EUGÈNE SÜE.
PARIS
PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.
1845
TOME SIXIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
UNE CONSULTATION.
Quel douloureux spectacle, mon Dieu, s'offrit à ma vue!
Les moindres détails de cette scène sont à jamais gravés dans ma mémoire. La tenture de la chambre d'Emma était de mousseline blanche, ainsi que ses rideaux et les draperies de son lit; les volets à demi fermés ne laissaient parvenir qu'un faible jour dans cet appartement. C'est à peine si l'on distinguait, au milieu de la blancheur des voiles qui l'entouraient, le pâle et angélique visage d'Emma, encadré de ses bandeaux de cheveux blonds un peu humides; ses grands yeux presque sans regard étaient à demi fermés sous leurs longues paupières qui jetaient une ombre transparente sur ses joues déjà creusées par la maladie: quelquefois ses lèvres s'agitaient faiblement; elle tenait ses deux petites mains croisées sur son sein virginal dans une attitude pleine de grâce et de modestie.
Je n'avais pas vu Emma depuis deux jours; je fus épouvantée du changement de ses traits.
Madame de Richeville, agenouillée à son chevet, la serrait dans une étreinte convulsive et couvrait de larmes et de baisers ses yeux, ses joues, son front, ses cheveux.
Une de ses femmes, étouffant ses sanglots, était à demi penchée sur le lit, tenant une tasse à la main.
—Grand Dieu! qu'y a-t-il?—m'écriai-je en courant à madame de Richeville et m'agenouillant près d'elle.
Elle ne répondit rien et redoubla ses caresses.
Je saisis la main d'Emma, elle était sèche et brûlante; sa respiration haute semblait pénible, oppressée, et causait surtout les alarmes de madame de Richeville.
—A-t-on envoyé chercher le médecin?—dis-je tout bas à la femme de chambre.
—Hélas! non, madame; la crise de mademoiselle a été si brusque que tout le monde a perdu la tête.
—Donnez-moi cette tasse, et allez tout de suite faire demander M. Gérard,—lui dis-je.
Cette fille sortit précipitamment.
—Emma... Emma, mon enfant! tu ne m'entends donc pas?... Mon Dieu! tu ne me vois donc pas?—s'écria madame de Richeville à travers ses sanglots,—je t'en supplie... bois un peu...
Et se retournant pour prendre la tasse, elle m'aperçut:
—Ah! je vous le disais bien!—murmura-t-elle en me montrant sa fille d'un regard désespéré...—Perdue... perdue... Je ne lui survivrai pas!...
—Silence... par pitié pour elle et pour vous, silence!
—Elle ne vous reconnaît plus, elle ne veut rien prendre de ma main... Cette potion la sauverait peut-être...
Et elle approcha une cuiller des lèvres de la jeune fille, qui détourna doucement la tête...
—Je vous le disais... elle sait tout... elle me méprise... elle me hait... O mon Dieu! elle va mourir en maudissant sa mère...
Et, perdant complétement la raison, madame de Richeville se tordit les bras de désespoir; ses sanglots devinrent convulsifs, puis ils cessèrent tout à coup; ses larmes s'arrêtèrent, elle s'affaissa sur elle-même et fut bientôt en proie à une horrible attaque de nerfs.
Je sonnai ses femmes; elles la transportèrent chez elle, et je restai auprès d'Emma.
Le docteur Gérard arriva presque aussitôt.
Il se fit rendre un compte exact de la nuit, qui avait été très-agitée. Le matin, Emma s'était un peu assoupie. En se réveillant, elle avait longtemps regardé madame de Richeville; puis elle avait dit quelques mots inintelligibles pendant le délire de son accès de fièvre. Cette crise passée, elle était retombée dans l'état de torpeur, d'insensibilité où nous la voyions.
M. Gérard s'approcha du lit, considéra quelque temps Emma et écouta sa respiration avec attention.
J'observai les traits du médecin avec anxiété: ils étaient soucieux et sombres. Après s'être un moment recueilli, il me dit:
—Madame, je désirerais rester un moment seul avec vous, puisque madame la duchesse de Richeville n'est malheureusement pas en état de m'entendre...
Je fis un signe; les deux femmes sortirent.
—Mon Dieu! monsieur,—m'écriai-je,—qu'y a-t-il donc?...
—Le danger est grand... très-grand...
—Au nom du ciel, monsieur... tout espoir est-il donc perdu?
—Je le crains, madame... La science est malheureusement impuissante à combattre des causes purement morales, qui produisent des réactions physiques toujours renaissantes. En vain on lutte contre les effets du mal... lorsque le foyer du mal nous échappe. Aussi... en présence de l'état si grave de mademoiselle Emma... je dois... il faut...
Voyant l'hésitation de M. Gérard:
—Monsieur,—lui dis-je,—je suis la meilleure amie de madame de Richeville, j'aime Emma comme une sœur. Je puis répondre à toutes vos questions...
—Aussi vous ai-je priée, madame, de renvoyer les femmes de madame la duchesse. Ce que je dois vous dire est tout confidentiel.
Après une nouvelle pause, il continua:
—J'ai donné mes soins à mademoiselle Emma, soit au Sacré-Cœur, soit ici. Son caractère m'a toujours semblé d'une exaltation concentrée, son imagination très-vive, son esprit très-impressionnable, sa candeur profonde... Je ne sais si je me suis trompé.
—Nullement, monsieur;... seulement, avec madame de Richeville et avec moi, Emma est toujours d'une franchise, d'une expansion pour ainsi dire involontaire, tant elle est chez elle impérieuse...
M. Gérard réfléchit quelques instants et reprit:
—C'est aussi ce que m'a souvent dit madame de Richeville; et cette assurance, de la part d'une personne qui connaît si bien mademoiselle Emma, avait suffi pour écarter jusqu'ici certains soupçons qui m'étaient venus, et que je regrette amèrement de ne vous avoir pas plus tôt confiés.
—Comment cela, monsieur?
—J'aurai bientôt l'honneur de vous dire pourquoi... Madame, selon moi, la cause de la maladie de mademoiselle Emma est toute morale: ses rêveries plus fréquentes, son état de langueur datent depuis assez longtemps; mais ces symptômes ont un caractère plus sérieux depuis quelques semaines, subitement grave depuis quelques jours, et sérieusement alarmant depuis hier... Maintenant, ce qui me reste à vous dire, madame, est très-délicat; mais il y va presque de la vie de cette enfant.
—Monsieur, de grâce!
—Eh bien!... madame... vous qui voyez chaque jour mademoiselle Emma, vous qui vivez dans son intimité, n'avez-vous aucune raison de lui soupçonner... un penchant... une inclination contrariée?
—A Emma?... non, monsieur... aucune... Mais qui peut vous le faire croire?
—Je vous le répète, madame, les symptômes de sa maladie ont tout le caractère de ces affections de langueur causées par de secrets chagrins du cœur. Souvent j'ai été sur le point de vous exprimer mes doutes; mais madame la duchesse et vous, madame, en me parlant sans cesse de l'extraordinaire franchise de cette jeune personne, vous avez éloigné cette idée...
Après avoir de nouveau réfléchi, ne trouvant véritablement rien qui pût justifier les soupçons de M. Gérard, je lui répondis:
—Non, monsieur, je ne puis supposer à Emma aucun amour contrarié; et je m'étonnerais même que cette pensée vous fût venue, si, comme moi, vous saviez qu'Emma est d'une candeur, d'une ignorance pour ainsi dire enfantines. D'ailleurs il lui eût été impossible de cacher un tel secret, soit à madame de Richeville, soit à moi.
—Cette candeur, cette ignorance enfantines, madame, loin de détruire mes convictions, les augmenteraient encore.
—Comment donc cela, monsieur?
—Peut-être ignore-t-elle elle-même le penchant qu'elle ressent. En vous rappelant ses confidences, ses révélations, madame, ne vous souvenez-vous pas de quelques circonstances en apparence insignifiantes qui, expliquées, interprétées de la sorte, pourraient nous éclairer?
—Non, plus j'y songe, monsieur,—lui dis-je après un nouveau moment de réflexion,—plus j'y songe, moins cette supposition me paraît acceptable... Pourtant, sans m'expliquer entièrement sur un secret qui ne m'appartient pas, et en vous demandant grâce pour ma réserve, je dois vous dire que madame de Richeville et moi nous avons craint qu'Emma n'eût fait une découverte d'une très-grande importance pour elle... une découverte relative à sa famille... et que cette pauvre enfant n'en eût été, n'en fût vivement affectée.
M. Gérard semblait de plus en plus embarrassé, ce que je venais de lui dire ne parut lui faire aucune impression; il secoua la tête d'un air de doute, alla de nouveau près d'Emma, écouta sa respiration, qui semblait un peu apaisée, tâta son pouls, et me dit:
—Elle est mal, bien mal... une cause morale occasionne tous ces ravages, on ne pourrait donc compter que sur une guérison morale... Il est des exemples merveilleux de personnes rappelées à la vie par la seule présence de l'être qu'elles regrettaient ou qu'elles désiraient voir... Et... je ne vous le cache pas, madame, il faudrait un miracle de ce genre pour sauver mademoiselle Emma.
—Ah! monsieur, vous m'épouvantez!—m'écriai-je en voyant la funeste expression de la physionomie du médecin.
—Cela n'est que trop certain,—reprit-il,—et je tiens d'autant plus, madame, à vous convaincre de l'imminence du danger qu'elle court... que cette considération seule peut surmonter ma répugnance à vous entretenir d'une communication bizarre, qui m'a été faite d'une manière fort désagréable.
—Que voulez-vous dire, monsieur?... de quelle communication voulez-vous parler?
—Ce matin, un commissionnaire inconnu a apporté chez moi un petit coffre renfermant dix billets de mille francs et une lettre que je dois vous montrer, quoi qu'il m'en coûte.
M. Gérard lut ce qui suit:
«Ces dix mille francs sont à vous, si vous vous chargez d'apprendre à madame de Lancry que mademoiselle Emma de Lostange se meurt d'amour pour M. le marquis de Rochegune...»
...Il en est de certaines émotions morales comme de certains faits physiques: un coup violent vous frappe à la tête, vous renverse; on ne ressent rien d'abord qu'une profonde commotion... un vertige douloureux pendant lequel toute pensée s'éteint. Vous tombez en ayant seulement la vague conscience d'un grand péril...
Il en fut ainsi pour moi de cette foudroyante révélation.
Je reçus au cœur un coup affreux, mes idées se troublèrent dans un pénible étourdissement; pendant une seconde je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien.
L'appartement était si obscur que le médecin ne s'aperçut pas de l'altération de mes traits; il continuait de parler:
—Je n'ai pas besoin de vous dire, madame, que les dix mille francs ont été immédiatement envoyés aux hôpitaux; mais enfin, à des yeux prévenus, ne pouvais-je pas sembler servir je ne sais quel intérêt mystérieux en révélant soit à madame de Richeville, soit à vous, madame, un fait ou du moins une grave présomption que je partageais depuis quelque temps, et que les raisons que je vous ai dites, madame, m'avaient fait taire jusqu'à présent!... Encore une fois ma conviction était formée quant au sentiment que devait éprouver mademoiselle Emma, mais non pas quant à l'objet de ce sentiment, car je n'ai l'honneur de connaître M. de Rochegune que de nom. Enfin, madame, vous croirez à la parole d'un honnête homme: je n'aurais pas reçu ce matin cette étrange communication, que ce matin j'aurais fait part de mes craintes, ou plutôt de mes convictions, à madame la duchesse de Richeville, tant l'état de mademoiselle Emma est alarmant. Maintenant, madame, croyez-vous que le penchant ignoré ou contrarié qu'éprouve mademoiselle Emma ait M. de Rochegune pour objet? le voyait-elle souvent?
—Oui, monsieur... il la voyait presque chaque jour...
—Et pensez-vous que M. de Rochegune partage cette affection, ou du moins qu'il en fut instruit?
—Je ne le pense pas, monsieur... non, je ne le pense pas.
Après un moment de silence je dis tout à coup au docteur d'une voix altérée et d'un ton solennel:
—Ainsi... cette enfant est en danger de mort... monsieur, et c'est une passion concentrée qui la tue?
—Je le crois, madame, sur mon honneur je le crois; et s'il reste une seule chance de salut à cette malheureuse jeune fille... elle est dans l'espérance qu'on pourrait éveiller en elle en lui disant que son amour est partagé par M. de Rochegune. Avant tout il faut la sauver...
—Maintenant, monsieur, dans l'intérêt du salut d'Emma... il me reste à vous demander un service de la plus haute importance...
—Madame, parlez...
—Veuillez me remettre cette lettre, et me donner votre parole de ne jamais dire à personne... personne... que vous l'avez reçue.
M. Gérard se consulta un instant afin sans doute de ne pas agir légèrement, et reprit:
—Ma conscience n'a rien à me reprocher, les pauvres profitent des dix mille francs, la révélation que je vous ai faite est d'accord avec ma conscience, je ne vois aucun obstacle à vous donner ce billet et la parole que vous me demandez, madame.
—Je vous remercie, monsieur.
—Songez bien, madame,—me dit le docteur Gérard d'un ton grave, imposant, en retournant près du lit d'Emma,—songez bien que vous vous chargez d'une grave responsabilité... les moments sont précieux; je viens de voir madame la duchesse, elle est hors d'état de s'occuper en ce moment de sa jeune parente... Le sort de cette jeune fille repose entièrement sur vous... Si vous avez à lui donner quelque espoir, que ce soit le plus tôt possible... avec les plus grands ménagements. Son accès de fièvre a diminué,—ajouta-t-il en lui tâtant le pouls,—elle s'est un peu assoupie, peut-être le délire aura-t-il cessé... Si alors elle peut vous entendre, si le cerveau n'est pas encore tout à fait pris, il reste quelque chance de salut.
—Vous avez raison, monsieur,—lui dis-je avec amertume,—c'est une grande... bien grande responsabilité que la mienne... terrible en effet...
Après avoir de nouveau considéré Emma, le docteur me dit:
—Il me semble voir une larme sous ses cils... c'est une preuve de détente, une faible amélioration... Dès qu'elle pourra vous entendre, parlez-lui de M. de Rochegune, avec réserve d'abord; vous examinerez bien attentivement l'effet que ce nom produira sur elle... sur sa physionomie...
—Oui, monsieur... oui... j'observerai.
—Puis, si vous voyez que ce nom éveille en effet en elle quelque émotion, si légère qu'elle soit, vous pourrez l'entretenir de l'espoir de le voir bientôt... est-il ici?
—Non... non, monsieur, il est absent depuis plusieurs jours.
—Et c'est justement depuis plusieurs jours que l'état de mademoiselle Emma s'est aggravé... Ce départ aura fait éclater cette dernière crise... Vous pourrez donc parler à mademoiselle Emma du prochain retour... de M. de Rochegune; lui dire qu'il la reverra avec plaisir... peut-être même qu'il a deviné ses sentiments et qu'il les partage... l'important est de la sauver d'abord...
—Sans doute, monsieur... il faut la sauver,—dis-je presque machinalement.
—Ainsi, par exemple, si vos paroles ramenaient quelque résultat inespéré, vous pourriez peut-être, pour porter un coup décisif, lui faire entrevoir l'espérance de se marier avec M. de Rochegune... Encore une fois, elle est en danger de mort, il s'agit de la sauver... Si cette union est impossible, on le lui apprendra plus tard, peut-être avec moins de danger: on n'éprouve pas deux fois des crises pareilles.
—Vous croyez, monsieur?
—Sans aucun doute... Si par miracle elle revenait à la vie, on la laisserait dans cette confiance jusqu'à son rétablissement, nécessairement très-prompt. Le bonheur est un si grand sauveur! dans les maladies morales, il opère souvent des merveilles. Allons, madame, je n'ose vous dire d'espérer... mais courage... Sans doute votre responsabilité est grande; mais personne mieux que vous ne peut tenter cette épreuve, qui exige tant de délicatesse, tant de tact et tant de dévouement: vous êtes l'amie intime de madame de Richeville, presque la sœur de cette pauvre enfant; la dernière chance qui la rattache à la vie ne peut être confiée à des mains plus sûres et plus dévouées... A ce soir donc, madame, je reviendrai.
Après avoir ordonné quelques prescriptions, il sortit.
Une des femmes de madame de Richeville vint me prévenir que la duchesse était toujours dans un état nerveux déplorable.
Je lui dis de retourner auprès de sa maîtresse, qu'Emma sommeillait.
Et je restai seule...
Seule avec cette malheureuse jeune fille, qui, dans son innocence, me portait le coup le plus cruel qui pût m'atteindre...
O mon Dieu, vous le savez, je tombai à genoux auprès de ce lit funèbre, je vous suppliai avec ferveur de chasser de moi les détestables pensées, les instincts homicides... oui, homicides... car quelquefois on tue par la parole ou par le silence, comme on tue avec le fer.
Seigneur, Seigneur! vous à qui rien n'échappe, vous avez alors pu découvrir dans les plus secrets replis de mon cœur... de ces ressentiments qui sont déjà presque des crimes...
CHAPITRE II.
RÉVÉLATION.
J'étais là seule... seule avec Emma, attendant son réveil... attendant un moment lucide de son agonie pour interroger son cœur... pour lui révéler un amour qu'elle ressentait et qu'elle ignorait peut-être...
Moi... moi... lui révéler cet amour!
Et cet amour... elle l'éprouvait.
Une fois cette terrible voie ouverte à ma pensée, j'y marchai avec une effrayante rapidité; je ne pouvais concevoir mon aveuglement passé.
Je m'expliquai certaines bizarreries de la conduite et des paroles d'Emma. Mille ressouvenirs me frappèrent alors... ainsi, entre autres, elle éprouvait une émotion pénible en voyant tomber de la neige... et la neige avait failli servir de linceul à M. de Rochegune.
Enfin dernière preuve, fatale preuve! depuis quelque temps n'éprouvait-elle pas, à son insu sans doute, un vif sentiment de jalousie contre moi?
Ce premier mouvement de répulsion que je lui inspirais, auquel Emma cédait d'abord en rougissant, puis qu'elle surmontait ensuite, ne démontrait-il pas la force de son amour?
Et d'ailleurs cet amour n'était-il pas probable, inévitable?... cette enfant voyant chaque jour un homme tel que M. de Rochegune, n'entendant que ses louanges, pouvait-elle s'empêcher de l'aimer?
Un moment j'accusai amèrement madame de Richeville d'imprudence... Pauvre malheureuse mère!...
Ensuite ce fut sur M. Lugarto que tomba tout le poids de mon exécration.
Oh! il se vengeait du mal qu'il m'avait déjà fait... il s'en vengeait d'une manière bien atroce...
Mais comment, lui qui ne voyait jamais Emma, avait-il pénétré un secret que madame de Richeville et moi nous ignorions, un secret que le docteur Gérard soupçonnait seulement?
La duchesse se croyait sûre de ses gens; mais M. Lugarto n'avait-il pu en corrompre quelques-uns? et d'ailleurs comment ses gens mêmes avaient-ils lu dans le cœur d'Emma mieux que sa mère, mieux que moi?
En y songeant, cela ne se concevait que trop... J'étais constamment préoccupée de mon amour, madame de Richeville portait elle-même un vif intérêt à cet amour; certaines remarques, certaines évidences avaient dû nous échapper: le soupçon de la passion d'Emma était à mille lieues de notre pensée...
Emma avait-elle donc une confidente parmi les femmes de madame de Richeville? Cela n'était pas dans son caractère, et ces femmes semblaient toutes dévouées à sa mère. Quant à ce dévouement... l'or est, hélas! un puissant corrupteur... et M. Lugarto était bien riche.
Ces réflexions paraissent calmes, froides, presque puériles, en présence du coup dont j'étais menacée; mais elles ne m'empêchaient pas d'être en même temps assaillie de terreurs bien déchirantes.
Comme l'œil de Dieu embrasse à la fois toutes choses, j'embrassais en un instant et d'un seul regard tous les mondes de la douleur... tous les espaces du désespoir... depuis les causes les plus formidables jusqu'aux effets les plus infimes.
D'autres fois je ne pouvais pas moralement croire à cet anéantissement foudroyant de mes espérances.
Cela me paraissait surnaturel. C'était le contraire des miracles; si palpable que fût la réalité... je me refusais d'y croire.
J'opposai à l'évidence des faits des raisons qui me semblaient aussi puissantes, aussi immuables que les lois de la nature.
—Non... non... me disais-je, Emma ne peut pas aimer M. de Rochegune; elle ne le peut pas: cet amour causerait ou sa mort ou mon malheur éternel... et je ne veux pas la mort de cette jeune tille, et je ne veux pas être éternellement malheureuse.
Il est impossible que je renonce à mon amour, que je retourne auprès de M. de Lancry; il est impossible que j'aie touché de si près le bonheur pour le voir ainsi s'abîmer à mes yeux... il est impossible que je me voue à un avenir aussi affreux que serait le mien...
L'accomplissement de ces craintes m'eût semblé un rêve monstrueux. Cette accumulation de malheurs sur une seule créature ne passait-elle pas les bornes du possible?
Dieu ne pouvait pas vouloir cela; c'était damner trop sûrement et trop facilement une âme... Je me révoltais contre cette implacable persécution de la destinée... Je demandais ce que j'avais fait... moi, pour que le sort me fût si fatal!
Alors je ne sais quelle voix à la fois sévère et paternelle me répondait:
«Et cette enfant, cet ange qui agonise, qu'a-t-elle fait? et elle meurt... Son âme est si pure, qu'elle ignore même l'amour qu'elle ressent... Elle ne l'a dit à personne... elle a langui... elle a souffert, elle ne s'est jamais plainte, elle ne se plaindra jamais, et elle meurt!...
«Comme les fleurs qui se flétrissent quand le soleil leur manque, et qui ignorent ce que c'est que le soleil... elle a senti l'amour qui ferait sa vie lui manquer... et elle s'est flétrie... Elle n'avait pas besoin... elle... de sophismes, de subtilités, pour justifier son amour... Elle était jeune et libre... Elle a aimé un homme jeune et libre comme elle... Son amour a été selon les lois de Dieu et des hommes... Elle a seize ans, et elle meurt...
«Ferme à jamais les yeux, pauvre enfant; ton amour virginal sera enseveli avec toi... Ne crains rien... tout le monde l'ignorera comme toi. A voir tes deux petites mains pâles et amaigries croisées sur ton sein, on dirait que ton pudique instinct veut cacher cet amour, comme si on pouvait le deviner à travers la limpidité de ton âme... Dors... dors du sommeil éternel... Pauvre enfant.»
Et alors je me sentais attendrie malgré moi. Je jetais des yeux humides sur la douce et mourante figure d'Emma... La nuit était proche; son beau visage, blanc comme l'albâtre, semblait resplendir au milieu des ombres qui envahissaient son alcôve.
Elle sommeillait légèrement; sa pauvre figure, endolorie, abattue, avait en ce moment une magnifique expression de résignation et de souffrance candide...
—O mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je en tombant à genoux, elle est bien affreusement malheureuse! Mais au moins elle ignore la cause de ses maux; elle mourrait sans regrets... et moi, je ne vivrais pas dans un désespoir éternel...
Puis songeant à ce que ce vœu avait d'horrible, comprimant mes sanglots, je demandais pardon à Emma.
Dans mon remords d'avoir conçu cette criminelle pensée, je m'exaltais jusqu'à l'héroïsme. J'entendis de nouveau la voix mystérieuse, elle faisait vibrer presque malgré moi les plus généreuses cordes de mon âme.
«Courage... courage... pauvre femme...—me disait-elle,—ta croix est lourde; courage, un pas encore, et tu auras gravi la dernière cime de ton calvaire...
«Alors... de là... du haut de ton renoncement sublime, comme le Christ du haut de sa croix, placée entre les hommes et Dieu, tu contempleras au-dessous de toi cette enfant que tu auras sauvée, sa mère qui te bénira.. Quant à l'homme si digne de toi, que tu aimais si dignement... tu diras en cachant tes larmes... S'il savait...
«Courage... oh! il faut une résolution plus qu'humaine pour ceindre ainsi volontairement la couronne saignante d'un martyre ignoré. Mais aussi quel baume épandront sur tes blessures les ineffables, les maternelles consolations de ta conscience!
«Oh! tu ne sais pas encore, pauvre femme, ce que c'est que d'avoir acquis, à force de sacrifices, le droit de pleurer sur soi!
«Oh! tu ne sais pas la pieuse douceur de ces larmes saintes et fécondes... Tu ne sais pas avec quel miséricordieux orgueil on les sent couler en sachant que d'autres les verseraient, mais plus âcres, mais plus brûlantes encore...
«Tu ne sais pas les religieuses voluptés de la douleur! Tu ne sais pas comme on souffre et comme on jouit à la fois, en se disant, le cœur brisé, les yeux noyés de larmes, les lèvres tressaillantes de sanglots:—«Je suis bien malheureuse, oh! bien affreusement malheureuse! mais au moins ils sont heureux... ceux-là pour qui je souffre tant...
«Oh! oui... sois fière de cet amour, au nom duquel tu vas t'immoler... Sois-en fière... c'est ton premier, ton seul, ton noble amour. Vois les pensées qu'il t'inspire, vois ce que tu ressens, au lieu d'une jalousie grossière comme celle qui autrefois t'animait contre Ursule...
«Qu'éprouves-tu pour Emma? Les plus hautes, les plus touchantes aspirations... Elle meurt d'amour pour celui que tu chéris... tu vas arracher ce pudique secret à ses lèvres défaillantes... tu renonceras toi-même en sa faveur à ton rêve d'or, à ton ciel... et tu n'as pour Emma que des larmes de tendresse et de pitié.
«Oui... oui... Mathilde, ton amour est grand, ton amant te le disait...—De cet amour doivent jaillir un jour de magnifiques dévouements, de sublimes exemples.
«Autrefois tu n'as su que passivement souffrir pour une cause indigne... l'heure est venue de souffrir et d'agir pour la plus sainte des causes. Garde ta divine auréole de vertu; ne déchois ni à tes yeux, ni aux yeux de ceux que tu aimes; sacrifie-toi pour une enfant innocente et pure, sauve-la de la mort... travaille à son bonheur... Courage... Dieu te voit.. Dieu te sourit dans son éternité.».....
. . . . . . . . . .
Et, ainsi qu'on cherche à résister à une fascination coupable, à l'entraînement de honteux conseils, je tâchais de fermer mon cœur aux accents de cette voix généreuse.
J'étais lasse de souffrir.
Pourquoi donner à cette malheureuse enfant une espérance que M. de Rochegune ne réaliserait jamais? car il m'aimait, moi... il m'aimait éperdûment, et mon épouvantable sacrifice serait vain pour le bonheur de cette jeune fille.
Au milieu de ces réflexions si poignantes, Emma fit un léger mouvement, tourna languissamment la tête de mon côté, ouvrit les yeux en soupirant, et me regarda.
Oh! je le vois encore, ce regard profond, à la fois si doux, si triste, si résigné...
Il me sembla qu'il m'implorait, qu'il me demandait la vie, le bonheur...
Après m'avoir un instant contemplée avec étonnement, elle ferma ses longues paupières; deux larmes roulèrent sur ses joues, qui se colorèrent un instant d'un rose pâle.
—Emma, qu'avez-vous?—lui dis-je doucement,—vous pleurez!... souffrez-vous?
—Oui,—me dit-elle d'une voix faible sans ouvrir les yeux,—je vous aime... et pourtant votre présence me fait mal... Ne m'en voulez pas... il faut avoir pitié des mourants.
—Que dites-vous!... n'ayez pas de pareilles idées, pauvre enfant, vous affligeriez et moi et votre bonne amie.
—Je sais bien que je vais mourir... dans mon rêve, Dieu me l'a dit.
—Quel rêve?
—Oh! un rêve étrange,—continua-t-elle tenant toujours ses yeux fermés,—je n'ose pas vous le dire.
—Emma, je vous en prie...
—Je me sentais mourir; je sentais en moi comme une grande force qui voulait m'enlever aux cieux... et puis... il m'a semblé entendre une voix qui disait: Faut-il quelle meure, faut-il qu'elle meure?
—Et à qui parlait cette voix, mon enfant?
—Oh! c'est la fièvre... qui me donnait ces idées... Elles sont folles.
—Mais à qui cette voix disait-elle: Faut-il qu'elle meure?
—Elle le disait... à une femme... à une femme dont je ne voyais pas la figure...—se hâta de dire Emma.
Je compris... la malheureuse enfant me trompait; c'était moi qu'elle avait vue en songe.
—Et cette femme?—lui dis-je.
—Elle n'a rien répondu, et la voix a dit:—Emma, il faut mourir!
Puis se reprochant sans doute en elle-même d'avoir été impressionnée contre moi par ce rêve, et revenant à son doux et charmant naturel, elle ouvrit les yeux, et me regarda cette fois avec une expression de tendresse, de repentir, si ingénue, que je ne pus retenir mes larmes.
Elle se pencha vers moi, prit ma main dans les siennes, la porta à ses lèvres, hélas! froides, bien froides... puis elle la posa sur son sein en me disant:
—Il me semble que la chaleur de votre main va réchauffer mon cœur, qui s'était glacé tout à l'heure...
—Emma, vous m'aimez donc bien?
—Maintenant... oui... après ma seconde mère... je n'aime rien au monde plus que vous...
—Vous n'aimez personne autant que moi... mon enfant?
—Personne... J'aurais voulu vous ressembler en tout... être vous-même...
—Et pourtant quelquefois... vous me haïssez,—dis-je assez vivement.
Elle fit un brusque mouvement, pressa davantage encore ma main sur son cœur: je sentis ses faibles battements s'accélérer un peu.
Emma reprit en souriant douloureusement:
—Voyez quel mal vous me faites en me disant cela... Je vous assure que je vous aime... Ces mouvements... que je pouvais quelquefois réprimer en vous voyant, j'ai découvert ce que c'était...—et elle tâcha de sourire encore...
—Vraiment... Et qu'était-ce?...
—C'était l'instinct de mon cœur qui m'avertissait qu'à mon insu je vous avais causé quelque chagrin... Alors j'osais à peine m'approcher de vous, j'éprouvais comme un remords de ma faute; mais votre tendre bonté le faisait bien vite évanouir, et je me jetais dans vos bras.
Comment n'aurais-je pas été attendrie en entendant Emma s'efforcer d'interpréter ainsi cette jalousie qu'elle se reprochait, et dont elle ne pouvait s'expliquer la cause?...
—Vous me croyez, n'est-ce pas?—ajouta-t-elle...—Je vous jure que je ne vous hais pas... Au moment d'aller devant Dieu, je ne voudrais pas mentir.
—Vous parlez toujours de mourir, mon enfant... Heureusement il n'en est rien... Ne seriez-vous donc pas désolée de quitter ceux qui vous aiment, de quitter la vie?...
—Oh!... oui, je serais désolée de quitter madame de Richeville, vous; mais la vie... je ne la regrette pas.
—Et pourquoi cela?
—Parce que... sans raison... oh! sans aucune raison, je me sentais chaque jour plus malheureuse... Tout devenait sombre autour de moi... toutes mes pensées se brisaient contre un obstacle invisible.
—Mais avant d'être ainsi malheureuse?
—Oh!—dit-elle en joignant ses deux mains et en levant au ciel ses beaux yeux rayonnants d'une sorte d'extase, de ressouvenir;—oh! avant cela il me semblait que je devais vivre toujours; le temps passait comme un songe béni, j'avais les idées les plus riantes... J'étais si heureuse... si heureuse, qu'il me semblait qu'un jour... je retrouverais ma mère... quoique je susse qu'elle était morte...
—Et au couvent étiez-vous aussi heureuse, chère enfant?
—Au couvent c'était un autre bonheur: c'était l'amitié de mes compagnes, la bonté de madame de Richeville; ce bonheur-là, ainsi que mes chagrins d'alors, je me l'expliquais... L'autre bonheur... bien plus vif, bien plus grand, je le ressentais sans me l'expliquer... non plus que les chagrins qui l'ont suivi.
—Mais... c'était peut-être la joie d'être sortie du couvent qui vous rendait si contente?
—Non... j'ai regretté mes compagnes, et, au couvent, je voyais madame de Richeville comme je la vois maintenant.
—Tâchez de vous rappeler à peu près quand a commencé pour vous cette félicité qui a presque changé l'aspect de votre vie... qui a donné un but à votre existence... qui a jeté sur tout, n'est-ce pas? comme une clarté plus brillante et plus belle.
—Oui... oui... c'est bien cela... que j'ai ressenti...
Après un mouvement d'indécision terrible, j'ajoutai d'une voix tremblante, altérée:
—Ce bonheur... n'a-t-il pas commencé peu de temps après le retour... de M. de Rochegune à Paris, alors que vous le voyiez tous les jours?
Elle me regarda avec une expression de candeur et de céleste ravissement.
Je sentis son cœur battre plus vite qu'il n'avait encore battu, et elle me dit avec une sorte de joie à la fois étonnée, reconnaissante, et passionnée:
—Oui... oui... c'est vrai... Oh! mon Dieu!... c'est vrai!
—Et votre malheur! votre malheur!! n'a-t-il pas commencé peu de temps après mon arrivée... à moi?
Hélas! le désespoir donna sans doute à mes paroles, à ma physionomie, un accent de reproche à la fois effrayant et cruel; car Emma, se levant à demi, se précipita dans mes bras en fondant en larmes, et cacha sa tête dans mon sein en s'écriant d'une voix déchirante:
—Pardon!... pardon!...
Puis, après m'avoir étreinte avec une force convulsive, je la sentis défaillir...
Épouvantée, je la replaçai sur son oreiller et je courus prendre un flacon.
Elle était d'une pâleur mortelle, ses joues livides... ses mains froides comme du marbre.
Les sels que je lui fis respirer ne la ranimèrent pas; je mis ma main sur son cœur, il ne battait plus.
J'approchai ma joue de ses lèvres entr'ouvertes... je ne sentis pas un souffle...
Je crus l'avoir tuée.
Ce fut un moment horrible; je tombai à genoux en m'écriant:
—Pardon! pardon! mon Dieu! rappelez-la à la vie; je fais vœu de me sacrifier pour elle, d'employer tout ce qu'il me restera de force à travailler à son bonheur, comme si elle était ma sœur... ma fille... Seigneur, je vous le jure... je me sacrifierai... dût-il m'en coûter la vie! mais faites que je ne l'aie pas tuée... Mon Dieu! faites que je ne l'aie pas tuée!...
Après quelques minutes d'effrayantes angoisses pendant lesquelles, penchée sur Emma, j'épiais son moindre souffle, son moindre mouvement, Dieu m'exauça...
Elle soupira légèrement... la circulation du sang, un moment suspendue, reprit son cours. De livides, ses joues redevinrent pâles... Elle vivait... Dieu avait entendu mon serment...
Je devais me dévouer... tout était consommé, tout était fini pour moi... tout...
De ce moment il fallait ensevelir mon amour, mon pauvre et triste amour, au plus profond de mon cœur comme dans un sépulcre... Il me fallait éclairer cette malheureuse enfant, tâcher de la rattacher à la vie par l'espérance...
Je n'en pouvais plus douter, l'infortunée se mourait d'amour et de jalousie.
Mais lui... lui, pour qui elle se mourait... comment le détacher de moi?... comment l'intéresser à l'amour d'Emma? comment le lui faire partager?
Alors, je l'avoue... la pensée me manquait... il me restait à peine assez de force pour instruire Emma de ce qui pouvait la sauver... Avant tout il fallait la sauver.
CHAPITRE III.
LE SALUT.
Le médecin m'avait laissé un cordial d'un effet puissant... me recommandant d'en user s'il était nécessaire de soutenir, de remonter le moral d'Emma pendant quelque temps.
Profitant de sa faiblesse, je présentai à ses lèvres une cuillerée de cette potion; elle but machinalement.
Quelques minutes après, une faible rougeur colora ses joues, et elle ouvrit des yeux étonnés, comme si elle sortait d'un songe.
Ne voulant pas laisser revenir sa pensée sur la douloureuse impression qui avait causé son évanouissement, voulant frapper un coup décisif, je m'écriai:
—Réveillez-vous donc, paresseuse! M. de Rochegune vient d'arriver; il est là avec madame de Richeville.
A peine le nom de M. de Rochegune avait-il été prononcé, que le cœur d'Emma recommença de battre avec une force qui m'effraya.
Elle me regarda d'un air surpris, radieux, mais sans la moindre confusion.
—M. de Rochegune est de retour?—murmura-t-elle.
—Oui... oui...—lui dis-je d'une voix entrecoupée, fébrile, sentant que chaque mot tuait une de mes espérances.—Oui... il vient avec de grands projets qui vous concernent... et dont je m'entretenais toujours avec lui... je l'aimais de tout l'amour qu'il vous portait, mais nous ne pouvions encore rien vous dire... il y avait des obstacles... de grands obstacles... à ce qu'alors vous fussiez instruite de ses desseins... Oui, nous ne pensions qu'à vous... et vous croyiez que je ne pensais qu'à lui... qu'il ne pensait qu'à moi... C'est pour cela que vous aviez quelquefois contre moi de ces ressentiments que vous ne compreniez pas... C'était de la jalousie, entendez-vous, pauvre enfant! de la jalousie bien injuste, car M. de Rochegune vous aime autant que vous l'aimez sans vous rendre compte de cet amour... Oui... il vous aime... il vous aime... maintenant vous ne pouvez plus douter ni de vous ni de lui; les obstacles qui existaient n'existent plus... Il vous demande en mariage à votre seconde mère; elle y consent. Ainsi vous passerez désormais votre vie avec lui; mais il faut bien vite ne plus être malade, reprendre vos jolies couleurs roses... Eh bien, parlerez-vous encore de mourir maintenant?...
Il faut renoncer à exprimer les mille gradations par lesquelles cette pauvre figure si souffrante et si décolorée passait à mesure que je parlais; la surprise, la joie, la stupeur, la crainte, le ravissement, l'extase se peignirent sur ses traits avec une vivacité, une énergie qui m'effrayèrent.
Pourtant j'avais prévu que, dans cette circonstance décisive, les ménagements, les préparations, les réticences, n'opéraient pas la révolution profonde, fulgurante, que l'on devait avant tout rechercher dans une révélation d'un effet aussi héroïque.
Emma fut sauvée... Mais je n'eus pas d'abord cette heureuse créance; la secousse fut terrible. Pendant plusieurs heures j'eus des transes mortelles.
A de nouvelles défaillances succéda un accès de délire pendant lequel Emma prononça des phrases sans suite, mais où je distinguais surtout mon nom accompagné de ces mots: «Pardon, ange tutélaire!»
