans passés, d'une figure ouverte, bienveillante et hardie; une barbe naissante ombrageait sa lèvre et son menton; ses joues pleines étaient vermeilles et animées par l'émotion: il ressemblait beaucoup à son père.
Madame Lebrenn embrassa son fils et lui dit:
—Je ne m'attendais pas au plaisir de te voir aujourd'hui, mon enfant.
—Je l'ai été chercher à son école,—reprit le marchand.—Tu sauras tout à l'heure pourquoi, ma chère Hénory.
—Sans être inquiètes,—reprit madame Lebrenn en s'adressant à son mari,—Velléda et moi, nous nous étonnions de ne pas te voir rentrer... Il paraît que l'agitation augmente dans Paris... Tu sais qu'on a battu le rappel?
—Oh! mère!—s'écria Sacrovir, l'œil étincelant d'enthousiasme,—Paris a la fièvre... On devine que tous les cœurs battent plus fort. Sans se connaître, on se cherche, on se comprend du regard; dans chaque rue ce sont d'ardentes paroles... de patriotiques appels aux armes... Ça sent la poudre, enfin!... Ah! mère! mère!...—ajouta le jeune homme avec exaltation;—comme c'est beau le réveil d'un peuple!...
—Allons, calmez-vous, enthousiaste,—dit madame Lebrenn en souriant.
Et elle étancha avec son mouchoir la sueur dont était mouillé le front de son fils. Pendant ce temps, M. Lebrenn embrassait sa fille.
—Gildas,—dit le marchand,—on a dû apporter des caisses pendant mon absence?
—Oui, monsieur, de la toile et des glaces; elles sont dans l'arrière-boutique.
—Bien... laissez-les là, et surtout gardez-vous d'approcher du feu les ballots de toile.
—C'est donc inflammable comme du madapolam? de la mousseline? de la gaze?—pensa Gildas;—et pourtant c'est lourd comme du plomb... Encore une chose étonnante!
—Ma chère amie,—dit M. Lebrenn à sa femme,—nous avons à causer; veux-tu que nous montions chez toi avec les enfants, pendant que Jeanike mettra le couvert, car il est tard?... Vous, Gildas, vous mettrez les contrevents de la boutique; nous aurions peu d'acheteurs ce soir.
—Fermer la boutique! ah! monsieur, combien vous avez raison!—s'écria Gildas avec enchantement.—C'est depuis tantôt mon idée fixe.
Et comme il s'encourait pour obéir aux ordres du marchand, celui-ci lui dit:
—Un moment, Gildas; vous ne poserez pas les contrevents à la porte d'entrée, car plusieurs personnes doivent venir nous demander. Vous ferez attendre ces personnes dans l'arrière-boutique, et vous me préviendrez.
—Oui, monsieur,—répondit Gildas en soupirant; car il eût préféré voir le magasin complètement fermé et la porte garnie de ses bonnes barres de fer fortement boulonnées à l'intérieur.
—Maintenant, chère amie,—dit M. Lebrenn à sa femme,—nous allons monter chez toi.
La nuit était déjà presque noire.
La famille du marchand se rendit au premier étage, et se réunit dans la chambre à coucher de M. et de madame Lebrenn.
Celui-ci dit alors à sa femme d'une voix grave:
—Ma chère Hénory, nous sommes à la veille de grands événements.
—Je le crois, mon ami,—répondit madame Lebrenn d'un air pensif.
—Voici, mon amie, le résumé de la situation d'aujourd'hui,—poursuivit M. Lebrenn.—Tu dois la connaître pour juger ma résolution, la combattre si elle te semble injuste et mauvaise, l'encourager si elle te semble juste et bonne.
—Je t'écoute, mon ami,—répondit madame Lebrenn, calme, sérieuse, réfléchie, comme nos mères lors de ces conseils solennels où elles voyaient souvent leur avis prévaloir.
M. Lebrenn reprit ainsi:
—Hier, monsieur Barrot et ses compères, après avoir agité la France pendant trois mois, avaient appelé le peuple dans la rue; ces intrépides agitateurs n'ont pas osé venir à leur rendez-vous... Le peuple y est venu pour constater son droit de réunion et faire lui-même ses affaires... On dit ce soir que le roi a pris pour ministres monsieur Barrot et ses compères... Nous ne descendons pas dans la rue pour faire ministre cet homme ridicule, la marionnette de M. Thiers. Ce que nous voulons, ce que le peuple veut, c'est renverser le trône, c'est la république, c'est la souveraineté pour tous... des droits politiques pour tous... afin d'assurer à tous éducation, bien-être, travail, crédit, moyennant courage et probité!... Voilà ce que nous voulons, femme!... Est-ce juste ou injuste?
—C'est juste!—dit madame Lebrenn d'une voix ferme et convaincue.—C'est juste!
—Je t'ai dit ce que nous voulions,—poursuivit M. Lebrenn;—voici ce que nous ne voulons plus... Nous ne voulons plus que deux cent mille électeurs privilégiés décident seuls du sort de trente-quatre millions de prolétaires ou petits propriétaires; de même qu'une imperceptible minorité conquérante, romaine ou franque, a spolié, asservi exploité nos pères pendant vingt siècles... Non, nous ne voulons pas plus de la féodalité électorale ou industrielle que de la féodalité des conquérants! Femme! est-ce juste ou injuste?
—C'est juste! car le servage, l'esclavage, s'est perpétué de nos jours,—reprit madame Lebrenn avec émotion.—C'est juste; car je suis femme, et j'ai vu des femmes, esclaves d'un salaire insuffisant, mourir à la peine, épuisées par l'excès du travail et par la misère... C'est juste! car je suis mère, et j'ai vu des filles, esclaves de certains fabricants, forcées de choisir entre le déshonneur et le chômage... c'est-à-dire le manque de pain!... C'est juste! car je suis épouse, et j'ai vu des pères de famille, commerçants probes, laborieux, intelligents, esclaves et victimes du caprice ou de la cupidité usuraire de leurs seigneurs les gros capitalistes, tomber dans la faillite, la ruine et le désespoir... Enfin, ta résolution est juste et bonne, mon ami,—ajouta madame Lebrenn en tendant la main à son mari,—parce que, assez heureux jusqu'ici pour échapper à bien des maux, ton devoir est de te dévouer à l'affranchissement de nos frères qui souffrent des malheurs dont nous sommes exempts.
—Vaillante et généreuse femme! tu redoubles mes forces et mon courage,—dit le marchand en serrant la main de madame Lebrenn avec effusion.—Je n'attendais pas moins de toi... Maintenant, un dernier mot... Ces droits si justes que nous réclamons pour nos frères, il faudra, comme toujours, les conquérir par la force, par les armes...
—Je le crois, mon ami.
—Aussi,—reprit le marchand,—cette nuit, des barricades... demain, au point du jour, la bataille... Voilà pourquoi j'ai été chercher notre fils à son école... M'approuves-tu?... Veux-tu qu'il reste?
—Oui,—reprit madame Lebrenn;—la place de ton fils est à tes côtés...
—Oh! merci, mère!—s'écria le jeune homme en sautant au cou de madame Lebrenn, qui le serra contre son sein.
—Vois donc, mon père,—dit Velléda au marchand avec un demi-sourire en montrant Sacrovir du regard;—il est aussi content que si on lui donnait congé...
—Mais, dis-moi, mon ami,—reprit madame Lebrenn en s'adressant au marchand,—la barricade où, toi et mon fils, vous vous battrez... sera-t-elle près d'ici? dans cette rue?
—À notre porte...—répondit M. Lebrenn.—C'est convenu... Nos amis me gâtent.
—Ah! tant mieux!—dit madame Lebrenn;—nous serons là... près de vous.
—Ma mère,—reprit Velléda,—ne nous faudra-t-il pas cette nuit préparer du linge?... de la charpie?... Il y aura beaucoup de blessés.
—J'y pensais, mon enfant. Notre magasin servira d'ambulance.
—Oh! ma mère!... ma sœur!...—s'écria le jeune homme,—nous battre... sous vos yeux, pour la liberté!... Quelle ardeur cela donne!... Hélas!—ajouta-t-il après un instant de réflexion,—pourquoi faut-il que ce soit entre frères... qu'on se batte?...
—Cela est triste, mon enfant,—répondit en soupirant M. Lebrenn—Ah! que le sang versé dans cette lutte fratricide retombe sur ceux-là qui forcent un peuple à revendiquer ses droits par les armes... comme nous le ferons demain, comme l'ont fait nos pères, presque à chaque siècle de notre histoire! et souvent deux ou trois fois par siècle, les vaillants qu'ils étaient! Aussi, mes enfants, bénissons leur mémoire ignorée! Il a fécondé le germe de toutes nos libertés le sang de ces héros... de ces martyrs inconnus! puisque, hélas! il n'est pas une réforme sociale... politique ou religieuse... qu'ils n'aient été forcés de conquérir par ces terribles insurrections populaires où tant d'eux ont péri!