Par un étrange oubli, ou plutôt par un puissant instinct de chaste délicatesse, elle ne prononça pas une fois le nom de M. de Rochegune.
Cette crise fiévreuse se termina heureusement, non par une pénible torpeur, mais par un bienfaisant sommeil.
Le médecin revint au moment où Emma commençait à s'endormir.
A mon tour j'étais accablée, défaillante.
—Hé bien, madame?—me dit-il avec anxiété.
Sans lui répondre, je lui montrai Emma d'un coup d'œil, et je cachai ma figure dans mes mains en pleurant.
Au bout de quelques secondes, passées sans doute à s'assurer de l'état de la jeune fille, M. Gérard s'écria avec une expression de joie indicible:
—Elle est presque sauvée. Vous lui avez parlé... Ah, madame! c'est une résurrection, un miracle! C'est admirable! Peut-être vous devra-t-elle la vie... Cette violente secousse a opéré le résultat le plus salutaire. Voyez... elle dort... elle dort profondément, et depuis cinq jours son repos n'était qu'une lourde somnolence. Mais comment lui avez-vous fait cette révélation, madame?
Je racontai tout au médecin, excepté ce qui me concernait.
Quand je lui eus dit de quelle manière j'avais appris à Emma le prétendu retour de M. de Rochegune, d'abord il frémit; puis il se rassura, en me disant:
—Vous avez eu, madame, plus de courage, plus de raison que je n'en aurais eu. Cette jeune fille était perdue, une crise violente pouvait seule la sauver. Des ménagements n'auraient pas amené ce résultat inespéré... Il y a tout lieu de penser qu'elle entrera rapidement en voie de guérison. Maintenant, madame, pour terminer votre ouvrage, vous comprenez qu'il est de la dernière importance que vous assistiez à son réveil... Elle croira d'abord avoir été le jouet d'un songe; ce sera à vous de la rassurer par de nouveaux détails, de donner de la vraisemblance au récit que vous avez été obligée de lui faire: et surtout, madame, empêchez-la de soupçonner que ceci n'est qu'une feinte; une rechute s'ensuivrait, et une rechute serait mortelle. M. de Rochegune n'est pas ici... il faudrait le prévenir... il est fait pour comprendre toute l'importance de son prompt retour.
Je songeai à la lettre que je lui avais envoyée par un courrier, en lui disant de revenir en hâte... et je dis:
—M. de Rochegune est prévenu, monsieur; il sera ici après-demain sans doute...
—Déjà prévenu, et prévenu par vous!—s'écria M. Gérard.
Étonnée de cette remarque, je lui dis:
—Il ne pouvait l'être que par moi, monsieur.
—Vous avez raison, madame; allons, encore un peu de courage!
—J'ai peur que la force ne me manque, monsieur.
—Vous la trouverez, madame... en songeant que, si vous ne la trouviez pas, tout serait perdu; cette crise si salutaire, si miraculeuse, aurait été inutile. A son réveil, mademoiselle Emma interrogerait peut-être une des femmes de chambre de madame la duchesse; vous ne pouvez les mettre dans ce secret: ainsi tout serait dévoilé.
—Mais madame de Richeville... monsieur?
—Je viens de la voir... J'avais ordonné un calmant, elle dort. Elle a d'ailleurs passé trois nuits de suite auprès de mademoiselle Emma. Elle était brisée de fatigue. Il n'y a donc rien à craindre de ce côté, si vous jugez toujours à propos de ne pas la mettre dans la confidence.
—Moins que jamais, monsieur; je vous en conjure, que ce secret soit entre vous et moi.
—Je vous l'ai promis, madame. Mais comment, jusqu'à sa complète guérison, empêcherez-vous mademoiselle Emma de parler à madame de Richeville de M. de Rochegune et de son mariage? une fois parfaitement rétablie, on pourra peu à peu éloigner cette promesse; mais jusque-là...
—Tenez, monsieur...—lui dis-je en l'interrompant,—je n'ai qu'une crainte... c'est que Dieu ne me conserve pas longtemps la raison... Vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai enduré aujourd'hui... Ma tête n'y résistera pas... Quels sont les symptômes de la folie... monsieur?... Est-ce quand on sent les artères des tempes battre à se rompre? Les miennes battent ainsi, monsieur.
—Madame...
—Est-ce quand on sent son intelligence vaciller comme la flamme d'un flambeau qui va s'éteindre? C'est qu'en ce moment j'éprouve cela... monsieur.
M. Gérard m'a dit plus tard qu'il avait été un instant effrayé de l'égarement, de la concentration de mes traits, et que, sachant ce qu'il savait, il avait réellement craint que je n'eusse pas la force morale nécessaire pour accomplir mon œuvre de dévouement.
—Madame, remettez-vous,—me dit-il,—calmez-vous, veuillez vous appuyer sur mon bras... Venez... Je vais ouvrir une des fenêtres de cette chambre; la soirée est magnifique, quelques bouffées d'air pur et doux ne peuvent qu'être salutaires à notre pauvre malade...
Le médecin ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin.
Nous étions à la fin du mois de mars, la soirée était tiède, c'était un commencement de printemps, la lune brillait au milieu des étoiles.
J'aspirai avec avidité cet air vivifiant; j'exposai mon front brûlant à cette brise douce et fraîche. Peu à peu je me calmai... Je levai les yeux au ciel avec une résignation pleine de douleur et d'amertume.
En contemplant l'immensité du firmament, il me sembla qu'une mystérieuse communication se rétablissait entre moi et Dieu; il me sembla entendre de nouveau cette voix qui m'avait conseillée, soutenue:
«—Courage,—me disait-elle,—courage, noble femme, tu t'es élevée jusqu'aux plus sublimes régions du sacrifice... de la douleur sainte et grande... Tu ne peux souffrir davantage, ne laisse donc pas ton œuvre incomplète; confie-toi en Dieu... il t'inspirera, il te donnera les moyens d'aplanir les obstacles qui maintenant te semblent insurmontables... Jamais il n'abandonne les cœurs généreux... Entre tous ceux qu'il chérit, les plus souffrants sont ceux qu'il chérit le plus... son esprit les guide... sa lumière les éclaire... sa force les soutient.»
Ces pensées me firent du bien... Elles furent à mon âme accablée ce que la brise était à mon front brûlant.
—Vous êtes mieux, n'est-ce pas, madame?—me dit le médecin après un long silence.
Il me sembla que sa voix était émue; la lune éclairait en plein sa figure grave et sévère. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues.
—Qu'avez-vous, monsieur?—m'écriai-je.
Il me regarda quelque temps sans me répondre, puis il me dit d'une voix attendrie:
—Vous m'avez demandé le silence, madame... vous avez ma parole... mais heureusement il n'est pas de secret pour celui qui est là-haut,—ajouta-t-il en levant le doigt vers le ciel.
M. Gérard savait-il, par le bruit public, mon attachement pour M. de Rochegune? l'avait-il appris depuis le matin? Je l'ignorais.
C'était, d'ailleurs, un homme très-peu du monde, en ce qui concerne ses bruits ou ses médisances.
Il avait donc pu, jusque-là, parfaitement ignorer ce qui rendait mon sacrifice si pénible.
Après quelques nouvelles recommandations au sujet d'Emma, il me quitta...
Je restai encore seule avec Emma, attendant son réveil... Mais cette fois tout était accompli......
. . . . . . . . . .
Après trois heures d'un profond sommeil Emma s'éveilla.
Si, pour me consoler, il m'eût suffi de savoir que j'avais arraché cette malheureuse enfant à la mort, j'aurais dû être satisfaite; il s'était opéré pendant le paisible sommeil d'Emma un changement véritablement si extraordinaire, qu'elle n'était plus reconnaissable: l'espérance l'avait sauvée; elle se savait, ou plutôt elle se croyait aimée autant qu'elle aimait...
Hélas! je frémissais en songeant aux funestes conséquences que pouvait avoir le mensonge que j'avais été obligée de faire... Je fermai les yeux devant l'abîme, et j'attendis tout de Dieu.
En s'éveillant, Emma, après avoir cherché à rassembler ses idées, s'écria:
—Est-il bien vrai? Mon Dieu! cela est-il bien vrai? C'est vous...
—Oui, oui... c'est moi, mon enfant; ce que je vous ai dit est la vérité... Vous aimez M. de Rochegune, il vous aime... Nous allons parler de tout ce bonheur; mais comment vous trouvez-vous?
—Maintenant je me sens faible... Mais j'éprouve le besoin de vivre... comme tout à l'heure j'éprouvais le besoin de mourir.
—Vous êtes donc bien heureuse?
—Oh! oui... je vois que c'était à M. de Rochegune que je devais ces moments si heureux que je ne m'expliquais pas... Je sens que désormais je n'aurai plus de ces chagrins pendant lesquels je vous aimais moins...
Elle resta un moment pensive, son front appuyé dans ses mains; puis elle reprit:
—Cela est étrange comme la révélation que vous m'avez faite me montre le passé sous un autre jour... Pourtant je remarquais bien que lorsqu'il était là mon bonheur augmentait encore... Mais je ne songeais pas à lui attribuer cette émotion si douce... Seulement tout ce qu'il disait, je le retenais; les airs qu'il chantait, je les retenais aussitôt. Il me semblait que j'avais en moi l'écho de son âme... Quand je l'entendais louer, cela me faisait autant de plaisir que si l'on me louait.. Quand je l'accompagnais au piano, j'étais bien sûre de jouer mieux que d'habitude... Quand il causait avec moi, au lieu d'être intimidée, les pensées, les paroles me venaient plus aisément que jamais.
—Et comment n'avez-vous jamais dit cela à madame de Richeville ou à moi?
—C'est vrai... Pourquoi?—dit-elle en réfléchissant.—Sans doute c'est parce qu'il en avait été ainsi dès le premier jour où j'avais vu M. de Rochegune. Je ne croyais pas qu'il pût en être autrement. Cela me semblait si naturel, que je n'en parlais pas... Être heureuse auprès de lui... c'était pour moi comme respirer... comme vivre... comme voir... comme sentir... Enfin j'étais comme quelqu'un qui aurait joui des bienfaits de Dieu... sans savoir qu'il y a un Dieu... Seulement, quand mon bonheur était troublé par quelque crainte ou par quelque souvenir, je ne pouvais cacher ma tristesse... Maintenant je m'explique mes larmes involontaires en voyant tomber la neige... C'est que M. de Rochegune avait manqué de périr sous la neige...
Mais, avant mon arrivée, il parlait quelquefois de moi avec madame de Richeville, n'est-ce pas?
—Oh! toujours, il vous citait sans cesse comme la personne la plus accomplie, celle qu'il aimait le plus: c'est pour cela que je vous aimais déjà tant avant de vous connaître. Et puis j'ai été bien heureuse de vous voir... M. de Rochegune attendait votre retour avec tant d'impatience... Cependant...
—Dites... dites-moi tout, pauvre enfant... maintenant vous le pouvez...
—Cependant, sans me l'expliquer... dès que je vous vis si souvent près de lui, je me sentis rêveuse, triste... Oh! alors, je voulus mourir...—Mais se reprenant, elle ajouta avec effusion:—A quoi bon me rappeler ces chagrins passés... cet éloignement involontaire dont maintenant surtout je dois rougir... Oh! par pitié, laissez-moi oublier cela... soyez bonne et généreuse comme toujours.
—Oui... oui... oublions le passé, oublions... c'est aussi mon vif désir.
—Mon Dieu, c'est pourtant la vie que je vous dois!—s'écria-t-elle.
—A votre tour vous pouvez beaucoup... beaucoup pour moi, chère enfant.
—Comment cela?
—En m'accordant la plus aveugle confiance... en écoutant mes avis, en suivant mes conseils, en vous persuadant surtout que je ne puis vouloir que votre bonheur.
—Oh! je le sais... je le crois... je vous promets tout.
—A ce prix... votre mariage... avec M. de Rochegune aura lieu bientôt... peut-être même plus tôt que vous n'auriez pu l'espérer. Des obstacles de peu d'importance d'ailleurs seront facilement levés; mais vous avez été si souffrante, vous êtes encore si faible, qu'il ne faut pas songer à le revoir avant quelques jours; sa vue vous causerait une émotion dangereuse.
—Oh! non... non... il me semble qu'elle me guérirait tout à fait.
—Enfant... mais lui, s'il vous retrouvait si changée! car c'est surtout depuis son départ que votre maladie a fait de rapides progrès.
—Oui... quand il est parti, il m'a semblé que je recevais le dernier coup, que tout s'éteignait autour de moi... j'ai fermé les yeux et j'ai demandé à Dieu de me rappeler à lui... mais dans sa miséricorde il m'a envoyé un de ses bons anges pour veiller sur moi.
Et elle me baisa les mains avec tendresse.
—Laissez-moi donc vous conduire, mon enfant... et surtout ne faites pas un vif chagrin à M. de Rochegune.
—Moi, mon Dieu...
—Sans doute; en voyant sur vos traits les traces de vos souffrances, il se reprocherait de les avoir causées par son silence. Je ne veux donc pas que vous le receviez avant d'être redevenue fraîche et jolie comme par le passé... Il est encore une chose très-importante, ma chère Emma, dont il faut que je vous entretienne... Madame de Richeville est votre seconde mère, elle désire vous unir à M. de Rochegune; mais ignorant ce que vous éprouviez pour lui... mais vous trouvant encore bien jeune... elle n'a pas jugé à propos de vous instruire encore de ses projets... Elle me les avait confiés, à moi... en me priant surtout très-instamment de vous les cacher... Le désir de vous apprendre une bonne nouvelle qui pouvait avoir une heureuse influence sur votre santé, m'a fait connaître une grave, une très-grave indiscrétion. Il ne faut pas, chère enfant, que vous m'en fassiez repentir; ainsi, vous me promettez de ne pas parler à votre bonne amie de ce que je vous ai confié... Elle ne tardera pas d'ailleurs à vous en instruire; mais il ne faudra pas même alors paraître savoir ses projets... Ce n'est pas un mensonge... c'est le silence que je vous demande. De la sorte, madame de Richeville n'aura pas à me reprocher d'avoir trahi son secret, et de l'avoir surtout privée du plaisir de vous apprendre un mariage qui comblera vos vœux et les siens...
—Je ferai ce que vous désirez... ce sera la première fois que j'aurai dissimulé quelque chose. Mais mon désir de vous obéir m'empêchera d'être indiscrète.
—Ce n'est pas tout, ma pauvre Emma,—dis-je en tachant de sourire,—je vais vous condamner à bien d'autres dissimulations.
—Comment cela?
—M. de Rochegune vous aime... vous aime tendrement; mais il n'a pu vous faire cet aveu avant d'avoir su de madame de Richeville... si elle ou vous n'aviez aucune objection à faire contre ce mariage, qu'il désire ardemment; il faudra donc, envers M. de Rochegune, avoir aussi l'air d'ignorer complétement ses projets; et, plus tard, quand il sera votre époux, vous me garderez le même secret sur ce que je vous confie aujourd'hui... Vous sentez qu'il ne serait pas convenable qu'il sût que je vous ai fait son aveu... avant lui...
—Oh! oui... je comprends toute votre sollicitude pour moi... et puis ce sera notre secret à nous deux...—ajouta-t-elle avec une joie naïve.
—Il ne faudra pas pour cela changer le moins du monde votre manière d'être avec M. de Rochegune.
—Mais maintenant que je sais que je l'aime... qu'il m'aime... comment le lui cacher?
—Au contraire, ne lui cachez aucune de vos impressions, chère enfant; soyez avec lui naturelle et vraie, ce sera le moyen de continuer de lui plaire. Si quelque événement que je ne puis prévoir... me forçait de m'absenter pendant quelque temps... et que vous eussiez quelques conseils à me demander... en attendant que madame de Richeville vous parle de ses projets, vous pourrez m'écrire par ma bonne Blondeau, que je vous enverrai de temps à autre... je vous répondrai par le même moyen.
—Sans en prévenir madame de Richeville?—me dit-elle d'un air étonné, comme si ce mystère eût répugné à son âme droite et sincère.
—Vous oubliez, mon enfant, que madame de Richeville ne sait rien, ne doit rien savoir de tout ceci... Vous me connaissez assez pour être bien sûre que je ne vous engage pas à une action mauvaise...
—Oh! mon Dieu, pouvez-vous le penser?... Je serai au contraire si heureuse de causer avec vous de tout ce qui est maintenant ma vie! Mais vous partirez donc bientôt, et pour longtemps?
—Non... je ne le crois pas.
—Oh! non, vous ne pouvez pas abandonner votre Emma qui vous doit tout... Oh! dites, dites, comment quelques paroles changent-elles ainsi l'aspect du passé, changent-elles le passé lui-même?
—Ne cherchez pas les causes du bonheur, pauvre enfant... Remerciez Dieu qui vous l'envoie...
Le jour allait paraître, bientôt Emma s'endormit de nouveau.
Vaincue moi-même par la fatigue, par tant d'émotions diverses, je cédai au sommeil.
Le lendemain je fus réveillée par Blondeau, il était environ midi; elle me remit une lettre de M. de Rochegune, en me disant:
—M. le marquis n'était pas à Rochegune, madame, il était à sa propriété près Fontainebleau. C'est là qu'on lui a porté votre lettre, il vient d'arriver chez lui.
J'ouvris la lettre en tremblant et je lus ces mots:
«Notre destinée s'accomplit. Il est des joies imposantes, solennelles, comme la prière... Quand j'ai reçu votre lettre, je suis tombé à genoux et j'ai pleuré... A quelle heure vous verrai-je?»
Je répondis à la hâte:
«A une heure je vous attends.»
A une heure M. de Rochegune entra chez moi.
CHAPITRE IV.
LE RETOUR.
En entrant chez moi, le premier mouvement de M. de Rochegune fut de se jeter à mes pieds, de prendre mes mains, de les couvrir de larmes de bonheur... lui, toujours si maître de lui, semblait en proie à une joie folle. Jamais je n'avais vu ses traits pour ainsi dire éclairés par ce rayonnement intérieur que donnent les joies immenses et inespérées.
Mes yeux étaient secs, brûlants; j'avais usé mes pleurs, je me sentais stupide: je ne prévoyais pas ce que j'allais répondre à M. de Rochegune, lorsqu'il me demanderait compte du renversement subit de ses espérances.
Sa première émotion passée, il me regarda fixement; alors il s'aperçut seulement des ravages que la douleur avait laissés sur mes traits.
Après m'avoir un instant contemplée avec l'expression de l'intérêt le plus touchant, il me dit tristement:
—Je le vois... cette résolution vous a coûté beaucoup... je le conçois... je suis fier d'avoir triomphé dans cette lutte... Oh! par combien de tendresses je vous ferai oublier ces larmes... les dernières que vous verserez jamais, Mathilde.
—Je voulais...
—Oh! non,—dit-il en m'interrompant avec la volubilité du bonheur,—ne me dites rien, ne me parlez pas... laissez-moi vous contempler, vous admirer avec la jalouse, avec la sauvage convoitise de l'avare pour le trésor qu'il possède enfin... laissez-moi savourer à longs traits cette idée... que cette femme qui est là... que cette femme est à moi... que c'est l'épouse idéale de mes rêves d'enfance et de jeunesse... Laissez-moi me dire... celle que les hommes, que les événements, que sa volonté, semblaient à jamais séparer de moi... elle est là... elle m'appartient... Oh! je ne l'ai pas cru... là-bas... Non, je ne veux le croire que maintenant, pour que vous ne perdiez rien de l'ivresse que vous avez causée; et pourtant quelquefois je sentais que la force irrésistible de notre amour nous vouait au bonheur, que ce n'était plus qu'une question de temps. Tantôt je craignais vos scrupules; tantôt, au contraire, je me désespérais. Oh! tenez, ces jours passés loin de vous... dans cette attente, dans ce doute mortel... ont été affreux... Vous ne pouvez pas savoir les idées horribles, insensées, qui ont traversé mon esprit lorsque je pensais que dans quelques jours je pouvais être réduit à vous dire, Mathilde... adieu... et pour toujours adieu... Oh! je veux que vous ignoriez ce que j'ai souffert... vous vous reprocheriez trop de m'avoir rendu malheureux.
—Croyez que j'aurai toujours des remords en pensant aux chagrins que je vous ai causés,—dis-je machinalement.
—Mais aussi je ne suis pas généreux, Mathilde; je ne vous dis pas que si dans ma solitude j'ai eu d'affreux jours de doute, j'ai eu aussi de bien ravissantes espérances... c'est pendant un de ces moments que je me suis plu, avec un plaisir d'enfant, à faire l'esquisse d'une retraite délicieuse, que j'ai rêvée pour nous à Castellamare... Puisque vous aimez tant l'Italie... autour de nous des fleurs, sur notre tête des arbres séculaires, à nos pieds la mer, à l'horizon le Vésuve... que dites-vous de ce cadre pour notre amour?
—Mon ami, je...
—Pardon, pardon, Mathilde, je déraisonne, c'est vrai; n'avons-nous pas mille intérêts plus graves que ceux-ci... mille résolutions à prendre? que dirons-nous à nos amis? Partirai-je avant ou après vous?... Qui prendrez-vous pour chaperon dans ce voyage?... Mon Dieu! ma pauvre tête, si ferme ordinairement, tourne au vent de toutes les félicités humaines... ce n'est pas ma faute si je suis si étourdi; c'est un ouragan de bonheur qui me jette ici à vos pieds... Mais, mon Dieu!... quel air triste, accablé... Mathilde... ne soyez pas aussi folle que moi, je le veux bien... mais, au moins, que je voie un sourire sur vos lèvres, un tendre regard dans vos yeux... En vérité, Mathilde... plus je vous regarde... Mais je ne vous ai jamais vu cet air sombre... presque sinistre... Qu'avez-vous à m'apprendre?
—Oh! de bien sombres, de bien sinistres choses...
—Je ne vous comprends pas... que peut-il s'être passé?... Votre lettre ne me disait-elle pas: Venez... venez!...
—Assez, de grâce... Oh! par pitié... ne me rappelez pas cette lettre.
—Que je ne vous rappelle pas cette lettre?... Et pourquoi?...
—Depuis que je vous ai écrit... cette lettre,—répondis-je les yeux baissés et fuyant son regard,—j'ai vu M. de Lancry.
—Votre mari!... et où cela?
—Chez moi. Ici!
—Ici?... il a osé venir chez vous... Et pourquoi?... Pour quelque méchanceté nouvelle, sans doute... Mais qu'importe votre mari?... Vous êtes à tout jamais séparée de lui... Que peut-il être dans notre vie maintenant?... Vous avez pour lui... la haine et le mépris qu'il mérite... Que signifie sa venue?... c'est une nouvelle preuve de son cynisme, voilà tout.
Je me sentais mourir... le moment était venu de frapper un coup terrible, d'ôter à M. de Rochegune non-seulement tout espoir pour le présent, mais aussi pour l'avenir; de tuer d'un mot l'amour qu'il avait pour moi.... sans cela mon sacrifice était inutile.
Pour épouser Emma, il fallait qu'il ne m'aimât plus, qu'il ne conservât aucun espoir d'être aimé par moi...
O mon Dieu!... je vous implorai; grâce à vous, j'eus du courage...
—Mais, encore une fois, Mathilde,—reprit M. de Rochegune,—qu'importe la visite de votre mari?... Peut-être vous serez-vous laissé intimider par ses menaces?...
—Des menaces?... Non... j'aurais mieux aimé qu'il m'eût fait des menaces.
—Comment?... que voulez-vous dire?
—Il est au contraire venu à moi... tremblant... malheureux... avec des paroles remplies de repentir, de tendresse...
—Et vous avez pu croire à ce retour hypocrite!... vous avez peut-être senti s'éveiller en vous quelques scrupules? Vous avez été dupe de cette comédie?
—Je vous assure que M. de Lancry parlait sincèrement... avec tous les ménagements, avec tout le respect possible. Il a avoué ses torts passés, il a mis dans cet aveu tant de généreuse franchise, que, sans l'excuser, on pourrait peut-être les lui pardonner.
M. de Rochegune me regardait avec surprise.
La mesure bienveillante avec laquelle je parlais de mon mari le confondait. Puis il secoua la tête, et me dit d'un ton touchant et pénétré:
—Allons, allons, je devine; votre âme généreuse croit à ce repentir, si impossible qu'il soit, pour n'avoir plus l'occasion de haïr... Eh bien! comme vous, je trouve que maintenant nous ne devons plus haïr ni mépriser... Oublions: l'oubli est le dédain, la vengeance des cœurs heureux.
—Ce n'est pas seulement pour m'exprimer son profond chagrin de m'avoir méconnue que mon mari est venu... il m'a dit... il a prétendu... que comme nous n'étions séparés par aucun acte légal... je devais...
M. de Rochegune m'interrompit vivement. Hélas! pour comble de regret, il eut la même pensée que j'avais eue, et s'écria:
—Eh bien! tant mieux, après tout... il a raison; votre position, la mienne, seront ainsi plus nettes; la séparation de corps et de bien équivaut presque à un divorce... vous serez ainsi à jamais débarrassée de votre mari.—Puis il s'arrêta et me dit:—Oh! maintenant je conçois votre tristesse; vous craignez avec raison le scandale d'un procès... non pour vous... mon Dieu, vous ne pouvez que gagner à voir votre conduite exposée au grand jour; mais vous songez que la mauvaise conduite de l'homme dont vous portez le nom sera honteusement dévoilée dans ces tristes débats... cela est vrai, mais il faut bien à la fin que justice se fasse... vous vous êtes assez longtemps sacrifiée. Songez qu'une fois cette formalité remplie, la liberté de votre avenir est légalement assurée. Les derniers doutes que vous pouviez conserver sur votre droit moral seront ainsi levés...
Ma torture devenait intolérable. Je rassemblai toutes mes forces, et je dis à M. de Rochegune d'une voix brève, saccadée:
—Il m'est impossible de vous laisser plus longtemps dans l'erreur où vous êtes... je vous ai écrit une lettre; dans cette lettre je vous disais de revenir... que j'acceptais l'avenir que vous m'offriez... à peine cette lettre partie, M. de Lancry se présenta chez moi.
—Eh bien!...
—Alors... je vous l'avoue... touchée de ses remords... de sa tendresse... de ses malheurs... de ses protestations... émue par tant d'anciens souvenirs... malgré... moi... je... je... lui ai promis de ne plus le quitter.
J'avais jeté ces paroles comme si elles m'eussent brûlé les lèvres, sans oser regarder M. de Rochegune, et avec des palpitations inouïes.
Au bout de quelques secondes, alarmée de ne pas l'entendre, je relevai la tête. Il semblait prêter l'oreille à mes paroles, non pas avec stupeur ni désespoir, mais avec une inquiète curiosité...
Lorsque j'eus parlé, il me dit très-froidement:
—J'ai parfaitement entendu... ce que vous venez de me dire; je vous sais incapable de faire une si funeste plaisanterie dans un moment aussi grave; votre voix est tremblante, votre figure bouleversée, votre émotion effrayante; et pourtant, ma chère Mathilde, vous devez voir, à l'expression de mes traits, que je ne crois pas un mot de ce que vous venez de dire.
—Vous ne croyez pas?
—Cela est impossible à croire, parce que cela ne peut pas être, parce que cela n'est pas.
—Je le sens, une âme comme la vôtre doit regarder une telle faiblesse comme impossible; mais...
—Je n'analyse pas, je ne compare pas. Je vous dis simplement que cela ne peut pas être, que cela n'est pas. Ce qui m'inquiète, c'est votre agitation... votre pâleur. Quant à la cause qui vous fait tenir ce langage, je ne la devine pas maintenant... mais je la devinerai.
—Ne dois-je pas être émue, tremblante, désespérée, lorsque, victime d'un sentiment que je ne puis maîtriser, je réponds ainsi à votre amour?
M. de Rochegune haussa les épaules, et me dit avec un sang-froid qui me bouleversa:
—Nécessairement, Mathilde, il faut que vous ayez de bien puissants motifs pour m'accueillir par une telle révélation... Heureusement ma foi en vous est à l'épreuve... j'ai assez étudié mon propre cœur pour connaître celui des autres, le vôtre surtout. Il ne s'agit que de me souvenir de ce que vous m'avez dit mille fois avant mon départ. Ce n'étaient pas là de vains mots; cela était vrai... senti...
—Mais...
—Mais... ma chère Mathilde, en vingt-quatre heures une femme comme vous ne se dégrade pas. La preuve que je ne vous en crois pas capable, c'est que je suis en cet instant ce que j'étais en entrant chez vous; je ne crois pas un mot de la fable de la visite de votre mari. Vous le méprisez, vous le haïssez au moins autant et plus que vous ne l'avez jamais haï; voilà la vérité.
—Vous me croyez capable de mentir...
—Oui, certes, pour quelque but grand et glorieux... et je suis sûr maintenant qu'il y a là-dessous quelque dévouement mystérieux, oui, bien noble, bien beau, sans doute; car, pour exposer ce que vous risquez, il faut de hautes compensations. Mais, heureusement, vous n'êtes plus seule dans la vie, Mathilde; le soin de votre bonheur m'appartient, c'est à moi de veiller sur mon bien, sur ma femme, et je vous défendrai contre vous-même. On m'accorde assez de perspicacité... avant vingt-quatre heures, ma pauvre Mathilde, votre secret sera découvert.
J'étais à la fois ravie jusqu'aux larmes et épouvantée de me voir ainsi devinée. A tout prix cependant il fallait absolument détacher M. de Rochegune de moi, lui ôter tout espoir, surtout l'empêcher de croire que je me dévouais pour quelqu'un.
Si j'avais seulement attribué aux convenances, à la pitié, mon rapprochement de M. de Lancry, M. de Rochegune se serait toujours cru aimé de moi, et aurait rendu plus impossible encore mon dessein de le marier à Emma.
Il fallait donc que j'eusse le courage de feindre un amour passionné pour M. de Lancry, afin d'ôter à M. de Rochegune toute illusion sur moi.
Ma position était à la fois si cruelle et si difficile, parce qu'il s'agissait aussi d'Emma, de cette malheureuse enfant, à qui je devais alors compte des promesses que j'avais été obligée de lui faire.
Ma conduite était donc d'une simplicité, d'une logique effrayante: tuer absolument l'amour que M. de Rochegune avait pour moi, et, une fois son cœur libre, l'amener à soupçonner, à reconnaître l'amour d'Emma.
Ainsi seulement je rendais mon sacrifice grand et profitable: Emma était heureuse; M. de Rochegune était heureux aussi; car il ne pouvait manquer d'apprécier cette angélique nature, et moi, je jouissais au moins d'une sorte d'amère consolation.
Sinon, si je ne réussissais pas, mon stérile sacrifice faisait le malheur des deux personnes que j'aimais le plus au monde... Hélas! ces réflexions prouvent assez que j'étais obligée de feindre pour M. de Lancry un amour aussi odieux qu'inexplicable.
Je dis donc à M. de Rochegune:
—Votre incrédulité ne m'étonne pas; ma conduite est tellement coupable à vos yeux, que vous ne pouvez pas même l'accepter comme possible... Pardonnez-moi de parler encore du passé: lorsque dernièrement vous êtes parti si chagrin, si inquiet; lorsque, dans votre solitude, vous passiez alternativement de l'espoir au désespoir, vous admettiez pourtant la possibilité... d'une séparation... que vous m'aviez vous-même proposée.
—Sans doute... et malgré votre lettre si pressante... Mathilde, à mon retour, je vous aurais trouvée irrésolue, changée même au sujet de cette détermination... que je l'aurais compris... j'aurais compté sur le temps, sur mon influence, pour vous ramener à vos promesses... Mais que je sois assez fou pour croire que vous... Mathilde... vous vous êtes de nouveau et subitement éprise de M. de Lancry pendant mon absence, je vous croirais plutôt capable d'avoir vingt amants que de commettre une pareille lâcheté.
—Et pourquoi donc serait-ce une lâcheté? n'est-il pas mon mari? S'il se repent des chagrins qu'il m'a causés, n'est-il pas généreux à moi de lui faire grâce?... Et puis enfin, vous l'avez vu, malgré mon penchant... malgré mon affection pour vous... je restais obstinément attachée à mes devoirs... C'est que je vous aimais seulement comme un frère; vous ne m'inspiriez qu'une vive amitié... mon premier amour mal éteint faisait toute ma vertu.
M. de Rochegune était bien au-dessus des autres hommes et par son caractère et par ses rares qualités; et pourtant, ainsi que le vulgaire des hommes, il ajouta plus de créance à cette dernière raison, ou plutôt il la ressentit plus vivement que les autres, parce qu'elle blessait profondément son amour-propre.
—Ah! ce serait à douter de son père!—s'écria-t-il avec un mouvement d'horreur qu'il ne put vaincre.—Vous, vous... parler ainsi... Et cela s'est vu... oui... il y a eu de ces fascinations irrésistibles... de ces passions fatales, qui ont à tout jamais enchaîné des anges de noblesse et de pureté aux côtés d'hommes débauchés et perdus... Mais non, non,—reprit-il par un mouvement d'indignation,—non, il n'y a pas de fascination, il n'y pas de fatalité, ce sont là des mots inventés par la faiblesse, par la lâcheté ou par la honte; je vous dis, moi, que je ne vous crois pas; vous n'aimez plus, vous ne pouvez plus aimer cet homme, à moins d'être aussi perverse, aussi perdue que lui.
Il disait vrai; je comprenais, j'admirais son noble courroux; mais, pour la vraisemblance de mon triste rôle, je devais à mon tour défendre et mon feint amour pour M. de Lancry et M. de Lancry lui-même.
Oh! combien je remerciai le ciel de m'avoir donné la force de cacher jusque-là à M. de Rochegune l'amour ardent, passionné... que depuis longtemps j'avais ressenti... je ressentais pour lui... S'il l'avait deviné, si je le lui avais avoué, comment aurais-je pu, sans mourir de confusion, lui dire que la présence de M. de Lancry avait fait naître en moi un nouvel enivrement?... Oh! non, non, M. de Rochegune n'eût pas cru cette indignité, et je n'eusse jamais tenté de la lui persuader...
Il marchait à grands pas, il souffrait visiblement; j'avais hâte d'abréger cette scène si pénible.
—Vous êtes injuste,—lui dis-je,—de m'accuser de perversité parce qu'un amour fatalement placé, je le veux, mais, après tout, légitime, se réveille en moi: ne suis-je pas restée des années entières sous le charme de mon mari? N'ai-je pas tout sacrifié à cet homme, dont la présence... eh bien! oui... je l'avoue, dont la présence a sur moi une puissance irrésistible... Jusqu'au moment où je l'ai revu, j'ai été digne, courageuse... Mais dès que je l'ai su malheureux, dès que je l'ai vu repentant à mes pieds, dès que j'ai entendu sa voix, dès que j'ai rencontré ses regards... oh! alors, dignité, courage, chagrins, j'ai tout oublié, et j'ai couru avec joie... au-devant de mes chaînes.
—Mais c'est horrible... mais il y a du cynisme à avouer une si honteuse influence. Vous êtes folle... je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire.
—Pourtant, si quelqu'un doit me croire, c'est vous, car je vous parle avec une entière franchise: je ne cherche pas à colorer ce rapprochement par de faux semblants. Je pourrais vous dire ce que je dirai à nos amis... que la pitié pour les malheurs, pour les remords de mon mari, que l'exagération de mes devoirs, me font agir ainsi; mais à vous je dis ce qui est, à vous je dis la vérité, si brutale qu'elle soit... Eh bien! oui, oui... je l'aime d'un amour que je n'ose qualifier... soit... mais je l'aime: c'est fatal... c'est involontaire, mais cela est.
—Mais cela est infime, madame... Mais je vous aime, moi... mais vous m'avez dit que vous m'aimiez...
—Et qui vous dit que je ne vous aime pas? qui de vous ou de moi a voulu porter atteinte à la pureté des relations qui nous unissaient? N'est-ce pas vous? Et parce que, dans un moment de faiblesse, de compassion, je vous ai écrit imprudemment: Venez... était-ce une promesse irrévocable? Ne m'avez-vous pas dit que si, au retour de vos voyages, vous ne m'aviez pas trouvée séparée de mon mari, vous m'eussiez proposé loyalement l'attachement que vous aviez pour moi... Rien n'a donc changé, mon affection pour vous est toujours aussi dévouée, aussi pure, aussi fraternelle. Après tout, qui aurait le droit de me blâmer? Nos amis eux-mêmes, dans leur austérité, ne pourront que m'applaudir d'avoir oublié les torts de mon mari, et d'être revenue à lui lorsque je l'ai vu malheureux et abandonné.
—Eh bien! au moins dites cela... Il est temps encore... de ne pas m'éloigner de vous à jamais. L'humanité, dites cela, et je comprendrai que l'humanité est ainsi faite qu'elle trouve le moyen d'abuser même du dévouement le plus admirable par une ambition insensée... je croirai que les âmes les plus nobles peuvent, dans une fatale erreur, tout sacrifier au besoin d'être admirées... à la rage de l'héroïsme... Dites que c'est par un sentiment d'austère pitié que vous retournez à votre mari... je vous croirai... vous serez toujours pour moi la femme entre toutes les femmes, celle à qui j'ai voué ma vie. Que voulez-vous? vous avez l'exagération de vos vertus... comme tant d'autres ont l'exagération de leurs vices... Mais, par pitié pour vous et pour moi, ne me dites pas qu'un amour irrésistible vous jette dans les bras de cet homme; ne venez pas me dire qu'il est votre mari! il ne l'est plus: son ignoble conduite a mis entre vous et lui une barrière insurmontable... Vous pouvez avoir pour lui de la pitié, de la clémence, de la bonté, tous les sentiments enfin, excepté de l'amour.
—Et c'est pourtant le seul ou plutôt le plus vif de ceux qui me ramènent à lui,—m'écriai-je pour mettre un terme à cette scène cruelle.—Oui, dussiez-vous me mépriser... en lui j'aime le premier homme qui ait fait battre mon cœur; en lui j'aime... mon mari... en lui j'aime mon amant... oui, mon amant, et c'est pour cela que je veux retourner auprès de lui.
M. de Rochegune cacha son front dans ses main et resta longtemps silencieux.
Puis il dit à demi-voix et comme s'il s'était écouté penser:
—Cela est étrange! je me l'étais toujours dit... mais je ne l'aurais jamais cru... Il fallait voir ce que je vois.
—Qu'avez-vous?—m'écriai-je, effrayée de son air presque égaré,—qu'avez-vous?