—Grâce à Dieu, de nos jours on se bat du moins sans haine,—reprit le jeune homme.—Le soldat se bat au nom de la discipline... le peuple au nom de son droit. Duel fatal, mais loyal, après lequel les adversaires survivants se tendent la main.
—Mais comme il n'y a pas que des survivants... et que moi ou mon fils pouvons rester sur une barricade,—reprit M. Lebrenn en souriant,—un dernier mot, mes enfants. Vous le voyez, où d'autres pâliraient d'effroi... nous sourions avec sérénité. Pourquoi? Parce que la mort n'existe pas pour nous, parce que, élevés dans la croyance de nos pères, au lieu de voir dans ce qu'on appelle la fin de la vie je ne sais quoi de lugubre, d'effroyable, qui éteint à jamais l'existence dans des ténèbres éternelles, nous ne voyons, nous, dans la mort que ceci: aller retrouver ou attendre un peu plus tôt, un peu plus tard, ceux que nous aimions, et nous réunir à eux de l'autre côté de ce rideau qui, pendant la première période de notre vie ici-bas, nous cache les merveilleux, les éblouissants mystères de nos existences futures, existences infinies, variées, comme la puissance divine dont elles émanent. En un mot, nous ne cessons pas de vivre: nous allons vivre ailleurs, dans des pays inconnus... voilà tout[16].
[16] Nous avons supposé, chose moins étrange qu'elle ne le paraît, puisque la religion juive, non moins ancienne que la religion druidique, a encore ses croyants, nous avons supposé M. Lebrenn et sa famille fidèles par tradition au dogme de l'éternité de l'existence physique, si admirablement formulé par les druides des Gaules. Bien des siècles avant l'apparition du christianisme, on verra dans le courant de ces récits les prodiges opérés par cette foi dans la continuité et la perpétuité de l'existence. Nous citerons seulement ici un extrait du magnifique travail de notre excellent et illustre ami Jean Raynaud sur les druides. (Encyclopédie nouvelle, article druidisme).
«..... Telle était dans son essence la doctrine des druides, et voilà pourquoi ceux qui la partageaient se trouvaient aussi délivrés que possible du mal de la mort. L'homme détaché des organes dont il s'était servi durant la période terrestre ne devenait point une ombre comme dans le dogme du paganisme et de l'église romaine, l'âme reprenait aussitôt possession d'une nouvelle enveloppe, et sans entrer dans le fabuleux empire de Pluton, ni dans celui de Satan, pas plus que dans les mystiques rayons de l'empirée, elle allait tout simplement chercher sa résidence sur un autre astre que celui-ci. Ainsi, la mort en réalité ne formait qu'un point de division dans une série d'existences périodiques. C'est ce que décident les vers de Lucain, dans la brièveté desquels sont amassées tant de lumières. Selon vous (dit-il en s'adressant aux druides), les ombres ne se rendent pas dans les domaines silencieux de l'Érèbe et dans les pâles royaumes de Pluton; le même esprit régit dans un autre monde d'autres membres. La mort, si ce que contiennent vos hymnes est certain, n'est qu'un milieu dans une longue vie.
»Que Lucain a bien raison d'ajouter que les Gaulois étaient heureux d'une telle foi! Aussi ne faut-il pas s'étonner si le dogme de l'immortalité formait le point capital de leur religion: il en était le plus achevé, et par conséquent le plus fructueux. Rien n'était donc plus juste que de le proposer au peuple comme la plus précieuse leçon. Aussi les historiens sont-ils d'accord pour constater la prédilection des druides en faveur de cette croyance, qui est en effet la plus caractéristique du génie de la Gaule. Pompilius Mela dit que c'était le seul dogme qui fût populaire. César, qui le considère au point de vue du soldat, c'est-à-dire dans ses effets sur la guerre, assure de même qu'il n'y avait rien à quoi les druides tinssent davantage.—En premier lieu (dit César), les druides veulent persuader que les âmes ne périssent pas, et qu'après elles passent de l'un à l'autre; et ils pensent que cela excite puissamment les hommes au courage, en leur faisant négliger la crainte de la mort.—Aussi on disait à un Gaulois:—Que crains-tu?—Je ne crains qu'une chose, c'est que le ciel ne tombe,—répondit-il.»
—Cela est tellement l'idée que je me fais de la mort,—s'écria Sacrovir,—que je suis certain de mourir avec une incroyable curiosité!... Que de mondes nouveaux! étranges! éblouissants à visiter!
—Mon frère a raison,—reprit non moins curieusement la jeune fille.—Cela doit être si beau! si nouveau! si merveilleux! Et puis ne se jamais quitter que passagèrement pendant l'éternité!... Quels voyages variés, infinis, à faire ensemble... Ah! quand on songe à cela, ma mère, l'esprit s'égare dans l'impatience de voir et de savoir!
—Allons, allons, curieuse! pas tant d'impatience,—répondit madame Lebrenn en souriant, et avec un accent d'affectueux reproche.—Tu sais, quand tu étais petite? je te grondais toujours, lorsque dans ta leçon de dessin tu songeais moins au modèle que tu copiais qu'à celui que tu copierais ensuite... Eh bien, chère enfant! que ta curiosité, si naturelle d'ailleurs, de savoir ce qu'il y a de l'autre côté du rideau, comme dit ton père, ne te distraye pas trop de ce qu'il y a de ce côté-ci...
—Oh! sois tranquille, ma mère!—répondit la jeune fille avec effusion.—De ce côté-ci du rideau, il y a toi, il y a mon père, mon frère; c'est assez pour m'occuper sans distraction...
—Et voilà comme le temps passe à philosopher!—dit en riant M. Lebrenn.—Jeanike va venir nous avertir pour le dîner, et je ne vous aurai rien dit de ce que je voulais vous dire... Dans le cas où ma curiosité serait satisfaite avant la vôtre... ma chère Hénory!—ajouta-t-il en s'adressant à sa femme et lui montrant un secrétaire,—tu trouveras là mes dernières volontés... Tu les connais, car nous n'avons qu'un cœur... Ceci,—reprit le marchand en tirant de sa poche un pli fermé, mais non cacheté,—concerne notre chère fille, et tu le lui remettras après l'avoir lu.
Velléda rougit légèrement en songeant qu'il s'agissait sans doute de son mariage.
—Quant à toi, mon enfant,—dit le marchand en s'adressant à son fils,—prends cette clef...—et il la détacha de la chaîne de sa montre.—C'est la clef de la chambre aux volets fermés, dans laquelle ta mère et moi sommes seuls entrés jusqu'ici... Le 11 septembre de l'année prochaine, tu auras vingt-et-un ans accomplis; ce jour, mais pas avant, tu ouvriras cette porte..... Entre autres objets, tu trouveras dans ce cabinet un écrit que tu liras... Il t'apprendra par suite de quelle immémoriale tradition de famille... car,—ajouta M. Lebrenn en s'interrompant et en souriant,—nous autres plébéiens, nous autres conquis, nous avons aussi nos archives, archives du prolétaire souvent aussi glorieuses, crois-moi, que celles de nos conquérants... Tu verras, dis-je, par suite de quelle tradition de notre famille, à l'âge de vingt-et-un ans, le fils aîné, ou à défaut de fils, la fille aînée, ou notre plus proche parente, prend connaissance de ces archives et des divers objets qui y sont rassemblés... Maintenant, mes amis,—ajouta M. Lebrenn d'une voix émue en se levant et tendant les bras à sa femme et à ses enfants,—un dernier embrassement... Nous pouvons avant demain être passagèrement séparés... et la possibilité d'une séparation attriste toujours un peu.
Ce fut un tableau touchant... M. Lebrenn tendit les bras à ses enfants et à sa femme, qui se suspendit à son cou, pendant qu'il entourait sa fille de son bras droit et son fils de son bras gauche. Il les serra passionnément contre sa poitrine, et ceux-ci, à leur tour, enlaçaient leur mère dans une seule étreinte.
Ce groupe touchant, symbole de la famille, resta quelques moments silencieux; on n'entendit que le bruit des baisers échangés. Puis, cette dette payée à la nature, malgré un stoïcisme puisé dans la foi à une existence éternelle, cette émotion calmée, ce groupe se délia, les têtes se redressèrent calmes, mais attendries: la mère et la fille, graves et sérieuses; le père et le fils, tranquilles et résolus.
—Et maintenant,—reprit le marchand,—à la besogne, mes enfants... Toi, femme, tu t'occuperas avec ta fille et Jeanike de préparer du linge et de faire de la charpie... Moi et Sacrovir, en attendant l'heure où les barricades doivent s'élever simultanément dans tous les quartiers de Paris, nous déballerons les cartouches et les armes que bon nombre de nos frères viendront chercher ici.
—Mais, ces armes, mon ami,—demanda madame Lebrenn,—où sont-elles?
—Ces caisses,—dit le marchand en souriant;—ces caisses et ces ballots de tantôt?...
—Ah! je comprends!—reprit madame Lebrenn.—Mais il te faudra mettre Gildas dans ta confidence... C'est sans doute un honnête garçon... Cependant ne crains-tu pas...
—À cette heure, chère Hénory, le masque est levé; il n'y a pas à craindre une indiscrétion... Si ce pauvre Gildas a peur, je lui offrirai une retraite sûre dans la cave... ou au grenier... Maintenant, allons dîner; et ensuite, toi et ta fille, vous remonterez ici préparer tout pour l'ambulance, avec Jeanike... Nous resterons au magasin, moi et Sacrovir... car nous aurons cette nuit nombreuse compagnie!
Le marchand et sa famille descendirent dans l'arrière-boutique, où ils dînèrent en hâte.
L'agitation allait croissant dans la rue; on entendait au loin ce grand murmure de la foule, sourd, menaçant, comme le bruit lointain de la tempête sur les vagues. Quelques fenêtres de la rue étaient illuminées en l'honneur du changement de ministère; mais quelques amis de M. Lebrenn, qui entrèrent et sortirent plusieurs fois afin de lui rendre compte du mouvement, annonçaient que ces concessions de la royauté témoignaient de sa faiblesse, que la nuit serait décisive, que partout le peuple s'armait en entrant dans les maisons et y demandant des fusils; après quoi l'on écrivait sur la porte à la craie: Armes données...
Le dîner terminé, madame Lebrenn, sa fille et la servante remontèrent chez elles, au premier étage, donnant sur la rue: le marchand, son fils et Gildas restèrent dans l'arrière-magasin.
Gildas était doué par la nature d'un robuste appétit; cependant il ne dîna pas; son inquiétude augmentait à chaque instant, et plus que jamais il disait tout bas à Jeanike ou à lui-même:
—Étonnante maison!... étonnante rue!... étonnante ville que celle-ci...
—Gildas!—lui dit M. Lebrenn,—apportez-moi un marteau et un ciseau; j'ouvrirai ces caisses avec mon fils, pendant que vous ouvrirez ces ballots.
—Ces ballots de toile, monsieur?
—Oui... Éventrez d'abord leur enveloppe avec un couteau.
Et le marchand, ainsi que Sacrovir, munis de marteaux et de ciseaux, commencèrent à marteler vigoureusement les caisses, pendant que Gildas, ayant placé un des gros rouleaux par terre, s'agenouilla, se préparant à l'ouvrir.
—Monsieur!—s'écria-t-il soudain, effrayé des violents coups de marteau que donnait M. Lebrenn sur les caisses.—Mais, monsieur, s'il vous plaît, prenez donc garde... il y a écrit sur les caisses: Très-fragile... Vous allez mettre les glaces en morceaux!
—Soyez tranquille, Gildas,—reprit en riant M. Lebrenn, tout en cognant à tour de bras,—ces glaces-là sont solides.
—Elles sont étamées à fer et à plomb, mon ami Gildas,—ajouta Sacrovir en frappant à coups redoublés.
—De plus en plus étonnant!—murmura Gildas en s'agenouillant devant le ballot, afin de l'éventrer. Pour voir plus clair à sa besogne, il prit une lumière, et la plaça sur le plancher à côté de lui. Il commençait à découdre la grosse enveloppe de toile grise, lorsque M. Lebrenn, s'apercevant seulement alors de l'illumination que s'était ménagée le garçon de magasin, s'écria:
—Ah ça! Gildas, vous êtes donc fou? Remettez vite cette lumière sur la table... Diable! vous nous feriez sauter, mon garçon!
—Sauter, monsieur!—s'écria Gildas effrayé, en sautant lui-même, et de ce bond s'éloignant du ballot, pendant que Sacrovir replaçait la lumière sur la table.—Pourquoi sauterais-je?
—Parce que ces ballots contiennent des cartouches, mon garçon; ainsi faites attention.
—Des cartouches!—s'écria Gildas en reculant de plus en plus effrayé, tandis que le marchand prenait deux fusils de munition dans la caisse qu'il venait d'ouvrir, et que son fils y puisait une ou plusieurs paires de pistolets et des carabines.
À la vue de ces armes, se sachant entouré de cartouches, Gildas eut un éblouissement, devint d'une pâleur extrême, s'appuya sur une table et se dit:
—Étonnante maison! où les ballots de toile sont des cartouches! les glaces des fusils et des pistolets!...
—Mon bon Gildas,—lui dit affectueusement M. Lebrenn,—il n'y a aucun danger à déballer ces armes et ces munitions. Voilà tout ce que j'attends de vous... Cela fait, vous pourrez, si bon vous semble, descendre dans la cave ou monter au grenier, et y rester en sûreté jusqu'après la bataille; car je dois vous en avertir, Gildas, il y aura bataille au point du jour... Seulement, une fois dans la retraite de votre choix, ne mettez le nez ni à la lucarne ni au soupirail lorsque vous entendrez la fusillade... car souvent les balles s'égarent...
Ces mots de balles égarées, de bataille, de fusillade, achevèrent de plonger Gildas dans une sorte de vertige très-concevable; il ne s'attendait pas à trouver le quartier Saint-Denis si belliqueux. D'autres événements vinrent redoubler les terreurs de Gildas... De nouvelles rumeurs, d'abord lointaines, se rapprochèrent et éclatèrent enfin avec une telle furie, que Gildas, M. Lebrenn et son fils, presque alarmés, coururent à la porte de la boutique pour voir ce qui se passait dans la rue.
CHAPITRE IX.
Comment une charretée de cadavres, ayant traversé la rue Saint-Denis, M. Lebrenn, son fils, Georges le menuisier, et leurs amis, élevèrent une formidable barricade.—De l'inconvénient d'aimer trop les montres d'or et la monnaie, démontré par les raisonnements et par les actes du père Bribri, du jeune Flamèche et d'un forgeron, aidés de plusieurs autres scrupuleux prolétaires.
Lorsque M. Lebrenn, son fils et Gildas, accoururent à la porte de la boutique, attirés par le bruit et le tumulte croissant, la rue était déjà encombrée par la foule.
Les fenêtres s'ouvraient et se garnissaient de curieux. Soudain des reflets rougeâtres vacillants éclairèrent la façade des maisons. Un immense flot de peuple, toujours grossissant, accompagnait et précédait ces sinistres clartés. Les clameurs devenaient de plus en plus terribles. On distinguait parfois, dominant le tumulte, les cris:
—Aux armes! vengeance!
À ces cris répondaient des exclamations d'horreur. Des femmes, attirées aux croisées par ces rumeurs, se rejetaient en arrière avec épouvante, comme pour échapper à quelque effrayante vision...
Le marchand et son fils, le cœur serré, la sueur au front, pressentant quelque horrible spectacle, se tenaient au seuil de leur porte.
Enfin le funèbre cortége parut à leurs yeux.
Une foule innombrable d'hommes en blouse, en habit bourgeois, en uniforme de garde nationale, brandissant des fusils, des sabres, des couteaux, des bâtons, précédaient un camion de diligence lentement traîné par un cheval et entouré d'hommes portant des torches.
Dans cette charrette était entassé un monceau de cadavres.
Un homme, d'une taille énorme, coiffé d'un berret écarlate, nu jusqu'à la ceinture, la poitrine déchirée par une blessure récente, se tenait debout sur le devant du camion, et secouait une torche enflammée.
On l'eût pris pour le génie de la vengeance et de l'insurrection.
À chaque mouvement de sa torche, il éclairait de lueurs rouges ici des têtes blanches de vieillards souillées de sang, là le buste d'une femme, aux bras pendants et ballottants comme sa tête livide et ensanglantée, que voilaient à demi ses longs cheveux dénoués.
De temps à autre l'homme au berret écarlate secouait sa torche et s'écriait d'une voix tonnante:
—On massacre nos frères! Vengeance!... Aux barricades!... aux armes!
Et des milliers de voix, frémissantes d'indignation et de colère, répétaient:
—Vengeance!... aux barricades!... aux armes!...
Et des milliers de bras, ceux-ci armés, ceux-là désarmés, se dressaient vers le ciel sombre et orageux, comme pour le prendre à témoin de ces serments vengeurs.
Et la foule exaspérée que recrutait ce funèbre cortége allait toujours grossissant. Il avait passé comme une sanglante vision devant le marchand et son fils. Leur première impression fut si douloureuse, qu'ils ne purent trouver une parole; leurs yeux se remplirent de larmes en apprenant que ce massacre de gens inoffensifs et désarmés avait eu lieu sur le boulevard des Capucines.
À peine la voiture de cadavres eut-elle disparu, que M. Lebrenn saisit une des barres de fer de la fermeture de son magasin, la brandit comme un levier au-dessus de sa tête, et s'écria en s'adressant à la foule indignée:
—Amis!... la royauté engage la bataille en massacrant nos frères... Que leur sang retombe sur cette royauté maudite! que ce sang l'étouffe à jamais!... Assez de rois!... assez de tueurs de peuple!... Aux barricades!... aux armes!... Vive la république!...