—Un phénomène bizarre se passe en moi, Mathilde,—continua-t-il en se parlant à lui-même.—Oui... oui.. mes espérances, mes convictions tombent lentement... une à une... Elles tombent comme les feuilles mortes d'un arbre... et cela sans déchirement, à chaque blessure... Au lieu d'une douleur vive... c'est un froid engourdissement... Ce ne sont pas les violences de la colère, du désespoir... non, c'est un dédain amer, mêlé de compassion douloureuse... Tout le passé de ma vie... que je croyais inaltérable, s'écroule, s'amoindrit et s'efface. Allons... j'ai pris pour le marbre impérissable la neige qui fond aux premières ardeurs du soleil... Encore une fois, cela est étrange... Tout à l'heure... en pensant que je pouvais être forcé de renoncer à cette femme si adorée, cette seule supposition me semblait un abîme que je ne pouvais contempler sans vertige... Voilà que maintenant... au lieu de ce grandiose, de cet effrayant abîme... je ne vois plus qu'une espèce de bourbier dont j'ai hâte de détourner les regards... Et pourtant c'est moi... c'est bien moi... moi dont cet amour avait été le pôle, l'idée fixe, unique... moi qui depuis dix ans n'avais pas été un jour, une heure, sans donner une pensée à cet amour; moi qui, soutenu, porté par cet amour, ai tenté, accompli de grandes choses... moi qui courais hier comme un enfant... moi qui tout à l'heure ressentais une de ces joies insensées, divines, parce que je touchais au terme inespéré de mes rêves... Eh bien! maintenant, subitement... rien... rien... plus rien... à ce point, que je cherche la place de ce gigantesque et sublime édifice jusqu'alors élevé dans mon âme avec une si sainte ardeur, pensée à pensée, souvenir à souvenir... Rien... rien... plus rien... un souffle a tout fait disparaître, mais disparaître sans laisser même une ruine, un débris, une trace... Dites, dites... cela n'est-il pas étrange, Mathilde?...
Oh! rien ne m'était plus affreux que de l'entendre analyser ainsi le renversement de son espoir et de sa croyance en moi...
Encore une fois je fus sur le point de lui dire combien je le trompais, combien je l'aimais. Faut-il avouer cette lâcheté? ce fut l'espèce de résignation méprisante de M. de Rochegune qui causa mon découragement passager...
Et pourtant ce mépris de sa part devait servir mes projets.
Son désespoir m'eût donné une nouvelle force, en me prouvant que j'étais toujours aimée... et il fallait que je ne fusse plus aimée.
Il continua en s'adressant à moi:
—Cela serait incompréhensible de la part de tout autre que moi... Mais mon caractère est tel, que le venin le plus subtil, le plus rapide, n'est pas plus mortel que ne l'est mon mépris lorsqu'il atteint mes affections, si robustes, si vivaces qu'elles soient.
Puis il se leva brusquement:
—Après tout,—dit-il,—l'humanité est l'humanité... pétrie d'or et de boue. Je devrais avoir pitié de votre égarement en pensant aux qualités qui le rachètent... Je ne devrais pas jeter au vent de l'oubli et du néant dix années d'affection sainte et grande... dix années d'idolâtrie, de culte... Mais je ne le puis pas... je me connais, je suis absolu en tout: je ne puis voir en vous qu'une divinité ou une femme vulgaire... Tant que vous avez été élevée sur votre piédestal, je vous ai adorée... Maintenant vous en descendez honteusement... maintenant vous êtes comme les autres femmes... Je renie mes adorations passées.
—Ainsi,—lui dis-je avec amertume,—si je vous avais écouté lorsque vous me suppliiez d'oublier mes devoirs... le mépris sans doute eût payé ce sacrifice... Comme en ce moment... vous eussiez renié vos adorations passées... car alors aussi je serais honteusement descendue de mon piédestal... Je cède à un penchant légitime... et vous me méprisez... mais si j'avais cédé à un penchant coupable!...
Cette réflexion parut le frapper; il resta pensif. Puis il s'écria avec une violence à peine contenue:
—Je vous ai dit, il y a longtemps, que si jamais je doutais de vous... je douterais de moi... Eh bien! l'heure est venue... je doute de moi et de tous... Oui... malheur à vous qui avez bouleversé toutes mes notions du bien et du mal... malheur à vous qui pouvez inspirer l'aversion en accomplissant un devoir sacré... malheur à vous qui pouvez être pervertie en obéissant à un amour légitime... oui, je méprise moins encore l'hypocrisie du vice que votre vertueuse impudeur.
Et il sortit violemment.
C'en était fait... il me méprisait... il me haïssait...
De ce moment mon sacrifice fut entièrement accompli...
Je sentis que son cœur m'échappait... il m'avait fait cruellement assister à l'agonie, à la mort de son amour et de son estime pour moi; je n'avais plus aucun doute, son cœur était vide... Qui l'occuperait?
A ce moment une pensée infernale me traversa l'esprit...
—Et Ursule!—m'écriai-je,—si elle allait essayer ses séductions sur lui? Maintenant qu'il est libre, aigri, maintenant qu'il croit au mal, puisqu'il doute de moi... ne se trouve-t-il pas dans la seule disposition d'esprit peut-être où il puisse ressentir la fatale influence de cette femme?
Et Emma... cette enfant à qui j'ai promis cet amour, et Emma qui meurt sans cet amour, pourra-t-elle jamais lutter contre Ursule... surtout si Ursule aime passionnément?
Et moi je renoncerais volontairement à mon amour pour voir cette odieuse femme... occuper le cœur de M. de Rochegune?
Je l'avoue, les événements s'étaient tellement pressés, que je n'avais pas songé un instant à l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune au bal de l'Opéra.
Si cette idée me fût venue... j'aurais peut-être eu la cruauté de sacrifier Emma plutôt que de risquer de voir Ursule aimée de M. de Rochegune.
CHAPITRE V.
LES ADIEUX.
Ma résolution une fois arrêtée, j'avais écrit à M. de Lancry qu'après avoir réfléchi au désir qu'il m'avait témoigné, je consentais volontiers à retourner auprès de lui. Je craignais qu'il ne voulût oser d'une violence légale, et qu'il ne compromît ainsi tous mes projets en faisant douter de mon empressement à le rejoindre.
Après le départ de M. de Rochegune, j'allai voir madame de Richeville et Emma.
Celle-ci se trouvait beaucoup mieux. Le docteur regardait son rétablissement comme certain. La duchesse, tout à fait remise, me remercia avec la plus tendre effusion des soins que j'avais donnés à sa fille.
Lorsque j'annonçai brusquement à madame de Richeville mon désir de retourner auprès de M. de Lancry, désir que j'attribuais à la pitié que m'inspiraient ses malheurs et son repentir, la duchesse me crut folle et me fit toutes les observations, toutes les instances, tous les reproches possibles; rien ne m'ébranla. Le prince d'Héricourt et sa femme se joignirent à mon amie pour me faire envisager l'absurdité de ma conduite. Je leur demandai si je perdrais leur estime. Ils me répondirent que non, que c'était une louable exagération sans doute, mais qu'elle serait d'un funeste exemple, et qu'il était déplorable de voir prodiguer au vice et à la corruption de pareilles marques de dévouement.
En vain je prétextai du malheur et du repentir de mon mari; ils me répondirent que son malheur était mérité, que son repentir n'était nullement prouvé. Plusieurs années d'une conduite irréprochable auraient à peine mérité la preuve d'aveugle attachement que je lui donnais.
Mieux que personne je sentais la vérité de ces remontrances, mais trop d'intérêts étaient maintenant en jeu pour que je pusse hésiter un instant dans la marche que je m'étais tracée.
Néanmoins, je le reconnus avec tristesse, le prince et sa femme éprouvèrent pour moi du refroidissement; je perdis beaucoup dans leur esprit; ils me trouvèrent faible, sans dignité. Ils souffraient véritablement et avec raison de me voir renoncer à leur intimité protectrice, qui m'avait été d'une si grande consolation, pour aller retrouver un homme qu'ils méprisaient, qu'ils haïssaient de tout le mal qu'il m'avait fait, et dont ils m'avaient pour ainsi dire moralement séparée. Enfin ils regrettaient de s'être intéressés à des chagrins que j'oubliais moi-même si promptement.
Ainsi qu'à ces amis à la fois justes et sévères, je dis à madame de Richeville que la pitié seule me rapprochait de M. de Lancry...—Hélas! c'était seulement aux yeux de l'homme que j'aimais et que je respectais le plus au monde que j'avais dû feindre un honteux amour pour mon mari.
En vain la duchesse me supplia de rester chez elle et de continuer d'habiter mon pavillon, dût-elle surmonter l'aversion que lui inspirait le voisinage de M. de Lancry; je refusai; mes relations avec mon mari eussent été surveillées de trop près, et l'on eût bien vite reconnu mon mensonge.
Je ne saurais dire les larmes, la désolation de madame de Richeville; dans la franchise de son amitié, dans l'emportement de son chagrin, elle me fit de cruels reproches... Je les dévorai en silence; ils me prouvaient la force de son affection pour moi, et à ses yeux je les méritais.
Pour la première fois de ma vie, je sentis l'espèce de jouissance amère que l'on éprouve en se voyant méconnue, blâmée, et en se disant, d'un mot je pourrais changer ces blâmes en adorations...
Il me sembla beau d'accomplir ainsi seule, accusée par tous, une œuvre que tous auraient admirée.
Alors je comprenais (dans un noble but) ces luttes sourdes, incessantes, acharnées, que certaines personnes engagent contre la société sans autres ressources que leur intelligence, autre force que leur volonté.
Seule dans la position difficile où je me trouvais, il me fallait amener M. de Rochegune à épouser Emma, malgré les intrigues et les séductions qu'Ursule mettrait nécessairement en jeu, si elle aimait M. de Rochegune.
Je ne veux pas le cacher, mon désir ardent d'arriver aux fins de cette entreprise, l'exaltation que donne une conviction généreuse, remontèrent mon moral, surexcitèrent mon énergie, et m'empêchèrent de rester écrasée sous le poids de mon sacrifice.
Oh! ce fut encore à ce moment que je reconnus la différence énorme qui existait entre mon amour pour M. de Rochegune et celui que j'avais autrefois ressenti pour M. de Lancry.
Autrefois j'avais été abattue, accablée; je n'avais su que souffrir... sans agir... A cette heure au contraire, je souffrais autant, mais je ne voulais pas que ma souffrance fût stérile; cette fois mes larmes devaient être fécondes; jusque dans mes chagrins je voulais être digne de l'homme que j'adorais.
Oh! comme j'étais fière de cet amour, de cette perle de mon cœur, conservée sans souillure... Si quelquefois je me sentais faiblir dans ma résolution, je me souvenais de ces paroles que Dieu m'avait inspirées au chevet d'Emma mourante: s'il savait!
Oui, je me disais: Que demain je révèle tout à M. de Rochegune, ne sera-t-il pas à mes pieds? son amour ne reviendra-t-il pas plus passionné que jamais?
Pourtant, comme je le chérissais toujours et plus que jamais, j'avais des moments d'abattement cruel, d'affreux désespoir...
Alors je me souvenais de ce que m'avait encore dit la voix divine pendant cette nuit fatale... Courage... pauvre femme... tu ne sais pas ce que c'est d'avoir acquis, à force de sacrifices, le droit de pleurer sur soi... Et en effet, je trouvais dans ces larmes une triste volupté!
Et puis enfin,—me disais-je,—si je réussis dans mes projets, une fois le bonheur d'Emma bien assuré, car M. de Rochegune ne restera pas insensible à cet amour si vif et si ingénu, et l'appréciera en le partageant, qui m'empêchera de me séparer légalement de mon mari, de retourner vivre auprès de madame de Richeville, et peut-être de tout dire à M. de Rochegune, alors l'époux d'Emma? Sûre de lui et de moi, je pourrai sans crainte lui dévoiler ce mystère et lui prouver que je n'ai jamais cessé d'être digne de lui... et qu'il me doit le bonheur dont il jouit auprès d'Emma. Pour moi quelle douce récompense de tant de chagrins soufferts en silence!... Combien alors ma vie serait paisible et heureuse, ainsi passée près de ceux que j'aime tant......
. . . . . . . . . .
J'attendais M. de Lancry le dimanche au matin. Avant mon départ, j'allai voir Emma une dernière fois; elle était seule. Pendant notre court entretien, je lui renouvelai toutes mes recommandations au sujet du secret qu'elle devait absolument garder envers M. de Rochegune et madame de Richeville. Je lui promis de lui écrire par Blondeau, l'engageant à me répondre par le même moyen.
En apprenant mon retour auprès de mon mari, la pauvre enfant ne put cacher un mouvement de joie involontaire, malgré son attachement bien réel pour moi. Je n'en accusai pas son cœur, mais l'instinct de son amour.
Je lui promis de venir souvent la voir, bien décidée de tenir cette promesse si nécessaire à mes desseins.
Le dimanche matin, M. de Lancry se présenta chez moi, ainsi qu'il me l'avait annoncé.
J'ai oublié de dire que, depuis l'abandon d'Ursule, sans doute, mon mari, absorbé par ses poignantes préoccupations, avait poussé l'incurie de ses vêtements et de sa personne jusqu'à une négligence presque sordide: ses traits étaient dévastés par le chagrin, par les veilles, et depuis peu par les excès de toutes sortes dans lesquels il avait cherché à étourdir sa folle et implacable passion; ses yeux rougis, sa figure couperosée, sa barbe longue, sa chevelure inculte, sa voix rauque et dure, tout en lui semblait personnifier le type du vice et presque de la misère (j'appris bientôt que cette misère était réelle).
Et c'était là l'homme que quelques années auparavant j'avais vu dans tout l'éclat de son élégance et de ses succès...
Il me dit en entrant:
—Je vous fais compliment, madame, sur votre bonne volonté, quoiqu'il me semble que cette soumission subite cache quelque arrière-pensée; mais il n'importe... ne croyez pas vous jouer de moi... Je vous prouverai que ce que je veux... je le veux.
—Quand partons-nous, monsieur?
—A l'instant, madame, à l'instant... Mais n'avez-vous pas de tendres adieux à adresser à votre ami intime? me dit-il avec ironie;—n'avez-vous pas à échanger quelques larmes? Que je ne vous gêne pas... j'ai cinq minutes à votre service pour ces touchantes embrassades.
—J'ai fait mes adieux ce matin à madame de Richeville, monsieur. D'ailleurs, j'espère la revoir bientôt.
—Oh! quant à cela... vous verrez qui vous voudrez, la liberté ne vous manquera pas... à moins que... à moins que plus tard... je ne pense autrement...
—Monsieur, quand vous voudrez, je vous suivrai.
—Un instant; je dois vous avertir, ma chère amie, que l'appartement que j'habite n'est pas brillant; c'est un simple pied-à-terre... que j'ai pris depuis que j'ai licencié ma maison... pour des raisons que vous devinez sans peine... Je n'ai donc pas eu le temps de m'occuper des détails d'intérieur; je vous préviens que vous serez beaucoup moins bien établie là qu'ici.
—Je me contenterai, monsieur, de ce dont vous vous contenterez... pourvu que j'aie seulement une chambre pour moi et une tout auprès pour Blondeau... Je ferai prendre ici les meubles qui me seront nécessaires.
—Et je ferai vendre le reste, car je dois vous avouer, madame, que je suis singulièrement gêné... Cela vous étonne? C'est pourtant ainsi. Vous connaissez maintenant mes peines de cœur... Je n'ai donc rien à vous cacher... Eh bien! dernièrement... pour m'étourdir... j'ai joué... j'ai beaucoup joué... et j'ai beaucoup perdu. Vous avez sans doute quelques économies?
—Il me semble, monsieur, que nous pourrions plus tard parler d'affaires.
—Vous avez parfaitement raison, madame... Voulez-vous mon bras?
Nous partîmes.
Je montai en fiacre avec M. de Lancry; Blondeau me suivit dans une autre voilure, avec quelques paquets indispensables; j'ordonnai à mon valet de chambre de venir, le soir même, m'apporter différentes choses dont j'avais besoin.
Une fois en voiture, M. de Lancry me dit:
—J'ai gardé un domestique... C'est du luxe, mais ce garçon m'est attaché, il nous suffira... avec votre madame Blondeau. Comme je ne dînerai jamais chez moi, vous pourrez faire venir vos repas de chez un restaurateur voisin; la portière de la maison aidera Blondeau à faire votre ménage.
—Il y a six ans, monsieur, à peu près à cette époque, nous revenions de Chantilly, vous me faisiez aussi l'état de la maison que nous devions avoir... Les temps sont changés.
—Très-changés, madame, ce qui prouve la vérité de cette maxime: que les jours se suivent et ne se ressemblent pas... Ah çà, mais vous me paraissez en veine épigrammatique, le sang des Maran se montre... A votre aise... je suis bon prince... pas toujours cependant... Mais nous voici arrivés...
Nous nous arrêtâmes devant une vieille maison de la rue de Bourgogne...
Nous traversâmes une cour sombre, humide et triste; arrivés au second étage, une porte nous fut ouverte par le valet de chambre de M. de Lancry, celui-là même qui m'avait accompagnée lors de la fatale nuit de la maison isolée.
La figure de cet homme était sinistre.
Une petite antichambre, encombrée de malles en désordre, un salon à peine meublé; à droite, la chambre de mon mari; à gauche, la mienne avec un cabinet pour Blondeau, tel était l'appartement que je devais partager avec M. de Lancry.
Les papiers étaient malpropres, il n'y avait pas de rideaux aux fenêtres, les boiseries étaient enfumées, les parquets presque boueux; à peine le jour arrivait-il au fond de cette cour humide...
D'abord mon cœur se serra douloureusement, et puis j'eus peur...
Cet appartement me semblait désert, isolé; je regardais autour de moi avec inquiétude.
Ma pauvre Blondeau ne me quittait pas et se serrait contre moi toute tremblante.
—Vous trouvez sans doute ce logement ignoble?...—me dit M. de Lancry d'un air ironique...—Mais le temps des hôtels est passé, ma chère; nous avons mangé notre pain blanc le premier.
—Je m'accommoderai de tout, monsieur. Seulement je ferai faire ici quelques réparations indispensables.
—A votre aise... Je ne vous ferai pas les mêmes reproches qu'à Maran sur le bruit insupportable des ouvriers; car je sors de grand matin, et je rentre fort tard... quelquefois même je ne rentre pas du tout. Vous ferez donc ici ce que vous voudrez.
—Alors, monsieur, je vous demanderai de garder mon valet de chambre, il couchera dans cette antichambre. C'est un homme de confiance. Je ne connais pas cette maison, et je suis très-peureuse...
—Si vous avez de quoi payer ce domestique, arrangez-vous. Fritz couche en haut.
Blondeau sortit.
—Maintenant, madame, je dois vous déclarer, avec cette franchise qu'on se doit entre époux... qu'il me reste pour tout avoir environ mille écus... Vous avez des diamants, des bijoux; il faudra en faire ressources... Je vous ai, jusqu'à l'année passée, servi une pension de vingt mille francs. Vous ne devez pas avoir dépensé tout cela... car à Maran vous viviez en ermite...
—Mais, monsieur,—lui dis-je épouvantée,—il est impossible que vous soyez réduit à ces extrémités.
—Lorsque Ursule a disparu, il me restait environ deux cent cinquante mille francs de notre fortune. Autant par désespoir que pour m'étourdir et par besoin de tenter le sort... j'ai joué... et, comme je vous l'ai dit, j'ai très-malheureusement joué, puisque j'ai tout perdu... Ceci une fois bien entendu, n'en parlons plus; je ne me souviens jamais de l'argent que j'ai dépensé avec plaisir... à plus forte raison de celui que j'ai perdu au jeu...
—Mais alors, monsieur,—m'écriai-je,—c'est donc pour me faire partager cette horrible existence que vous me forcez à revenir près de vous? A quoi, puis-je vous être utile? Vous n'êtes jamais ici, dites-vous. Quel est donc votre but?—m'écriai-je effrayée et regrettant presque de m'être ainsi volontairement livrée entre les mains de M. de Lancry.
Mais ces regrets étaient tardifs et superflus; il fallait subir toutes les conséquences de ma démarche, rester pendant quelque temps enchaînée au destin de cet homme, ou renoncer aux projets qui seuls me donnaient la force de supporter mon sort.
Il ne m'était même plus permis de me plaindre à personne, de demander conseil ou assistance à qui que ce fût.
Aux yeux de tous, j'étais allée librement, volontairement, retrouver M. de Lancry; je ne pouvais donc que paraître heureuse du parti que j'avais pris.
Mon mari répondit ainsi à mes questions:—Vous me demandez, ma chère amie, quel est mon but en vous rappelant auprès de moi; d'abord, celui de jouir de votre aimable compagnie... Et puis... cela ne vous regarde pas...
—Mais vous avez donc, monsieur, de bien odieux projets, que vous ne pouvez pas les avouer?
—Il ne s'agit pas de mes projets; j'ai le droit de vous garder chez moi, et je vous garde. Quant aux velléités que vous pourriez avoir de vous échapper de mes mains, soit à présent, soit plus tard, sous le fabuleux prétexte d'une séparation, je vous engage, pour vous distraire, à méditer à ce sujet une consultation dont voici la copie. Elle est rédigée par les plus fameux jurisconsultes de Paris, et m'a bien coûté cinquante louis, s'il vous plaît... C'est une folie dans ma position, mais je ne pouvais payer trop cher l'assurance de passer ma vie près de vous.—Et il me remit un papier.—Vous verrez que, sur la question de savoir si vous avez la moindre chance d'obtenir une séparation, les trois avocats ont unanimement déclaré que non, la voix publique nous attribuant des torts réciproques... C'était leur avis particulier, qui ne préjugeait en rien celui de la justice; mais ils croyaient pouvoir affirmer qu'aucun tribunal ne voudrait même donner suite à votre demande en séparation s'il était formellement prouvé que vous êtes revenue de votre libre volonté au domicile conjugal... cette démarche de votre part devant être regardée comme une amnistie générale du passé, quelque graves que fussent mes torts envers vous. Ne m'attendant pas, je vous l'avoue, à vous trouver d'aussi bonne composition... je me contentais donc de l'avis de mes trois conseillers, et j'allais tenter auprès de vous une dernière voie de conciliation (dont je sentais toute l'importance) avant de vous envoyer un huissier. Jugez donc de mon étonnement, de ma joie, lorsque j'ai reçu ce charmant petit billet de vous, par lequel vous me disiez qu'ayant mûrement réfléchi, vous ne voyiez aucune raison pour vivre plus longtemps séparée de moi.
Je ne pus retenir un mouvement de désespoir en songeant à cette fatale imprudence; ce mouvement n'échappa pas à M. de Lancry.
—Vous n'aviez pas songé à cela,—reprit-il,—je le vois, vous regrettez ce malencontreux petit carré de papier satiné et parfumé,—dit-il avec une cruelle ironie en me montrant ma lettre,—qui rive à tout jamais votre chaîne... qui ne sera pas toujours de fleurs, je le crains fort... Sur ce... je vais m'habiller, car aujourd'hui, par extraordinaire, je tiens à me faire très-beau.
Et M. de Lancry me laissa stupéfaite et épouvantée.
Je n'avais cru engager que le présent... j'avais irrévocablement engagé l'avenir.
Ainsi je voyais à jamais détruit mon espoir de retourner un jour vivre auprès de madame de Richeville, et de jouir enfin de la récompense de tant de sacrifices, en dévoilant à M. de Rochegune tous les motifs de ma conduite.
Ce moment fut affreux.
Ce que m'avait dit M. de Lancry n'était que trop vrai: cette lettre fatale me perdait, ou elle restait du moins comme une terrible présomption contre moi... Quelle raison invoquerais-je pour obtenir désormais une séparation, lorsque mon mari avait entre les mains une preuve écrite de ma libre et volontaire soumission à ses désirs?...
Hélas! c'est ainsi que le cercle de fer de ma position m'enfermait et se resserrait de tous côtés...
Un dernier coup vint, sinon m'accabler encore, du moins me prouver que mes craintes étaient fondées en ce qui regardait Ursule.
Le soir... au moment où je faisais avec ma pauvre Blondeau quelques préparatifs pour passer sans trop de frayeur ma première nuit dans ce lugubre appartement, on me monta une lettre ainsi conçue:
«Madame,
«Un de vos meilleurs amis, qui depuis quelque temps se fait un plaisir de vous tenir au courant des plus secrètes pensées de votre mari, veut être le premier à vous apprendre que c'est Ursule qui a ordonné à M. de Lancry de vous rappeler près de lui, afin de rompre votre liaison avec M. de Rochegune... dont elle est passionnément éprise.
«Ursule n'a pas vu votre mari; elle lui a écrit que le seul moyen qu'il eût de la faire consentir à lui accorder encore quelques entretiens était de vous reprendre chez lui et de vous y garder... Bien entendu que les promesses d'Ursule seront vaines, et que ce pauvre Lancry ignore qu'il sert ainsi à merveille la passion d'Ursule en vous séparant de Rochegune.
«On a vu dans les mains d'Ursule l'original d'une consultation signée de trois fameux jurisconsultes, et la copie d'une lettre de vous dans laquelle vous annoncez avec la meilleure grâce du monde que vous êtes prête à retourner auprès de M. de Lancry.
«Cette nouvelle, jointe à l'avis que vous a donné le docteur, complique singulièrement la question. De tout ceci il doit résulter:
«1º Qu'Emma mourra de chagrin... ce qui ne manquera pas d'être quelque peu sensible à madame de Richeville, et à vous, qui vous serez inutilement sacrifiée;
«2º Que Rochegune succombera aux séductions de votre amie Ursule, ce qui ne vous sera pas non plus indifférent;
«3º Et que vous ne quitterez plus votre mari... lors même qu'il verra qu'Ursule s'est jouée de lui. On lui donnera d'autres motifs de vous garder... ce qui devrait vous épouvanter assez si vous avez le don de lire dans l'avenir...»
Je ne pouvais en douter, cette lettre était de M. Lugarto.
Tels étaient les obstacles que j'avais à vaincre... Tels étaient les dangers que j'avais à courir.
CHAPITRE VI.
CORRESPONDANCE.
Lorsque, plus calme, j'envisageai raisonnablement ma position, j'en désespérai moins; sachant pour quel motif M. de Lancry avait exigé mon retour près de lui, je fus un peu rassurée.
La lettre anonyme (sans doute l'œuvre de M. Lugarto) me montrait l'avenir sous un jour menaçant, mystérieux; mais les préoccupations du présent me distrayaient de ces craintes futures.
Je faisais, je crois, injure au caractère de M. de Rochegune en le supposant capable de former même la liaison la plus éphémère avec Ursule; cette femme m'avait causé trop de chagrins, il avait pour elle trop de haine et d'aversion.
Une difficulté presque insurmontable était d'amener le mariage d'Emma, et surtout de ne pas laisser soupçonner à M. de Rochegune que j'étais instruite de l'amour de cette pauvre enfant... J'attendis tout de l'inspiration, qui m'avait déjà soutenue, guidée...
Je n'avais aucune idée de la vie misérable à laquelle me condamnait le désordre de M. de Lancry, j'appréciai plus que jamais la prévoyance de M. de Mortagne; ma terre de Maran avait été rachetée sous le nom de madame de Richeville: cette propriété m'assurait bien au delà du nécessaire.
Par suite de mon étrange position, j'étais forcée de partager la gêne de mon mari; car je ne paraissais rien posséder en propre. Je n'exagère pas en disant que je me résignai à cette vie presque pauvre avec assez d'indifférence; je la pris comme une épreuve, comme un essai.
Grâce aux soins de Blondeau, mon triste appartement fut habitable. Je voyais à peine M. de Lancry. A quelques accès de gaieté grossière ou de tristesse sinistre, je devinais qu'Ursule avait encouragé ou ruiné ses dernières espérances; j'espérais que du moment où elle ne lui ordonnerait plus de me garder près de lui, il consentirait à une séparation.
Mon séjour forcé auprès de mon mari n'augmentait donc pas beaucoup mes chagrins, ils roulaient tout entiers sur la perte de l'affection de M. de Rochegune et sur les craintes que m'inspirait l'avenir d'Emma.
Le surlendemain de mon installation, madame de Richeville était venue chez moi, ayant eu la précaution de s'assurer de l'absence de M. de Lancry.
Elle fondit en larmes en voyant la pauvreté de ma demeure.—Cette pauvreté,—me dit-elle,—lui expliquait mon dévouement. Emma se rétablissait rapidement; sa mère ne conservait plus aucun doute sur sa guérison.
Je demandai en tremblant à madame de Richeville des nouvelles de M. de Rochegune; jusqu'alors elle n'en avait aucune. Prévoyant son chagrin, elle avait envoyé s'informer de sa santé; il lui avait fait répondre qu'il était un peu souffrant.
Madame de Richeville m'apprit que ma conduite était diversement jugée dans le monde; les uns me blâmaient cruellement, les autres me louaient outre mesure. J'avoue que dans cette circonstance j'avais en moi de quoi balancer tous les jugements du monde.
Le lendemain je reçus cette lettre de M. de Rochegune.
Paris...
«J'ai été envers vous injuste, brutal et cruel, parce que j'ai été vaniteux. L'orgueil est au fond de tous nos mauvais sentiments: vous ressentiez pour un autre ce que vous ne ressentiez pas pour moi; mon amour-propre s'est révolté, mon bon sens s'est obscurci; dans votre mari je n'ai pas vu un homme digne ou indigne de votre amour, j'ai vu un rival.
«Tout ceci est logique: je suis sorti de la sphère des sentiments élevés, je suis tombé dans les sentiments bas et jaloux, le paradoxe a remplacé la raison; pouvais-je toujours rester dans cette sphère? Non: l'amour platonique est impossible entre deux jeunes gens; tôt ou tard l'un ou l'autre succombe. C'est un piége dangereux. Il apparaît plein de charme et de grandeur. Si votre amour mal éteint pour votre mari n'eût pas soutenu votre vertu, vous eussiez succombé comme moi! Quand le cœur est pris, on n'échappe pas à la contagion du désir.
«J'ai bien réfléchi, je me suis fait vous pour vous juger au point de vue absolument moral: vous êtes irréprochable. Pour moi, cela est cruel; il ne m'est, pour ainsi dire, pas permis d'avoir des regrets.
«Vous dévouer ma vie, cacher notre bonheur dans la solitude, parce que les grandes passions sont solitaires, ainsi pour moi l'avenir était complet et magnifique! Que me reste-t-il? Rien, ni l'amour de frère ni l'amour d'amant. Depuis qu'en vous j'ai vu la femme... la sœur a disparu.
«La femme, par une brusque préférence, m'a témoigné sa répugnance... la femme n'existe plus pour moi... Vaincre ou braver une répugnance m'a toujours été aussi impossible que d'oublier que je l'ai inspirée.
«Il en est des impressions comme des jours, on ne fait pas qu'ils n'aient point été. Je ne puis pas plus redevenir votre frère que rétrograder à l'âge de vingt ans; notre position est brisée, à tout jamais brisée.
«Votre retour à votre mari a rompu tout équilibre, bouleversé toute prévision. Ce retour aurait eu lieu quand j'étais encore votre frère, que rien n'eût été changé entre nous; je vous aurais blâmée ou approuvée avec désintéressement.
«J'ai trente ans; depuis l'âge de dix-huit ans, je crois, je vous ai aimée, je vous l'ai prouvé.
«Mais le passé est fatal pour les mauvais comme pour les bons souvenirs.
«Si mon affection pour vous est morte après s'être successivement transformée, il m'en restera toujours la mémoire.
«On doit honorer religieusement ceux qui ne sont plus.
«Oui... ce que j'éprouve pour vous à cette heure est le culte mélancolique et sacré qu'on a pour ceux à qui l'on survit.
«Mes regrets seront éternels... éternels... Une fois réduits en poussière, nos débris forment des cendres inaltérables... Telle est, telle sera l'immutabilité de mes sentiments pour vous.
«Je ne vous fais pas de reproches, Mathilde; on ne reproche pas aux gens de mourir... on les pleure.
«Ces images sont lugubres; je les emploie pour vous faire comprendre que le passé ne m'est pas cruel, odieux, insupportable; il est glacé comme le sépulcre... il est mort... il n'est pas oublié, il est tué.
«Aussi ma vie sera-t-elle misérable. Je flotte entre vingt partis sans me résoudre à aucun. Votre perte a renversé tout l'échafaudage de mon existence. C'est à recommencer. L'âge avance; je suis fatigué de la route.
«J'avais pourtant cru être près du terme... il va falloir marcher... marcher encore... et dans quel désert aride et sans fin, mon Dieu!»
Paris.
«Hier, j'ai eu un accès de rage et de haine que je voulais assouvir... j'étais fou... Je suis sorti pour aller provoquer votre mari et le tuer.
«Je dis cela parce que j'étais sûr de le tuer. Il est des pressentiments qui ne trompent pas.
«Et puis cette conviction m'a effrayé; j'ai eu peur d'être un assassin...
«La preuve que je suis complétement détaché de vous et que je n'oublierai jamais que vous m'avez préféré un être pervers et misérable, c'est qu'en voulant tuer votre mari, je réfléchissais parfaitement que si vous deveniez ainsi veuve, je mettais pour l'avenir une barrière insurmontable entre vous et moi.
«Cette pensée seule ne m'eût pas arrêté une seconde... demain vous seriez libre que je refuserais les restes d'une vie que, par deux fois, vous avez été mettre aux pieds de cet homme... Jamais! jamais...»
De ces deux lettres de M. de Rochegune, ce fut la dernière qui me fut la plus pénible.
Elle me prouvait combien le coup que j'avais frappé avait été douloureux et sûr; jamais il ne m'avait exprimé d'une manière aussi énergique, aussi dure, ce détachement complet sur lequel le temps ne pourrait rien.
Ces ressentiments me parurent, sinon faire faire un grand pas à mes projets pour Emma, du moins détruire tout obstacle dont j'aurais pu être le prétexte.
Ursule m'inspirait toujours une crainte vague. Mais, encore une fois, comment M. de Rochegune, qui la connaissait, consentirait-il seulement à l'écouter?... N'accueillerait-il pas ses avances avec le dernier mépris? J'étais absorbée par ces pensées, lorsque je reçus cette lettre de M. Lugarto, ou de l'un de ses émissaires, car je ne connaissais pas cette écriture.
On juge de l'effroi qu'elle me causa.
Paris.
«L'ami inconnu à qui vous devez déjà beaucoup de renseignements à la fois agréables et précieux sur la vie intime de votre mari continuera sa tâche avec d'autant plus de plaisir, que les événements le servent à souhait, et deviennent de plus en plus intéressants pour vous.
«Maintenant l'on va vous instruire de ce qui regarde Ursule, parce que dans cette fantasmagorie vous verrez très-incessamment apparaître la figure de M. Rochegune, et on a lieu de croire que cette apparition vous plaira infiniment. Voici ce qu'est devenue Ursule depuis sa disparition de l'hôtel de Maran. On vous cachera seulement l'indication positive de la retraite de votre charmante cousine, parce qu'il est superflu que vous la connaissiez: elle habite l'un des faubourgs les plus isolés, les plus reculés de Paris.
«Ursule a depuis deux ans une femme de chambre qui lui est profondément attachée et en qui elle a la confiance la plus absolue. Mademoiselle Zéphyrine (c'est son nom) a été chargée par sa maîtresse, quelque temps avant la nuit du bal de la mi-carême, de chercher et de louer dans un endroit retiré un modeste appartement ou (si faire se pouvait) une petite maison bien isolée.
«Mademoiselle Zéphyrine, fille pleine de zèle, d'intelligence et surtout de fidélité, trouva au fond d'une impasse qui aboutissait à une rue déserte d'un des faubourgs les moins fréquentés de Paris, une véritable cellule de trappiste. Le surlendemain du bal de la mi-carême, votre belle rivale, abandonnant tout ce qu'elle possédait à l'hôtel de Maran, partit lestement dans un fiacre avec mademoiselle Zéphyrine et gagna sa retraite cénobitique, d'où elle ne sortit pas pendant quinze jours, lesquels quinze jours M. de Lancry passa à battre Paris et ses environs sans pouvoir rattraper sa fugitive.
«Maintenant on va mettre sous vos yeux quelques fragments des plus secrètes pensées d'Ursule, écrites par elle dans un album a fermoir dont elle seule a pourtant la clef.
«Vous conclurez de cette indiscrétion, sans vous tromper beaucoup, que mademoiselle Zéphyrine, pendant les promenades de sa maîtresse, trouve le moyen d'ouvrir l'album, d'y copier ce qui lui semble curieux, et de communiquer ces renseignements à son maître invisible, qui se fait un plaisir de vous en faire part.
«Le commencement de ces fragments du journal d'Ursule remonte environ à deux ans; les derniers mots en ont été écrits il y a très-peu de jours. On ne doute pas que ces notes ne vous causent des émotions douces et salutaires.»
JOURNAL D'URSULE.
J'ai en ce soir un moment de triomphe. J'ai vu Mathilde aux Italiens; son mari est venu me rejoindre. Je l'ai maltraité! Elle a dû s'en apercevoir... Lui enlever Gontran, c'était une vengeance; l'humilier devant elle... c'était un plaisir.—M. de Senneville passe pour être irrésistible. C'est un de ces hommes sur lesquels on a toujours des projets quand on ne les connaît pas. Je l'ai trouvé d'une élégance niaisement sérieuse. Il doit se cravater avec solennité et mettre ses gants avec méditation. Son ramage est aussi charmant qu'insupportable, car il gazouille délicieusement toujours le même air.—Son plus grand défaut, à mes yeux, est d'être trop joli. Ce n'est pas ainsi qu'un homme est beau; aussi M. de Lancry ne m'a jamais plu.—Ce sont là de plates figures de pacotille que la nature jette dédaigneusement dans son moule:—joli nº 1, ne voulant pas se donner la peine de leur donner un cachet original...—Lord C*** est mieux, plus accentué; mais il a l'air par trop Anglais: comme presque tous ses compatriotes, c'est l'embarras dans l'arrogance, et la morgue dans la gaucherie; et puis au moral ces gens-là sont comme au physique, ils n'ont pas d'épiderme; on dirait qu'ils ressentent tout à travers leur flanelle.
§
Où trouverai-je donc cet homme rude, impérieux, passionné, qui de sa main robuste me fera plier comme un roseau?—Que je méprise ce Gontran! Ses prévenances sont de basses servilités, son dévouement un honteux valetage... Il m'aime en laquais qui craint d'être chassé.—Qu'attendre d'un misérable qui vole sa femme? Car c'est la voler, ignoblement la voler... que de se ruiner pour moi.—Et elle... oh! je la hais. Elle n'a pas l'air malheureux! Je le crois bien, sotte que je suis! je l'ai débarrassée de son mari...