Et le marchand, ainsi que son fils, soulevèrent les premiers pavés. Ces paroles, cet exemple, furent électriques, et des cris mille fois répétés répondirent:
—Aux armes!... Aux barricades!... À bas les rois!... À bas les tueurs de peuple!... Vive la république!...
En un instant le peuple eut envahi les maisons voisines, demandant partout des armes, et des leviers pour dépaver la rue. La première tranchée ouverte, ceux qui ne possédaient ni barres de fer ou de bois, arrachaient les pavés avec leurs mains et leurs ongles.
M. Lebrenn et son fils travaillaient avec ardeur à élever une barricade à quelques pas de leur porte, lorsqu'ils furent rejoints par Georges Duchêne, l'ouvrier menuisier, accompagné d'une vingtaine d'hommes armés, composant une demi-section de la société secrète à laquelle ils étaient affiliés, ainsi que le marchand.
Parmi ces nouveaux combattants se trouvaient les deux voituriers d'armes et munitions apportées à la boutique dans la journée: l'un était un homme de lettres distingué, l'autre un savant éminent, et Dupont, le mécanicien.
Georges Duchêne s'approcha de M. Lebrenn au moment où celui-ci, cessant un instant de travailler à la barricade, distribuait, à la porte de son magasin, les armes et les munitions à des hommes du quartier sur lesquels il pouvait compter; tandis que Gildas, dont la poltronnerie s'était changée en héroïsme depuis l'apparition de la sinistre charretée de cadavres, revenait de la cave avec plusieurs paniers de vin, qu'il versait aux travailleurs de la barricade pour les réconforter.
Georges, vêtu de sa blouse, portait une carabine à la main et des cartouches dans un mouchoir serré autour de ses reins. Il dit au marchand:
—Je ne suis pas venu plus tôt, monsieur Lebrenn, parce que nous avons eu beaucoup de barricades à traverser; elles s'élèvent de tous côtés... Je quitte Caussidière et Sobrier; ils s'apprêtent à marcher sur la Préfecture: Leserré, Lagrange, Étienne Arago, doivent, au point du jour, marcher sur les Tuileries et barricader la rue Richelieu; nos autres amis se sont partagé divers quartiers.
—Et les troupes, Georges?
—Plusieurs régiments fraternisent avec la garde nationale et le peuple aux cris de: Vive la réforme! À bas Louis-Philippe!... Mais la garde municipale et deux ou trois régiments de ligne et de cavalerie se montrent hostiles au mouvement.
—Pauvres soldats!—reprit tristement le marchand;—eux, comme nous, subissent cette fatalité terrible, qui arme les frères les uns contre les autres... Enfin, cette lutte sera peut-être la dernière... Et votre grand-père, Georges, l'avez-vous vu pour le rassurer?
—Oui, monsieur; je descends à l'instant de chez lui... Malgré son âge et sa faiblesse, il voulait m'accompagner... Je l'ai décidé à rester chez lui.
—Ma femme et ma fille sont là,—dit le marchand en montrant à Georges les jalousies du premier étage, à travers lesquelles on voyait de la lumière;—elles s'occupent à faire de la charpie pour les blessés... On établira une ambulance dans notre magasin.
Tout à coup, ces cris: Au voleur! au voleur! retentirent vers le milieu de la rue, et un homme fuyant à toutes jambes fut bientôt arrêté par cinq ou six ouvriers en blouse et armés de fusils. Parmi eux, l'on remarquait un chiffonnier à longue barbe grise, encore agile et vigoureux; il était vêtu de haillons, et quoiqu'il portât un mousqueton sous son bras, il gardait toujours sa hotte sur son dos. L'un des premiers il avait arrêté le fuyard, et le tenait au collet d'une main ferme, pendant qu'une femme essoufflée accourait, criant de toutes ses forces:
—Au voleur!... au voleur!...
—Ce cadet-là vous a volé, la petite mère?—dit le chiffonnier à cette femme.
—Oui, mon brave homme,—répondit-elle.—J'étais sur le pas de ma porte; cet homme me dit: Le peuple se soulève, il nous faut des armes.—Monsieur, je n'en ai pas, lui ai-je répondu.—Alors il m'a repoussée, est entré malgré moi dans ma boutique en disant:—Eh bien! s'il n'y a pas d'armes, je veux de l'argent pour en acheter.—En disant cela, il a ouvert mon comptoir, a pris trente-deux francs qui s'y trouvaient avec une montre d'or. J'ai voulu l'arrêter, il a tiré un couteau-poignard... heureusement j'ai paré le coup avec ma main... Tenez, voyez comme elle saigne... J'ai redoublé mes cris, et il s'est enfui...
L'accusé était un homme bien vêtu, mais d'une figure ignoble; le vice endurci avait laissé sur ses traits flétrits son empreinte ineffaçable.
—Ce n'est pas vrai! je n'ai pas volé!—s'écria-t-il d'une voix enrouée, en se débattant pour éviter d'être fouillé—Laissez-moi... Et d'ailleurs, est-ce que ça vous regarde?
—Un peu que ça nous regarde, mon cadet!—reprit le chiffonnier en le retenant.—Tu as donné un coup de poignard à cette pauvre dame après l'avoir volée au nom du peuple... Minute... faut s'expliquer.
—Voilà déjà la montre,—dit un ouvrier après avoir fouillé le voleur.
—La reconnaîtriez-vous, madame?
—Je crois bien, monsieur; elle est ancienne et très-grosse.
—C'est bien ça,—dit l'ouvrier.—Tenez, la voici.
—Et dans son gilet,—dit un autre en continuant de fouiller le voleur,—six pièces cent sous et une pièce de quarante sous.
—Mes trente-deux francs!—s'écria la marchande.—Merci, mes bon messieurs, merci...
—Ah ça! maintenant, mon cadet! à nous autres,—reprit le chiffonnier.—Tu as volé et voulu assassiner au nom du peuple, toi, hein?
—Ah ça, voyons, les amis, sommes-nous, oui ou non, en révolution?—répondit le voleur d'une voix enrouée en riant d'un air cynique.—Alors, crèvons les comptoirs!!
—C'est ça que tu appelles la révolution, toi?—dit le chiffonnier—Crever les comptoirs?...
—Tiens...
—Tu crois donc que le peuple s'insurge pour voler... brigand que tu es?...
—Pourquoi donc alors que vous vous insurgez, tas de feignants? C'est peut-être pour l'honneur?—répondit le voleur avec audace.
Le groupe d'hommes armés (moins le chiffonnier) qui entouraient le voleur se consultèrent un moment à voix basse. L'un d'eux, avisant une boutique d'épicier à demi ouverte, s'y rendit; deux autres se détachèrent du groupe en disant:
—Il faut en parler à monsieur Lebrenn et lui demander son avis.
Un autre enfin dit quelques mots à l'oreille du chiffonnier, qui répondit:
—J'en suis... C'est juste... Faudrait ça pour l'exemple... Mais, en attendant, envoyez-moi Flamèche pour m'aider à garder ce mauvais Parisien-là.
—Eh! Flamèche!—dit une voix,—viens aider le père Bribri à garder le voleur!
Flamèche accourut. C'était le type du gamin de Paris: hâve, frêle, étiolé par la misère, cet enfant, d'une figure intelligente et hardie, avait seize ans; il n'en paraissait pas douze. Il portait un mauvais pantalon garance troué, des savates, un bourgeron bleu presque en lambeaux, et était armé d'un pistolet d'arçon. Il arriva en gambadant.
—Flamèche!—dit le chiffonnier,—ton pistolet est-il chargé?
—Oui, père Bribri; deux billes, trois clous et un osselet... J'ai fourré dedans tout mon saint frusquin.
—Ça suffit pour régaler mossieu, s'il bouge... Attention, Flamèche! le doigt sur la détente... et le canon dans le gilet de mossieu...
—Ça y est, père Bribri.
Et Flamèche introduisit délicatement le canon de son pistolet entre la chemise et la peau du voleur. Le voleur, voulant regimber, Flamèche ajouta:
—Gigottez pas... gigottez pas... vous ferez partir Azor.
—Flamèche veut dire le chien de son pistolet,—ajouta le père Bribri, en manière de traduction.
—Mais, farceurs que vous êtes!—s'écria le voleur en ne bougeant plus, mais commençant de trembler, quoiqu'il tâchât de rire,—qu'est-ce que vous voulez donc me faire? Voyons, ça finira-t-il? Assez blagué comme ça...
—Minute, cadet! reprit le chiffonnier.—Causons un brin... Tu m'as demandé pourquoi nous nous insurgions... Je vas te le dire, moi... D'abord, ça n'est pas pour crever des comptoirs et piller les boutiques... Merci!... La boutique est au marchand, comme mon mannequin est à moi... Chacun son négoce et ses objets... Nous nous insurgeons, mon cadet, parce que ça nous embête de voir les vieux comme moi crever de faim au coin des bornes, comme de vieux chiens perdus, quand les forces nous manquent... Nous nous insurgeons, mon cadet, parce que ça nous embête de nous dire que sur cent pauvres filles qui raccrochent le soir sur les trottoirs, il y en a quatre-vingt-quinze que la misère a réduites là... Nous nous insurgeons, mon cadet, parce que ça nous embête de voir des milliers de voyous comme Flamèche, enfants du pavé de Paris, sans feu ni lieu, sans père ni mère, abandonnés à la grâce du diable, et exposés à devenir un jour ou l'autre, faute d'un morceau de pain, des voleurs et des assassins comme toi, mon cadet!...