§
Inspirer certaines passions est très-flatteur... les dédaigner est plus flatteur encore.
§
M. de Volanges (l'un des plus nouveaux adorateurs) s'est imaginé de me reprocher ce qu'il appelle ma coquetterie, se plaignant amèrement de ce que depuis deux mois... je l'accueille à ravir.—Est-il quelque chose au monde de plus benêt que ces récriminations? Voilà un homme qui se plaint de ce que pendant quelques semaines je l'ai reçu avec grâce, avec prévenance, avec préférence même.—N'est-ce pas déjà reconnaître très-généreusement ses soins que de les agréer?—N'est-ce pas faire mille fois plus qu'il ne mérite?—En s'indignant contre notre mauvaise foi, en parlant de ce qu'ils appellent si grotesquement leurs droits, les hommes qui nous ont fait la cour sont aussi niaisement scélérats que ces voleurs qui se croient sincèrement volés lorsqu'après des prodiges de patiente adresse ils ont forcé... un coffre vide...
§
En théorie et en pratique, j'ai toujours considéré les hommes comme nos ennemis implacables.—Il y a de la haine jusque dans leur amour le plus passionné, ou plutôt dès qu'il y a passion il y a haine. Le mari de Mathilde m'idolâtre, mais il m'exècre; il subit mon joug, mais en frémissant de rage. Il m'aime... parce qu'il ne peut pas faire autrement que de m'aimer.—Je le torture sans pitié, parce que je sais le secret de ma domination et que ce secret est ignoble.—Il y a plus... Mon hostilité contre Mathilde est excessive; j'éprouve pourtant une certaine satisfaction en pensant que je suis impitoyable pour un homme qui l'a rendue si malheureuse...
§
Si nous dédaignons leurs vœux, les hommes nous détestent; si nous les écoutons, ils nous méprisent.—Ils ne pardonnent jamais ni la vertu ni la faiblesse.—Lorsqu'ils s'occupent de nous, ils se mettent à l'œuvre avec tout un attirail d'odieuses arrière-pensées: c'est la vanité, c'est le mensonge, c'est la jalousie; et puis viennent la défiance, l'hypocrisie, et surtout la crainte haineuse de ne pas réussir.—De leur part ce n'est pas de l'amour, c'est à peine un goût, un caprice; avant tout c'est l'orgueil de mettre à mal un cœur honnête ou de triompher de leurs rivaux.—Il n'y a peut-être pas un homme qui, s'occupant de la beauté la plus à la mode de la saison, ne préfère paraître heureux aux yeux de tous que de l'être à la condition du plus profond secret.—Ils sont bien plus satisfaits du sacrifice apparent de notre réputation que du sacrifice ignoré de nos principes.—A position égale ou plutôt relative, combien d'hommes risqueraient pour une femme ce que risque une femme en commettant une faute? Ainsi que j'ai lu dans un livre moderne:—«Si une liaison coupable pouvait être facilement surprise et punie d'une amende qui enlèverait un quart de la fortune de l'homme aimé, quel est celui qui s'exposerait aux dangers d'être aimé si chèrement?...»
—Je m'endurcis donc en songeant que nous ne faisons jamais aux hommes que le mal qu'ils voudraient nous faire.
§
L'aspect de ce comédien m'a singulièrement frappée.—Il m'a fait comprendre les élans de la passion.—Il était résolu, violent, désordonné.—Il a joué ce rôle avec une énergie et une fierté sauvages.—Quand il a pris cette femme par les épaules... quand de sa main puissante il l'a jetée à genoux, il a été superbe... Son front était bien menaçant, sa jalousie bien inexorable...—Et puis sa voix mâle, un peu rauque, avait un vibrement profond, presque léonin. Cette mièvre princesse de Ksernika était avec moi dans l'avant-scène; elle s'est écriée en ricanant qu'il avait l'air de rugir.—L'imbécile! elle veut sans doute que le lion roucoule.
§
Dans la scène d'amour, ce comédien a eu un moment d'admirable expression: il n'a pas sournoisement larronné le baiser qu'il prend à la jeune fille; il l'a enlevé en maître, avec audace... avec une fougue presque brutale...
§
En sortant, comme je louais beaucoup Stéphen (c'est le nom de ce comédien), tandis que la princesse Ksernika l'attaquait comme elle peut attaquer, la pauvre femme, M. de Lancry ne s'est-il pas avisé de me faire observer, avec la plus respectueuse mesure, il est vrai, que je défendais peut-être Stéphen un peu chaudement...—J'ai regardé fixement M. de Lancry de mon regard noir...—Il a compris sa faute...—Il était trop tard... J'ai souri de mon plus doux sourire, et, m'appuyant coquettement sur son bras, je lui ai dit tout bas... bien bas, que j'écrirais le lendemain matin à Stéphen pour lui demander de me donner des leçons de déclamation, l'envie d'apprendre à jouer la comédie m'étant venue subitement.—(Je n'en veux rien faire, bien entendu.) Comme le mari de Mathilde, abasourdi de cette cruelle confidence, s'est échappé jusqu'à s'écrier, dans son douloureux étonnement, que ce nouveau caprice était au moins bizarre, j'ai redoublé la douceur de mon sourire, et je l'ai prévenu qu'il irait le surlendemain me chercher lui-même une loge pour voir jouer Stéphen dans la même pièce, et que je voulais qu'une petite salle de spectacle fût immédiatement construite dans le jardin de l'hôtel de Maran.
§
Ces ordres seront exécutés; je n'en doute malheureusement pas... Ce Gontran est assez lâche et assez sot pour ne jamais me donner la distraction d'un refus ou d'une impossibilité. Il ressemble à ma jument Stella... elle est si insupportablement bien dressée, que sa docilité m'irrite... Je la bats de colère... de n'avoir pas de raison pour la battre...
§
L'architecte de M. de Lancry est venu me soumettre plusieurs plans de salles de spectacle; je ne les ai pas trouvées assez riches.—Je veux quelque chose qui rappelle, dans de petites proportions, celle du château de Versailles, et surtout que cela soit construit tout de suite.—La nuit porte conseil: tantôt j'ai dit au mari de Mathilde qu'au lieu de me louer pour demain soir une loge au théâtre de Stéphen, il la louerait pour six mois afin d'avoir le droit de la faire arranger, car ce petit théâtre du boulevard est horrible, et je compte y aller quelquefois;—meubles, glaces et tentures seront en place demain. Gontran a trente-six heures d'avance; pour lui, l'homme aux surprises magnifiques, c'est plus de temps qu'il n'en faut.
§
Je reviens de l'ambassade; ce bal était merveilleux; je me sentais très en beauté, pourtant je me suis ennuyée à périr... Que ces hommages dont on m'accable sont insipides et monotones!—Et puis... se dire qu'on n'a qu'à vouloir pour enlever tous ces empressés à leurs maîtresses ou à leurs femmes... c'est repoussant de facilité.—Pour donner du piquant, du montant à une faiblesse, il n'y a rien tel que des principes ou des obstacles...—Hélas!... je suis réduite aux obstacles... Mais pour en rencontrer... je suis trop à la mode, et les hommes sont trop grossièrement, trop facilement infidèles à leurs amours.—Oh! si je pouvais trouver un être insensible à mes séductions, quelle gloire d'en triompher!
§
Cette pensée m'a donné de l'humeur, ma cour s'en est aperçue... J'étais nerveuse... agacée... J'ai fait plusieurs exécutions féminines et masculines qui ont beaucoup amusé mademoiselle de Maran. Décidément elle raffole de moi.—Notre haine commune contre Mathilde nous a pour toujours soudées l'une et l'autre; et puis je l'égaie...—Elle vieillit; elle aurait horreur de la solitude, où sa méchanceté la reléguerait nécessairement... Peu m'importe de l'abandonner un jour... si mon destin m'appelle ailleurs.
§
Le mari de Mathilde s'est surpassé, j'ai trouvé cette loge arrangée à merveille; tout le fond était occupé par une immense jardinière (utile précaution à ce théâtre). Mais à quoi bon? je ne remettrai plus les pieds dans cette salle... mes illusions sont détruites... A la seconde représentation, Stéphen, qui m'avait d'abord tant frappée, tant émue, m'a paru détestable, laid, vulgaire... Où avais-je donc l'esprit et les yeux? Au fait, je ne me plains pas de cette première impression, si différente de la seconde; elle m'a donné l'idée d'avoir un théâtre, et je suis enchantée de jouer la comédie.
§
Je viens de jouer Célimène.—Cette petite salle était charmante.—Selon notre public, j'ai dit à merveille et avec un très-grand air. C'est très-amusant. Il paraît que dans mon rôle de mademoiselle Déjazet, j'ai fait tourner toutes les têtes... par mon effronterie provocante...—Que les hommes sont sots et vains! Quand ils s'enchantent de voir une femme montrer une hardiesse impudente, ils s'imaginent que cette affection de cynisme doit être à leur intention et à leur profit.—Ils ne comprennent donc pas, dans leur stupide orgueil, qu'on les compte d'autant moins qu'on risque davantage en leur présence!—Après cette petite pièce, le mari de Mathilde est venu à moi d'un air glorieux, croyant probablement que le choix de ce rôle était de ma part une déclaration de principes à son usage; je l'ai reçu de telle sorte qu'il s'en est allé honteux et confus.
§
La vie que je mène est quelquefois atroce... de néant et d'ennui; cependant, aux yeux de tous, aux miens même, il n'y a pas d'existence plus fortunée que la mienne.—J'ai enfin joui de ce luxe, de cette renommée d'élégance que j'ambitionnais tant.—Je suis une femme à la mode dans toute l'acception du terme.—Je règne sur une fraction de la meilleure compagnie de Paris. Les hommes les plus aimables sont à mes pieds; mes rivales me redoutent et m'exècrent.—Je leur suis assez supérieure pour pouvoir être toujours très-bonne femme avec elles.—Je finis de les désespérer en dédaignant profondément l'amant qu'elles m'envient, et en les défiant de porter atteinte à une fidélité dont je me raille.—Comme les conquérants usurpateurs, je me suis faite toute seule ce que je suis;—d'un nom presque ridicule, j'ai fait un symbole d'élégance et de distinction; on copie mes toilettes, on cite mes reparties, on envie mes succès; mes préférences mettent un homme à la mode, mes moqueries le noient à jamais.—Quand j'arrive dans un bal, toutes les femmes prennent aussitôt d'une main rude leurs adorateurs en laisse, et je ne vois que regards de haine et de jalousie; je n'entends que chuchotements aigres ou reproches courroucés...—Mais qu'une fleur de mon bouquet tombe à mes pieds, tous les adorateurs rompent leurs cordes et se précipitent pour la ramasser... à la plus grande mortification d'une infinité de belles dames, qui rappellent en vain ces ingrats effarés.—Tout cela est charmant... Pourtant il me manque quelque chose... ou plutôt tout me manque. Je n'aime pas, je n'ai jamais aimé... Oh! que je voudrais aimer!...
§
—Un jour j'avais cru ressentir une de ces commotions sourdes, mais profondes, qui annoncent l'orage de la passion... comme les premiers roulements de la foudre annoncent la tempête... mais, hélas! cet espoir a été aussi vain... que ma comparaison est ridiculement ampoulée.—Cependant, un homme pareil à celui dont je me souviens... eût compris comment je voulais être aimée, que j'aurais tout abandonné pour lui...—Sans doute j'aurais vécu dans la misère, dans l'abjection, dans les larmes; il m'aurait battue, trahie, chassée... mais au moins j'aurais aimé, j'aurais eu des moments de passion sublime... je me serais sentie relevée à mes propres yeux.
§
Relevée! Est-ce donc qu'un secret instinct me dit que, comme le feu... la douleur purifie?—Serait-ce donc une réhabilitation que je chercherais dans l'amour?—Non... non... je n'ai pas de remords... je ne dois pas, je ne veux pas en avoir.—Une seule fois je me suis apitoyée sur Mathilde... je me suis montrée envers elle aussi bonne, aussi généreuse que ma nature me permettait de l'être, et j'en ai été cruellement punie.
§
—Comment ne haïrais-je pas M. de Lancry?—Quelquefois malgré moi (ce sont mes jours maudits), je sens des bouffées de honte me monter au front en songeant que c'est à son odieuse ingratitude envers sa femme que je dois la vie splendide que je mène.—En vain j'ai fait des compromis avec ma conscience, en vain je me suis dit qu'il n'y avait rien de plus immatériel que les plaisirs dont je jouissais,—en vain j'ai traité le mari de Mathilde comme un misérable, du jour où il a osé m'offrir autre chose que des fleurs et des sérénades... Oh! il est certaines coupes dont le déboire est plein d'amertume et de fiel...
§
—Cette fois, je suis frappée au cœur... oh! bien au cœur... Je veux écrire ici cette date.—Enfin d'aujourd'hui, heureuse ou malheureuse, ma vie aimante va commencer.—Enfin j'ai trouvé l'homme de mes rêves!—Il ne m'a pas vue, il n'a fait que passer... Je ne sais ni son nom, ni ce qu'il est; mais fût-il le premier ou le dernier des hommes, je sens que je l'aimerai, je sens que je l'aime, je lui appartiens.—Quelle physionomie haute et fière!... Quelle démarche à la fois leste et hardie!—Et ce teint basané, et ces lèvres rouges, et ces sourcils noirs, et ces grands yeux gris! Mais quand de pareils yeux daignent seulement s'abaisser sur vous, on doit tomber à genoux en disant: Seigneur... ordonnez, voici votre esclave.—Et cet inconnu, qui peut-il être?
§
Quelle est donc cette puissance invisible, mystérieuse, à laquelle j'obéis? Cet homme ne m'a pas dit un mot, son regard ne s'est pas arrêté sur moi, et je me sens soumise, dominée!...—Mon angoisse profonde me dit que ma destinée s'accomplit.
§
Rien de moins romanesque que ma rencontre avec cet inconnu. Je traversais les Tuileries à pied. Arrivée dans l'un des quinconces, je vis devant moi un homme qui marchait lentement. Sa taille, sa tournure, m'avaient déjà paru remarquables; il se retourna comme s'il se fût trompé de chemin par distraction. Alors, oh! alors... A son aspect, je n'ai pu m'empêcher de m'arrêter.—Il ne m'a pas aperçue... il s'est éloigné.—Il n'était plus là que je le contemplais encore.
§
Quel est cet homme?—Quel est cet homme? Je ne l'ai jamais vu dans le monde.—Il n'importe... je sais qu'il existe...—Le reverrai-je jamais?—Oui... oui, je ne l'aurais pas rencontré sans cela.—Il existe; cela explique, cela justifie mes mépris pour tous les hommes. Oui, pour tous... ceux-là même qui se sont cru des droits sur moi ne sont-ils pas ceux que j'ai le plus abreuvés de dédains et d'outrages?—Ont-ils eu, non pas de l'empire, mais la moindre influence sur mon cœur, sur mon âme ou sur mon esprit?—Certaines insouciances ne sont-elles pas le comble de l'indifférence et de l'insulte?—Le mari de Mathilde l'a dit et l'a prouvé.—Un homme n'est pas un esclave.
§
Misère du ciel!... c'est l'amant de Mathilde... c'est le marquis de Rochegune!
Cet homme singulier et remarquable, dont tout le monde parle, qui est arrivé depuis quelques jours, et que j'étais si curieuse de connaître,—c'est lui... c'est lui...—Il aime Mathilde... elle l'aime...—Oh! quand je disais que j'avais raison, que j'avais le droit d'exécrer cette femme!—Voilà donc le secret de la haine implacable que je lui porte depuis son enfance!—Mon instinct me disait qu'elle aimerait un jour l'homme qui serait ma destinée tout entière...
§
Elle l'aime... elle... elle! mais elle en est indigne; n'a-t-elle pas aimé, passionnément aimé son insipide et misérable Gontran?—Oh! que je suis fière... moi... de n'avoir au contraire rien aimé jusqu'ici!—que je suis fière d'avoir senti que je ne devais rien aimer avant d'avoir connu mon maître, mon despote!—Et je me plaignais! mais c'est à genoux, à deux genoux que je devrais remercier le hasard qui jusqu'ici m'a rendue insensible.
§
J'ai horreur de moi-même et de tout ce qui m'entoure.—Maintenant, je le sens, je suis une malheureuse créature dégradée.—Jamais un tel homme ne voudra seulement abaisser les yeux jusqu'à moi; c'est à cette heure que je mesure la profondeur de l'abîme de fange et d'infamie où je suis tombée.—Jamais je ne pourrai laver cette souillure.—De quels stupides paradoxes me suis-je bercée?... me croire digne de lui... moi... moi!... O profanation!—Est-ce que j'oserais seulement le regarder... lui parler!... Lui parler!... mais je mourrais de confusion...—Ah! maintenant je comprends la timidité... ou plutôt la honte!
§
Je ne veux plus rester dans la maison de mademoiselle de Maran.—Ce luxe me révolte;—je voudrais pouvoir me cacher à tous les yeux.—Pour jouir de ce luxe, je me suis vendue comme une infâme.—Les malheureuses que le besoin conduit a leur perte sont des anges auprès de moi.—Je hais la lumière du jour, il me semble que dans l'obscurité, je sens moins mon ignominie.—Comme il l'aime... comme elle l'aime!—Quelle générosité! quelle fierté! quel courage! Quelle auréole d'honneur, de patriotisme, de loyauté chevaleresque, rayonne autour du noble nom de cet homme!—A cette seule pensée je suis éblouie.—Et Mathilde, comme on l'aime aussi... comme on l'approuve, comme ou l'admire de l'aimer autant!—Comme le rapprochement de ces deux belles âmes est magnifique! que leur amour est pur et grand!...—Et ce Gontran... ce Gontran qui les raille... le misérable... Est-ce qu'il peut comprendre?... Dieu merci, il ne les comprend pas...
§
Je suis folle.—Cachée dans un fiacre, je suis allée passer encore deux heures devant sa maison, espérant le voir sortir, le voir... seulement le voir... car, pour rien au monde, je ne m'exposerais à soutenir son regard dans le monde: je mourrais de frayeur et de honte;—je ne trouverais pas un mot à balbutier.—Depuis plus d'un mois j'ai abandonné toute société;—à peine je descends chez mademoiselle de Maran, où je suis pourtant bien sûre de ne pas le rencontrer.—J'ai attendu longtemps à sa porte; il est sorti à pied.—Je l'ai fait suivre par la voiture, où j'étais toujours cachée.—Il est allé chez Mathilde; il y est resté jusqu'à six heures.—Oh! qu'elle est heureuse!—je n'ai plus la force de l'envier, de la haïr: je ne sais que souffrir.—Malgré moi, je suis obligée de l'avouer... ils sont dignes l'un de l'autre.
§
Pleure... pleure... malheureuse... pleure des larmes de sang et de rage... Va... meurs de désespoir; surtout qu'on ignore ton fol amour. Pour toi il n'y aurait pas assez de moqueries et d'insultes.
Pourtant, si j'avais vu plus tôt cet homme, ma vie eût été tout autre... Elle eût été aussi belle, aussi honorable qu'elle a été coupable et désordonnée.—Du moins elle ne le sera pas plus longtemps:—il ne me connaîtra jamais, il ne saura jamais que je l'aime; mais la flamme qu'il a allumée en moi aura purifié ma vie.—Aujourd'hui, j'ai pris mes dispositions pour quitter l'hôtel de Maran;—je n'ai plus rien, je serai pauvre, je travaillerai ou je mourrai, mais je serai libre et digne de penser à lui...—Penser à lui... oh! cela impose de grands devoirs...
§
Toute mon énergie s'est réveillée.—Demain, j'abandonnerai cette maison; mais cette nuit... je lui parlerai.—Oui, j'aurai ce courage.—Une idée m'a frappée,—c'est le bal de la mi-carême à l'Opéra; je lui donnerai un rendez-vous; ma lettre sera conçue de telle sorte qu'il croira qu'il s'agit de quelque timide infortune; je suis sûre qu'il viendra. Aurai-je la force de l'aborder? je ne sais.—A cette seule idée, ma faiblesse, mes doutes reviennent.—Ah! je suis lâche, j'ai peur, je tremble.—Avec quelle émotion je relirai un jour ces lignes que j'écris maintenant! Il me semble que sur ce papier muet, que dans ces notes si rapides, je retrouverai mes souvenirs presque vivants.—Que je suis heureuse de pouvoir au moins conserver une trace visible de ce qui se passe en moi aujourd'hui... à cette heure!
§
Je lui ai parlé... mon Dieu! je lui ai parlé;—il a senti le battement de mon cœur; j'ai appuyé mon bras au sien.—Mes lèvres ont craintivement baisé sa main, sa noble main;—mes larmes l'ont mouillée.—Il a bien voulu me répondre avec bonté.—Jamais faveur souveraine n'a été reçue avec une reconnaissance plus passionnée...—jamais paroles royales n'ont été écoutées, dévorées avec un recueillement à la fois plus avide et plus tremblant;—le masque m'a rendu mon courage: à figure découverte, je n'aurais pas trouvé une parole...—J'avais la fièvre, mes joues étaient empourprées.—Il prenait plaisir à m'entendre, parce que je lui faisais l'éloge de Mathilde... Cet éloge me brûlait les lèvres; mais je suis devenue éloquente pour la louer davantage encore.—Je l'ai vu sourire avec mépris et aversion quand j'ai prononcé mon nom.—Pour lui plaire encore, j'ai flétri avec indignation l'infamie de ma conduite; je n'ai pas trouvé d'expressions assez amères pour m'accuser...—Oh! cette amertume désespérée, je la ressentais; jamais je n'avais plus douloureusement mesuré la distance infranchissable que le passé mettait entre moi et cet homme sublime.
§
Et puis, en m'entendant exalter ainsi ce qu'il chérissait, maudire ce qu'il détestait, il paraissait si heureux...—Oh! en ce moment, il m'aurait dit d'aimer Mathilde, que je crois que je l'aurais aimée.—Et lui, que d'esprit! que de grâce! que de génie! quelles pensées fières!—Ce caractère hardi applique aux vertus rares et difficiles l'audace aventureuse, la présomptueuse énergie que les autres appliquent aux vices faciles et vulgaires:—il m'a fait comprendre les exaltations les plus pures et les plus saintes;—il m'a conféré je ne sais quelle haute noblesse de l'âme, comme un roi qui octroie la chevalerie.
§
J'ai abandonné l'hôtel de Maran.—Je ne reverrai plus M. de Lancry.—Je suis enfin sortie de cette atmosphère de honte et de dégradation qui m'étouffait.—Je ne changerais pas maintenant ma pauvre petite demeure pour tous les palais du monde.
§
M. de Rochegune ne me verra jamais,—je n'entendrai plus jamais sa voix;—jamais il ne saura qu'il a parlé avec douceur, avec bonté, à la femme qu'il déteste, qu'il méprise le plus au monde.—Pourtant je lui serai pour toujours aussi passionnément fidèle... aussi amoureusement dévouée... que s'il m'avait permis de l'aimer.—Oh! oui... oui... je comprends bien la pureté de leur amour,—je la comprends mieux que Mathilde peut-être.—Oui, plus qu'elle peut-être je serais maintenant capable des sacrifices qu'un tel amour impose.—Chez elle, une vertueuse résolution n'est que la conséquence de ses principes... Y faillir un jour ne serait pour elle que manquer à ses devoirs.—Moi, désormais je n'y faillirai jamais, parce que, principes, honneur, chasteté, pudeur, cet homme m'a tout révèle, tout donné, et que ce serait lui et non la vertu qu'il faudrait oublier.
§
Je suis épouvantée des ravages que cette passion fait en moi... ma tête s'égare, les plus sinistres projets me traversent l'esprit.—Oh! s'il connaissait mon amour, il aurait pitié de moi.—Oui, je suis sûre qu'il m'aimerait, qu'il me préférerait à Mathilde.—Après tout, quelle influence a-t-il eue sur cette femme? aucune!—Elle était honnête et pure; elle est restée honnête et pure.—Moi, j'étais dépravée, j'étais perdue... Et parce que je l'ai vu... et parce qu'il m'a dit quelques paroles douces et bonnes, et parce que je l'aime... je suis devenue aussi pure, aussi honnête que Mathilde.—Et encore qui sait? Est-elle restée pure?... Oh! si elle avait fait une faute, combien il serait plus fier de son influence sur moi!—De Mathilde... vertueuse, il n'aurait fait qu'une femme coupable;—de moi coupable, il aurait fait une femme vertueuse!—Cela ne serait-il pas plus beau?—cela ne serait-il pas plus digne de sa grande âme?—Lui qui aime tout ce qui est généreux et grand, serait-il insensible à la transformation qu'il a faite?...
§
Oui, cela est vrai, il m'a transformée, il m'a donné des remords que jusqu'ici je n'avais pas eus.—Ma conduite envers mon mari m'apparaît dans toute son horreur.—Mon cœur s'est brisé en pensant à cet être si généreux et dévoué, qui m'aimait avec tant d'idolâtrie, et que j'ai abandonné pour un homme que je méprisais.
§
Autrefois je n'aurais pas un instant hésité de prendre la résolution que je viens de prendre.—Eh bien!... pendant deux jours, j'ai lutté... j'ai combattu, oh! douloureusement combattu;—mais l'intérêt de mon amour l'emporte;—cet amour est ma vie maintenant.—Ce n'est pas de l'égoïsme, de la cruauté; c'est de l'instinct de conservation... J'ai un moyen sûr de séparer M. de Rochegune de Mathilde:—Je vais écrire à Gontran sans lui dire où je suis; je lui promettrai de le revoir s'il peut décider Mathilde à revenir habiter avec lui.—Je le sais, je risque de pousser leur passion à l'extrême... de les forcer à fuir peut-être pour échapper à M. de Lancry; mais je ne peux pas être plus malheureuse que je ne le suis;—je ne puis rien perdre, je puis tout gagner.
Gontran ne résistera pas à cette demande; mon influence sur lui est absolue, j'en suis certaine.—Mais une fois Mathilde au pouvoir de M. de Lancry, que ferai-je, moi?... Oserai-je affronter les regards de celui dont la seule pensée me trouble, m'impose, me consterne et m'enivre?—N'aime-t-il pas Mathilde avec passion?—S'il peut seulement soupçonner que c'est moi qui ai causé son retour auprès de son mari, quelle horreur, quelle haine je lui inspirerai!—Eh bien! il ne me haïra pas plus qu'il ne me hait maintenant!—Oh! c'est un abîme!... un abîme!...—Il n'importe... je risque ma dernière, mon unique espérance...
§
Quel prodige! Est-ce un rêve?—Il y a quatre jours à peine que j'ai écrit à M. de Lancry, et je reçois de lui, à l'adresse que Zéphyrine lui a indiquée, non-seulement l'assurance que Mathilde habitera désormais avec lui, mais encore une lettre de celle-ci, dans laquelle elle prend librement, volontairement, cette résolution que je croyais devoir lui coûter plus que la vie...—Encore une fois, est-ce un rêve?—J'ai envoyé Zéphyrine, qui connaît un des gens de M. de Rochegune, s'informer...
§
Zéphyrine vient de revenir.—Je tremble, j'ai peur.—Il est des bonheurs si soudains, si foudroyants, qu'on ne peut y croire; ils épouvantent.—Depuis quatre jours, M. de Rochegune, absorbé dans un violent chagrin, n'est pas allé chez Mathilde!—Elle est redevenue folle de son mari.—C'est le bruit public.—Cela est-il possible? mon Dieu!... Non, je ne puis encore le croire... Si cela était... si cela était, je pourrais tout espérer.
CHAPITRE VII.
LE RENDEZ-VOUS.
Après cette lecture, qui m'initiait aux plus secrètes pensées d'Ursule, je restai un moment accablée... sans pouvoir continuer la lettre de M. Lugarto.
J'étais frappée de la sincérité, de la violence de la passion de ma cousine pour M. de Rochegune.
Était-ce bien la même femme qui dans les premières pages de ce journal avait écrit tant d'aveux cyniques et hardis?
Selon mon habitude d'exagérer toutes mes craintes, je ressentis cruellement plusieurs observations d'Ursule. Ce qu'elle disait de la salutaire influence de M. de Rochegune sur elle ne me parut que trop vrai. Peut-être s'intéresserait-il au changement merveilleux qu'il avait opéré en elle.
Et puis, si odieusement paradoxale que fût la comparaison que faisait Ursule en disant que j'avais aimé M. de Lancry, tandis qu'elle ne l'avait pas aimé, en disant qu'elle n'avait rien aimé avant de voir M. de Rochegune, je trouvais quelque réalité à ce raisonnement en me mettant au point de vue de ma cousine, qui jusqu'alors n'avait eu aucun principe et pour qui certaines fautes n'avaient pas existé, tant on avait pour ses devoirs de criminelle insouciance...
Mes anxiétés redoublèrent en songeant aux sentiments de défiance et de scepticisme que ma conduite avait dû inspirer à M. de Rochegune.
Après une telle déception, une lois dans un milieu d'idées pénibles et amères, ne serait-il pas accessible aux séductions d'Ursule? ne verrait-il pas dans une liaison avec elle une sorte de vengeance contre moi, qui le rendais si malheureux, une sorte de raillerie sanglante contre la destinée qui se jouait si cruellement de ses plus chères espérances?.....
. . . . . . . . . .
Voulant, connaître mon sort tout entier, je poursuivis la lecture de la lettre de M. Lugarto, qui continuait en ces termes:
«Ici s'arrêtent les fragments du journal d'Ursule que votre ami inconnu juge à propos de vous faire connaître. Ce qu'Ursule a pu y ajouter depuis votre libre réunion à votre mari ne consiste qu'en réflexions, qu'en pensées plus ou moins brûlantes au sujet de son amour.
«D'après ce qu'on sait de ses projets, elle s'occupe maintenant de rechercher les moyens d'obtenir un rendez-vous de M. de Rochegune.
«Comme elle aime passionnément, ainsi que vous l'avez pu remarquer, comme il y a toujours une irrésistible séduction dans un véritable amour, comme Rochegune est furieux contre vous en particulier et contre toutes les honnêtes femmes en général, votre chère cousine, qui n'est pas sotte, comprend que son heure est venue et que ses consolations arriveront dans un excellent moment... Aussi s'écrie-t-elle:—Je puis tout espérer!
«Les hommes sont si bizarres, que le Rochegune se laissera nécessairement prendre dans les filets de votre cousine... Eh!... eh! vous voyez que ça tourne au haut comique... Tous les héroïques sacrifices qu'on vous a imposés par la révélation du docteur Gérard aboutissent à la plus grande satisfaction de madame Ursule...
«A propos de cette révélation de l'amour d'Emma, amour qui, selon l'usage éternel de tous les amours, avait justement échappé aux soupçons de madame de Richeville, de M. de Rochegune, et aux vôtres, vu que les personnes les plus intéressées à connaître d'un sentiment sont nécessairement celles qui en ignorent le plus complétement; à propos de cet amour,—dis-je,—il n'avait pas absolument échappé à un de vos amis. Il en parla comme d'une idée très-vague; ce fut un trait de lumière. Vraie ou fausse, cette révélation, combinée avec la maladie d'Emma, devait horriblement vous troubler dans votre amour et jeter une pomme de discorde entre vous, Emma et peut-être madame de Richeville... Une bonne partie de ces prévisions se sont réalisées.
«—Maintenant résumons-nous... Aussi bien je parlerai en mon nom, car vous avez dit me reconnaître à l'intérêt que je vous porte.—Voyons le fort et le faible de votre position.
«Je puis tout contre vous.—Vous ne pouvez rien contre moi.—A toutes les issues par lesquelles vous pouvez m'échapper, vous me trouverez debout et implacable...
«Voyez plutôt.—Si, éperdue de vous avoir ainsi pénétrée; si, redoutant l'influence que peut prendre Ursule sur M. de Rochegune, vous avouez à celui-ci la cause de votre sacrifice:—1º Emma meurt, c'est clair comme le jour;—2º vous ne pouvez pas échapper à votre mari pour rejoindre votre platonique ami après la mort d'Emma. Légalement votre lettre vous empêche de jamais espérer une séparation. Quant à fuir en cachette, vous êtes surveillée; votre mari en serait instruit à l'instant, et on lui a créé depuis peu d'excellentes raisons de ne jamais vous abandonner.
«Que dites-vous de la trame inextricable où vous vous êtes jetée?—Tenez, je vais vous faire une comparaison dont vous reconnaîtrez certainement la justesse.
«Il me semble qu'au moment où vous lirez ces lignes, vous vous ferez l'effet d'une pauvre petite mouche tombée au milieu d'une toile d'araignée. Chacun de ses efforts pour sortir de l'homicide réseau ne fait que l'y enlacer davantage... Pour comble d'horreur, au milieu de cette toile infernale, elle aperçoit la hideuse araignée, qui, toute repue de meurtre, se tient immobile, couve de ses yeux sanglants sa nouvelle victime et se plaît à jouir de ses mortelles angoisses avant que de la dévorer...»
A ce passage de cette exécrable lettre, je ne pus m'empêcher de pousser un cri d'effroi, tant cette comparaison me parut juste, tant je me sentais en effet enlacée de toutes parts par je ne sais quelle puissance invisible...
Un danger palpable, si formidable qu'il eût été, m'aurait moins épouvantée que ces machinations mystérieuses, souterraines, dont j'étais menacée et dont l'expérience m'avait déjà révélé le danger.
Je terminai cette lecture, craignant à chaque instant de voir ma raison m'échapper, tant j'étais épouvantée.
—«Savez-vous, ma chère Mathilde, que je serais un grand écrivain, sans m'en douter, si, justement au passage de ma lettre que vous venez de lire... vous aviez ressenti une de ces terreurs pareilles à celles que m'inspiraient dans mon enfance les beaux endroits des romans d'Anne Radcliffe?... Eh!... eh!... cela ne serait point impossible, au moins; car enfin vous lisez ceci probablement toute seule dans ce triste et sombre appartement de la rue de Bourgogne, que j'ai visité, bien entendu, avant que vous ne vinssiez l'occuper... Pour vous donner une preuve de ce que j'avance... regardez bien le lambris à gauche de la cheminée: y êtes-vous?...»
Je m'interrompis de lire, et je regardai machinalement ce lambris.
Quoique je ne visse rien qui pût m'effrayer, je frissonnai en me rappelant la maison isolée.
Je continuai de lire avec un horrible battement de cœur:
«Maintenant, approchez-vous; pesez avec force sur la moulure de la boiserie qui touche à la cheminée, et vous verrez quelque chose qui vous surprendra...»
Éperdue, j'appelai Blondeau.
—Jésus, mon Dieu... madame... qu'avez-vous?—s'écria-t-elle.
Sans pouvoir presque lui répondre, je lui montrai le panneau de boiserie d'un regard effrayé.
—Mais encore, madame, qu'avez-vous? vous me faites peur.
Rassurée par sa présence, je pesai sur la moulure de la boiserie; elle céda...
Je jetai un cri... Blondeau, aussi effrayée que moi, m'imita.
La boiserie, mue par un ressort, s'écarta doucement.
Je vis une cachette assez grande pour contenir une personne; un conduit, communiquant au tuyau de la cheminée, y donnait suffisamment d'air pour qu'on pût y respirer...
—Mon Dieu! mon Dieu! madame, qu'est-ce que cela signifie?—s'écria Blondeau en pâlissant.
—Silence... silence... referme cela... et pas un mot à personne.
Elle ferma ce panneau; je continuai cette lettre, doutant si je veillais ou si je rêvais.
«Eh bien! vous avez vu ma cachette? vous avez dû avoir joliment peur!—Jugez donc de toutes celles que je possède autour de vous... si je vous découvre celle-là aussi facilement.
«Allons, voyons, rassurez-vous, je n'en ai pas d'autres... croyez-le, entendez-vous? croyez-le, ça vous aidera à dormir tranquille; vrai... ceci n'est qu'une plaisanterie faite dans l'espoir de vous donner des rêves affreux, des cauchemars à vous faire mourir de peur.
«Vous allez vous figurer que cette maison (qui m'appartient) n'est que trappes et chausse-trapes, ni plus ni moins qu'à l'Opéra ou dans les romans de Ducray-Duminil... Ce qu'il y a de charmant, c'est que si vous vous avisez de demander à votre mari de changer de logement, il vous traitera de visionnaire...
«Eh!... eh!... vous allez avoir de jolies nuits! Comme ça vous reposera agréablement de vos chagrins diurnes... Je vous conseille de faire monter la garde par votre fidèle Blondeau... Oui... mais les soporifiques... vous souvenez-vous des soporifiques?... Eh! eh! vous allez n'oser toucher à rien de ce qu'on vous apportera de votre modeste restaurateur, qui est peut-être aussi un homme à moi. (A propos, quelle chute!!! pour une femme qui avait la meilleure maison de Paris!)
«Avouez pourtant que c'est une jolie chose que le pouvoir de l'argent... Je serais Satan en personne que je ne vous tourmenterais pas davantage. Vous allez être assiégée de terreurs continuelles, votre sommeil sera troublé par d'horribles rêves; dans le jour, ce seront les diaboliques complications de votre position... enfin... ni le jour ni la nuit vous n'aurez un seul moment de repos; sans compter que l'avenir est chargé de nuages si sombres, si noirs, si orageux, que vous ne pouvez avoir que les plus funestes prévisions...
«Eh! eh! eh!... tout ceci n'est pas couleur de rose, au moins! Mais aussi comme j'ai habilement profité de toutes mes chances! Aussi... c'est que la haine et la soif de la vengeance doublent les facultés. En conscience, c'est un peu de votre faute: souvenez-vous de cette nuit où devant vous j'ai été insulté, souffleté, où j'ai crié grâce à genoux, les mains jointes!... Vous deviez bien vous attendre à ce que je me vengerais... et je commence...
«Mais maintenant j'ai de l'expérience, je ne joue qu'à coup sûr, et j'ai surtout du bonheur... Voyez Mortagne! J'étais à cinq cents lieues quand il va se prendre de querelle avec un spadassin que je n'ai vu ni d'Ève ni d'Adam, et qui m'en délivre. Vraiment, ces choses n'arrivent qu'à moi.
«A cette heure je vous défie même de faire usage de cette lettre... Vous adresserez-vous aux lois? D'abord je ne suis pas à Paris; puis où est le corps du délit? Pures affaires d'amourettes plus ou moins platoniques, dans lesquelles la justice n'a rien à démêler.—Et pourtant, comme c'est drôle... ces affaires d'amourettes sont pour ainsi dire grosses de larmes, de désespoirs, peut-être même de meurtres, de suicides, que sais-je?
«Sur ce, bonne et paisible nuit je vous souhaite... vrai sommeil d'enfant endormi sur le sein de sa mère...
«Un ami inconnu ou un ennemi connu,
à votre choix.»
La lecture de cette lettre me laissa un étourdissement douloureux; mes idées bouillonnaient dans mon cerveau sans trouver d'issue.
M. Lugarto, avec une infernale sagacité, répondait d'avance à toutes mes objections, éveillait toutes mes craintes.
En songeant qu'Ursule pouvait plaire à M. de Rochegune, mon désespoir n'eut plus de bornes... Si Emma doit être perdue,—m'écriai-je,—que je ne sois pas au moins victime d'un sacrifice inutile!
Un moment je fus sur le point de tout dire à M. de Rochegune; j'allais lui écrire, lorsque cette voix divine qui venait toujours soutenir mes résolutions chancelantes me dit:
«—Courage.. courage... ne te laisse pas abattre; détourne tes yeux de l'abîme qu'un monstre t'a fait entrevoir pour te causer un affreux vertige et ébranler tes nobles déterminations...
«—Ne regarde pas à tes pieds, lève les yeux au ciel; mets ton espoir en Dieu, il ne te manquera pas...
«—Si l'homme que tu as cru digne de toi était capable de succomber aux séductions d'Ursule, pourrais-tu regretter son cœur? pourrais-tu envier cette femme?
«—Si Emma doit mourir en voyant qu'on lui préfère une autre femme, que ce ne soit pas toi qui lui portes ce coup fatal... reste-lui au moins pour la consoler; si tu n'y parviens pas, si elle succombe, n'oublie pas sa mère, qui a été pour toi presque une mère...
«—Quant aux mystérieuses menaces de ce monstre, qu'elles ne t'épouvantent pas; chasse de vaines terreurs... sois courageuse, forte; envisage fermement ce qu'il peut contre toi, et tu mépriseras sa vengeance. Courage, encore un pas... peut-être la récompense de tant de sacrifices n'est pas éloignée.»
Ainsi que toujours, ma résolution revint après un abattement passager.
Je me décidai à attendre les événements, à entretenir Emma dans son espérance, et à me garantir par tous les moyens possibles des piéges dangereux et des surprises de M. Lugarto.
Je fis coucher Blondeau dans ma chambre, je visitai les boiseries, et je me rassurai un peu en songeant que si cet homme avait voulu se servir de ses machinations, il ne m'aurait pas avertie. Il voulait sans doute me causer seulement des terreurs sans cesse renaissantes.
Je voyais très-peu M. de Lancry.
Son air sombre, son humeur impatiente et aigrie, me prouvaient qu'Ursule ne tenait pas les promesses qu'elle lui avait faites sans doute, mais qu'elle avait l'art de ne pas le désespérer tout à fait pour le forcer à me garder toujours près de lui.
Sans lui faire part de la lettre de M. Lugarto, je lui montrai la cachette qu'on m'avait indiquée; il haussa les épaules et me fit cette incroyable réponse avec un air sardonique dont je fus effrayée:
—C'est quelque bonne bourgeoise qui avait sans doute ménagé cette armoire à secret pour dérober ses provisions à la voracité de ses domestiques.....
. . . . . . . . . .
Environ quinze jours après avoir reçu de M. Lugarto la lettre que j'ai citée, il m'adressa le billet suivant:
«Paris, quatre heures.
«Je n'ai rien voulu vous dire avant que d'être bien sûr de mon fait. Rochegune a demain un rendez-vous avec Ursule, non pas chez elle, mais sur les boulevards extérieurs; c'est plus décent pour commencer.
«Ce rendez-vous est pour neuf heures; ils doivent se rencontrer sur le boulevard à gauche de la barrière de Fontainebleau, et en sortant par ladite barrière.»
Bouleversée par cette nouvelle, à laquelle pourtant je ne pouvais croire, le lendemain matin je montai en fiacre; je me rendis au lieu indiqué.
Je vis Ursule... qui attendait.
Quelques minutes après, M. de Rochegune arriva.
Il lui offrit son bras; tous deux disparurent dans un chemin creux qui aboutissait à ce boulevard.
Je n'eus ni la force ni la volonté de les suivre...
Je revins chez moi dans un désespoir indicible.
CHAPITRE VIII.
CONFIDENCES.
Environ six semaines s'étaient passées depuis que j'avais surpris l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune.
J'attendais ce dernier dans le parc de Monceaux, où je l'avais déjà vu quelquefois; il m'avait priée de m'y rendre ce matin-là, ayant quelque chose de très-important à me dire.
Notre conversation résuma les faits importants qui se sont passés pendant un assez long intervalle.
En apprenant ces événements, et surtout ceux que notre entretien fera pressentir, on comprendra que je néglige les intermédiaires pour arriver plus vite à ces pages, qui me consolèrent de bien des tourments, et qu'à cette heure encore je ne puis écrire sans un ressentiment de bonheur mélancolique.
M. de Rochegune m'avait précédée de quelques moments.
—Vous avez été mille fois bonne,—me dit-il,—de venir; il n'y a que vous au monde que je puisse consulter sur ce qui m'arrive.
—A propos... et Ursule?—lui dis-je...
Il fit un mouvement d'impatience dédaigneuse et reprit:
—Toujours la même ridicule poursuite... Elle a encore, m'a-t-on dit, passé la dernière nuit entière dans un fiacre devant ma porte.
—Et cet amour ne vous touche pas?
Il haussa les épaules.
—Ah!—lui dis-je,—je tremble encore... lorsque je songe qu'il y a six semaines... je vous ai vu venir au rendez-vous qu'elle vous avait donné... prendre son bras... et disparaître avec elle...
—Ne connaissez-vous pas l'astuce de cette femme? elle savait que votre nom était un talisman à l'aide duquel on pouvait toujours m'intéresser. Une première fois elle m'écrit et signe l'Inconnue de l'Opéra, disant qu'elle avait des choses des plus importantes à me communiquer... sur vous. J'accours à ce rendez-vous; jugez de ma désagréable surprise en reconnaissant cette femme qui vous a causé tant de chagrins. Je lui ai d'ailleurs si peu dissimulé la répugnance qu'elle m'inspirait qu'elle en a pâli; puis se remettant, elle m'a demandé pardon de m'avoir dérangé en vain. Elle ne pouvait me donner cette fois les renseignements qui vous concernaient et qu'elle m'avait promis; mais si je voulais revenir le surlendemain, elle serait en mesure de me satisfaire... Je ne sais si elle le fit à dessein; mais quelques-unes de ses paroles me laissèrent soupçonner qu'elle attribuait à une cause mystérieuse votre retour auprès de votre mari... Alors, Mathilde, j'avais encore malgré moi conservé quelques lueurs d'espoir; je consentis donc à revoir votre cousine, afin de pénétrer le secret qu'elle possédait peut-être.
—Je comprends son calcul, mon ami... Le premier coup était porté... Vous aviez déjà presque vaincu votre antipathie à son égard... elle comptait sur son adresse ou sur son esprit pour ménager une transition à son amour.
—Son calcul ne manquait pas d'adresse... car vous ne savez pas tout encore...
—Comment cela?
—Veuillez m'écouter. Une seconde, une troisième entrevue furent aussi vaines que la première; mais en remettant chaque fois à me donner ces prétendus renseignements qui vous intéressaient ainsi que moi, disait-elle, votre cousine trouva moyen de me ramener incessamment à cette cruelle vérité: que vous étiez plus éprise que jamais de votre mari... La connaissance qu'elle avait de lui et de vous ne donnait malheureusement que trop de vraisemblance à ses assurances; s'il m'avait été possible de conserver la moindre illusion à ce sujet, Ursule l'eût à jamais détruite... Je ne sais pourquoi ce dernier coup, pourtant si prévu, me fut horriblement cruel et ranima toute ma colère contre vous... mais je dois rendre cette justice à votre cousine, elle ne m'a jamais parlé de vous qu'avec respect.
—Elle savait que vous n'auriez pas toléré un autre langage,—dis-je à M. de Rochegune.
Il me regarda d'un air singulier, et me dit après quelques moments de silence:
—Peut-être... J'étais si malheureux... toutes les blessures de mon cœur venaient de se rouvrir.
—Comment? vous eussiez permis à Ursule de m'attaquer... vous, mon ami! je ne le crois pas.
—Tout ceci est passé maintenant, Mathilde; je puis vous avouer ma faiblesse... ma lâcheté.
—Expliquez-vous, de grâce.
—Eh bien, lorsque, dans ma dernière entrevue, elle m'eut bien convaincu de votre redoublement de passion pour votre mari, je ressentis contre vous presque un mouvement de haine; en vous comparant, vous si pure, à Ursule si corrompue, je me disais:—Peut-être que si je l'avais aimée, cette femme, malgré sa dépravation, m'aurait causé moins de chagrin que Mathilde.
—Ah! mon ami, quel blasphème!
—Je vous dois la vérité tout entière, ce sera ma punition... J'étais sous le coup de l'indignation que me causait votre abandon; je me disais encore:—Après tout, le mal qu'Ursule a fait à Mathilde a cessé, puisque celle-ci aime son mari plus passionnément que jamais... Pardonner à M. de Lancry, n'est-ce pas pardonner à Ursule?... pourquoi serais-je envers celle-ci plus sévère que Mathilde?
—Comment... vous, mon ami... avez-vous pu vous abuser par de tels paradoxes?
—Le désespoir est un mauvais conseiller, Mathilde... Que vous dirai-je? une fois dans cette méchante voie, ce fut avec une sorte de satisfaction odieuse que je dis quelques mots de bonté à cette femme, votre plus mortelle ennemie. Je me plaisais à me rappeler la causticité, le brillant de son esprit.
—Et Ursule... a, je pense, répondu à votre attente?—dis-je à M. de Rochegune avec amertume.
—Heureusement,—reprit-il,—je l'ai trouvée stupide.
—Ursule!...
—Oui...
—Elle... si séduisante... si spirituelle... si fine... si rusée... c'est impossible...
—Je vous répète, Mathilde, que je l'ai trouvée stupide... Elle n'avait plus l'ombre de cet esprit qui m'avait frappé au bal de l'Opéra: elle balbutiait des phrases sans suite; rien de plus morne, de plus terne que son entretien dès qu'il n'a plus été question de vous... Elle a voulu se lancer dans de grandes dissertations métaphysiques sur l'amour passionné, sur les charmes de la constance et de la vertu, ce qui était aussi révoltant que grotesque dans sa bouche. C'était, en un mot, à hausser les épaules de dégoût et de pitié; sans compter que, pour une femme dans sa position, rien n'était plus maladroit que ce ridicule étalage de belles maximes... Cela m'indigna, tandis qu'au contraire j'aurais pu peut-être, dans les funestes dispositions où je me trouvais, me laisser étourdir par les saillies d'un esprit cynique, paradoxal, insolent et railleur comme celui qu'on lui prête... J'étais dans un de ces accès de découragement amer où l'on doute de tout ce qui est généreux et grand, où l'on sent vaguement le besoin de fouler aux pieds ce qu'on a vénéré... Pourquoi ne vous le dirais-je pas maintenant? le péril est passé...
—Eh bien!...—lui dis-je, tremblante de ces ressouvenirs.
—Eh bien! Mathilde, j'en conviens en toute honte... à ce moment, la parole audacieuse et perverse d'Ursule aurait pu avoir sur moi une fatale et puissante influence... Et qui peut prévoir les suites d'une première impression?... Mais il aurait fallu pour cela que je rencontrasse une espèce de démon charmant d'esprit, de gentillesse et d'effronterie, une jolie femme attrayante et hardie; et non pas une espèce de sotte pensionnaire psalmodiant de vertueux rébus, avec des yeux rouges, un teint pâle et une physionomie éteinte et flétrie...
—Et ce bouleversement complet dans les manières, dans le caractère d'Ursule,—m'écriai-je malgré moi—ne vous a pas touché?
—Pas le moins du monde, ma chère Mathilde. Ou ce bouleversement était réel, ou il était feint: s'il était vrai, il pouvait prouver de l'amour, soit; mais il est assez peu flatteur d'inspirer même un véritable amour à madame Ursule Sécherin. Il est des préférences et des conversions extrêmement désobligeantes... Si ce trouble, cet embarras étaient simulés, c'était une ignoble hypocrisie... Non, je vous le répète, la seule chance de votre cousine aurait été de se montrer audacieusement ce qu'on dit qu'elle est, un type d'impudence et de perversité... Alors peut-être, encore irrité d'une douloureuse déception,-entraîné par une curiosité chagrine, cherchant de tristes contrastes, j'aurais voulu lire dans ce cœur corrompu... comme on parcourt un mauvais livre, par désœuvrement... Mais une fois cette occasion manquée, tout fut dit pour cette indigne créature; je rougis de ce moment d'égarement. Je revins à moi, et je sentis renaître pour toujours l'aversion qu'elle méritait... surtout pour son atroce méchanceté envers vous...
—Mon ami... il y a là un enseignement... une punition terrible... Cette femme pouvait être dangereuse... pour vous... même pour vous!!! en restant fidèle aux odieux principes qui l'avaient toujours guidée... et Dieu veut que pour la première fois elle ait honte de sa vie passée... qu'elle essaie de balbutier un noble langage... Ce langage est peut-être sincère... mais dans sa bouche il perd toute sa vertu... Ah! la malheureuse femme! comme elle doit souffrir si elle comprend l'effrayante sévérité de cette leçon...
—N'allez-vous pas la plaindre?—me dit M. de Rochegune d'un ton de reproche...
—La plaindre?... non... mais j'ai tant souffert... que je ne puis songer à ceux qui souffrent sans émotion...
—Je m'apitoie moins facilement que vous, Mathilde. Si cette femme souffre, son châtiment est mérité: je ne ferai rien pour l'aggraver; mais, sur mon âme, je ne ferai rien pour l'adoucir... Deux fois encore elle m'a écrit pour me demander un nouvel entretien. J'ai toujours refusé. Maintenant elle se borne à venir faire de temps à autre quelques stations dans ma rue. Je ne puis l'en empêcher... Mais laissons cela, je vous prie; le souvenir de ces vilenies m'attriste encore, et les noires idées viennent aux malheureux... comme l'or... vient aux riches, dit-on,—ajouta-t-il avec un profond soupir.
—Vous êtes donc toujours malheureux, mon ami?
—Vous me le demandez!... Savez-vous quelle vie est la mienne? Savez-vous ce que je souffre... quand je compare... Mais oublions, oublions le passé, il est mort... mort avec la Mathilde d'autrefois... Plus je vais, plus je trouve juste cette funeste comparaison... Oh! oui, je suis bien malheureux... A cette heure rien ne m'attache à la vie... mes jours se passent dans une monotonie désespérante...
—Mais à quoi bon parler de cela?...—reprit-il en soupirant.—Parlons du sujet qui m'amène.—Puis M. de Rochegune reprit après avoir gardé quelques instants le silence:—Ce que j'ai à vous dire, Mathilde, est grave, très-grave... J'ai toujours hésité à vous en parler... même encore maintenant... mais à vous seule je puis confier ce secret, qui, je le crains, n'est pas uniquement le mien.
En entendant ces mots, j'eus peur de me trahir; car depuis quelques jours j'attendais cette confidence.
Pour mieux détourner encore les soupçons de M. de Rochegune, je l'interrompis en lui disant:
—Il faudra que je vous parle aussi d'une chose assez grave qui m'intéresse presque directement... car elle regarde notre meilleure amie...
Il fit un mouvement de surprise et me dit:
—Comment donc? Expliquez-vous, Mathilde.
—Oh! mon Dieu!—répondis-je le plus indifféremment qu'il me fut possible,—voici ce dont il s'agit. Hier M. de Lancry me parlait d'un fils naturel d'un souverain du Nord qui vient d'arriver à Paris; il est fort beau, fort riche; il a, dit-on, le meilleur caractère et les plus charmantes manières du monde. Il sera nécessairement présenté chez madame de Richeville; or, si par hasard il plaisait à Emma, et qu'il fût digne de ce trésor... il me semble que ce serait une excellente occasion de marier cette chère enfant... Ne le pensez-vous pas?
Je l'avoue, je fis ce mensonge avec une assurance qui me surprit.
M. de Rochegune parut frappé de ces paroles et me répondit avec un certain embarras:
—Vous ne croyez pas qu'Emma ait jusqu'ici manifesté... aucune préférence?
—Tant que j'ai habité avec elle et avec sa mère, je n'ai rien remarqué de semblable,—lui dis-je.—Et vous-même... à cette époque?
—Oh! alors, non; certainement... non,—reprit-il.
Il y eut dans ce mot un accent de conviction qui me fut bien précieux.
—Et depuis quelque temps, Mathilde, n'avez-vous rien trouvé de singulier dans la conduite d'Emma?
—Rien... absolument rien... mon ami... Mais, vous le savez, malheureusement pour moi, je vois maintenant beaucoup moins madame de Richeville... Vous seriez-vous donc aperçu qu'Emma eût quelque préférence?—demandai-je d'un air étonné.
M. de Rochegune parut faire un violent effort sur lui-même et me dit:
—Après tout, je suis fou d'avoir des scrupules... Je ne voudrais pas, par une fausse modestie, causer un jour quelque chagrin à notre excellente amie.
—En vérité, je ne vous comprends pas.
—Voici ce qui m'arrive... Mathilde... Depuis que je vous ai perdue... je suis allé presque tous les jours chez madame de Richeville... souvent deux fois dans la même journée; dans mon malheur, je trouvais un cruel plaisir à parler de vous... La duchesse avait la bonté de me recevoir aux heures où sa porte est habituellement fermée... Emma, qui très-rarement quitte sa mère, assistait à nos entretiens... Cette pauvre enfant vous regrette autant que nous. Elle était tellement accoutumée à m'entendre parler de vous comme j'en ai toujours parlé, que je n'avais rien à taire devant elle. Plusieurs fois, je trouvai ses regards attachés sur les miens avec une expression et une fixité singulières... Cela me parut d'abord étrange, mais bientôt je n'y pensai plus... Une fois j'entrai sans être annoncé; elle était seule dans le salon de sa mère; elle poussa un léger cri et devint pourpre. «Emma, je vous ai effrayée?—lui dis-je en souriant.»—Non, oh! non... Tenez,—dit-elle,—voyez comme mon cœur bat... vous verrez que ce n'est pas de frayeur...—Et prenant ma main avec un geste de naïveté charmante, elle la posa sur son sein. Son cœur, en effet, battait violemment.
—Je la reconnais bien là... ses premiers mouvements sont toujours d'une adorable ingénuité... Mais que trouvez-vous d'étrange?...
M. de Rochegune me regarda très-surpris; il croyait sans doute m'avoir mise sur la voie...
—Je ne trouve là rien d'étrange... précisément... quoique ce mouvement... cette rougeur subite...
—Vous le savez... c'est une enfant... elle aura eu peur...
—Sans doute... elle aura eu peur... Néanmoins cette circonstance me rendit plus attentif. J'observai, et je remarquai, par exemple, sa rougeur subite dès que j'entrais chez sa mère, l'espèce de contemplation avec laquelle elle me regardait presque continuellement. Tant que je fus seul à m'apercevoir de ces singularités, je n'y attachai qu'une importance relative; mais lorsque j'eus repris l'habitude de venir le soir chez sa mère, Emma, à mon grand étonnement, a manifesté pour moi, et souvent en présence d'étrangers, des préférences tellement significatives, qu'elles m'ont embarrassé... Enfin, voici ce qui m'a décidé à vous faire cette confidence... Avant-hier, au moment où je sortais de chez madame de Richeville, je trouvai Emma à la porte du salon d'attente. Elle me dit d'un air mystérieux, en me donnant un petit portefeuille:—«C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance; voici ce que j'ai fait pour vous. N'en parlez pas à madame de Richeville! c'est mon secret...»
—Et dans ce portefeuille, qu'y avait-il?
—Mon portrait peint par elle à l'aquarelle, d'une ressemblance frappante, quoiqu'il fût fait de souvenir... Vous comprenez, ma chère Mathilde, que je ne m'abuse pas sur ces apparences, bien qu'elles paraissent significatives; c'est un enfantillage: mais je dois à madame de Richeville, à moi-même, à Emma, dont mieux que personne j'apprécie les inestimables qualités... de mettre un terme à cette folie, et c'est de cela que je veux causer avec vous...
—Je crois en effet qu'il ne s'agit que d'une folle exaltation de jeune fille... Aussi, mon ami, si vous écoutez mon avis, avant que cette exaltation n'ait amené un sentiment plus réfléchi, plus profond, vous vous résignerez à faire un voyage de quelque temps... Peut-être cela contrarie-t-il vos projets; mais vous êtes trop des amis de madame de Richeville pour hésiter... Votre absence calmera la tête de notre Emma. Pendant ce temps-là je saisirai cette occasion de parler à madame de Richeville de ce jeune étranger; s'il est aussi agréable qu'on le dit, s'il est présenté à Emma comme un homme qui peut devenir son mari, il y a tout lieu de croire qu'elle l'acceptera ainsi; alors le sentiment qu'elle a pour vous reprendra son niveau, car je crois qu'il s'agit d'une amitié très-vive que son imagination s'exagère un peu... Que pensez-vous de mon conseil?
—Il me paraît plein de raison... Quoiqu'il m'en coûte beaucoup de le suivre, je le suivrai.
—Qu'avez-vous donc à regretter ici?
—Tout et rien... Maintenant le moindre dérangement m'est pénible, et puis je trouve un charme mélancolique à habiter les lieux où je vous ai aimée. C'est avec un triste plaisir que je parle de vous avec nos amis, je l'avoue... Il me chagrine de renoncer pendant quelque temps à ces dernières consolations.
—Je le comprends, mon ami; mais pouvez-vous balancer? Songez combien Emma est impressionnable; réfléchissez aux funestes conséquences d'un pareil attachement pour elle, s'il prenait de la gravité. Pauvre malheureuse enfant! quel serait son sort?... Tandis que votre absence, peut-être l'espoir d'un prochain mariage, suffiront, je n'en doute pas, pour la guérir de cette exaltation passagère... et puis, je lui parlerai, elle a en moi toute confiance; mais, je vous le répète, mon ami, si pénible que vous soit ce sacrifice... il faut partir.
—Vous avez raison... le repos, le bonheur à venir d'Emma dépendent peut-être de mon départ... Puis-je hésiter quand je songe à tout ce que je dois à sa mère, à tout l'intérêt que cette enfant m'inspire elle-même? Est-il une créature plus angélique, plus digne de bonheur? que ne mérite-t-elle pas!
—Vous avez raison, mon ami, c'est un vrai trésor... et il se peut qu'à votre retour vos vœux pour elle soient comblés. Si les convenances se trouvaient réunies dans le mariage dont je vous ai parlé, il pourrait avoir lieu dans deux ou trois mois; alors vous nous revenez, et vos amis tâchent d'alléger un peu cette vie que vous trouvez si triste et si pesante.
—Ne l'est-elle pas en effet? Que me reste-t-il? quels sont mes liens? quel est mon avenir maintenant? Ah! Mathilde... des parents, des amis, si chers qu'ils soient, ne remplaceront jamais un sentiment qui était toute ma vie; ces succès dont j'étais si fier sont à cette heure pour moi sans attrait; vous étiez au fond de toutes mes ambitions, de tous mes orgueils.—Et il ajouta en tâchant de sourire:—A cet égard, je suis comme ces pauvres femmes qui avaient l'habitude de se faire belles et d'être jolies pour leur amant... Il n'est plus là, elles se demandent à quoi bon la beauté, la parure!
—Jusqu'à ce qu'un nouvel amour leur donne encore l'envie d'être jolies et de se faire belles,—lui dis-je en souriant.
Il secoua la tête et me dit:
—Vous savez bien que tout véritable amour est fini pour moi... Le reste est-il du bonheur?... Et j'ai trente ans, et j'ai peut-être encore une longue vie à parcourir dans cette indifférence morne et glacée. Ces questions... que ferai-je? que deviendrai-je? me sont insupportables; j'accepterais je ne sais quel avenir, pourvu qu'il m'épargnât la stérile fatigue de songer au lendemain... Quelquefois j'envie l'existence machinale des cloîtres, cette obéissance muette et passive qui vous débarrasse d'une volonté dont on ne sait que faire...
—Pouvez-vous parler ainsi, vous, jeune, libre!
—Et c'est justement cette liberté qui m'effraie. Je chercherai vainement à sortir de l'apathie où je suis plongé. Ce seront des agitations inutiles.
Vingt fois je fus sur le point de dire à M. de Rochegune:—Épousez Emma, elle vous aime; votre existence aura un but, un terme.—Mais je craignis de compromettre par trop de précipitation le succès d'une œuvre qui m'avait coûté tant de larmes, tant de soins. Je lui dis:
—Courage! courage! peut-être ce voyage suffira-t-il à vous sortir de cet engourdissement passager. Comptez sur moi; je vous écrirai le résultat de mes observations au sujet d'Emma, et j'espère vous annoncer bientôt que votre absence a eu sur elle l'effet salutaire que nous en espérons........
. . . . . . . . . .
La veille du jour où j'avais cet entretien avec M. de Rochegune Emma m'écrivait cette lettre, qui résume pour ainsi dire notre correspondance depuis que j'avais cessé d'habiter avec madame de Richeville.
EMMA A MADAME DE LANCRY.
«J'ai suivi vos conseils, mon ange sauveur et tutélaire... Je vais vous raconter ce qui s'est passé depuis ma dernière lettre.
«Vous me dites que bientôt il n'aura plus de raison pour me cacher son amour: je vous crois; j'ai toujours été si bien inspirée de vous croire! vous m'avez révélé tant de choses!...
«Ainsi que vous me l'avez conseillé, je n'ai dissimulé aucune de mes impressions... J'étais heureuse de le regarder... je le regardais... Quand ses yeux rencontraient les miens, je ne les détournais pas, et il devait y lire toute la joie que me causait sa présence...
«Je ne sais si vous m'approuverez, cela est peut-être bien bizarre... mais je lui ai donné le portrait que j'avais fait de lui... de souvenir... vous savez... Ce n'était pas que je m'attendisse à lui causer un grand plaisir en lui donnant sa propre image; mais je pensais que peut-être il verrait dans cette offre une preuve que sa pensée est toujours en moi; et puis je ne sais, mais dès que j'ai eu terminé ce portrait, il m'a semblé qu'il ne m'appartenait plus, que je n'avais plus le droit de le garder, que je devais le lui rendre... Et puis encore j'étais si fière de mon ouvrage! si vous saviez comme il était devenu ressemblant! car j'y ai beaucoup travaillé depuis que vous ne l'avez vu... Il n'y a là rien d'étonnant. Une fois seule devant ma table de dessin, chaque fois que je voulais le voir, je fermais les yeux, et il m'apparaissait; oui, c'était une véritable apparition.
«M. de Rochegune est toujours bien triste quand il parle de vous... il est comme madame de Richeville, comme moi... Nous ne pouvons pas nous consoler de votre départ, nous qui avions la douce habitude de vous voir chaque jour.
«Je m'aperçois bien qu'il m'aime; il ne me traite plus en petite fille. Avant-hier, quand je lui ai donné le portefeuille, il m'a regardée avec une émotion qui m'a fait venir les larmes aux yeux.
«Quand je pense qu'il y a six semaines j'étais à l'agonie! que c'est vous qui m'avez appris quel était le mal dont je me mourais! que c'est vous qui m'avez guérie! Je me jette quelquefois à genoux pour vous bénir, pour vous prier comme une sainte... D'un mot vous m'avez sauvée... ce mot était son nom...
«Il y a une question que je me fais sans cesse. Comment ai-je mérité qu'il m'aimât, qu'il me choisît, moi, parmi toutes celles qu'il pouvait choisir? Cela ne vous semble-t-il pas à la fois bien heureux et bien inespéré pour votre Emma?
«Je voudrais savoir si je l'ai aimé avant qu'il m'aimât... Oh! oui... je l'ai aimé la première... Il me semble que le contraire serait de l'ingratitude de ma part.
«N'allez pas me gronder, me trouver très-importune; mais croyez-vous qu'il soit obligé de garder encore bien longtemps le silence? Quand me dira-t-il qu'il m'aime? vous m'annoncez dans votre dernière lettre que ce sera bientôt. Mais les distances ne sont peut-être pas les mêmes pour nous deux.
«Allons, mon bon ange gardien, je serai patiente, je ne ferai plus de questions indiscrètes. D'ailleurs, maintenant que je puis lui laisser voir combien je l'aime, il y aurait de l'égoïsme de ma part à être impatiente.
«Adieu... adieu... Vous voyez que je suis exactement vos conseils. Venez nous voir; vous savez combien vous êtes toujours chérie par madame de Richeville, par lui et par... votre Emma.»
CHAPITRE IX.
LES FIANÇAILLES.
M. de Rochegune avait écrit un mot à madame de Richeville pour la prévenir de son absence, causée, lui disait-il, par quelques affaires importantes.
Le lendemain de ce départ, j'annonçai à Emma qu'elle devait se résoudre à ne pas revoir M. de Rochegune de très-longtemps peut-être, les raisons de famille qui lui avaient fait jusqu'alors différer la demande de sa main semblant augmenter de gravité... Je dis enfin à cette pauvre enfant que M. de Rochegune était si désespéré de la quitter, qu'il n'avait pas le courage de venir lui dire adieu.
Je m'y attendais; Emma fut douloureusement frappée de ce coup imprévu, qui venait si soudainement briser ses espérances, ou du moins les ajourner presque à l'infini; mais je devais risquer beaucoup pour assurer son bonheur.
Sans être aussi sérieux qu'ils l'avaient déjà été, une partie des symptômes de la première maladie d'Emma se renouvelèrent.
Elle retomba dans ses tristesses mornes et accablantes. Son chagrin, dont elle savait alors la cause, eut une réaction peut-être plus lente, mais plus profonde.
J'avais été obligée de mettre le docteur Gérard dans ma confidence, car je ne voulais pas compromettre trop dangereusement la santé d'Emma.
Il approuva mon dessein, me garda toujours le secret auprès de madame de Richeville, et lui donna encore le change sur la maladie de sa fille.
J'avais souvent écrit à M. de Rochegune afin de le tenir au courant des événements...
Je ne lui cachai pas que la position d'Emma devenait de plus en plus inquiétante; enfin M. Gérard m'ayant avertie qu'il y aurait du danger à prolonger davantage les angoisses de la fille de madame de Richeville, je suppliai M. de Rochegune de revenir à Paris: sa présence seule pouvait opérer une crise salutaire.
Il me répondit en ces termes:
«Je serai à Paris dans la nuit de demain... Ce que vous m'apprenez est affreux... et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai causé involontairement... Emma est un ange de bonté, de beauté, de candeur et de grâce... Elle mérite un cœur qui n'appartienne qu'à elle. Si je ne vous avais pas rencontrée dans ma vie, s'il m'était encore possible d'aimer... son amour eût été mon plus cher trésor... Mais l'épouser par pitié... est-ce digne d'elle? est-ce digne de moi? Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le danger que court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et sa mère... notre meilleure amie!... Ah! je ne sais quelle fatalité me poursuit!...
«R.»
Quelques heures après l'arrivée de M. de Rochegune, M. Gérard, dont il honorait beaucoup le savoir et le caractère, se présenta chez lui (d'après mon conseil), et l'instruisit de l'état véritablement très-alarmant dans lequel se trouvait Emma.
Pour faire comprendre toute la gravité de cette crise à M. de Rochegune, M. Gérard n'eut qu'à lui exposer les raisons qu'il m'avait déduites lors de la première maladie d'Emma; car la même cause avait reproduit les mêmes effets.
—Eh bien!—me dit-il d'un air accablé...—je quitte M. Gérard. La vie de cette pauvre enfant est en danger!
—Hélas, oui!... J'avais prié le docteur, dont vous connaissez la sincérité, d'aller vous dire en qu'il en était, ne doutant pas que ses paroles ne fussent plus éloquentes que tous les raisonnements.
—Ce qu'il m'a appris... m'a navré... Malheureusement je ne puis que me désoler. Je vous répète, ma chère Mathilde, que je ne sais rien de meilleur, de plus charmant qu'Emma... Vous me connaissez assez pour croire que sa naissance ne serait pas pour moi un obstacle... Encore une fois, je rends justice à ses excellentes qualités; mais je ne l'aime pas... je ne puis pas l'aimer.
—Sans doute, mon ami, cela est fatal; heureusement tout espoir n'est pas encore absolument perdu... Je ne vous avais fait entrevoir... et bien vaguement encore... cette hypothèse de mariage que dans le cas où il deviendrait la seule chance de salut d'Emma... ainsi que cela arrivera demain peut-être... Alors il me semble que pour vous... ce mariage serait presque un devoir.
—Un devoir?...
—Pour vous, dont l'âme est généreuse et grande... oui...
—Cela ne serait un devoir ni pour moi ni pour personne, Mathilde...—me dit-il avec une fermeté qui m'effraya.—Je déplore ce qui arrive, mais je n'y puis rien.
—Vous n'y pouvez rien, lorsque d'un mot?...
—Pour dire ce mot il faudrait aimer.
—Mais elle vous aime, elle!... mais elle se meurt! cette pensée ne peut-elle donc rien sur vous?
—Et qu'ai-je fait, moi, pour éveiller, pour encourager cet amour? Est-ce ma faute si l'imagination de cette malheureuse enfant s'est exaltée sans raison?
—Est-ce sa faute, à elle, si, vous voyant chaque jour, si, entendant chaque jour vos louanges, l'amour s'est peu à peu développé dans son cœur? N'y a-t-il pas de la cruauté à afficher une indifférence... que vous ne ressentez pas... non... non, car l'amour d'Emma doit vous enorgueillir...
—J'en serais fier... oui... j'en serais fier, si j'en étais digne.
—Pourquoi en seriez-vous indigne?
—Parce que je ne partage pas cet amour... parce que je ne pourrai le partager.
—Vous ne le partagez pas à cette heure... soit... mais qui vous répond de l'avenir?... Songez donc à ce que vous me disiez avant votre départ, en me parlant de l'ennui, du dégoût qui vous accablaient!... cette triste disposition d'esprit ne peut qu'augmenter encore... Vous ne m'aimez plus, ou du moins je ne puis plus compter dans votre vie; de mon côté, pourquoi vous le cacherais-je? chaque jour resserre les liens qui m'attachent à M. de Lancry; autant qu'il le peut, il répare ses torts passés: ainsi, vous le voyez, mon ami, nos rêves d'autrefois sont, hélas! devenus ce que deviennent les songes... Ainsi que vous le dites, vous conserverez toujours de moi ce souvenir mélancolique qui survit aux êtres qui ne sont plus... J'aurai toujours pour vous la plus affectueuse amitié... la plus profonde estime... Mais maintenant nos deux existences ont des buts différents, et chaque jour nous séparera davantage... Quel avenir vous reste-t-il donc?
—L'avenir le plus triste... vous le savez.
—Et c'est un pareil avenir que vous hésitez à engager... à sacrifier, si vous voulez, lorsque ce sacrifice peut sauver la vie d'Emma?
—Pour elle, il vaut mieux mourir que d'être enchaînée à une âme flétrie.
—Mais qui vous dit que la généreuse chaleur de ce jeune cœur ne ranimera pas votre âme, que vous croyez à jamais refroidie?
—Cela est impossible, Mathilde, je le sens, je n'aimerai plus.
—Alors,—m'écriai-je avec amertume,—alors Emma doit mourir! c'est sa destinée! Après tout, qu'est-ce que l'existence d'une créature de Dieu? Emma réunit, il est vrai, les qualités les plus charmantes et les plus rares... Elle a seize ans... elle est d'une beauté accomplie... elle aime à en mourir... elle en mourra... Et celui qui, par sa dédaigneuse indifférence, causera cette mort, sacrifiera sans doute cette jeune fille à l'entraînement de quelque héroïque ambition, de quelque grande passion, ou du moins à l'attrait d'une vie aventureuse qui devra le tirer de sa léthargie?... Non... non, ce sera à l'ennui, à une lâche et morne apathie qu'il sacrifiera cette adorable enfant, qu'il sacrifiera la fille de sa meilleure amie.
—Vous êtes sévère, Mathilde.
—Si M. de Mortagne vivait encore, ne vous tiendrait-il pas ce langage? J'en appelle à votre loyauté... que vous conseillerait-il de faire?
M. de Rochegune ne me répondit rien, baissa la tête avec une sombre tristesse; mais il parut frappé de mes paroles.
—Ses avis étaient sacrés pour vous... vous n'eussiez pas hésité... Ah! mon ami... rappelez-vous ce que vous me disiez lorsque l'instinct de votre cœur vous révélait que de notre amour jaillirait un jour quelque magnifique exemple de dévouement... Sans doute vous pressentiez ce qui se passe à cette heure... Mon ami, soyez bon, soyez généreux... ne soyez pas impitoyable!
—Mathilde... franchement... M. de Mortagne m'aurait-il conseillé... vous-même, me conseillez-vous d'épouser Emma par pitié? A ce prix... elle refuserait le mariage...
—Est-ce bien vous qui me faites une telle question? Et lors même que vous céderiez seulement à la pitié... le laisseriez-vous jamais deviner à Emma? Non, non, je connais votre cœur; plutôt que de la blesser, vous l'abuseriez par un touchant mensonge... car elle aussi, est fière... Vous avez raison, elle mourrait mille fois plutôt que de devoir cette union à votre pitié.
—Mais c'est une folie! ne sait-elle pas combien je vous aimais, combien je vous regrette? ne m'a-t-elle pas toujours entendu parler de vous dans les termes les plus tendres?
—Vous connaissez la droiture et la candeur de son âme. Elle a vu dans notre amour un attachement fraternel... N'étais-je pas mariée?... ce mot ne mettait-il pas entre vous et moi une barrière insurmontable?
—Et vous me verriez épouser Emma avec plaisir?
—Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il rendrait la vie à Emma, parce qu'il vous offrirait de nombreuses chances de bonheur... parce qu'il comblerait d'une joie inespérée ma meilleure amie... Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il vous arracherait à cette apathie que vous n'avez pas la force de combattre... parce que peu à peu vous vous sentiriez renaître à l'influence vivifiante de ce candide amour... parce que vous trouveriez mille charmes dans la douceur du foyer domestique! Votre vie aurait un but, de nouveaux liens peut-être vous y attacheraient encore... Avec l'espoir de voir revivre l'illustre nom que vous a légué votre père, une noble, une généreuse ambition renaîtrait en vous... Et puis,—ajoutai-je sans pouvoir retenir mes larmes,—mon ami... vous vous croyez... vous êtes bien malheureux... il vous a fallu oublier vos espérances les plus chères... mais enfin lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il... sinon de nous consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu l'être?... Voyez... cette pauvre jeune fille exaltée par l'amour fait un rêve d'une ambition de bonheur si insensé qu'elle meurt... qu'elle meurt... pour avoir seulement osé faire ce rêve idéal... Et vous... d'un mot... vous la rendez à la vie... d'un mot vous réalisez ce rêve... Dites, mon ami, excepté Dieu, qui pourrait faire acte d'une aussi puissante, d'une aussi magnifique bonté? Dites, n'est-ce pas participer de sa divine essence que de causer de tels ravissements? n'est-ce pas atteindre la plus sublime jouissance que l'homme puisse prétendre? Oh! quel monstre stupide a pu dire que la vengeance était le plaisir des dieux!...