—Ayez pas peur, père Bribri,—reprit Flamèche.—Ayez pas peur... J'ai pas besoin de voler; je vous aide, vous et les autres négociants en vieilles loques, à décharger vos mannequins et à trayer vos épluchures; je me paye les meilleures, que ces aristos de chiens ont laissées... je fais mon trou dans vos tas de chiffons, et j'y dors comme un Philippe... Ayez donc pas peur, père Bribri! j'ai pas besoin de voler... Moi, si je m'insurge, non d'un nom! c'est que ça m'embête à la fin... de ne pouvoir pas pêcher de poissons rouges dans le grand bassin des Tuileries... Et j'en veux pêcher à mort, si nous sommes vainqueurs... Chacun son idée... Vive la réforme!... À bas Louis-Philippe!...
Puis, s'adressant au voleur, qui, voyant revenir les cinq ou six ouvriers armés, faisait un mouvement pour s'échapper:
—Bougez pas, mossieu! ou je lâche Azor.
Et il appuya de nouveau son doigt sur la détente du pistolet.
—Mais qu'est-ce que vous voulez donc faire de moi?—s'écria le voleur en blêmissant à la vue des trois ouvriers qui apprêtaient leurs armes, tandis qu'un autre, sortant de chez l'épicier où il était entré, apportait un écriteau sur papier gris, fraîchement tracé, au moyen d'un pinceau trempé dans du cirage.
Un sinistre pressentiment agita le voleur, il s'écria en se débattant:
—Vous dites que j'ai volé?... Alors, conduisez-moi chez le commissaire...
—Pas moyen... le commissaire marie sa fille,—dit le père Bribri.—Il est à la noce.
—Il a mal aux quenottes,—ajouta Flamèche;—il est chez le dentiste.
—Amenez le voleur près du bec de gaz,—dit une voix.
—Je vous dis que je veux aller chez le commissaire!—répéta ce misérable en se débattant, et il se mit à hurler:
—Au secours!... au secours!
—Si tu sais lire, lis cela...—dit un ouvrier en mettant un écriteau sous les yeux du voleur.—Si tu ne sais pas lire, il y a là écrit:
FUSILLÉ COMME VOLEUR!
—Fusillé!—murmura l'homme en devenant livide.—Fusillé! Grâce!... Au secours!... À l'assassin!... À la garde!... À l'assassin!
—Il faut un exemple pour tes pareils, mon cadet, afin qu'ils ne déshonorent pas l'insurrection du peuple!—dit le père Bribri.
—Allons, à genoux, canaille!—dit au voleur un forgeron qui portait encore son tablier de cuir.—Et vous autres, les amis, apprêtez vos armes!... À genoux donc!—répéta-t-il au voleur en le jetant sur le pavé.
Le misérable tomba à genoux, si défaillant, si anéanti par l'épouvante, qu'affaissé sur lui-même, il ne put qu'étendre les mains en avant, et murmurer d'une voix éteinte:
—Oh! grâce!... Pas la mort!...
—Tu as peur!—dit le chiffonnier.—Attends, je vas te bander les yeux...
Et détachant son mannequin de dessus ses épaules, le père Bribri en couvrit presque entièrement le condamné agenouillé, ramassé sur lui-même, et se recula prestement.
Trois coups de fusil partirent...
La justice populaire était faite...
Quelques instants après, attaché par-dessous les épaules au support du bec de gaz, le corps du bandit se balançait au vent de la nuit, portant cet écriteau attaché à ses habits:
FUSILLÉ COMME VOLEUR!
CHAPITRE X.
Comment M. Lebrenn, son fils, Georges le menuisier, et leurs amis, défendirent leur barricade.—Ce que venait faire Pradeline dans cette bagarre et ce qu'il lui advint.—Oraison funèbre de Flamèche par le père Bribri.—Comment le grand-père la Nourrice fut amené à jeter son bonnet de coton sur la troupe du haut de sa mansarde.—Entretien philosophique du père Bribri, qui avait une jambe cassée, et d'un garde municipal ayant les reins brisés.—Comment celui-ci trouva que le père Bribri avait de bien bon tabac dans sa tabatière.—Dernière improvisation de Pradeline sur l'air de la Rifla.—Comment, ensuite d'une charge de cavalerie, le colonel de Plouernel fit un cadeau à M. Lebrenn au moment où la République était proclamée à l'Hôtel de ville.
Peu de temps après l'exécution du voleur, le jour commença de poindre.
Soudain, des hommes placés en éclaireurs aux angles des rues avoisinant la barricade qui s'élevait presque à la hauteur des croisées de l'appartement de M. Lebrenn, se replièrent en criant: Aux armes! après avoir tiré leur coup de fusil.
Aussitôt on entendit des tambours, muets jusqu'alors, battre la charge, et deux compagnies de garde municipale, débouchant par la rue latérale, s'avancèrent résolument pour enlever la barricade. En un instant elle fut intérieurement garnie de combattants.
M. Lebrenn, son fils, Georges Duchêne et leurs amis se postèrent et armèrent leurs fusils.
Le père Bribri, grand amateur de tabac, prévoyant qu'il n'aurait guère le loisir de priser, puisa une dernière fois dans sa tabatière, saisit son mousqueton et s'agenouilla derrière une sorte de meurtrière ménagée entre plusieurs pavés, tandis que Flamèche, son pistolet à la main, grimpait comme un chat pour atteindre la crête de la barricade.
—Veux-tu descendre, galopin? et ne pas montrer ton nez!—lui dit le chiffonnier en le tirant par une jambe.—Tu vas te faire poivrer.
—Ayez donc pas peur, père Bribri,—répondit Flamèche en gigottant et parvenant à se débarrasser de l'étreinte du vieillard.—C'est gratis... Je veux me payer une première de face... et bien voir...
Et se dressant à mi-corps au-dessus de la barricade, Flamèche tira la langue à la garde municipale, qui s'avançait toujours.
M. Lebrenn, se retournant, dit aux combattants qui l'entouraient:
—Ces soldats sont des frères, après tout; tâchons une dernière fois d'éviter l'effusion du sang.
—Vous avez raison... Essayez toujours, monsieur Lebrenn,—dit le forgeron aux bras nus, en frappant avec l'ongle sur la pierre de son fusil;—mais ce sera peine perdue... Vous allez voir...
Le marchand monta jusqu'au faîte des pavés amoncelés; là, appuyé d'une main sur son fusil, et de l'autre main agitant son mouchoir, il fit signe aux soldats qu'il voulait parlementer.
Les tambours de la troupe cessèrent de battre la charge, et firent un roulement, que suivit un grand silence.
À l'une des fenêtres du premier étage de la maison du marchand, sa femme, sa fille, à demi cachées par la jalousie, qu'elles soulevaient un peu, se tenaient côte à côte, pâles, mais calmes et résolues. Elles ne quittaient pas des yeux M. Lebrenn, parlant alors aux soldats, et son fils, qui, son fusil à la main, avait bientôt gravi la barricade, afin de pouvoir, au besoin, couvrir son père de son corps. Georges Duchêne allait les rejoindre, lorsqu'il se sentit vivement tiré par sa blouse.
Il se retourna et vit Pradeline, les joues animées et toute haletante d'une course précipitée.
Les défenseurs de la barricade regardant la jeune fille avec surprise, lui avaient dit, tandis qu'elle tâchait de se frayer un passage parmi eux pour arriver jusqu'à Georges:
—Ne restez pas là, mon enfant, c'est trop dangereux.
—Vous, ici!—s'écria Georges, stupéfait à l'aspect de Pradeline.
—Georges! Écoutez-moi!—lui répondit-elle d'une voix suppliante—Hier, je suis allée chez vous deux fois dans la journée, sans pouvoir vous trouver... Je vous ai écrit que je reviendrais ce matin... J'ai traversé pour cela plusieurs barricades, et...
—Retirez-vous!—s'écria Georges alarmé pour elle.—Vous allez vous faire tuer... Votre place n'est pas ici...
—Georges! je viens vous rendre un service... Je...
Pradeline ne put achever. M. Lebrenn, qui avait en vain parlementé avec un capitaine de la garde municipale, se retourna et s'écria:
—Ils veulent la guerre!... Eh bien! la guerre!... Attendez leur feu... et alors ripostez...