—Mathilde, laissez-moi!—dit M. de Rochegune visiblement ému;—laissez-moi... ces exaltations sont dangereuses, on n'y cède jamais qu'aux dépens de la raison.
—De la raison? Et la raison la plus austère ne serait-elle pas d'accord avec la paix de votre cœur si vous l'écoutiez? Mon ami... vous êtes ému, je le vois... Ah! soyez généreux! qu'à nos tristes amours ne succède pas pour vous le remords éternel d'avoir causé la mort d'Emma... pour moi l'affreux regret d'avoir altéré peut-être la beauté de votre âme par les chagrins que je vous ai causés! Oh! non, non, loin de là; faites au contraire que notre affection nous ait rendus meilleurs... moi j'aurai pardonné à celui qui m'a fait bien souffrir... vous, vous aurez fait oublier à cette malheureuse enfant tout ce qu'elle a souffert pour vous...
—Mais je serais fou, mais je serais coupable de me laisser aller à l'émotion que me causent vos paroles, Mathilde! Un jour, vous vous repentiriez des maux que ma faiblesse aurait amenés!
—Non, non, mon ami, cédez... oh! cédez à ce noble mouvement du cœur... Et un jour, serrant dans vos mains la main d'Emma... un jour, le sourire aux lèvres, la sérénité sur le front et la joie au cœur... vous me direz: Mathilde, votre langage a été celui d'une amie, bonne et sincère... merci à vous. Je suis bien heureux.—Alors, moi...—ajoutai-je, ne pouvant cacher mes larmes et surmonter une pénible émotion,—alors moi...
—Qu'avez-vous, Mathilde?—s'écria M. de Rochegune en me regardant avec inquiétude.
Je compris tout le danger de mon attendrissement involontaire; un soupçon de M. de Rochegune pouvait tout perdre.
—Je n'ai rien, mon ami,—lui dis-je en tâchant de sourire,—je suis émue en songeant à la félicité qui vous attend auprès d'Emma. Écoutez mes vœux et mes conseils... Alors, un jour, comme je vous le disais... moi, heureuse aussi de mon côté... jouissant comme vous de tous les charmes du bonheur domestique... je vous dirai tout bas:—Méchant ami, il a fallu vous y forcer pourtant.
—Ah! Mathilde... prenez garde... pour Emma... plus que pour moi... n'insistez pas. Après tout... moi, je n'ai rien à risquer à cette heure. Ma vie ne peut être plus désolée qu'elle ne l'est. Mais cette enfant! pour elle, mon Dieu... un jour... quelle déception!
—Mais cette enfant vous aime sans espoir... vous aime à en mourir... sa vie non plus, à elle, ne peut être plus désolée!
—Ah! Mathilde! ce seraient de tristes fiançailles!
—Pour Emma, ce seraient celles d'une reine. Votre parole, mon ami, votre parole!
—Mathilde!
—Au nom de votre père... au nom de l'ami que nous avons perdu et qui joindrait ses prières aux miennes...
—Vous le voulez?...
—Je vous en supplie!
—Que le sort de cette enfant s'accomplisse donc!...
—Oh! merci... à vous le meilleur, le plus généreux des hommes!... Ah! vous ne savez pas... non, vous ne savez pas l'ineffable douceur des larmes que vous me faites verser en cet instant,—m'écriai-je.
Tant de douloureux sacrifices étaient au moins couronnés par le bonheur d'Emma....
. . . . . . . . . .
CHAPITRE X.
LA DEMANDE.
Que dirai-je de plus? La parole de M. de Rochegune était sacrée. Avec sa délicatesse ordinaire, il comprit la nécessité de laisser croire à Emma qu'il l'aimait depuis longtemps. Je me chargeai de faire sa demande à madame de Richeville.
Je courus chez elle... Avant de lui parler, je voulus voir Emma.
Je renonce à exprimer sa surprise, sa joie, son ivresse, lorsque je lui appris et le retour de M. de Rochegune, et la demande de mariage que je venais faire à madame de Richeville.
Cette chère enfant me promit de paraître très-étonnée lorsque la duchesse lui apprendrait cette bonne nouvelle.
Mon mensonge ne pouvait donc être découvert ni de ce côté, ni du côté de M. de Rochegune.
J'entrai chez madame de Richeville.
—Je viens de voir Emma, elle va beaucoup mieux—lui dis-je.
Madame de Richeville secoua tristement la tête.
—Je suis sûre qu'Emma me cache quelque chagrin. M. Gérard cherche en vain la cause de cette maladie de langueur... Il faut que cette malheureuse enfant ait une peine profonde et secrète qui la tue. En vain je l'interroge... Souvent je viens à penser qu'elle connaît le mystère de sa naissance, et pourtant rien ne me prouve que mes craintes soient fondées... à ce sujet.
—Votre médecin ne vous a-t-il pas dit qu'Emma était affectée d'une maladie nerveuse?... Vous le savez, la cause de ces affections est souvent aussi inexplicable que la rapidité de leur guérison...
—Hélas! rien n'est aussi plus rapide que leurs rechutes. Voyez: il y a quinze jours, Emma se portait à merveille... et maintenant... quelles inquiétudes ne me donne-t-elle pas!...
—Tous vos amis ont partagé votre anxiété, tous se réjouiront de l'espérance que vous devez concevoir... Parmi eux, je n'ai pas besoin de vous citer M. de Rochegune; je l'ai vu ce matin.
—Il est arrivé?
—Oui, et il m'a fait part d'une résolution très-importante; c'était pour y réfléchir plus mûrement qu'il était allé passer quelque temps dans la solitude. Ainsi que vous devez le croire, sa vie est maintenant... bouleversée.
—Hélas! ma pauvre Mathilde! on ne peut vous faire de reproches; vous avez obéi à la voix impérieuse du devoir... Mais M. de Rochegune est bien malheureux.
—Il l'a été beaucoup; à cette heure... il l'est moins. Vous le connaissez... son caractère est faible; il n'use pas sa force à se roidir contre l'impossible, il a le courage d'envisager l'avenir tel qu'il doit l'accepter... Il lui est resté pour moi un attachement sincère, mais son amour n'a pu résister à la rude épreuve que je lui ai imposée; souvent il vous l'a dit lui-même...
—Oui, je ne vous le cache pas, Mathilde, il m'a bien souvent répété avec désespoir que votre retour à votre mari avait tué son amour, que la Mathilde d'autrefois était comme morte pour lui.
—Mon amie, M. de Rochegune dit bien rarement de vaines paroles... Dans cette circonstance, comme toujours, il a été sincère... Il est complétement détaché de moi; la preuve de cela... je vais bien vous étonner, c'est qu'il désire se marier.
—Lui! lui! c'est impossible!
—Son absence, ainsi que je vous l'ai dit, n'a eu pour but que de réfléchir plus à loisir à cette grave détermination. Dans quelques années, l'âge mûr commencera pour lui. Il est isolé... l'avenir l'inquiète... lui semble sombre, désert... Il ne m'aime plus d'amour... ainsi qu'il vous l'a dit, et il ne ment jamais: ce sentiment est mort en lui... Par cela même que je tenais une grande place dans sa vie, et que je ne l'y tiens plus, il sent le besoin de se créer des liens durables, de chercher le bonheur dans les pures affections de la famille.
—Lui!... se marier... se marier!—répéta madame de Richeville avec surprise;—et c'est à vous, à vous qu'il fait cette confidence?
—Je suis toujours son amie... ne devait-il pas m'instruire d'un projet si important?
—Sans doute... Mathilde... et pourtant vous consulter à ce sujet... vous, qu'il a tant aimée... c'est presque cruel!
—J'ai vu dans cette confidence non de la cruauté, mais de l'affection... Comme lui, j'ai froidement envisagé sa position; que voulez-vous qu'il fasse désormais? Ne trouvez-vous pas naturel qu'il songe à l'avenir?... la femme qu'il choisira ne sera-t-elle pas bien heureuse? Vous connaissez la bonté de son cœur, la noblesse de son caractère; et s'il se marie, c'est qu'il se sait capable d'assurer le bonheur de celle qu'il épousera...
—Oh! je n'en doute pas... tous les liens, tous les devoirs sont sacrés pour lui.
—Eh bien! alors... pourquoi vous étonner de son désir de se marier?...
—Ah! Mathilde... il n'y avait qu'une femme digne de lui.
—Je ne pense pas tout à fait comme vous, mon amie; mais je crois que M. de Rochegune, à cause même de ses rares qualités... doit être aussi difficile à marier qu'Emma par exemple.
—Ah! Mathilde, à cette heure, je voudrais n'avoir que cette préoccupation.
—Rassurez-vous,—lui dis-je,—vous n'aurez bientôt plus qu'à vous occuper du soin de lui trouver un mari...
—Hélas! vous savez toutes met craintes à ce sujet.
—Vous allez me prendre pour une folle, mais je vous dirai pour elle ce que vous disiez pour M. de Rochegune: Il n'y a qu'au homme digne d'elle, et c'est lui.
—Qui!... lui?...
—M. de Rochegune.
—M. de Rochegune!
—Certainement.
—M. de Rochegune! M. de Rochegune!... En effet, ma pauvre Mathilde, vous êtes folle.
—Pas si folle, peut-être.
—M. de Rochegune!
—Mais oui. Qu'y a-t-il donc là de si étonnant? le croyez-vous homme à s'inquiéter de la naissance d'Emma? le croyez-vous capable de songer à sa fortune?
—Nullement... mais de sa vie il ne pensera, il n'a pensé à Emma.
—Mais enfin supposez qu'il y pense.
—Lui? c'est impossible!
—Supposez-le... Ne seriez-vous pas heureuse, bienheureuse?
—Quelle question!... mais à quoi bon ces rêves?
—Et si ce n'étaient pas des rêves?
—Comment?
—Et si M. de Rochegune, frappé de toutes les adorables qualités d'Emma, qu'il a pu apprécier depuis longtemps, en était épris, non pas peut-être d'un amour violent, exalté, mais d'un amour sérieux, grave, qui n'attend que le mariage pour devenir passionné... mais si M. de Rochegune, enfin, vous demandait sa main, la lui donneriez-vous?
—Mathilde, Mathilde... voici la première fois que vous me causez un sentiment de chagrin... Emma ne me donnerait pas les inquiétudes qu'elle me donne... que cette triste plaisanterie...
—Par le souvenir de ma mère, mon amie, ce que je vous dis est vrai; M. de Rochegune m'a priée de vous demander la main d'Emma, et, si elle y consent, le mariage se fera le plus tôt possible.
Ces paroles étaient sous une invocation si sacrée pour moi, que madame de Richeville fut obligée de me croire.
Je renonce à peindre son saisissement, sa joie, son étonnement redoublés par la joie et l'ivresse d'Emma, qui, du reste, me garda fidèlement le secret.....
. . . . . . . . . .
Tout était accompli.
Je l'avouerai, tant que je pus avoir un doute sur l'heureuse issue de mon projet, mes craintes, mes incertitudes, mes angoisses suffiront pour me distraire... Mais arrivée au terme que je m'étais proposé, j'eus un moment d'abattement désespéré.
Ma tâche était accomplie. Emma serait heureuse, M. de Rochegune serait heureux; mais moi... moi...
Je dirai tout...
Tant que M. de Rochegune considéra son mariage avec Emma comme une sorte de sacrifice, tant que je le vis presque malgré lui sous l'influence de mon souvenir, j'éprouvai une sorte de satisfaction mélancolique, mon dévouement me coûtait moins.
Mais lorsque peu à peu il subit le charme irrésistible de cette enfant, qu'il voyait, pour ainsi dire, renaître et revivre sous son regard; mais lorsqu'il découvrit les trésors de cette âme angélique, mais lorsqu'il me dit avec effusion qu'il n'y avait peut-être qu'une femme au monde capable de le consoler de mon abandon, et que cette femme était Emma... mais lorsqu'il me dit que le bonheur qu'il me devrait lui ferait sans doute oublier un jour... les chagrins que je lui avais causés... oh! alors, je l'avoue, j'eus de bien amers, de bien douloureux ressentiments... J'en avais honte... j'en savais l'indignité, mais je ne pouvais leur échapper......
. . . . . . . . . .
Bientôt ce mariage fut la nouvelle de tout Paris.
Les uns y virent une preuve de dépit ou d'inconstance de la part de M. de Rochegune; d'autres un tour de force de madame de Richeville, qui était arrivée à ses fins à force de finesse et d'habileté; pour d'autres, ce fut un mariage d'inclination; plusieurs, enfin, affirmèrent que M. de Rochegune, avant tout possédé du besoin de faire parler de lui, n'avait considéré dans cette union qu'une originalité, car il n'était pas supposable que l'on donnât cent mille écus de rente à une pauvre orpheline sans une arrière-pensée quiconque.
Le mariage devait se faire à Rochegune dès que les formalités le permettraient.
CHAPITRE XI.
UN MARIAGE.
Je n'ai pas parlé de ma vie intérieure pendant cette période; les funestes communications de M. Lugarto avaient complétement cessé. Je m'étais familiarisée avec mes premières craintes: Blondeau couchait dans ma chambre. Comme je mangeais fort peu et que je redoutais toujours quelque trahison, elle préparait elle-même mes repas avec des précautions infinies.
J'avais fait clouer solidement la boiserie qui servait de cachette. On sourira sans doute de mon héroïque résolution, mais j'avais acheté un poignard très-acéré qui restait toujours près de mon lit.
Pendant les premiers temps qui suivirent la réception de la lettre de M. Lugarto, j'eus des rêves horribles; mais peu à peu ils cessèrent: je m'habituai à cette position qui m'avait d'abord semblé effrayante et presque intolérable.
Je voyais rarement M. de Lancry; il avait sans doute perdu tout espoir de retrouver Ursule, malgré la soumission avec laquelle il avait obéi à ses ordres à mon égard.
Si j'avais insisté auprès de mon mari pour obtenir notre séparation, il y aurait peut-être consenti, mais, pour mille raisons que l'on comprend, j'étais obligée non-seulement de rester quelque temps encore dans cette position, mais de paraître l'accepter avec joie.
Ma vie était très-uniforme; je voyais presque tous les jours madame de Richeville et Emma, je ne recevais personne chez moi. Le jour, je dessinais, je brodais; puis j'allais faire quelques promenades au parc de Monceaux, ou quelques visites au bon prince d'Héricourt et à sa femme, qui m'avaient conservé leur amitié, tout en me grondant avec bienveillance au sujet de mon fol amour et de mon dévouement si mal placé.
J'attendais avec impatience le mariage de M. de Rochegune. Alors je comptais me retirer à Maran, que madame de Richeville avait racheté sous son nom; je lui avais aussi confié mes diamants, qui me venaient de ma mère; ils valaient, je crois, plus de cinquante mille écus. Mon mari avait tout tenté pour me forcer de les lui livrer; j'avais toujours résisté, comptant en faire un jour le prix de notre séparation légale.
S'il acceptait, comme je devais le croire, il ne me serait alors que trop facile de dire et de faire croire que M. de Lancry s'était lassé de la vie que nous menions, et que j'avais été encore une fois dupe de mon dévouement. On ne s'intéresserait pas sans doute à une victime aussi stupide que je l'étais, mais je me consolerais en rompant enfin mon horrible chaîne.
Un fait assez insignifiant en lui-même me fit prendre une résolution qui eut plus tard de funestes conséquences.
Depuis quelque temps rien ne me faisait soupçonner la funeste influence de M. Lugarto, lorsqu'un jour je crus m'apercevoir de quelque dérangement dans le classement d'une assez grande quantité de lettres que j'avais serrées dans un coffret d'écaille dont je portais toujours la clef sur moi.
Aucune lettre ne manquait, mais il me sembla que le coffret avait été ouvert en mon absence.
Je ne pouvais mettre un instant en doute la fidélité de Blondeau; mais quoique je n'eusse pas de raison de soupçonner l'autre domestique que j'avais, songeant à la puissance de l'or de M. Lugarto et à ses ressources de corruption, je me décidai à ne garder chez moi aucun de mes papiers importants.
Dans ce nombre il y avait ma correspondance avec Emma, correspondance qui prouvait la part que j'avais eue à son mariage, ainsi que plusieurs lettres de M. de Rochegune, dans lesquelles il me parlait de la maladie d'Emma, du chagrin où il était de ne pouvoir que se désoler, puisqu'il n'aurait épousé cette enfant que par pitié, etc., etc.
Il m'était donc impossible de confier ces lettres à M. de Rochegune ou à madame de Richeville, un hasard pouvant leur découvrir ce que j'avais tant d'intérêt à leur cacher; elle et lui étaient, d'ailleurs, comme moi, l'objet de la haine de M. Lugarto, et ces papiers n'eussent pas, sous ce rapport, été plus en sûreté là que chez moi. Je ne savais à qui les remettre, lorsque je songeai à M. de Senneville.
Je le voyais souvent chez sa tante; on me l'avait dit homme d'honneur, sûr et secret. Je le priai de me garder ce dépôt...
Il fut convenu avec lui que, lorsque j'aurais quelques papiers à joindre à ceux que je lui enverrais, Blondeau irait chez lui et les placerait dans la cassette, dont elle aurait la clef.
M. de Senneville mit la meilleure grâce du monde à me rendre ce léger service. Je craignais tellement l'espionnage de M. Lugarto et le terrible usage qu'il aurait pu faire de cette correspondance, s'il avait su où la surprendre, que je priai M. de Senneville de venir une fois chez moi le soir, afin qu'il pût emporter ce coffret sans être vu.
M. de Senneville eut le tact de ne pas me parler des soins qu'il m'avait rendus autrefois; il sentit qu'il eût été de très-mauvais goût de paraître renouveler ses prétentions à propos de l'obligation que je contractais envers lui.
Je reçus cette lettre de M. de Rochegune quelques jours après son départ pour sa terre, où s'était fait son mariage.
Rochegune, 20 octobre 1836.
«Emma est ma femme; c'est à vous, noble et sincère amie, que je viens rendre grâce de ce bonheur. Il est votre ouvrage, vos prévisions se sont réalisées, je marche maintenant dans la vie d'un pas libre et sûr, devant moi l'horizon s'éclaircit, de jour en jour il devient plus pur. Vos conseils m'ont rattaché à l'existence par des liens sacrés... Avoir des liens, c'est avoir des devoirs, et l'accomplissement d'un devoir a toujours été pour moi un sérieux plaisir.
«Je tiens à vous écrire parce que mon mariage doit être un événement dans votre vie. Plus je m'éloigne du temps où vous avez renversé mes espérances, plus la raison reprend d'empire sur moi; plus mon esprit se dégage des basses préoccupations qui l'avaient obscurci, plus je m'applaudis d'avoir suivi vos conseils.
«Vous avez été ce que j'ai aimé le plus au monde; vous êtes, vous serez ce que désormais j'estimerai le plus religieusement. Je vous dois de connaître un bonheur que je ne soupçonnais pas, le bonheur de vivre dans une autre; ou plutôt de faire vivre une autre personne, par cela seulement qu'on vit pour elle.
«J'éprouve pour Emma un attachement tout à part. Elle m'est tellement identifiée, assimilée, j'ai la conscience et la preuve d'avoir sur elle une influence si directe, pour ne pas dire si vitale, que je suis à la fois heureux, fier et inquiet de mon action.
«Rien de plus attendrissant, de plus charmant que la naïve extase avec laquelle elle considère parfois la vie que je lui ai faite. Vous aviez raison, Mathilde, son bonheur m'a rendu heureux, son amour m'a rendu presque amoureux.
«Pourquoi vous le cacherais-je? ce n'est pas là... l'amour que je ressentais pour vous... celui-là a été tué tout entier, tout d'un coup. Il est mort sans dépérissement, sans agonie; il a été foudroyé dans sa grandeur et dans sa force.
«Je vous l'ai dit souvent, les morts ne vieillissent pas dans la tombe; s'ils sortaient par miracle de leur sépulcre, ils revivraient tels qu'ils y sont descendus... Eh bien! il en est de même de mon amour pour vous; s'il revivait par miracle, il revivrait tel qu'il était lorsqu'il a été subitement frappé au cœur.
«Non, non, grâce au ciel, et heureusement pour moi, pour vous et pour Emma, le sentiment qu'elle m'inspire n'est pas composé de débris du nôtre: c'est un sentiment jeune et vierge qu'elle seule peut-être pouvait me faire éprouver; car son amour ne ressemble à celui d'aucune femme, et ce sont les amours pareils qui font les amours pareils.
«Je ne puis avancer d'un pas dans la voie généreuse où vous m'avez engagé sans me dire: Mathilde avait raison;—sans me rappeler ces nobles et saintes paroles:—Lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il sinon de nous consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu l'être?
«Comme vous le disiez, je suis quelquefois tenté de me croire un peu dieu en voyant le bonheur de ceux qui m'entourent. Je ne puis vous peindre le profond ravissement de cette bonne duchesse. Elle ne peut croire encore à ce mariage. Quelquefois elle attache sur moi ses yeux humides de larmes en me disant:—C'est donc bien vrai, ce n'est pas un songe, vous avez pris mon enfant dans votre paradis!—Et puis; quelquefois, malgré moi, elle m'attriste en s'écriant avec effroi:—Cette félicité est trop parfaite, quelque malheur nous menace!
«Je la rassure autant que je le puis, mais elle est superstitieuse comme tous les gens qui ont éprouvé de violents chagrins; sans vous, sans votre insistance, qui m'a fait sortir de la morne apathie où j'étais plongé, moi aussi je serais devenu fataliste...
«Nous avons agité la question de savoir s'il était opportun de préparer Emma à la révélation du secret de sa naissance: je ne le pense pas; la délicatesse et la sensibilité d'Emma sont telles, que je craindrais que cette révélation ne lui devînt une source continuelle de chagrins en occasionnant une lutte douloureuse entre ses principes, qui lui feraient accuser sa mère, et sa tendresse, qui la lui ferait défendre.
«Si la fatalité veut qu'elle apprenne un jour ce secret, ce sera un grand malheur, je le sais, mais à quoi bon le devancer?
«Nous resterons à Rochegune jusqu'au mois de février ou de mars; Emma le désire. Je ne vous dis pas nos regrets en songeant que nous ne nous verrons pas; vous savez, hélas! de qui viennent les obstacles.
«Je me console en pensant que vous êtes heureuse. Je vous connais: la pauvreté vous est de peu; vous êtes même capable d'y trouver des charmes, pour n'avoir pas à la reprocher à votre mari.
«Puisque je vous écris, je dois tout vous dire. Lorsque j'ai prononcé le mot qui m'unissait pour toujours à Emma, j'ai ressenti un mouvement de poignante amertume. Ce mariage était le dernier pas que je devais faire pour être irrévocablement séparé de vous; jusqu'alors, quoique je n'eusse conservé aucun espoir, quoique vous ne vous appartinssiez plus, moi, du moins, j'étais resté libre.
«Cette émotion douloureuse fut bientôt effacée... je me trouve heureux du présent. Je ne puis dire que je ne regrette pas, que je ne regretterai pas toujours le passé; mais j'ai de précieuses espérances pour l'avenir.
«Je me défierais de mon sentiment pour Emma s'il était plus vif qu'il ne l'est à cette heure; tel qu'il est, il suffit à la joie, au bonheur de cette adorable enfant, et il doit nécessairement grandir encore.
«Ce qui me frappe dans Emma, c'est surtout un sens d'une droiture, d'une rectitude, d'une élévation qui me rappellent beaucoup ces parties saillantes de votre caractère; et puis, par une imitation enfantine qui a sa source dans son attachement pour vous, elle a pris plusieurs de vos habitudes, votre manière de vous coiffer, jusqu'à certaines de vos inflections de voix: vous pensez si cela me charme.
«Adieu, bien tendrement adieu. Il me semble que maintenant nos deux positions sont égalisées, et que je sens renaître pour vous cette affection douce et calme d'autrefois: peut-être même plus calme encore, car malgré moi je pressentais vaguement dans l'avenir les agitations de l'amour passionné.
«Maintenant ces folles ardeurs sont des cendres à jamais refroidies.
«Adieu et merci encore, Mathilde; sans vous non-seulement j'aurais causé la mort de cette enfant que j'aime si tendrement à cette heure, mais je traînerais une vie misérable, stérile, et peut-être dégradée: car je ne pense jamais sans effroi qu'il y a eu un moment où j'ai regretté de ne pas trouver à votre infernale cousine son audace et son cynisme habituels.
«Si elle m'était apparue ainsi que je la souhaitais, égaré par mon désespoir, qui m'aurait fait subir son charme fatal, je me serais peut-être accouplé à cette âme perdue; peut-être j'aurais, comme elle, employé au mal l'énergie et les facultés que Dieu avait mises en moi à d'autres fins.
«Vous le savez, plus on s'éloigne du péril, plus on le considère de sang-froid, plus on juge de son étendue... Eh bien! je vous le répète... je vous l'avoue, ce danger fut grand, très-grand; il a fallu l'absurde préoccupation de cette femme pour ne pas voir, dans l'impatience avec laquelle j'écoutais ses vertueuses homélies, mon désir de l'entendre me parler un autre langage.
«Oh, Mathilde! il n'y a rien de plus effrayant, de plus indomptable que les écarts d'un homme de bien qui se croit en droit de renier, de mépriser ce qu'il a jusqu'alors respecté.
«Tenez, quant je pense à ce qui aurait pu résulter du rapprochement du caractère d'Ursule et du mien, je suis épouvanté; dans ces circonstances, une fois sous l'influence du génie diabolique de cette femme, je ne sais jusqu'où nous ne serions pas allés.
«Me voici bien loin de mon angélique Emma... Pauvre enfant, elle ne pourrait pas croire à Ursule... mais... c'est justement lorsqu'on est calme dans le port qu'on aime à se rappeler les tempêtes qu'on a bravées; c'est parce que l'avenir est riant et paisible que je me plais à me rappeler de quels sinistres orages il aurait pu être assombri; c'est parce que je suis heureux de bercer sur mon cœur cette enfant candide, que j'évoque la fatale physionomie d'Ursule...»
J'en étais à ce passage de la lettre de M. de Rochegune, lorsque j'entendis un bruit de voix dans le petit salon qui précédait ma chambre à coucher; et tout à coup je vis entrer M. Sécherin pâle... égaré.
—Au nom du ciel... venez... venez...—s'écria-t-il.—Elle se meurt... elle veut vous voir!
—Qui... se meurt?—lui dis-je épouvantée, ne voulant pas croire qu'il s'agît d'Ursule, malgré tout le mal qu'elle m'avait fait.
—Je vous dis qu'Ursule se meurt... se meurt... et je ne suis pas là... Mais venez donc... chaque minute de retard, c'est une minute de sa vie que je perds!
—Ursule! Ursule!—répétai-je en joignant les mains de stupeur et d'effroi.
—Ah! vous êtes impitoyable!... Puisque moi... je suis venu à sa prière... vous pouvez bien venir aussi... vous! Je vous dis qu'elle se meurt.. que les minutes sont comptées... et je ne suis pas là! répétait ce malheureux en cherchant à m'entraîner.
Je pris à la hâte un châle, un chapeau; je le suivis machinalement.
Un fiacre nous attendait, nous y montâmes; il partit rapidement.
M. Sécherin, défait, les yeux rouges, ardents, les traits contractés par les tressaillements du désespoir, semblait à peine s'apercevoir de ma présence; il prononçait des paroles sans suite, ne songeait qu'à accélérer la marche de notre cocher par toutes les promesses possibles.
—Mais quand avez-vous appris cette funeste nouvelle?—lui dis-je,—son état est-il donc tout à fait sans ressource? n'y a-t-il plus d'espoir?
Il me regarda fixement.
—Avec la dose de poison qu'elle a prise, de l'espoir!...—s'écria-t-il avec un éclat de rire convulsif.
—Elle s'est empoisonnée... Ursule?
Sans me répondre, il me prit la main avec violence, et me dit d'une voix sourde.
—Et je ne pourrai tuer votre mari qu'une fois!...
—Ne songez pas à la vengeance... songez à sauver cette infortunée... s'il en est temps encore... Et votre mère?
—Ma mère!—s'écria-t-il,—ma mère est ici... mon Dieu... nous n'arriverons pas!... Ursule sera morte... vous verrez qu'elle sera morte...
—Mais comment avez-vous appris cette funeste nouvelle?
—Par une lettre... seulement quelques lignes d'elle.—Si je voulais la voir une dernière fois,—me disait-elle,—il fallait accourir à Paris... Ma mère... implacable... comme elle l'est toujours... Ah! ce cocher... quelle lenteur... elle sera morte!
—Hé bien, votre mère?—lui dis-je, pour tâcher de l'arracher à cette pénible préoccupation.
—Oh! ma mère!—reprit-il d'une voix brève, saccadée, dans une sorte de demi-délire effrayant,—oh! ma mère a tout de suite dit:—C'est une comédie qu'elle joue pour obtenir son pardon!—Une comédie!... Cette lettre sentait la mort!... Je ne m'y suis pas trompé, moi... Je suis accouru de Rouvray... ma mère m'a suivi... Une comédie!... Vous allez voir... si vous reconnaissez seulement sa pauvre figure mourante! Et puis les derniers vœux des mourants... c'est sacré... Ah! nous approchons... Pourvu qu'elle vive assez pour me pardonner ma dureté... non pas ma dureté... ma faiblesse... car c'est par faiblesse que j'ai cédé à la haine de ma mère contre elle. Et voilà ce qui arrive!... voilà ce qui arrive... Une pauvre créature fait une faute: au lieu d'être indulgent... au lieu d'être bon... au lieu de la ramener au bien à force de générosité... on la chasse comme une infâme... on la maudit... Alors elle... que voulez-vous?... elle s'exalte dans le mal, elle se perd tout à fait... Et puis un jour, comme au fond il lui est resté du cœur... un jour... les remords viennent, la vie lui est à charge... elle s'empoisonne... et alors on dit: Bah!... comédie... comédie!... Voilà ce qu'a fait ma mère par haine... voilà ce que j'ai fait par faiblesse.
—Mais les médecins, que pensent-ils?
—Les médecins?—ajouta-t-il avec ce sourire convulsif et cet air égaré qui m'effrayait,—les médecins... n'ont pas dit comme ma mère: C'est une comédie! Eux... ils ont dit...—C'est une femme morte... Alors j'ai crié à ma mère:—Eh bien! vous voilà contente... vous entendez... C'est une femme morte!... Ah!... nous voici arrivés... C'est ici!—s'écria-t-il.
La voiture s'arrêta.
M. Sécherin descendit précipitamment. Je le suivis en hâte.
CHAPITRE XII.
LA MORT.
Après avoir traversé un petit jardin inculte, rempli d'herbes, de ronces et du pierres, nous arrivâmes dans une espèce d'antichambre, puis dans une assez grande pièce humide, sombre, triste et meublée avec une parcimonie qui annonçait la détresse...
Là... se mourait Ursule...
Une vieille femme d'une figure repoussante et couverte presque de haillons lui servait de garde-malade.
Ma cousine la renvoya d'un signe dès qu'elle me vit.
Quel lugubre spectacle, mon Dieu!
Ursule, vêtue d'une robe noire, était étendue sur un canapé; un grand châle couvrait ses pieds et ses genoux. Elle semblait frissonner de froid... De l'une de ses mains elle étreignait convulsivement le coussin qui soutenait sa tête appesantie... De l'autre main elle écartait de son front pâle et glacé les boucles éparses de ses beaux cheveux bruns.
Son visage, affreusement maigri, était livide, ses grands yeux bleus presque éteints.
Lorsqu'elle me vit, son regard se ranima un peu; un douloureux sourire erra sur ses lèvres décolorées; elle joignit ses deux mains avec une expression de profonde reconnaissance.
—Mathilde,—me dit-elle d'une voix affaiblie,—vous êtes bien généreuse... je m'y attendais... Je voudrais rester seule quelques instants avec vous...
—Encore! encore!!—s'écria son mari, qui s'était jeté à genoux auprès d'elle en sanglotant.—Non, non, je ne veux plus te quitter maintenant!
Ursule tourna vers lui ses yeux suppliants.
—Ah! son regard... son doux et beau regard!—s'écria M. Sécherin en contemplant sa femme avec une angoisse déchirante;—le voilà... quoique mourant... je le reconnais... C'est comme cela qu'elle me regardait autrefois... Je la retrouve... et elle meurt!... elle meurt!...
—Je vous en prie, mon ami, laissez-moi quelques instants avec Mathilde... Mes derniers moments seront à vous... pour vous demander pardon... comme à elle... du mal que je vous ai fait... comme à elle...
—Mon cousin... je vous en supplie,—lui dis-je.—Je n'ai plus le temps de vous faire beaucoup de demandes,—reprit Ursule en tâchant de sourire à son mari...—Par grâce, ne me refusez pas celle-là.
Il se leva brusquement et sortit en cachant sa figure dans ses mains.
—Mathilde...—me dit Ursule avec un pénible effort en me donnant une clef,—dans le secrétaire de ma chambre, vous trouverez une enveloppe remplie de papiers... de lettres... Je désire que tout soit brûlé. Cette découverte eût encore désolé après moi l'excellent homme que j'ai si indignement outragé... L'effet de ce poison a été trop rapide... je n'ai pu moi-même prendre ce soin avant l'arrivée de mon mari...
—Vos désirs seront exécutés,—lui dis-je en détournant la tête pour qu'elle ne vît pas mes larmes.
—Mathilde,—me dit-elle après un moment de silence,—je meurs pour M. de Rochegune... Je puis vous dire cela sans vous blesser... puisque vous ne l'aimez plus.
—Grand Dieu!... dans ce moment terrible... ayez d'autres pensées,—m'écriai-je.—Ne savez-vous pas qu'il est marié?
—C'est pour cela que je n'ai plus voulu vivre... Quoique jusqu'ici il m'eût toujours méprisée... quoiqu'il eût refusé de me revoir depuis les deux entrevues que j'avais eues avec lui, pourtant un vague espoir me soutenait... Insensée que j'étais!... quand j'ai su qu'il était marié avec un ange qu'il aimait... j'ai compris ce que j'aurais dû comprendre plus tôt... que pour moi... il n'y avait plus qu'à mourir.
—Ah! Ursule... que vous avez fait de mal... à vous... et aux autres!
—Oui... mais depuis, moi aussi... j'ai bien souffert... Oh! si vous saviez... lorsqu'il est venu aux deux rendez-vous que je lui avais donnés pour lui parler de vous... avec quel dédain... avec quelle aversion... il m'a d'abord accueillie! Moi, pour me rehausser un peu à ses yeux, en lui montrant l'influence qu'il exerçait déjà sur mon cœur, j'ai voulu lui dire... toutes les hautes inspirations que je lui devais... j'ai voulu lui prouver que, grâce à lui, je devenais digne de comprendre tous les sentiments purs, vertueux... Malheur à moi... malheur à moi!... Les paroles m'ont manqué; c'est à peine si j'ai pu exprimer les nouvelles et nobles idées qui se développaient rapidement en moi... Dans mon trouble, dans mon effroi, dans mon enivrement... moi... toujours si hardie... j'hésitais... je balbutiais... Un mot, un regard de lui, qui eussent approuvé le changement qui se manifestait en moi, m'auraient encouragée... il aurait pu lire dans mon âme, qu'il remplissait... qu'il transformait... Mais il me glaçait par son air ironique et froid... et je n'ai pu dire que quelques paroles sans suite... Pourtant je n'avais jamais été plus sincère... jamais je ne m'étais senti d'instincts aussi élevés! Hélas!... j'étais sans doute indigne de parler un si noble langage... Oh! Mathilde! si la douleur est une expiation... vous me pardonnerez, car j'ai bien souffert ce jour-là.
—Oui... oui, je vous crois, malheureuse femme... vous avez dû bien souffrir...
—Mais ce n'est pas tout... Vous ne savez pas ce qui rend ma mort épouvantable?
—Mon Dieu!... parlez... parlez...
—Oui... au moins vous saurez cela, vous... et vous me plaindrez... Lorsque j'ai eu pris le poison, lorsque tout a été fini, lorsque je n'ai plus eu qu'à mourir... Dieu, dans sa terrible vengeance, m'a tout à coup révélé le seul moyen que j'aurais eu d'expier mes fautes, de mériter l'intérêt de celui pour qui je meurs... et l'estime de tous...
—Comment cela?... Mais à cette heure n'est-il plus temps?
—Non... non... il n'est plus temps... je le sens... ma fin approche... Et c'est là, oh! c'est là ce qui rend ma mort affreuse!—s'écria cette malheureuse femme avec une explosion de sanglots.
—Ursule... Ursule... calmez-vous... vous êtes si jeune... tout espoir n'est pas perdu peut-être... Dieu prendra en grâce vos bonnes résolutions...
—Oh! la vie... la vie maintenant... cette vie que j'ai si criminellement sacrifiée! mon Dieu... ce n'est pas pour moi... que je vous la redemande,—s'écria-t-elle en joignant les mains avec désespoir,—c'est pour cet homme si bon que j'ai indignement outragé... Et je vous le jure, mon Dieu, à force de dévouement, de soumission, je lui ferai oublier les chagrins que je lui ai causés.
—Ursule, que dites-vous?... Ces remords!...
—Comprenez-vous... comprenez-vous?... au lieu de terminer mes jours par un crime stérile... j'aurais dû venir repentante... me jeter aux pieds de mon mari... aux pieds de sa mère; ni lui ni elle n'auraient pu rester insensibles à un véritable repentir... J'aurais passé le reste de ma vie à le rendre heureux, et je le pouvais... ou! je le pouvais, j'en suis bien sûre, moi... et un jour... dans bien longtemps, quand j'aurais eu prouvé que j'étais devenue honnête et bonne... j'aurais peut-être osé dire à cet homme dont l'influence m'avait faite ainsi:—J'étais une créature indigne et misérable... je vous ai aimé... vous ne l'avez jamais su... mais cet amour ignoré m'a donné les vertus que je n'avais pas... Il y a en vous quelque chose de si grand... que de vous aimer... même en secret, c'est vouloir être digne de vous... Depuis que votre pensée est venue épurer mon cœur, tout ce qui m'entoure m'aime et me bénit...—Mais malheur à moi... il est trop tard...—s'écria-t-elle,—vous voyez bien, il est trop tard...