La garde municipale tira; les insurgés ripostèrent, et bientôt un nuage de fumée plana sur la barricade. On tira des fenêtres voisines, on tira des soupiraux de caves; on put même voir à la croisée de sa mansarde le vieux grand-père de Georges Duchêne effectuer, faute d'armes et de munitions, une espèce de déménagement à grande volée sur les municipaux assaillant la barricade, où se battait le petit-fils du vieillard: ustensiles de ménage et de cuisine, tables, chaises, tout ce qui put enfin passer à travers la fenêtre, était jeté par le bonhomme avec une fureur presque comique; car, à bout de projectiles, il finit par jeter, de désespoir, son bonnet de coton sur les troupes; puis, regardant autour de lui, désolé de n'avoir plus de munitions, il poussa un cri de triomphe, et commença d'arracher toutes les ardoises de la toiture qui se trouvaient à sa portée, et de les lancer à tour de bras sur les soldats.
L'attaque était chaudement engagée: les municipaux, après avoir riposté par des feux de peloton, s'élancèrent intrépidement à la baïonnette.
À travers la vapeur blanchâtre condensée sur le faîte de la barricade, se dessinaient plusieurs groupes: dans l'un, M. Lebrenn, après avoir déchargé son fusil, s'en servait comme d'une massue pour repousser les assaillants; son fils et Georges, attachés à ses pas, le secondaient vigoureusement. De temps à autre, tout en combattant, le père et le fils jetaient un regard rapide sur la jalousie à demi baissée, et ces mots parvenaient parfois à leur oreille:
—Courage! Marik!...—criait madame Lebrenn.—Courage! mon fils!...
—Courage! père!...—criait Velléda.—Courage! frère!...
Une balle égarée fit voler en éclats une des lames fragiles de la jalousie derrière laquelle se trouvaient les deux femmes héroïques..... Les deux vraies Gauloises, comme disait M. Lebrenn, ne sourcillèrent pas, elles restèrent à portée de voir le marchand et son fils.
Il y eut un moment où, après avoir vaillamment lutté corps à corps avec un capitaine, M. Lebrenn, venant de le renverser, se redressa, chancelant encore sur les pavés ébranlés; soudain un soldat, debout sur la crête de la barricade, et dominant le marchand de toute sa hauteur, leva son fusil la pointe de la baïonnette en bas; il allait transpercer le marchand, lorsque Georges, se jetant au devant du coup, le reçut à travers le bras, et tomba. Le soldat allait redoubler, lorsqu'il fut saisi aux jambes par deux petites mains, qui se cramponnèrent à lui avec la force convulsive du désespoir... il perdit l'équilibre et roula, la tête en avant, de l'autre côté de la barricade.
Georges devait la vie à Pradeline: brave comme un lion, les cheveux en désordre, la joue enflammée, elle était, durant le combat, parvenue à se rapprocher de Georges. Mais, au moment où elle venait de le sauver, une balle, en ricochant, frappa la jeune fille au côté. Elle tomba sur les genoux... en s'évanouissant son dernier regard chercha Georges, qui ne se doutait pas du dévouement de la pauvre créature[17].
[17] Ces traits de courage, dignes de nos mères, sont justifiés par la mort héroïque de deux belles jeunes filles de dix-huit ans, qui, coiffées en cheveux, les bras nus, se tenaient debout sur une barricade, voisine de la rue Saint-Denis, au mois de juin 1848.
Le père Bribri, voyant la jeune fille blessée, déposa son mousqueton, courut à elle et la souleva. Il cherchait des yeux où la mettre à l'abri, lorsqu'il aperçut, à la porte du magasin de toile, madame Lebrenn et sa fille. Elles venaient de descendre du premier étage, et s'occupaient, avec Gildas et Jeanike, d'organiser une ambulance dans la boutique.
Gildas commençait à s'habituer au feu. Il aida le père Bribri à transporter Pradeline mourante dans l'arrière-magasin, où madame Lebrenn et sa fille lui donnèrent les premiers soins.
Le chiffonnier sortait de la boutique, lorsqu'il vit rouler à ses pieds un frêle petit corps vêtu d'un pantalon garance et d'un bourgeron bleu en lambeaux, trempé de sang.
—Ah! pauvre Flamèche!—s'écria le vieillard en courant auprès de l'enfant, qu'il essaya de relever en lui disant:—Tu es blessé?... Ça ne sera rien... Courage...
—Je suis flambé, père Bribri!...—répondit l'enfant d'une voix éteinte.—C'est dommage... je n'irai pas... pêcher de poissons rouges dans le... bassin... des...
Et il expira.
Une grosse larme roula sur la barbe hérissée du chiffonnier.
—Pauvre petit b.....! il n'était pas méchant,—dit le père Bribri en soupirant.—Il meurt comme il a vécu, sur le pavé de Paris!
Telle fut la fin et l'oraison funèbre de Flamèche.
Au moment où le pauvre enfant trépassait, le grand-père de Georges, malgré sa faiblesse, descendait de chez lui, accourant à la barricade. Du haut de sa fenêtre, ses munitions mobilières et immobilières épuisées, il avait suivi les péripéties du combat, et vu tomber son petit-fils. Il le cherchait parmi les morts et les blessés, en l'appelant d'une voix déchirante.
La résistance des défenseurs de la barricade fut si opiniâtre, que les municipaux, après avoir perdu un grand nombre de soldats, durent se replier en bon ordre.
Le feu avait cessé depuis quelques instants, lorsqu'on entendit tirer un coup de fusil dans une rue voisine, et retentir sur le pavé le galop de plusieurs chevaux.
On vit bientôt paraître à revers de la barricade un colonel de dragons, suivi de plusieurs cavaliers, le sabre au poing, comme leur chef, et chargeant un groupe d'insurgés, qui tiraient en battant en retraite et en courant.
C'était le colonel de Plouernel; séparé d'un escadron de son régiment par un mouvement populaire, il cherchait à s'ouvrir un passage vers le boulevard, ne s'attendant pas à trouver la rue occupée à cet endroit par l'insurrection.
Le combat, un moment suspendu, recommença. Les défenseurs de la barricade crurent d'abord que ce petit nombre de cavaliers formait l'avant-garde d'un régiment qui allait les prendre à revers et les mettre entre deux feux si la garde municipale revenait à l'assaut.
Une décharge générale accueillit les quinze ou vingt dragons commandés par le colonel de Plouernel; quelques cavaliers tombèrent, lui-même fut atteint; mais, cédant à son intrépidité naturelle, il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval, brandit son sabre et s'écria:
—Dragons! sabrez cette canaille!...
Le bond que fit le cheval du colonel fut énorme; il atteignit la base de la barricade; mais là, il trébucha sur les pavés roulants et s'abattit.
M. de Plouernel, quoique blessé, et à demi engagé sous sa monture, se défendait encore avec un courage héroïque; chacun des coups de sabre qu'il assénait de son bras de fer faisait une blessure. Il allait cependant succomber sous le nombre, lorsque, au péril de sa vie, M. Lebrenn, aidé de son fils et de Georges (quoique celui-ci fût blessé), se jeta entre le colonel et les assaillants exaspérés par la lutte, parvint à le retirer de dessous son cheval, et à le pousser dans l'intérieur de la boutique.
—Amis! ces dragons sont isolés, hors d'état de nous résister... désarmons-les... mais pas de carnage inutile... ce sont des frères!...
—Grâce aux soldats... mais mort au colonel!—s'écrièrent les hommes qui étaient accourus chargés par les dragons.—Mort au colonel!...
—Oui! oui!—répétèrent plusieurs voix.
—Non!—s'écria le marchand en barrant sa porte avec son fusil, tandis que Georges se joignait à lui.—Non! non! pas de massacre après le combat... pas de lâcheté!...
—Le colonel a tué mon frère d'un coup de pistolet à bout portant... là-bas, au coin de la rue!—hurla un homme, les yeux sanglants, l'écume aux lèvres, en brandissant un sabre.—À mort, le colonel!...
—Oui! oui! à mort!...—crièrent plusieurs voix menaçantes.—À mort!...
—Non! vous ne tuerez pas un homme blessé!—Vous ne voudrez pas massacrer un homme désarmé!...
—À mort!—répétèrent plusieurs voix.—À mort!...
Eh bien, entrez!—Voyons si vous aurez le cœur de déshonorer la cause du peuple par un crime!
Et le marchand, quoique prêt à s'opposer de nouveau à cette férocité, laissa libre la porte qu'il avait jusque-là défendue.
Les assaillants restèrent immobiles, frappés des paroles de M. Lebrenn.
Cependant, l'homme qui voulait venger son frère s'élança le sabre à la main en poussant un cri farouche. Déjà il touchait au seuil de la porte, lorsque Georges, lui saisissant les mains, et les serrant entre les siennes, l'arrêta, et lui dit d'une voix profondément émue:
—Tu voudrais te venger par un assassinat? Non, frère... tu n'es pas un assassin!
Et Georges Duchêne, les larmes aux yeux, le pressa dans ses bras.
La voix, le geste, l'accent de la physionomie de Georges causèrent une telle vive impression à l'homme qui criait vengeance, qu'il baissa la tête, jeta son sabre loin de lui; puis, se laissant tomber sur un tas de pavés, il cacha sa figure entre ses deux mains, en murmurant à travers ses sanglots étouffés:
—Mon frère!... mon pauvre frère!...
Le combat a cessé depuis quelque temps. Le fils du marchand est allé aux informations; il a apporté la nouvelle que le roi et la famille royale sont en fuite, que les troupes fraternisent avec le peuple, que la chambre des députés est dissoute, et qu'un gouvernement provisoire est établi à l'Hôtel de ville.
La barricade de la rue Saint-Denis est cependant toujours militairement gardée. En cas de nouvelles alertes, des vedettes avancées ont été placées. Çà et là gisent les morts des deux partis.
Les blessés appartenant soit à l'insurrection, soit à l'armée, ont été transportés dans plusieurs boutiques où sont établies des ambulances, ainsi que chez M. Lebrenn. Les soldats sont traités avec les mêmes soins que ceux qui les combattaient quelques heures auparavant. Les femmes s'empressent autour d'eux; et s'il est quelque chose à regretter, c'est l'excès de zèle et la multitude des offres de service.
Plusieurs gardes municipaux et un officier de dragons, qui accompagnait le colonel de Plouernel, ayant été faits prisonniers, on les a répartis dans diverses maisons, d'où ils ont pu bientôt sortir, déguisés en bourgeois, et accompagnés bras dessus, bras dessous, par leurs adversaires du matin.
La boutique de M. Lebrenn est encombrée de blessés: l'un est étendu sur le comptoir, les autres sur des matelas jetés à la hâte sur le plancher. Le marchand et sa famille aident plusieurs chirurgiens du quartier à poser le premier appareil sur les blessures; Gildas distribue de l'eau mélangée de vin aux patients, dont la soif est brûlante. Parmi ces derniers, côte à côte, sur le même matelas, se trouvaient le père Bribri et un sergent de la garde municipale, vieux soldat à moustaches aussi grises que la barbe du chiffonnier.
Celui-ci, après avoir prononcé l'oraison funèbre de Flamèche, avait reçu, lors de l'alerte causée par les dragons, une balle dans la jambe. Le sergent avait reçu, lui, à la première attaque de la barricade, une balle dans les reins.
—Cré coquin! que je souffre!—murmura le sergent.—Et quelle soif!... le gosier me brûle...
Le père Bribri l'entendit, et voyant passer Gildas, tenant d'une main une bouteille d'eau mélangée de vin et de l'autre un panier de verres, il s'écria comme s'il eût été au cabaret:
—Garçon! eh! garçon! à boire à l'ancien, s'il vous plaît... il a soif.
Le sergent, surpris et touché de l'attention de son camarade de matelas, lui dit:
—Merci, mon vieux; c'est pas de refus, car j'étrangle.
Gildas, à l'appel du père Bribri, avait rempli un de ses verres; il se baissa et le tendit au soldat. Celui-ci essaya de se soulever, mais il n'y put parvenir, et dit en retombant:
—Sacrebleu! je ne peux pas me tenir assis; j'ai les reins démolis.
—Attendez, sergent,—dit le père Bribri;—j'ai une patte avariée, mais les reins et les bras sont encore solides. Je vas vous donner un coup de main.
Le chiffonnier aida le soldat à se mettre sur son séant, et le maintint de la sorte jusqu'à ce qu'il eût fini de boire; après quoi, il l'aida à se recoucher.
—Merci et pardon de la peine, mon vieux,—dit le municipal.
—À votre service, sergent.
—Dites donc, mon vieux!
—Quoi, sergent?
—Savez-vous que c'est tout de même une drôle de chose?
—Laquelle, sergent?
—Enfin! de dire qu'il y a deux heures, nous nous fichions des coups de fusil, et que maintenant nous nous faisons des politesses.
—Ne m'en parlez pas, sergent! C'est bête comme tout les coups de fusil.
—D'autant plus qu'on ne s'en veut pas...
—Parbleu! que le diable me brûle si je vous en voulais, à vous, sergent!... Et pourtant, c'est peut-être moi qui vous ait cassé les reins... De même que, sans m'en vouloir pour deux liards, vous m'auriez planté votre baïonnette dans le ventre... D'où j'en reviens à dire, sergent, que c'est bête de s'échiner les uns les autres quand on ne s'en veut pas.
—C'est la pure vérité.
—Eh puis, enfin, est-ce que vous y teniez beaucoup à Louis-Philippe... vous, sergent?
—Moi? je m'en moque pas mal!... Je tenais à avoir mon temps de retraite pour m'en aller... Voilà mon opinion. Et vous, l'ancien? la vôtre?...
—Moi, je suis pour la république, qui assurera du travail et du pain à ceux qui en manquent.
—Si c'est comme ça, l'ancien, j'en serais assez de la république; car j'ai mon pauvre frère, chargé de famille, à qui le chômage fait bien du mal... Ah! c'est pour ça que vous vous battiez, vous, l'ancien? Ma foi, vous n'aviez pas tort...
—Et pourtant, c'est peut-être vous qui m'avez déquillé, farceur; mais, sans reproche au moins!
—Que diable voulez-vous? Est-ce que nous savons jamais pourquoi nous nous battons? La vieille habitude de l'exercice est là; on nous commande feu... nous faisons feu, sans vouloir trop bien ajuster pour la première fois... vrai... Mais on riposte ferme... Dam... alors... chacun pour sa peau...
—Tiens! je crois bien...
—On est pincé, ou l'on voit tomber un camarade; alors on se monte; l'odeur de la poudre vous grise, et l'on finit par taper comme des sourds...
—Une fois là, sergent, c'est si naturel!
—Mais, c'est égal, voyez-vous, mon ancien, à portée de fusil, ça va encore; mais une fois qu'on en vient à s'empoigner corps à corps, à la baïonnette, et que, se regardant le blanc des yeux, on se dit en français: À toi, à moi... tenez, on sent quelque chose qui vous amollit les bras et les jambes, ce qu'on ne sent pas quand on tape sur un vrai ennemi.
—C'est tout simple, sergent, parce que vous vous dites en vous-même: Voilà des gaillards qui veulent la réforme, la république... bon... Quel mal me font-ils à moi? Eh puis, est-ce que je ne suis pas du peuple comme eux? Est-ce que je n'ai pas des parents ou des amis dans le peuple aussi?... Il y a donc cent à parier contre un que je devrais être de leur avis au lieu de les carnager...
—C'est si vrai, l'ancien, que je suis comme vous pour la république... si elle peut donner du pain et du travail à mon pauvre frère, qui en manque.
—C'est ce qui revient à dire, sergent, qu'il n'y a rien de plus bête que de s'esquinter les uns les autres, sans s'être au moins dit le pourquoi de la chose.
Et le père Bribri, tirant de sa poche sa vieille petite tabatière de bois blanc, dit à son compagnon:
—Sergent, en usez-vous?
—Ma foi, ça n'est pas de refus, l'ancien; ça me dégagera un peu la cervelle.
—Dites donc, sergent,—dit en riant le père Bribri;—est-ce que vous seriez enrhumé du cerveau? Vous savez la chanson:
Il y avait une fois cinq à six gendarmes
Qui avaient des bons rhumes de cerveau...
—Ah! vieux farceur!—dit le municipal en donnant une tape amicale sur l'épaule de son camarade de matelas, et riant de la plaisanterie; puis, ayant savouré son tabac en connaisseur, il ajouta:
—Fichtre! c'est du fameux!
—Écoutez donc, sergent,—dit le père Bribri en prisant à son tour,—c'est mon luxe. Je le prends à la Civette, rien que ça!
—C'est aussi là que ma femme se fournit.
—Ah! vous êtes marié, sergent? Diable! votre pauvre épouse va être fièrement inquiète!
—Oui, car c'est une brave femme! Et si ma blessure n'est pas mortelle, il faudra, l'ancien, que vous veniez d'amitié manger la soupe chez nous. Eh! eh!... nous parlerons de la barricade de la rue Saint-Denis en cassant une croûte.
—Vous êtes bien honnête, sergent; c'est pas de refus. Et comme je n'ai pas de ménage, il faudra qu'en retour votre épouse et vous veniez manger avec moi une gibelotte à la barrière.
—C'est dit, mon ancien.
Au moment où le civil et le militaire faisaient entre eux cet échange de courtoisie, M. Lebrenn, pâle, et les larmes aux yeux, sortit de l'arrière-magasin, dont la porte était restée fermée jusque-là, et dit à sa femme, toujours occupée à soigner les blessés:
—Ma chère amie, veux-tu venir un instant?
Madame Lebrenn rejoignit son mari, et la porte de l'arrière-magasin se referma sur eux. Un triste spectacle s'offrit aux yeux de la femme du marchand.
Pradeline était étendue sur un canapé, pâle et mourante. Georges Duchêne, le bras en écharpe, se tenait agenouillé auprès de la jeune fille, lui présentant une tasse remplie de breuvage.