—Ah! c'est affreux...—m'écriai-je,—En effet, cette réhabilitation eût été belle et grande.
—Oh! n'est-ce pas, n'est-ce pas... qu'elle eût été belle et grande?—reprit Ursule avec exaltation.—Vous me connaissez, Mathilde... vous savez si j'ai de la volonté, de l'énergie... eh bien! cette volonté, cette énergie, je l'aurais appliquée au bien... j'aurais été capable de tous les dévouements, de tous les héroïsmes... pour refaire à mon mari une vie heureuse et douce... pour mériter un jour l'estime austère de M. de Rochegune, et il me l'aurait accordée... à moi qui, grâce à lui, serais partie de si bas pour arriver si haut.
—Pauvre... pauvre Ursule!—lui dis-je avec un intérêt navrant.
—Oh! que vous êtes généreuse de me plaindre, Mathilde!... N'est-ce pas qu'il est horrible de mourir!... si jeune avec un tel avenir sous les yeux... de mourir abandonnée, méprisée... détestée de tous... lorsqu'on aurait pu vivre aimée, respectée? N'est-ce pas que cela est affreux et que c'est une terrible punition du ciel?
L'infortunée, épuisée par cette dernière émotion, ne put achever, sa voix s'altéra; elle tomba en faiblesse...
Depuis le commencement de cet entretien, mon aversion contre Ursule s'était presque évanouie devant la pitié qu'elle m'inspirait.
L'amour qu'elle ressentait pour M. de Rochegune avait quelque chose de si touchant, de si élevé, il se manifestait en elle par une si haute pensée de réhabilitation, que je ne pouvais que déplorer avec cette malheureuse femme la fatalité qui l'empêchait d'expier ses fautes.
Effrayée de la voir entre mes bras presque sans connaissance, j'appelai son mari, qui entra éperdu.
Ursule respirait avec peine. Sa figure était contractée par une expression de douleur atroce...
Cette crise s'apaisa peu à peu, mais déjà son visage se décomposait par les approches de la mort.
Elle agitait faiblement ses mains autour d'elle comme si elle eût voulu repousser de sinistres apparitions.
Enfin elle rouvrit les yeux et dit d'une voix éteinte:
—Mathilde... vous me pardonnez le mal que je vous ai fait?
—Oui... oui... je vous le pardonne... et Dieu aussi vous pardonnera en faveur de vos dernières pensées.
—Mon ami... où êtes-vous? Je ne sais, mais il me semble que ma vue s'obscurcit,—dit-elle en cherchant son mari d'un regard vague...
—Ursule... Ursule... je ne veux pas que tu meures... Ce n'est pas moi qui t'ai chassée sans pitié... non... Oh! ne m'accuse pas... ne m'accuse pas... c'est ma mère qui a été si impitoyable... c'est ma mère... qui l'a voulu!—s'écria-t-il avec angoisse,—c'est ma mère! Malheur à moi!... malheur à elle!
A peine ces funestes paroles étaient-elles prononcées, que madame Sécherin parut à la porte, que son fils avait laissée ouverte...
La figure de cette femme austère était, comme toujours pale, inflexible, menaçante.
Elle s'approcha lentement, avec une sorte de majesté formidable.
—Un fils impie a osé maudire sa mère!—dit-elle d'une voix éclatante et courroucée.
—Madame... ayez pitié de lui!—m'écriai-je,—Ursule se meurt.
—Sa mort est digne de sa vie... elle meurt par un crime!...
—Grâce! madame... grâce!—dit Ursule en joignant les mains avec terreur et en se dressant à demi malgré sa faiblesse.
—Pas de grâce pour vous!—reprit madame Sécherin.
Dominant Ursule de toute sa hauteur, elle accompagna ces paroles d'un geste, d'un accent, d'un regard si foudroyants que son fils resta frappé de stupeur et d'épouvante... comme si la vengeance divine se fût manifestée à sa vue dans la personne de sa mère.
—Grâce!—dit encore Ursule,—grâce!
—M'avez-vous fait grâce, à moi... quand je vous disais:—Pitié pour mon enfant!!!...
—Oh! je me repens... je me repens!
—Il est trop tard...
—Oh! pardonnez-moi... votre fils m'a pardonné... Mathilde m'a pardonné...
—Pas de pardon pour l'adultère!...
—Oh! mon Dieu!
—Pas de pardon pour l'impie!
—Grâce!...
—Pas de pardon pour le suicide!...
—Ah! je suis maudite!—s'écria Ursule en retombant presque sans mouvement sur son canapé.
M. Sécherin, ayant vaincu sa première stupeur, s'écria d'une voix retentissante d'indignation:
—Ma mère!... ma mère!... vous faites un martyr de cette femme... Dieu la prendra en pitié!
—Et votre martyre, à vous, insensé... et mon martyre, à moi... combien ont-ils duré?
—Mais elle se repent... ma mère... mais elle se repent...
—Elle redoute le châtiment de ses crimes... c'est là son repentir.
—Oui... comédie... comédie... n'est-ce pas, ma mère?
—Oui, comédie... oui... ces vains remords sont une comédie sacrilége... jouée en face de la tombe qui l'attend.—Puis s'adressant à Ursule avec une indignation croissante:—Par terreur d'une punition éternelle, vous vous repentez depuis quelques heures... vous! Et pendant trois ans... ce malheureux, renfermé dans la solitude que vous lui avez faite, n'a pas été un jour... une heure... sans verser des larmes de sang!... Vous vous repentez un jour... vous!... et pendant trois ans... moi qui n'ai que lui... moi qui ne vis que pour lui... j'ai vu... j'ai partagé ses tortures, parce qu'une mère endure tous les maux dont elle ne peut pas consoler son enfant!... Et parce que vous venez crier—Grâce... tant de tourments seraient oubliés! Comment? les uns auraient vécu de joies mondaines et de plaisirs adultères... pendant que les autres vivaient de pleurs et de désespoirs solitaires... et parce que l'indigne créature qui a causé tous ces maux renierait le passé qui l'épouvante!... bourreaux et victimes deviendraient égaux devant le Seigneur? Non, non, pas de pitié pour vous sur la terre, pas de pitié pour vous dans le ciel!...
M. Sécherin allait répondre.
Ursule lui prit la main et dit en tournant avec peine sa tête du côté de sa belle-mère:
—Hélas! madame! que puis-je faire... sinon me repentir? puis-je vaincre mes terreurs?... ai-je donc eu tort, mon Dieu! de vouloir avant de mourir demander pardon à ceux que j'avais offensés? Que peut faire une malheureuse créature que tout abandonne sur la terre, que tout menace... dans l'éternité, si ce n'est d'offrir en expiation... tout ce qu'elle peut offrir... la sincérité de ses remords?... Je vous ai fait bien du mal... madame... et aussi a votre fils... le meilleur des hommes... et aussi à Mathilde, qui avait été pour moi une sœur... ma vie a été bien coupable... ma fin est criminelle... je suis maudite par vous... mon père apprendra ma mort sans regrets... le monde dira que je suis justement punie...
—Oui... oui... justement punie,—répéta madame Sécherin d'une voix dure et légèrement altérée.
—Je ne dis pas cela pour me plaindre... seulement, madame... vous si sévère... mais si équitable... songez... que toute petite... j'ai été confiée à la plus méchante des femmes... Oh! par pitié, songez que pendant mon enfance, pendant ma jeunesse, cette femme a développé en moi les plus mauvais penchants; la haine, la jalousie, l'hypocrisie...
—Votre cousine... aussi a été élevée par cette abominable femme... comparez sa vie à la vôtre!
Ursule ne me laissa pas le temps de répondre et reprit doucement, pendant que son mari l'écoutait dans une sorte de douloureuse adoration:
—Mon naturel était aussi mauvais que celui de Mathilde était bon: c'est pour cela que j'aurais eu besoin de nobles exemples... de sévères enseignements. Peut-être mes fautes... sont-elles dues à ma funeste éducation... car, je le sens, j'aurais pu être meilleure que je ne l'ai été,—dit-elle en me jetant un triste regard d'intelligence... Puis elle reprit:
—Ah! si j'avais pu vivre... ce n'est pas par un vain repentir que j'aurais réparé le mal que j'ai fait... mais il est trop tard... trop tard... Cela est vrai... madame.... Dieu a voulu qu'une mort criminelle terminât une vie coupable... personne ne priera pour moi... excepté les deux êtres que j'ai le plus outragés au monde...
Les traits de madame Sécherin semblèrent perdre un peu de leur impassible dureté...
Au lieu de jeter sur Ursule des regards courroucés, elle la contempla pendant quelques instants avec une sombre attention... peut-être émue malgré elle à l'aspect de cette malheureuse femme qu'elle avait laissée dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté, dans toute la fougue de son caractère altier, audacieux, et qu'elle retrouvait luttant contre une si terrible agonie.
Ursule ne put supporter le regard fixe et pénétrant de sa belle-mère, toujours debout et muette à son chevet. Elle prit la main de son mari, qui pouvait à peine étouffer ses sanglots, et lui dit d'une voix de plus en plus affaiblie:
—Ma vie et mes fautes ont causé quelquefois... un refroidissement passager entre votre mère et vous... mon ami; c'est mon plus douloureux remords... Faites... oh! je vous en supplie... que je sois au moins délivrée de celui-là... Je m'en irai moins malheureuse si je vous sais une consolation que jusqu'ici vous avez pu méconnaître... Alors vous voyant redevenu bon et tendre fils comme vous l'étiez, comme vous l'auriez toujours été sans moi, peut-être votre mère ressentira-t-elle un peu de pitié... en pensant à moi, qu'elle n'a pas cru devoir pardonner... à moi qui aurais vu mon heure dernière avec moins d'épouvante... si ses mains vénérables m'eussent bénie!... Mon ami... en ce moment solennel... faites-moi cette promesse sacrée... je vous en supplie...
—Oh! je le jure... je le jure...—dit M. Sécherin, éperdu de douleur.
—Mais cette malheureuse ne peut pourtant pas mourir ainsi!—s'écria tout à coup madame Sécherin, dont les traits exprimaient enfin une pitié si longtemps combattue.—Elle ne peut pas mourir sans prières et sans prêtre!
—L'Église repousse de son sein les suicides... je n'ai pas osé demander un prêtre,—dit Ursule d'une voix basse et tremblante.
Madame Sécherin s'agenouilla lentement près de sa belle-fille; deux larmes sillonnèrent ses joues ridées; elle joignit les mains en disant:
—Seigneur... Seigneur... son repentir égale ses fautes... Je ne me sens plus la force de haïr... Puissiez-vous lui pardonner... comme je lui pardonne!...
—Ma mère... ma mère... oh! ma vie... toute ma vie... je le jure!—s'écria mon cousin.
Et sans pouvoir rien ajouter, il couvrit de larmes et de baisers les mains de madame Sécherin.
La figure d'Ursule rayonna un moment de surprise et de joie... Elle s'écria:
—O mon Dieu! vous aurez pitié de moi... elle m'a pardonné!
—Et je te bénirai, pauvre malheureuse femme! et je prierai pour toi... car on t'a perdue... oui... je veux le croire... je le crois... ton cœur aurait été bon si on ne t'avait pas pervertie si jeune...
Et madame Sécherin prit la tête d'Ursule entre ses deux mains tremblantes, et la baisa au front.
—Oh! permettez-moi... une fois... pour la première et pour la dernière fois... de vous appeler... ma mère... A cette heure... ce mot serait si doux à mes lèvres... Il me semble qu'il m'aiderait à mourir avec moins d'amertume...
—Oui... je suis ta mère... Mon cœur se déchire aussi à la fin!—s'écria madame Sécherin avec une profonde émotion...—Moi aussi j'ai des regrets, et il n'est plus temps... peut-être me suis-je montrée trop inflexible... j'aurais dû te traiter comme ma fille... et ne pas te fermer à jamais la voie du salut par une sévérité trop grande.
—Oh! ma mère... vous avez sauvé mon âme du désespoir... à mon heure dernière.. oh! ma mère... je vous laisse votre fils... digne de votre tendresse...—dit Ursule.
—Oh! oui... ici je le jure... ma vie... ma vie entière sera partagée entre ton souvenir et mon adoration pour ma mère,—s'écria M. Sécherin;—mais Dieu ne permettra pas maintenant que tu meures... il te donnera le temps du réparer tes fautes... de me rendre heureux... il aura pitié de moi, qui ai tant souffert, et de ma pauvre mère, qui a tant souffert aussi. Maintenant que tu es sa fille... qu'elle t'a pardonné... maintenant que nous pouvons être tous heureux, Dieu ne voudra plus que tu meures... n'est-ce pas, ma mère?
Les forces d'Ursule étaient épuisées.
Cette dernière secousse l'acheva.
—Ma mère,—dit-elle d'une voix mourante,—je voudrais... appuyer... ma tête... sur votre... sein...
Madame Sécherin se pencha sur le canapé, souleva un peu les épaules d'Ursule, et la serra dans ses bras.
—Mon ami... votre main... Mathilde... la tienne.
Hélas! elle était glacée, sa pauvre main défaillante. Elle n'eut pas la force de serrer la mienne.
Ursule reprit en s'affaiblissant de plus en plus:
—Maintenant... adieu... et pour jamais... adieu... Pardonnez-moi mes offenses, ma mère... mon ami... Mathilde... Priez pour moi.
—Ma fille... ma fille... je te bénis...—s'écria madame Sécherin d'une voix solennelle en posant ses mains vénérables sur le front d'Ursule.
Ursule mourut.
M. Sécherin, après des transports de désespoir furieux, tomba dans un état d'insensibilité, d'anéantissement complet. Il semblait ne rien voir, ne rien entendre; il agissait machinalement et sans dire une parole.
J'aidai madame Sécherin à rendre à Ursule un dernier et funèbre devoir.
Nous passâmes la nuit en prières auprès de son cercueil.
Le père d'Ursule n'avait jamais voulu la revoir depuis qu'elle avait quitté son mari, et il était parti depuis longtemps pour un voyage en Allemagne.
Voulant, de peur de scandale, ne pas ébruiter cette sinistre mort, et ne sachant à qui m'adresser pour les tristes formalités du décès, je priai le docteur Gérard, dont j'avais déjà éprouvé la discrétion, de se charger de ce pénible soin.
Ainsi qu'Ursule m'en avait prié, je brûlai les papiers que je trouvai dans son secrétaire.
A la dimension de l'enveloppe, il me parut qu'elle devait renfermer aussi les feuillets de l'album sur lequel ma cousine avait écrit quelques détails de sa vie, et dont M. Lugarto m'avait envoyé une copie due sans doute à l'infidélité de la femme de chambre d'Ursule.
Cette fille, créature de M. Lugarto, avait-elle abandonné sa maîtresse depuis ou avant son empoisonnement? je l'ignorais.
Heureusement pour M. Sécherin, il resta dans un complet égarement, absolument étranger à ce qui se passait autour de lui.
Sa mère le conduisit dans la chambre d'Ursule; il s'assit sur son lit les bras croisés, les yeux fixes, et resta ainsi longtemps muet, immobile.
Pourtant il vint plusieurs fois la nuit pendant que nous priions avec sa mère, s'agenouiller comme nous; mais il semblait nous imiter machinalement et ne pas comprendre ce qu'il faisait: son regard était toujours égaré, ou il s'en retournait dans sa chambre sans dire une parole.
Vers le matin, tombant de fatigue et de sommeil, il s'endormit dans un fauteuil.
Usant de son droit avec une rigueur peut-être extrême, l'Église avait refusé de recevoir le corps d'Ursule, qui fut directement conduit au cimetière.
Je ne voulus pas quitter cette triste demeure avant que tout ne fût accompli.
De ma vie... oh! de ma vie je n'oublierai ce tableau déchirant.
C'était au milieu de l'automne, par une matinée sombre, voilée de brouillard.
Une dernière fois, madame Sécherin et moi, nous allâmes prier près de ce pauvre cercueil exposé dans une espèce d'antichambre du rez-de-chaussée obscur et délabré qui s'ouvrait sur le petit jardin inculte.
Il n'y avait là ni prêtre, ni eau sainte, ni chapelle ardente... rien enfin ne voilait l'horrible nudité de cette mort...
Au dehors un silence profond, seulement interrompu par le sifflement du vent qui gémissait à travers les arbres, dont les feuilles jaunies, emportées par de fortes rafales, venaient tomber jusqu'à nos pieds...
Hélas! malgré moi, malgré la lugubre solennité de cette scène, je ne pus m'empêcher de songer que la dernière fois que j'avais rencontré Ursule, ç'avait été dans une fête, où je l'avais vue éclatante de jeunesse et de beauté, ravissante d'esprit, de grâce et de charme..... environnée d'hommages....
. . . . . . . . . .
Blondeau, que j'avais envoyé chercher, vint nous avertir que la funèbre voiture était arrivée. Je ne pus retenir mes sanglots.
Je baisai pieusement le cercueil, et je rentrai avec madame Sécherin et Blondeau dans l'intérieur de l'appartement.
Nous entendîmes des pas confus... quelques voix grossières... qui se turent un moment... puis une marche pesante, mesurée... et enfin le roulement sourd d'une voiture qui s'en allait lentement...
Je voulus jeter un dernier regard d'adieu aux restes d'Ursule... Je soulevai le coin d'un rideau... Je vis le char mortuaire s'éloigner seul... tout seul... personne ne l'accompagnait...
Il disparut... et puis ce fut tout...
Il y eut un moment horrible... Le bruit sourd de cette funèbre voiture sembla retentir jusqu'au fond du cœur de M. Sécherin... Il sortit de sa stupeur, jeta autour de lui des yeux égarés; puis se rappelant sans doute l'affreuse vérité, il tomba dans les bras de sa mère en poussant un cri déchirant.....
. . . . . . . . . .
Aucun prêtre ne dit une dernière prière sur la fosse béante qui attendait cette infortunée, et qui fut comblée sur elle...
Malheureuse Ursule... malheureuse victime de l'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran, qui avait faussé, perverti cette nature énergique et puissante, afin d'en faire sûrement l'instrument de sa haine contre moi!
Pauvre Ursule!... Oui, car, malgré ses égarements, il y avait en elle de généreux instincts: une âme capable d'éprouver si noblement l'amour ne peut pas être à tout jamais corrompue.
Oh! oui, ce fut un affreux malheur pour elle d'avoir eu la pensée de sa réhabilitation alors qu'il était trop tard pour l'accomplir.
Oui... Ursule eût marché avec sa persévérance et sa fermeté habituelles dans cette voie honorable et élevée; elle eût appliqué au bien tout le charme de sa séduction, toute l'énergie de son caractère. La malheureuse femme le disait bien: «Il n'y a qu'une volonté divine et vengeresse qui puisse faire briller un tel avenir à nos yeux, alors que la tombe va nous engloutir.».....
. . . . . . . . . .
Ce jour-là, avant de rentrer chez moi, j'entrai à Saint-Thomas-d'Aquin; j'allai à la sacristie; j'y trouvai heureusement un prêtre, je le priai de dire une messe pour le repos de l'âme d'Ursule, et j'y assistai...
Hélas! en sortant de l'église, mes yeux se remplirent encore de larmes à l'aspect du bénitier où Ursule et moi, étant enfants, nous prenions l'eau sainte.
Dans cette église, Ursule avait fait sa première communion avec moi...
CHAPITRE XIII.
LES REGRETS.
M. Sécherin retourna à Rouvray avec sa mère.
Tous deux étaient venus me voir avant leur départ; mon cousin, toujours plongé dans un sombre désespoir, parla peu; en me quittant, il me dit à voix basse et d'un air de farouche inquiétude:
—Pourvu qu'on ne me tue pas votre mari avant la mort de ma mère!... Ah! c'est attendre bien longtemps la vengeance!...
Il ne me laissa pas le temps de lui répondre, et alla reprendre le bras de madame Sécherin.
Toute sa haine s'était concentrée sur mon mari. Cela ne pouvait être autrement: Ursule avait rejoint ce dernier à Paris; aux yeux du monde, comme aux yeux de M. Sécherin, M. de Lancry était le véritable auteur de la perte de ma cousine.
J'ai oublié de dire que mon mari s'était absenté pour un voyage de quelques jours; il ne revint à Paris que le surlendemain de la mort d'Ursule.
Je ne savais pas quelles seraient ses intentions à mon égard lorsqu'il aurait appris ce cruel événement.
Je ne pouvais faire aucun projet; j'étais désormais en sa puissance. Mon retour volontaire auprès de lui avait à jamais rivé ma chaîne; pourtant ses dernières espérances détruites par le suicide d'Ursule, quel intérêt pouvait-il avoir à me garder auprès de lui?
Je comptais d'ailleurs sur un moyen que je croyais presque infaillible pour obtenir ma liberté.
Deux jours après le funeste événement, M. de Lancry entra un matin chez moi.
—Eh bien!—me dit-il,—vous devez être ravie, vengée!
—Pourquoi cela, monsieur?
—Votre ennemie acharnée... Ursule... n'est-elle pas morte?... Ç'a a dû être un beau jour pour vous que celui-là!...
—Je lui ai pieusement fermé les yeux, monsieur... Son repentir m'a fait tout oublier...
—Oh! certes,—dit-il avec un sourire amer,—le pardon des injures, c'est fort édifiant, et votre cousine vous avait donné de quoi exercer votre magnanimité...
Je restai stupéfaite, épouvantée en entendant mon mari parler ainsi d'une femme pour laquelle il avait tout sacrifié...
Ses traits, loin d'exprimer le désespoir, révélaient... oserai-je le dire!... une sorte de sombre satisfaction...
Je n'étais pas à la fin de mes étonnements... Le cœur humain est un effrayant abîme.
Après s'être promené quelques moments en silence, il reprit d'abord avec une ironie sanglante, puis bientôt avec une exaltation croissante et furieuse:
—Morte à vingt-cinq ans... morte... dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté... Ah! moi aussi je suis bien vengé!...
—Ce que vous dites là est horrible... Elle ne m'a jamais fait que du mal à moi... et je l'ai pleurée...
—Vous l'avez pleurée!... Cela fait honneur à votre sensibilité, madame, et prouve de reste que les chagrins que vous affectiez, à propos de mon infidélité, étaient exagérés...
—Ah! monsieur...
—Mais moi qui sais ce que cette femme infernale m'a fait souffrir... mais moi qui n'ai pas votre générosité... je dis:—Ursule est morte... tant mieux!! je suis débarrassé de mon mauvais génie... elle ne sera plus à moi... mais elle ne sera plus à personne!! Je n'aurai plus à endurer les atroces contraintes d'une jalousie que je n'osais pas même exprimer... tant cette femme m'imposait... tant je redoutais l'amertume de ses sarcasmes!... Je ne serai plus tourmenté de cette idée fixe, brûlante, douloureuse... où est-elle?... que fait-elle? je n'aurai plus de ces accès de désespoir frénétique qui me transportaient lorsque depuis ma ruine je me disais:—A cette heure, peut-être, elle se rit de moi avec un rival heureux et riche... à cette heure, au sein du luxe et des plaisirs... elle se moque du niais qui, pour elle, s'est réduit à la misère...—Ursule est morte!! je suis donc enfin délivré d'une préoccupation incessante, odieuse, implacable comme un défi jeté à ma destinée... Oui, car j'aimais cette femme comme j'aimais le jeu!! oui, comme le jeu... elle était pour moi une source inépuisable d'émotions poignantes, désordonnées: la crainte, la rage, la haine, l'espoir, l'orgueil, l'extase du triomphe après des journées d'attente et d'espoir cent fois trompées... C'était comme le jeu... vous dis-je!... Ainsi qu'on risque des monceaux d'or sur une carte, je risquais des sommes immenses sur un de ses sourires! et comme au jeu... jamais les rares joies du gain ne compensaient pour moi les angoisses, les fureurs de la perte!! Ursule est morte!! je suis donc libre, enfin! Sans paraître stupide à mes propres yeux, je pourrai regretter un jour, non ses qualités, mais ses infernales séductions! Ursule est morte... bien morte! Depuis longues années je n'ai éprouvé un pareil épanouissement de l'âme!... C'en est donc fait de cette puissance mystérieuse, inexplicable, qui m'accablait, qui me brisait, qui m'anéantissait, qui me rendait faible, lâche, idiot!... Ursule est morte... je suis libre... je suis libre!... je ne serai plus le stupide et obéissant esclave de cette volonté de fer contre laquelle, moi si ferme toujours, je n'avais ni le pouvoir ni la force de lutter... Je ne m'indignerai plus de ma faiblesse invincible et abhorrée... Ursule est morte!... Il est donc éteint, à jamais éteint! ce regard implacable qui me fascinait, qui ne me laissait que la faculté d'exécuter en tremblant les désirs insensés de cette femme!!... Elle est morte!... Je n'entendrai plus sa voix altière et moqueuse, car cette horrible créature était la raillerie et l'insulte incarnées! Lorsque par ses outrages elle avait mis à vif et à sang toutes les plaies de mon amour-propre et de mon orgueil, lorsque seul je me débattais sous les douleurs atroces de cette torture morale, il me semblait entendre au loin son rire insolent répondre à mes imprécations... Elle est morte, enfin, elle est morte!... Béni donc soit Dieu qui la renvoie aux enfers... car elle fait croire à Dieu en faisant croire au démon!!...
Je n'avais pas pu trouver une parole...
Mon effroi avait augmenté avec les éclats de joie sauvage et féroce qui transportaient M. de Lancry.
Telle devait être la fin de son fatal amour...
Tels étaient les regrets que cette malheureuse femme devait laisser après elle...
Pendant quelque temps encore M. de Lancry marcha avec agitation, puis il s'arrêta devant moi.
—Et quel était le riche heureux... ou l'heureux riche qui vivait avec elle lorsqu'elle est morte?
—Elle est morte pauvre et abandonnée de tous, monsieur.
—C'est qu'elle a voulu être pauvre, car l'argent ne me manquait pas quand elle m'a quitté... Pourquoi, depuis notre séparation, m'a-t-elle écrit souvent pour me donner des rendez-vous... auxquels elle ne venait jamais? se dit mon mari en se parlant à lui-même. Puis il ajouta en s'adressant à moi, avec un sourire dédaigneux:
—Vous voulez sans doute faire l'ennemie généreuse pour rester fidèle à votre rôle de femme supérieure, de femme sublime... Eh bien! pour rendre votre générosité plus méritoire encore, je suis content de vous apprendre qu'Ursule vous haïssait si fort que c'est à son instigation que je vous ai ordonné de revenir chez moi.
—Le motif qui vous avait imposé cette obligation n'existant plus, monsieur, vous me permettrez sans doute maintenant de vivre seule... Si odieuse qu'elle fût, vous aviez au moins une raison pour me retenir près de vous, tandis que maintenant...
—Maintenant j'ai une autre raison de vous retenir,—me dit-il brusquement avec un sourire méchant.
Je crus comprendre où il voulait en venir. Il m'avait plusieurs fois parlé de mes diamants... Bien décidée à les lui abandonner en partie s'il me rendait la liberté avec les garanties suffisantes, c'est-à-dire par une séparation légale, je crus pourtant prudent d'attendre cette demande de sa part, au lieu de la provoquer.
—Je ne comprends pas, monsieur,—lui dis-je,—pour quelle raison vous me garderiez plus longtemps près de vous... Tout à l'heure, en énumérant vos griefs contre Ursule, vous n'avez pas dit que ce funeste amour vous avait rendu envers moi d'une cruauté inouïe. Je ne vous fais pas un reproche, monsieur; je préfère cette indifférence, elle me fait espérer que vous ne mettrez aucun obstacle sérieux à notre séparation.
—Vous vous trompez, madame... je refuse justement de vous laisser libre à cause de mon indifférence à votre sujet... oui, de mon indifférence... pour ne pas dire plus.
—La haine sans doute, monsieur!
—Eh bien, oui, madame, la haine! Au point où nous en sommes, vous devez tout savoir... Oui, maintenant j'ai de la haine contre vous... Cela vous étonne?... Écoutez-moi... vous apprendrez ce que je vous suis, ce que vous m'êtes; alors vous ne me ferez plus de demandes ridicules, alors vous ne vous bercerez plus d'espérances chimériques. Résumons les faits. Vous m'avez apporté une belle fortune, vous étiez un ange de douceur, de résignation et de vertu... je vous ai épousée... sans amour... Il s'agit à cette heure de parler avec franchise.
—Il y a longtemps, monsieur, que vous ne dissimulez plus... Mais à quoi bon?...
—Vous allez le savoir...—me dit-il en m'interrompant.—Je vous ai donc épousée sans amour; vous étiez une riche héritière, j'ai joué mon rôle en vous débitant le phébus qu'on débite en pareil cas. Vous m'avez cru, parce qu'il vous plaisait de me croire; vous étiez charmante, notre lune de miel s'était levée et a duré ce qu'elle a pu durer. L'amour passé... il m'était resté pour vous une forte de douce compassion... vous étiez bonne, soumise, résignée; pour rien vous pleuriez, cela n'était pas gai... mais cela était attendrissant... et me touchait quelquefois si vivement que, lors des obsessions de Lugarto, j'ai tout risqué pour vous délivrer de cet... infidèle ami... Plus tard, lors de vos jalousies contre Ursule, l'état toujours intéressant dans lequel vous vous êtes trouvée, vos larmes, votre profond chagrin, votre amour qui ne faiblissait pas... tout cela m'a encore apitoyé... Vous l'avez vu, j'ai eu quelques bons et honnêtes retours, même quelques vertueuses résolutions; mais alors vous étiez encore riche, mais alors vous étiez toujours humble, toujours tendre et aimante.
—Vous avez tout fait, monsieur, pour anéantir cette richesse et cet amour.
—En effet, vous n'avez plus ni amour ni richesse. C'est là justement où je veux en venir. Les temps ont donc changé: de votre fortune, il ne reste rien; que ce soit de votre faute ou non, il n'importe, le fait existe; vous êtes ruinée. Ce n'est pas tout; non-seulement vous êtes ruinée, mais vous ne m'aimez plus, et vous en aimez un autre; non-seulement vous en aimez un autre, mais vous m'exécrez, mais vous avez ameuté contre moi toutes les prudes de votre connaissance. Or, franchement, à cette heure, qu'êtes-vous donc pour moi? Une femme pauvre, hostile, et d'une vertu au moins douteuse; il vous reste votre beauté, c'est vrai... mais je ne vous ferai pas l'injure de la compter pour quelque chose. Aux termes où nous en sommes maintenant, madame, je vous demande ce que vous pouvez raisonnablement attendre de moi, si, comme cela se doit et se fait... on mesure les égards à la valeur des gens?
—Vous êtes parfaitement logique, monsieur; je terminerai, si vous le voulez, l'exposé de votre situation envers moi... Si j'étais seulement pauvre, soumise et dévouée à vos moindres volontés, vous me feriez peut-être la grâce d'être seulement indifférent à mon égard; mais comme le hasard m'a appris vos bassesses, comme j'ai acquis le droit de vous mépriser ouvertement, votre haine a remplacé l'indifférence.
—Vous déduisez et vous analysez à merveille, madame; je n'aurais pas mieux dit. Oui, quoique ruinée, vous auriez pu obtenir de moi... peut-être de l'intérêt, probablement de la compassion.. et assurément de l'indifférence... mais il fallait toujours rester aimante et résignée.
—Vous êtes généreux... monsieur..
—Non, madame... mais je suis fort original. Je ne vous aimais pas d'amour, soit, mais il me plaisait de me voir adoré par vous; aussi... platonique ou non, votre liaison avec Rochegune, et surtout le choix de cet homme, que j'ai toujours exécré, a fait à mon orgueil une blessure incurable; cette blessure s'est envenimée jusqu'à causer ma haine violente contre vous... Vous me direz que Rochegune s'est outrageusement moqué de vous... son mariage le prouve de reste; mais cela ne me venge pas, moi, et il me reste un terrible compte à régler avec vous, madame.
—Je vous sais gré de cette confiance, monsieur; c'est me dire que je dois de votre part m'attendre à tout.
—A peu près, madame.
—De la sorte, monsieur, les questions les plus délicates peuvent se poser nettement... Selon votre droit, vous avez fait vendre tout ce qui meublait le pavillon que j'occupais chez madame de Richeville, mon argenterie, mes tableaux; vous avez dissipé cet argent, je le suppose, car jusqu'ici j'ai vécu de quelques économies qui me restaient, et qui sont épuisées. Puis-je savoir, monsieur, vos projets pour l'avenir?
—Non, madame.
—Vous persistez à vouloir me garder près de vous?
—Oui, madame.
—Malgré la mort d'Ursule?
—Malgré la mort d'Ursule.
—Et quels seront mes moyens d'existence, monsieur?
—J'y pourvoirai.
—Vous y pourvoirez!... Comment cela, monsieur?
—Que vous importe, madame!
—Il m'importe beaucoup, monsieur! Il y a des ressources que je ne partagerais jamais avec vous... celles de la bassesse...
—Madame!!!... mais je me contiens... Pour me parler ainsi dans ce moment, il faut que vous soyez folle...
—Je ne suis pas folle, monsieur; je vais être forcée de vous dire à peu près ce que je vous ai déjà dit lors de notre première entrevue chez moi.
—Si c'est une redite... à quoi bon, madame?
—Je veux au moins essayer de me délivrer de l'horrible chaîne qui pèse sur moi, monsieur... c'est bien naturel. Vous vous êtes souvent informé près de moi de ce qu'étaient devenus mes diamants?
—Oui, madame.
—Mes diamants valent?...
—Cinquante mille écus environ.
—Eh bien! monsieur, la moitié de cette somme est à vous si vous voulez consentir à une séparation égale... le reste me suffira...
—Je vais, comme vous, madame, tomber dans les redites: je ne veux pas de la moitié du prix de vos diamants, et je veux vous garder avec moi.
—Mais, monsieur... je ne puis pourtant... vous offrir davantage... il faut bien que je vive, moi...
—Vous m'offririez les cinquante mille écus, que je refuserais.
Une idée effrayante me traversa l'esprit.
—Monsieur, vous avez comme moi de nombreuses preuves de la présence de M. Lugarto à Paris.
—Après, madame?
—Vous avez mille motifs de haïr cet homme, je le sais... mais vous aimez l'argent... presque autant que vous m'exécrez, monsieur.
—Après, madame?
—Cet homme est bien riche, monsieur... comme vous, il me hait!... comme vous, il a un terrible compte à régler avec moi.
—Après, madame?
—Réduit comme vous l'êtes à la détresse, si vous refusez la somme que je vous offre, c'est que vous avez d'autres espérances.
—Après, madame?
Exaspérée par cet horrible sang-froid, par mon indignation, par mon effroi, je m'écriai:
—Eh bien, monsieur, je vous crois capable de tout envers moi, si M. Lugarto... vous paye pour me garder près de vous... plus cher que je ne puis vous payer pour me délivrer de vous!
M. de Lancry me jeta un regard lent et cruel, mais sa physionomie ne trahit pas la moindre émotion.
—Vous ne manquez pas d'une certaine perspicacité, madame... et je vous plains... C'est un don funeste; il nous donne la prévision des malheurs, et non le pouvoir de les éviter. Je vous l'avouerai donc, il se peut que vos craintes ne soient pas exagérées... Mais que pouvez-vous faire?... Pour vous donner une idée de l'obéissance passive à laquelle vous êtes réduite, supposez que demain matin vous voyiez arriver à votre porte une berline de voyage: je vous offre mon bras, je vous fais monter en voiture, en vous ordonnant de laisser ici votre éternelle Blondeau, bien entendu.
—Je refuserais de partir, monsieur, et de me séparer d'une femme dont je connais la fidélité à toute épreuve...
—Vous refuseriez, soit; mais de par la loi, qui vous aurait bien obligée de me suivre ici, rue de Bourgogne, vous seriez obligée de me suivre partout où bon me semblera... Continuons la supposition. Nous nous mettons en route: à cinq ou six relais d'ici, nous retrouvons un de mes plus anciens amis ou ennemis... peu importe... il me plaît d'en faire mon compagnon de voyage... Qu'avez-vous encore à dire?... La loi limite-t-elle le nombre et le choix de mes amis? La loi m'interdit-elle le pardon des injures? Je vous dis cela dans le cas où, par exemple, il s'agirait de Lugarto... Vous êtes épouvantée... vous n'avez rien à répondre, c'est tout simple. Je continue ma supposition... Nous sortons de France et nous allons habiter une magnifique villa que possède Lugarto à Florence. Qu'avez vous encore à objecter?... Rien... Il me plaît de m'établir en pays étranger, vous devez me suivre, toujours me suivre... La loi tiendra-t-elle compte de vos antipathies?... Vous voyez donc que vous êtes folle en parlant de vos volontés. Il vous est défendu d'avoir des volontés; vous ne pouvez qu'obéir aux miennes, qui sont votre destinée, telle que l'a voulu la haine de votre tante. Et voyez le hasard... il se trouve justement qu'au moment où mademoiselle de Maran, accablée par l'âge et les infirmités, ne pouvait plus vous poursuivre avec la même énergie, vous avez pris comme à tâche de m'irriter contre vous, et de tout faire pour m'exaspérer! Vous dites que j'aime beaucoup l'argent, madame, et que je suis capable de tout, pourvu que l'on me paye... Vous avez raison: la prodigalité a cela de bon ou de fâcheux, que c'est un vice immortel. J'aurais à cette heure autant de plaisir à mener de nouveau une vie splendide que si je ne faisais que d'entrer dans le monde. Le jeu, les chevaux, les femmes, la table, le luxe, j'aime encore tout cela avec l'ardeur d'un enfant de dix-huit ans, avec une ardeur d'autant plus dévorante que mon inconcevable passion pour votre infernale cousine m'empêchait de jouir des prodigalités dont je l'entourais: c'était un festin que je donnais et auquel je ne prenais point part; en un mot, celui qui à cette heure me mettrait à même de sacrifier largement à mes idoles chéries, non plus ici, mais ailleurs, car j'ai Paris en horreur; en un mot, celui-là qui, à sa générosité sans bornes, ne mettrait d'autre condition que celle de vous traîner à ma suite, à celui-là je dirais: Oui, oui, mille fois oui, celui là fût-il Lugarto! Tout ceci vous étonne un peu... méditez ce langage à votre aise; consultez même vos gens de loi si vous le voulez, et vous verrez que, quel que soit l'avenir que le sort vous réserve, il faudra vous y soumettre aveuglément... Il est impossible, j'espère, d'agir plus franchement que je ne le fais... En un mot, et pour vous laisser sur une idée agréable, je vous préviens qu'il est fort possible que les susdits projets de voyage se réalisent très-prochainement... après-demain, peut-être...