À la vue de madame Lebrenn, la pauvre créature tâcha de sourire, rassembla ses forces, et dit d'une voix défaillante et entrecoupée:
—Madame... j'ai voulu vous voir... avant de mourir... pour vous dire... la vérité sur Georges. J'étais orpheline, ouvrière fleuriste; j'avais eu bien de la peine... bien de la misère... mais j'étais restée honnête. Je dois dire, pour ne pas m'en faire trop accroire, que je n'avais jamais été tentée,—ajouta-t-elle avec un sourire amer; puis elle reprit:—J'ai rencontré Georges à son retour de l'armée... je suis devenue amoureuse de lui... Je l'ai aimé... oh! bien aimé... allez!... c'est le seul... peut-être est-ce parce qu'il n'a jamais été mon amant... je l'aimais sans doute plus qu'il ne m'aimait; il valait mieux que moi..... c'est par bon cœur qu'il m'a offert de nous marier..... Malheureusement, une amie m'a perdue; elle avait été, comme moi, ouvrière... et par misère, elle s'était vendue!... Je l'ai revue riche, brillante... elle m'a engagée à faire comme elle... la tête m'a tourné... j'ai oublié Georges.... pas longtemps, pourtant..... mais pour rien au monde, je n'aurais osé reparaître devant lui... Quelquefois, cependant, je venais dans cette rue, tâchant de l'apercevoir... Je l'ai vu plus d'une fois travailler dans votre magasin, madame... et parler à votre fille, que j'ai trouvée belle... oh! belle comme le jour!... Un pressentiment m'a dit que Georges devait l'aimer... Je l'ai épié; plus d'une fois dans ces derniers temps, je l'ai aperçu le matin à sa fenêtre, regardant vos croisées... Hier matin... j'étais chez quelqu'un...
Et une faible rougeur de honte colora un instant les joues livides de la jeune fille; elle baissa les yeux, et reprit d'une voix de plus en plus affaiblie.
—Là, par hasard... j'ai appris que cette personne... trouvait votre fille... très-belle... et comme cette personne... ne recule devant rien, cela m'a fait peur pour votre fille et pour Georges... J'ai voulu le prévenir hier... il n'était pas chez lui; je lui ai écrit... pour lui demander à le voir, sans lui expliquer pourquoi... Ce matin... je suis sortie de chez moi... sans savoir... qu'il y avait... des barricades... et.....
La jeune fille ne put achever, sa tête se renversa en arrière; elle porta machinalement les deux mains à son sein, où elle avait reçu la blessure, poussa un soupir douloureux et balbutia quelques paroles inintelligibles, pendant que M. et madame Lebrenn pleuraient silencieusement.
—Joséphine,—lui dit Georges,—souffrez-vous davantage?—Et il ajouta en portant la main à ses yeux:—Cette blessure... mortelle... c'est en voulant me sauver qu'elle l'a reçue.
—Georges,—dit la jeune fille d'une voix faible et d'un air égaré,—Georges, vous ne savez pas...
Et elle tâcha de rire.
Ce rire dans l'agonie était navrant.
—Pauvre enfant! revenez à vous,—dit madame Lebrenn.
—Je m'appelle Pradeline,—répondit la malheureuse créature en délire.—Oui... parce que je chante toujours.
—L'infortunée!—dit M. Lebrenn,—elle délire!
—Georges...—reprit-elle dans un complet égarement,—écoutez mes chansons...
Et d'une voix expirante elle improvisa sur son air favori:
Je sens déjà la mort...
Allons... si c'est mon sort...
Ah! c'est pourtant bientôt.
Que de... mourir...
Elle n'acheva pas; ses bras se raidirent, sa tête se pencha sur son épaule.
Elle était morte...
Gildas, à cet instant, entr'ouvrit la porte qui communiquait à un escalier montant au premier étage, et dit au marchand:
—Monsieur, le colonel qui est là-haut demande à vous parler tout de suite.
La nuit était venue.
Le marchand se rendit dans sa chambre à coucher, où le colonel avait été conduit par mesure de prudence.
M. de Plouernel avait reçu deux blessures légères et de fortes contusions. Pour faciliter le premier pansement appliqué à ses plaies, il s'était dépouillé de son uniforme.
M. Lebrenn trouva son hôte debout, pâle et sombre.
—Monsieur,—dit-il,—mes blessures ne sont pas assez graves pour m'empêcher de quitter votre maison. Je n'oublierai jamais votre généreuse conduite envers moi, conduite doublement louable, après ce qui s'est passé hier entre nous. Mon seul désir est de pouvoir m'acquitter un jour... Cela me sera difficile, monsieur, car nous sommes vaincus, et vous êtes vainqueurs... J'étais aveugle sur la situation des esprits; cette révolution soudaine m'éclaire... Le jour de l'avénement du peuple est arrivé... Nous avons eu notre temps, comme vous me le disiez hier. Monsieur, votre tour est venu.
—Je le crois, monsieur... Maintenant, laissez-moi vous donner un conseil... Il ne serait pas prudent à vous de sortir en uniforme... L'effervescence populaire n'est pas encore calmée... Je vais vous donner un paletot et un chapeau rond; à l'aide de ce déguisement, et dans la compagnie d'un de mes amis, vous pourrez sans encombre regagner votre demeure.
—Monsieur! vous n'y songez pas... Me déguiser... ce serait une lâcheté!...
—De grâce, monsieur! pas de susceptibilité exagérée; n'avez-vous pas conscience de vous être intrépidement battu jusqu'à la fin?
—Oui... mais désarmé... désarmé par des...
Puis, s'interrompant, il tendit la main au marchand et lui dit:
—Pardon, monsieur... je m'oublie, et je suis vaincu... Soit, je suivrai votre conseil; je prendrai un déguisement, sans croire commettre une lâcheté. Un homme dont la conduite est aussi digne que la vôtre doit être bon juge en matière d'honneur.
En un instant M. de Plouernel fut vêtu en bourgeois, grâce aux habits que lui prêta le marchand.
Le colonel, montrant alors son casque bossué placé à côté de son uniforme à demi déchiré pendant la lutte, dit à M. Lebrenn:
—Monsieur, je vous en prie, gardez mon casque, à défaut de mon sabre, que j'aurais aimé à vous laisser comme souvenir d'un soldat à qui vous avez généreusement sauvé la vie.
—J'accepte, monsieur,—répondit le marchand;—j'ajouterai ce casque à deux autres souvenirs qui me viennent de votre famille.
—De ma famille!—s'écria M. de Plouernel stupéfait.—De ma famille!... Vous la connaissez?
—Hélas! monsieur...—répondit le marchand d'un air pensif et mélancolique,—ce n'est pas la première fois que depuis des siècles un Néroweg de Plouernel et un Lebrenn se sont rencontrés les armes à la main.
—Que dites-vous, monsieur?—demanda le comte de plus en plus surpris.—Je vous en prie! expliquez-vous...
Deux coups frappés à la porte interrompirent l'entretien de M. Lebrenn et de son hôte.
—Qui est là?—dit le marchand.
—Moi, père.
—Entre, mon enfant.
—Père,—dit vivement Sacrovir,—plusieurs amis sont en bas; ils arrivent de l'Hôtel de ville. Ils vous attendent.
—Mon enfant,—reprit M. Lebrenn,—tu es connu comme moi dans la rue; tu vas accompagner notre hôte, en passant par le petit escalier qui aboutit sous la porte cochère, afin de ne pas passer par la boutique.
—Oui, père.
—Tu ne quitteras monsieur de Plouernel que lorsqu'il sera rentré chez lui, et tout à fait en sûreté.
—Soyez tranquille, mon père; je viens déjà de traverser deux fois les barricades... Je réponds de tout.
—Pardon, monsieur, si je vous quitte,—dit le marchand à M. de Plouernel.—Mes amis m'attendent...
—Adieu, monsieur...—dit le colonel d'une voix pénétrée.—J'ignore ce que l'avenir nous réserve; nous pouvons nous retrouver encore dans des camps opposés; mais, je vous le jure, je ne pourrai désormais vous regarder comme un ennemi.
Et M. de Plouernel suivit le fils du marchand.
M. Lebrenn, resté seul, contempla le casque du colonel pendant un instant, et se dit:
—Ah! il est vraiment des fatalités étranges!...
Et prenant le casque, il alla le déposer dans cette pièce mystérieuse qui excitait si vivement la curiosité de Gildas.
M. Lebrenn vint ensuite rejoindre ses amis, qui lui apprirent que l'on ne doutait plus que la république ne fût proclamée par le gouvernement provisoire réuni à l'Hôtel de ville.
CHAPITRE XI.
Comment la famille du marchand de toile, Georges Duchêne et son grand-père, assistèrent à une imposante cérémonie et à une touchante manifestation, aux cris de vive la république!—Comment le numéro onze cent vingt, forçat au bagne de Rochefort, fut menacé du bâton par un argousin et eut un entretien avec un général de la république, et ce qu'il en advint.—Ce que c'était que ce général et ce forçat.