En disant ces mots, M. de Lancry me laissa seule.
CHAPITRE XIV.
LA SAINTE-CLAIRE.
Mon entretien avec M. de Lancry, l'effroi que me causèrent ses menaces, déterminèrent sans doute l'explosion d'une maladie dont le germe existait en moi.
Depuis assez longtemps je souffrais d'une fièvre lente, toujours négligée; les événements s'étaient tellement pressés, j'avais été forcée d'y prendre une part si active, toutes mes facultés avaient été si violemment surexcitées depuis la première maladie d'Emma jusqu'à son mariage et jusqu'à la mort d'Ursule, que je n'avais pour ainsi dire pas eu le temps d'être malade.
Et puis enfin... par cela même que mon sacrifice avait été grand... qu'il me comptait peut-être aux yeux de Dieu, il n'en avait été... il n'en était que plus douloureux... Mon amour pour M. de Rochegune n'avait rien perdu de sa force... ma seule consolation était dans les assurances qu'il me donnait que ce sentiment demeurait unique dans son cœur.
Je devais tôt ou tard me ressentir de tant de chagrins; je sentais déjà sourdre en moi une grande indisposition; je disais à ma pauvre Blondeau, qui s'étonnait de mon courage:—Ne te réjouis pas encore; dès que je n'aurai plus de vives préoccupations, je crains une violente réaction du physique sur le moral; jusqu'à présent je me suis soutenue par mon énergie, j'ai peur que cette force factice ne me manque tout à coup.
Je ne me trompais pas; seulement cette secousse fut amenée, non par la cessation de mes inquiétudes, mais par ma dernière conversation avec M. de Lancry.
Ainsi s'expliquait le sens d'un passage d'une des lettres de M. Lugarto, où il me disait qu'il créerait à mon mari d'impérieuses raisons de ne pas m'abandonner, et que l'avenir devait m'épouvanter.
M. de Lancry était sans ressources, M. Lugarto lui offrait sans doute beaucoup d'argent pour le forcer à m'emmener avec lui; je n'ose dire toutes mes frayeurs à cette pensée, connaissant la dégradation où était tombé M. de Lancry, son amour de l'or, sa haine contre moi, et surtout l'atroce méchanceté de M. Lugarto, qui depuis si longtemps me poursuivait de sa vengeance.
Je n'en doute pas, ces nouvelles frayeurs me causèrent une dernière commotion à laquelle je ne pus résister.
A peine M. de Lancry m'eut-il quittée que je tombai dans d'horribles convulsions suivies d'une violente fièvre cérébrale.
Je fus, à ce que me dirent Blondeau et le bon docteur Gérard, pendant quinze jours dans un état désespéré. M. de Lancry disparut le surlendemain du jour où j'étais tombée malade, en laissant une lettre pour moi dans laquelle il m'annonçait brièvement que ma maladie changeait tous ses projets et qu'il allait voyager en Italie.
Cette preuve de cruelle insensibilité ne m'étonna ni ne m'affecta.
Ma pauvre Blondeau avait écrit à madame de Richeville l'état alarmant dans lequel je me trouvais. Cette excellente amie était aussitôt revenue à Paris avec Emma et M. de Rochegune. On ne pouvait songer à me transporter hors de mon petit appartement de la rue de Bourgogne. Madame de Richeville s'y établit et ne me quitta que lorsque je pus aller avec elle passer à Maran le temps de ma convalescence.
Chaque jour Emma resta plusieurs heures auprès de moi, jusqu'à ma complète guérison. Je n'ai pas besoin de dire de quelles tendres attentions je fus entourée, et par quel admirable dévouement Emma me prouva sa reconnaissance de ce que j'avais fait autrefois pour elle.
Ma fièvre cérébrale s'était compliquée d'une fièvre pernicieuse, dont la guérison dura environ quatre mois. Je ne pus partir pour Maran qu'à la fin de l'hiver.
Vers le milieu de l'été de 1837, j'habitais donc cette terre; j'étais sinon complétement rétablie, du moins hors de convalescence. Il me restait une grande pâleur, beaucoup de faiblesse et une extrême sensibilité nerveuse. Le docteur Gérard avait regardé comme absolument indispensable que j'allasse passer l'automne et l'hiver suivants dans le Midi.
J'étais revenue à Maran avec de bien tristes ressouvenirs; j'y avais tant souffert! Mais depuis ma convalescence, madame de Richeville y habitait avec moi. M. de Rochegune et Emma vinrent nous y rejoindre plus tard, et ces tendres attentions suffirent pour adoucir l'amertume des pensées qui de temps en temps venaient m'assaillir.
Il me fallut pourtant du courage, de la force, de la résignation, pour comprimer la triste impression que me causait quelquefois malgré moi l'affectueux attachement de M. de Rochegune pour Emma. Ce mariage avait été le but de tous mes désirs, j'aurais été la plus malheureuse des femmes de ne pas le voir s'accomplir, et je ne pouvais m'empêcher d'éprouver de cruels, d'amers regrets.
Hélas! aigrie par tant de chagrins, je perdais sans doute mon élévation première; la vue du bonheur d'Emma, de madame de Richeville, auquel j'avais tant contribué, me ravissait toujours, mais il me faisait aussi songer à la vie malheureuse à laquelle j'étais réduite.
Je ne pouvais m'empêcher de faire souvent un douloureux retour sur moi-même, en contemplant les gens heureux, non pour les jalouser, grand Dieu! mais pour pleurer ma misère, hélas!... oui... ma misère, car pour être cachée, pour être morte à tous les yeux, ma passion n'en était pas moins profonde... J'aimais... j'aimais toujours M. de Rochegune.
Nous devions célébrer entre nous, à Maran, la Sainte-Claire, fête de madame de Richeville, le 12 août 1837.
On verra par quel motif je ne puis oublier ni cette date ni cette journée.
Il était onze heures du matin, il faisait un soleil radieux; je me promenais dans une des allées du parc les plus touffues; elle aboutissait à l'aile du château où se trouvait l'appartement de madame de Richeville. La duchesse se levait ordinairement assez tard; j'attendais Emma, qui devait venir me prendre pour aller souhaiter la fête à sa mère, et lui porter un gros bouquet de roses et de pervenches, ses deux fleurs de prédilection, que nous devions cueillir nous-mêmes.
Je vis venir M. de Rochegune, je lui tendis la main.
—Quel beau jour pour la fête de notre amie!—lui dis-je en souriant;—puis lui montrant les fleurs que je tenais à la main, j'ajoutai:—Le bouquet d'Emma est-il aussi beau que celui-ci?
—Elle finit le sien en mettant au pillage une des corbeilles du petit parterre... Il n'y a rien de plus charmant que de la voir s'escrimer ainsi au milieu de ce massif de rosiers du roi tout trempés de rosée.
—J'espère que vous lui avez fait à ce propos un délicieux madrigal? Et encore non,—lui dis-je,—l'incarnat de ses joues est si fin, que ce serait faire injure à Emma que de la comparer à une rose du roi. Cela serait dire rougeur au lieu de délicate fraîcheur; une rose thé du Bengale... à la bonne heure, telle est la seule comparaison qu'elle puisse accepter.
—Et vous, ma pauvre Mathilde,—dit-il en me regardant avec intérêt,—quand pourra-t-on vous comparer à autre chose qu'à un beau lis? quand votre pâleur se nuancera-t-elle d'un peu de carmin?
—M. Gérard compte beaucoup sur mon séjour dans le Midi pour me remettre tout à fait, et j'y compte aussi, mon ami.
Il me regarda avec attention, et me dit en secouant tristement la tête:
—Serez-vous donc la seule parmi nous qui ne soyez pas heureuse, vous à qui nous devons la félicité dont nous jouissons?
—Mon ami, quelle idée! Ma pâleur n'est-elle pas naturelle après une longue maladie?...
—Mathilde, vous ne pouvez pas en convenir... votre mari vous tourmente... Jamais vous ne recevez de ses nouvelles.
—Il écrit généralement très-peu... et puis le service des postes d'Italie se fait mal, dit-on...
—Ah! Mathilde... Mathilde...—ajouta-t-il en soupirant.—J'en reviens toujours là... comment a-t-il pu vous quitter au moment où vous étiez tombée si gravement malade? Il n'y a pas d'affaire d'intérêt qui puisse motiver une pareille conduite!
—Mon ami, je vous le répète, il s'agissait, m'a-t-il dit, d'une créance considérable sur laquelle il ne comptait plus, et qui, dans notre position actuelle, devient fort importante: je dis notre position, puisque, suivant l'avis de madame de Richeville et le vôtre, j'ai caché à M. de Lancry la conservation de cette terre, dans la crainte que ses idées de prodigalité ne lui reprennent; une fois que je le verrai corrigé par l'adversité, je lui avouerai que nous avons cette ressource. A cette heure, il ignore que nous la possédions; il est donc tout simple qu'il se soit occupé très-activement de cette affaire.
M. de Rochegune secoua la tête d'un air incrédule.
Je mentais mal sans doute, mais je n'avais pas pu imaginer d'autre prétexte au départ de M. de Lancry.
Laisser pénétrer à M. de Rochegune dans quels termes j'en étais avec mon mari pouvait éveiller ses soupçons et le mettre sur la voie de mon dévouement pour Emma, ce que je voulais éviter à tout prix depuis que j'avais sagement renoncé à mon dessein de tout révéler à M. de Rochegune.
—Il faut bien vous croire,—reprit M. de Rochegune avec un soupir,—vous me répondez toujours ainsi quand je vous parle de M. de Lancry; mais je ne sais pourquoi il me semble que sa conduite envers vous cache quelque mystère!... Je crains que vous ne soyez pas heureuse... non, vous n'êtes pas heureuse... vous avez été dupe de votre noble cœur, comme votre mari peut-être a été dupe de ses bonnes résolutions... Pendant quelque temps j'admets qu'il se soit sincèrement repenti, mais ses anciennes habitudes auront repris le dessus, et il aura mieux aimé sans doute mener je ne sais quelle existence aventureuse que de vivre obscurément auprès de vous... Et puis... Mais, tenez, Mathilde... ne parlons plus de cela... je ne veux pas dire tout ce que je pense... je me trompe sans doute et je vous affligerais.
—Vous avez raison, mon ami, ne parlons plus de cela... n'ayez aucune inquiétude... Quelquefois seulement, bien que je connaisse la paresse habituelle de M. de Lancry, je m'inquiète de ne pas avoir de ses nouvelles... voilà ce qui m'attriste. Pour chasser ces vilaines idées, parlons de vous et d'Emma, de vos projets.
—Parlons de nous, c'est encore parler de vous, nous vous devons tant!... Quant à moi, jamais ma vie n'a été plus calme, plus douce, plus sereine; et puis Emma est si heureuse... de si peu!!! Quelquefois, pauvre enfant... je me reproche de ne pas assez faire pour elle... je suis presque confus de la voir si satisfaite et contente.
—En parlant si modestement du bonheur que vous donnez, mon ami, vous êtes comme les grands poëtes, qui trouvent tout simple de faire très-facilement des œuvres magnifiques, et qui s'étonnent de voir l'admirable influence de ces ouvrages qui leur coûtent si peu.
—Non, je vous assure, Mathilde; j'ai l'air de tout donner, et je reçois beaucoup plus que je ne donne. Je suis très-heureux; je ne me sens pas vivre. Si je sors par hasard de ce délicieux état de calme et de confiante sécurité pour faire quelque projet, c'est pour y revenir bientôt avec un nouveau plaisir. Que vous dirai-je! cette vie n'a peut-être pas le grandiose, l'enthousiasme, les sublimes élancements de la passion, mais elle est paisible et riante. Après la vie que j'avais rêvé de partager avec vous, je n'en sais pas de plus agréable que celle-ci... Dans les premiers temps de mon mariage je désirais qu'un sentiment plus vif se développât en moi, maintenant je le regretterais; il ôterait à l'attachement que j'ai pour Emma ce caractère qui fait qu'il ne ressemble à aucun autre.
—Vous avez raison, mon ami; l'espèce de culte profond qu'Emma ressent pour vous exclut pour ainsi dire de votre part tout retour galant. Que votre modestie ne s'alarme pas de cette comparaison; mais les dieux, si bons qu'ils soient, n'aiment pas de la même manière qu'ils sont aimés.
—Ah! Mathilde!—me dit-il en riant,—je sens la griffe de mademoiselle de Maran sous cette divinisation moqueuse.
—Je vous estime trop pour exagérer vos louanges... Avouez qu'il y a du vrai dans ce que je vous dis, et que ma comparaison est aussi juste que peut l'être une comparaison.
—Je ne nie pas la folle idolâtrie d'Emma pour moi, il faudrait être aussi aveugle qu'ingrat; je nie seulement que je la mérite... Ou plutôt... tenez, je vais bien vous étonner, j'accepte votre comparaison tout entière, surtout à cause de ma divinisation...
—C'est très-heureux,—lui dis-je en souriant.
—Je l'accepte non comme une louange, mais comme un blâme rempli de justesse et de raison.
—Voyons, mon ami, expliquez-moi ce blâme, qui était bien loin de ma pensée, je vous assure.
M. de Rochegune reprit d'un ton sérieux:
—Vous jugez de mon cœur mieux que moi-même... Ces vagues reproches que je me faisais de ne pas faire assez pour Emma, n'ont pas d'autre cause que cette espèce de divinisation dont vous me pariez et à laquelle je me suis prêté... Je me laisse aimer... je vis trop en sultan... je suis comme ces faux dieux, qui, à force d'être adorés, finissent par croire à leur puissance et se persuadent qu'ils font beaucoup pour les pauvres humains en leur permettant de les idolâtrer... Sérieusement, Mathilde, vous m'éclairez; vous épargnez peut-être bien des larmes à Emma... Un jour elle aurait pu voir dans l'indolence de mon bonheur, ou de l'égoïsme, ou de la froideur, et j'aurais un remords éternel de causer le moindre chagrin à cet ange de bonté.
—C'est maintenant moi qui pourrais vous reprocher d'être aussi méchant que mademoiselle de Maran,—dis-je en souriant;—je vous dis non un compliment, mais une chose vraie, et vous en faites une épigramme contre vous.
—A propos de mademoiselle de Maran, vous savez que sa paralysie est complète maintenant?—me dit M. de Rochegune;—mon vieux valet de chambre Stolk a été, je ne sais plus à quel propos, voir Servien, le maître-d'hôtel de votre tante. Il paraît que lui et tous ses gens la traitent indignement; ce qu'elle est obligée de supporter en enrageant, personne ne s'intéressant à elle...
Notre conversation fut interrompue par Emma. Elle tenait un bouquet de roses d'une main, et de l'autre plusieurs lettres qu'elle remit à son mari en lui disant:
—Le courrier vient d'arriver. Voici vos lettres, mon ami.
M. de Rochegune lui dit, en mettant les lettres dans sa poche:
—Madame de Richeville peut-elle nous recevoir, ma chère Emma?
—Sans doute, voilà plus d'une demi-heure qu'elle cause avec le bon abbé Dampierre.
—Votre curé, dame châtelaine,—me dit M. de Rochegune.
—Et c'est bien le meilleur et le plus pauvre des curés de campagne,—lui dis-je;—vous ne pouvez vous faire une idée de cette charité, de ce caractère vraiment évangéliques.
—Et comme il parle simplement et noblement!—dit Emma.—L'autre dimanche, à l'église, j'étais dans l'admiration. Tout ce qu'il disait était à la portée de ses paroissiens, et pourtant ce sermon aurait pu être tout aussi bien prononcé devant un roi et sa cour.
—C'est qu'il n'y a en effet rien de plus digne que la simplicité,—dit M. de Rochegune.—Je ne sais pas un homme d'une raison plus saine, d'un jugement plus sûr que ce bon abbé Dampierre. Ce que dit Emma est très-vrai: son langage serait partout remarquable, et il ne s'en doute pas; il s'ignore complétement... C'est l'un des hommes dont je fais le plus de cas... Cela est si rare, la grandeur dans la modestie!... C'est comme la grâce et la beauté dans la candeur... Bien entendu que je ne dis pas ceci pour vous, Emma; notre sœur Mathilde ne me le pardonnerait pas; elle est jalouse de toutes les louanges qu'on vous adresse... quand elles ne sont pas d'elle.
Pendant que M. de Rochegune parlait, Emma ne le quittait pas des yeux; ce n'était pas de l'amour, c'était une adoration passionnée de tous les moments. Elle ne vivait pas en elle, elle vivait en lui.
Presque toujours après ces moments d'extase contemplative, pendant lesquels elle semblait aspirer le bonheur à longs traits, elle me jetait un regard de reconnaissance ineffable.
Lorsque M. de Rochegune eut parlé, elle lui prit la main, et lui dit avec un accent enchanteur:
—Notre sœur Mathilde a raison... il n'y a qu'elle qui puisse me flatter d'une manière ravissante.
—Vraiment... mieux que moi?
—Mais sans doute... Vous, mon ami... vous me parlez de moi... Elle au contraire me parle de vous... et me dit que vous m'aimez... n'est-ce pas me louer au delà de toute expression?
—J'accepte ceci en ce sens que lorsque Mathilde me dit que vous m'aimez... elle me loue aussi au delà de toute expression....
Emma secoua sa jolie tête blonde et dit en souriant:
—Oh! ce n'est pas la même chose... rien n'est plus simple que de vivre... on ne vous félicite de vivre que lorsqu'on vit heureuse......
. . . . . . . . . .
Nous passâmes une heureuse matinée avec madame de Richeville. Je priai M. l'abbé Dampierre de venir dîner avec nous pour célébrer cette petite fête de famille.
Vers les trois heures, M. de Rochegune vint frapper à ma porte.
Je fus surprise de sa pâleur et de la sombre expression de sa physionomie; il tenait une lettre ouverte à la main.
—Mathilde... on m'écrit d'Italie... je vous en prie,—me dit-il,—lisez ceci...
Et il m'indiqua un passage de sa lettre qu'il me présentait.
Voici ce que je lus...
«...A mon arrivée à Naples on ne s'entretenait que du luxe effréné que Lugarto avait déployé dans cette ville, de ses débauches et de quelques abominables méchancetés dont le retentissement avait été tel que le roi l'avait chassé de ses États quelques jours avant mon arrivée, sans que le chargé d'affaires du Brésil eût fait la moindre réclamation, sachant parfaitement ce que valait, ce que méritait son indigne compatriote, qui est, du reste, généralement exécré et justement méprisé de ses nationaux. Ceci ne m'étonna pas du tout, car je connaissais Lugarto de longue date; mais ce qui me renversa... mais ce que je n'aurais pu croire, si notre ambassadeur ne me l'avait certifié, c'est que l'ami intime, le compagnon de débauche de Lugarto était le vicomte de Lancry, qui s'était autrefois battu pour un motif très-sérieux que l'on m'a raconté, car je n'étais pas à Paris à cette époque. On dit M. de Lancry complétement ruiné et absolument dans la dépendance de son ancien ennemi. Ils ont quitté Naples sur un bateau à vapeur affrété par Lugarto. Il n'y avait, dit-on, qu'une voix dans toute la ville pour leur souhaiter la réunion de tous les accidents qui peuvent rendre une traversée funeste.»
Je laissai tomber la lettre sur mes genoux sans oser regarder M. de Rochegune.
—Ah! Mathilde!... vous m'avez trompé,—me dit-il avec un accent de profond reproche.—L'intimité de M. de Lancry avec ce monstre m'en dit plus que je ne voudrais en penser.
—Eh bien!... oui.. je voulais vous le cacher... Ainsi que vous l'avez deviné, les bonnes résolutions de mon mari n'ont pas duré. Son retour avait été sincère... mais il s'est lassé de cette vie obscure et paisible... Je crois maintenant, comme vous, que la raison qu'il m'avait donnée pour s'en aller en Italie était un prétexte.
—Et sa liaison avec ce monstre qui autrefois vous a tant poursuivie de sa haine,—s'écria-t-il,—comment la qualifierez-vous?
Hélas! je n'osais, je ne pouvais lui dire les preuves récentes que j'avais encore eues de la haine opiniâtre de M. Lugarto, tant ces événements étaient liés à mon sacrifice pour Emma.
Je ne répondis rien.
—Ainsi,—s'écria M. de Rochegune avec une explosion de douloureuse indignation,—voilà pour quel homme vous m'avez sacrifié... Voilà pour quel homme vous avez renoncé au bonheur que je vous offrais, en m'engageant... à.
Je l'interrompis.
—Pas un mot de plus à ce sujet,—lui dis-je avec une fermeté qui lui imposa.—Ce n'est pas vous... vous qui oseriez maintenant exprimer un seul regret sur le passé... Ce serait horrible pour Emma, qui vous rend si heureux, ce serait outrageant pour moi... Que mon mari se conduise désormais bien ou mal envers moi, ce n'est pas la question. L'attachement que j'ai eu pour lui s'évanouirait demain, que je mourrais mille fois plutôt que d'oublier mes devoirs... je vous le jure par la mémoire de ma mère... Quant à vous... vous êtes incapable de laisser jamais supposer à cette malheureuse enfant que vous regrettez de l'avoir épousée. Vous connaissez son caractère... Songez-y, vous la tueriez... elle mourrait de désespoir...
—Ah! c'est affreux,—dit-il en cachant sa tête dans ses mains. Et il sortit violemment.
Je fus moins épouvantée en apprenant la réunion de M. de Lancry et de M. de Lugarto que de l'impression que cette nouvelle devait faire sur M. de Rochegune.
Je le croyais incapable de laisser penser à Emma qu'il regrettait peut-être de l'avoir épousée, mais je tremblais qu'il ne se trahît malgré lui...
Cette journée, si heureusement commencée, s'annonçait d'une manière fatale. Quelle triste fin elle devait avoir!
CHAPITRE XV.
L'ABBÉ DAMPIERRE.
M. de Rochegune avait été assez maître de lui pour ne rien laisser pénétrer des émotions qui l'agitaient.
Nous étions réunis après dîner dans le petit salon d'été, M. l'abbé Dampierre, madame de Richeville, Emma et moi.
L'abbé Dampierre était un vieillard à cheveux blancs, d'une physionomie imposante; sa voix pleine, sonore, donnait un accent de gravité à ses moindres paroles.
Je vois encore cette scène.
Au fond du salon, madame de Richeville, assise sur un divan, avait l'abbé auprès d'elle; j'étais séparée d'Emma par la table sur laquelle on servait le café.
M. de Rochegune venait de sortir pour répondre à quelques lettres; la malle-poste de Tours à Paris passait à neuf heures du soir, on pouvait ainsi répondre courrier par courrier aux lettres reçues le matin.
Stolk, le vieux valet de chambre de M. de Rochegune, entra et dit à Emma en lui présentant une lettre sur un plateau:
—C'est une lettre que M. le marquis a reçue ce matin avec les siennes, et qu'il avait oublié de remettre à madame la marquise.
—Une lettre pour moi?—dit Emma en riant,—c'est la première que je reçois ici... une lettre de Paris encore!—dit-elle en regardant l'enveloppe. Elle était sans doute avec celles que j'ai apportées ce matin à M. de Rochegune, je n'y aurai pas fait attention.
—Voyons vite... votre correspondance, chère enfant,—dit en souriant madame de Richeville.
—Vous permettez, monsieur l'abbé?—dit Emma.
L'abbé Dampierre s'inclina.
Emma décacheta la lettre, parcourut les premières lignes et nous dit:
—C'est une demande de secours.
—Lisez-la tout haut, mon enfant,—dit madame de Richeville.—Nous nous associerons ainsi à votre bonne œuvre.
Emma lut ce qui suit:
«Madame,
«C'est une infortunée qui vient à vous avec espoir et confiance, bien sûre que vous accueillerez la prière d'une malheureuse femme victime de sa faiblesse et de son cœur, et qui n'a d'excuse que dans la force de la passion coupable qui l'a égarée.»
Emma s'interrompit et regarda madame de Richeville et l'abbé.
—Peut-on trouver une plus pauvre excuse!—dit celui-ci en haussant les épaules;—autant se plaindre des ravages du feu lorsque l'on a soi-même allumé l'incendie... N'est-ce pas, madame la duchesse?
—Sans doute, monsieur l'abbé,—répondit madame de Richeville un peu embarrassée; car, malgré son expiation, elle était restée d'une susceptibilité très-douloureuse à l'égard de tout ce qui pouvait faire allusion à sa conduite passée.—Puis s'adressant à Emma:—Continuez, mon enfant.
Emma continua.
«Mes parents m'ont mariée très-jeune à un homme qui m'a rendu la vie bien malheureuse. Ses défauts et ses mauvais traitements ont seuls causé mon affreuse inconduite, madame, je puis vous le jurer devant Dieu.»
—Oh!—s'écria l'abbé avec indignation,—quel sacrilége! invoquer le nom de Dieu pour attester sa honte!...
—C'est vrai, monsieur l'abbé,—dit ingénument Emma.—Comment ose-t-on faire un tel aveu? Et puis est-ce que quelque chose au monde peut excuser l'inconduite?—demanda-t-elle à madame de Richeville.—Il me semble que, si mon mari avait des torts envers moi, au lieu de l'imiter je tacherais de le ramener à force de résignation et de tendresse... Et puis au moins quelqu'un pourrait prier Dieu de lui pardonner ses fautes, si les prières des cœurs purs sont toujours écoutées.
—Ah! madame!—dit l'abbé avec émotion en s'adressant à madame de Richeville et lui montrant Emma,—voilà votre ouvrage, voilà le fruit de l'éducation que vous avez donnée.
Madame de Richeville rougit et ne répondit rien, mais son regard me disait combien cet entretien lui devenait pénible.
Je le sentais aussi, mais je ne savais comment rompre la conversation.
Emma continua la lecture de cette lettre:
«Mon mari m'a abandonnée depuis quatre ans, madame, et depuis ce temps je ne sais pas ce qu'il est devenu; pourtant, madame, j'ose à peine tracer ces mots, tant ma confusion est grande... C'est pour une malheureuse petite créature qui vient de naître, et qui n'est pas sa fille, que j'ose réclamer vos bontés.»
—Ah! c'est infâme!—s'écria l'abbé.
Emma ne prononça pas un mot, mais elle fit un geste de mépris et douloureux de dégoût si profond en jetant la lettre à ses pieds, que son silence et l'expression de sa physionomie furent aussi significatifs que les paroles les plus acerbes.
Jamais, mon Dieu! jamais je n'oublierai l'émotion déchirante que madame de Richeville ne put cacher, sa rougeur, sa honte.
Ses yeux rencontrèrent les miens... elle me montra Emma du regard...
Je la compris.
La malheureuse mère se voyait flétrie par sa fille, au nom des excellents principes qu'elle lui avait donnés.
Madame de Richeville ne put s'empêcher de vouloir dire indirectement quelques mots pour sa défense.
—Mon enfant,—reprit-elle tristement,—il faut avoir un peu de pitié pour les coupables... peut-être cette pauvre mère... si blâmable qu'elle soit, est-elle à plaindre?
—Madame...—dit l'abbé Dampierre d'une voix ferme,—je suis prêtre... je suis vieux... vous me permettez de vous parler avec sincérité?
—Sans doute... monsieur l'abbé, je vous en prie,—dit madame de Richeville en sentant augmenter sa confusion.
—Eh bien! madame, il est à regretter que des personnes comme vous, comme ces dames, qui peuvent s'appuyer de l'autorité de leurs vertus et d'une vie exemplaire pour condamner sévèrement le vice, lui soient au contraire indulgentes par une pitié mal entendue! Vraiment, madame, est-il juste d'accorder à des malheurs honteux, mérités, presque autant d'intérêt qu'à de nobles et touchantes infortunes?
—M. l'abbé a raison,—dis-je effrayée de la tournure que prenait la conversation.—Ramassez cette lettre, Emma; nous ferons demander des renseignements sur cette femme; c'est peut-être une ruse pour abuser de vos bontés: ne parlons plus de cela.
—Je vais toujours terminer de lire sa lettre,—reprit naïvement Emma.—Mais, je l'avoue, ce que M. l'abbé vient de me dire me désintéresse complétement de cette femme, qui ose blâmer la conduite de son mari, lorsqu'elle se dégrade autant et peut-être plus encore que lui.
—Vous êtes bien sévère, Emma,—dit la malheureuse duchesse en tâchant de cacher une larme qui lui vint aux yeux.
Emma répondit en lui souriant, avec une candeur extrême:—Cela est vrai, mais vous m'avez élevée dans des idées si généreuses, vous m'avez donné de tels exemples, que je ne puis m'empêcher de ressentir une horreur insurmontable pour tout ce qui est bas ou criminel... Combien de fois ne m'avez-vous pas dit que la vertu était aux femmes ce que le courage était aux hommes! Et, je l'avoue... je déteste les lâchetés.
Emma continua de lire:
«Quoique dans l'infortune, je n'ai pas mérité mon sort: mon éducation, ma naissance semblaient me présager une autre destinée; j'ose croire que ces dernières considérations vous intéresseront en ma faveur; et puis enfin, madame, mon enfant, ma pauvre petite fille, ne doit pas être, ne peut pas être responsable de la faute de sa mère. Si je mérite le blâme... mon enfant mérite l'intérêt; si l'on a le droit de m'accuser d'inconduite, moi j'aurai le droit d'accuser d'insensibilité ceux qui n'auraient pas pitié de mon enfant...»
L'abbé Dampierre ne put contenir un nouveau mouvement de généreuse colère, il s'écria:
—Malheureusement, cette misérable répète là tout ce que disent ses pareilles; et, comme ses pareilles, tout ce qu'elle invoque pour elle doit être invoqué contre elle.
—Son éducation surtout ne la rend-elle pas impardonnable?—dit Emma en s'adressant à madame de Richeville.—Ne peut-on pas appliquer à cette femme ces paroles vraies que vous m'avez bien souvent répétées, et que je n'ai jamais oubliées? On disait jadis: Noblesse oblige... maintenant on doit dire la même chose de l'éducation... les fautes augmentent de gravité en raison de la culture de l'esprit... ajoutiez-vous encore.
—Madame la duchesse avait cent fois raison...—s'écria l'abbé;—mais ce n'est pas tout: voyez comme le vice se trahit toujours par un langage stupide, hypocrite et cruel! parce qu'elle s'écrie dans sa lettre... ma fille ne doit pas être responsable de la faute de sa mère, cette femme se croit absoute d'un des plus grands crimes qui affligent l'humanité, celui de marquer à tout jamais du sceau de la réprobation universelle... une pauvre créature innocente.
—Ah!... c'est affreux!—s'écria madame de Richeville en me regardant avec désespoir.
L'abbé Dampierre, croyant cette exclamation arrachée à la duchesse par l'approbation qu'elle prêtait à son discours, reprit avec chaleur:
—Et je ne dis pas assez; non... madame... car j'enveloppe dans le même anathème et la mère qui tue son enfant et celle qui le dévoue à une vie de honte et de douleur.
—Ah! monsieur!—s'écria madame de Richeville.
—Oui, madame... une femme criminelle est encore une mauvaise mère; ne sait-elle pas que par une terrible nécessité morale et sociale son enfant est responsable du crime maternel! Ne sait-elle pas qu'il est mis hors la loi commune! qu'il n'a ni nom ni famille! que ses lèvres ne prononceront jamais ce mot béni, ma mère! ou bien que s'il connaît le crime secret de sa naissance... c'est pour être forcé de mépriser malgré lui ceux que Dieu veut qu'il respecte et qu'il chérisse!
—Oh! oui,—s'écria Emma,—c'est épouvantable... Une mère qui expose son enfant à la mépriser un jour... ne lui fait-elle pas maudire la naissance qu'elle lui a donnée par un crime?... Être obligée de mépriser sa mère... mépriser sa mère!... mon Dieu!!! mais en effet... la mort est mille fois préférable...
—Oh! Emma!—m'écriai-je.
Elle me regarda avec étonnement.
—Que voulez-vous, mon amie?...—me dit-elle.
Madame de Richeville, qui avait été sur le point de se trahir, parvint à surmonter son émotion; mais elle était pâle.
—En vérité, ma chère enfant,—dis-je à Emma,—vous mettez une chaleur dans cette discussion... Et puis, ces idées sont pénibles; tenez, parlons d'autre chose. Je trouve comme vous que la manière dont on implore votre pitié dans cette lettre ne doit guère vous intéresser; la soirée est magnifique, je me sens un peu de migraine, allons faire un tour de promenade dans le parc.
Emma, par une étrange fatalité, s'opiniâtra à vouloir finir de lire cette lettre.
Je craignis que mon insistance à vouloir l'en empêcher ne lui parût singulière; d'ailleurs, rassurée par un regard de madame de Richeville, qui s'était tout à fait remise, je la laissai continuer.
—Il n'y a plus que quelques lignes,—m'avait-elle dit,—ce sera bientôt terminé...
Elle reprit donc ainsi qu'il suit:
«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon infortune... ou plutôt à celle de mon enfant.»
—Pourquoi donc moi... plus que toute autre dois-je m'intéresser à cette malheureuse?—nous demanda Emma en nous regardant d'un air étonné.
—Laissez cela... Je vous dis, mon enfant, que cette femme est folle,—m'écriai-je.
Poussée par un inexprimable pressentiment, je me levai pour prendre cette lettre des mains d'Emma.
Il était trop tard.
Elle avait continué de lire.
Ses yeux, toujours attachés sur cette lettre fatale, s'agrandirent d'une manière effrayante.
Ses lèvres s'agitèrent convulsivement, elle devint pâle comme une morte; puis, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se jeta aux pieds de madame de Richeville en s'écriant d'une voix déchirante:
—Si vous êtes ma mère... oh! pardon... pardon... ne me maudissez pas!...
Peindre cette scène est impossible.
La duchesse, foudroyée par ces mots, resta muette... immobile.
L'abbé Dampierre se leva brusquement, et joignit les mains avec une expression douloureuse.
Emma, sanglotant, cachait sa tête sur les genoux de sa mère.
Après quelques minutes d'un profond silence, madame de Richeville, écartant doucement sa fille, la prit par la main, la fit se mettre debout, comme elle se mit elle-même, et dit à l'abbé Dampierre avec un mélange admirable de résignation et de dignité:
—Mon père, j'ai mérité les reproches que vous adressez aux mères criminelles... Emma est ma fille... je tâche depuis longues années d'expier ma faute... le Seigneur a voulu aujourd'hui m'infliger une punition terrible... que sa volonté soit faite... je ne désespère pas de sa miséricorde infinie...
L'abbé Dampierre répondit d'une voix profondément émue:
—La vérité est une pour tous, madame la duchesse; le devoir d'un ministre du Seigneur est de la faire entendre à tous... ici-bas; mais Dieu seul condamne ou pardonne... Vous l'avez dit, madame... sa miséricorde est infinie; au jour du jugement l'expiation nous est comptée...
Puis, saluant respectueusement, il sortit......
. . . . . . . . . .
Le reste de cette lettre infernale contenait ces mots:
«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon infortune, ou plutôt à celle de mon enfant; car vous êtes la fille naturelle de madame de Richeville, je vous en donnerai des preuves si vous venez à mon aide. Veuillez envoyer le secours que vous pourrez m'accorder, par un mandat sur la poste, à Paris, poste restante, à madame Jenny Pierron, mère de mademoiselle Albin, qui vous a élevée et qui sait le secret de votre naissance.»
Cette lettre était-elle réellement écrite par cette femme?
Était-ce une nouvelle et horrible machination de M. Lugarto? C'est ce qu'alors ni moi ni madame de Richeville nous ne pûmes démêler.
Lorsque la réflexion me vint, je me dis qu'après l'exclamation d'Emma j'aurais dû peut-être empêcher madame de Richeville de faire son irréparable aveu, en affirmant que cette lettre mentait; mais le soupçon aurait toujours été éveillé dans l'esprit d'Emma, et pour elle ce doute aurait été probablement aussi cruel que la certitude......
. . . . . . . . . .
Plus j'approche du dénoûment de ces tristes mémoires, plus les événements s'assombrissent.
Je sens quelquefois le courage me manquer.
Ce qui me reste à raconter est encore si récent, que je n'ai pas la force de m'y appesantir comme sur des faits depuis longtemps passés.
Je n'ai jamais reculé devant l'analyse de mes douleurs; j'y cherchais, j'y trouvais un certain charme amer. Pour moi, bien souvent méconnue... pour moi, qui ne m'étais jamais plainte, ce récit était comme une explosion de larmes et de sanglots trop longtemps comprimés...
Mais lorsqu'il s'agit de peindre les angoisses déchirantes de ceux que j'ai tant aimés, mon cœur se serre atrocement... je sens ma plume presque s'arrêter......
. . . . . . . . . .
Le lendemain de cette scène fatale, Emma me dit ces mots, qui résumaient la douloureuse position dans laquelle elle devait se trouver déformais à l'égard de madame de Richeville.
«Je ne me pardonnerai jamais d'avoir parlé de ma mère comme j'en ai parlé devant elle.»
En m'entretenant des craintes que lui inspirait la découverte du secret de la naissance d'Emma, madame de Richeville m'avait toujours dit:
«La vie me serait horrible du moment où j'aurais à rougir devant Emma.»
Maintenant, que l'on songe aux tortures de cette malheureuse mère depuis qu'un funeste hasard avait amené cette conversation dans laquelle sa faute avait été si énergiquement flétrie devant sa fille et par sa fille elle-même.
Maintenant, que l'on songe aux remords d'Emma, qui se reprochait sans cesse d'avoir accusé sa mère! à la lutte qui s'éleva entre son attachement pour madame de Richeville et l'inexorable sévérité des principes que celle-ci avait elle-même développés dans sa fille!
Sans doute la tendresse d'Emma pour sa mère l'eût emporté un jour; mais la pauvre enfant ne devait jamais se consoler des dures paroles qu'elle avait prononcées.
Hélas! je recevais les confidences de ces deux âmes mortellement atteintes.
Quelquefois Emma me disait:
«La bonté de ma mère me navre, son insistance même à m'assurer qu'elle n'a conservé aucun souvenir de ce fatal entretien, me prouve qu'elle y pense sans cesse. Cela doit être. J'ai fait à son cœur une blessure incurable.»
Madame de Richeville me disait à son tour:
«Emma fait tout au monde pour me convaincre qu'elle ne me méprise pas; mais son caractère est trop élevé, l'influence de l'éducation est trop ineffaçable pour que, malgré sa tendresse, malgré son aveugle affection pour moi, elle ne se rappelle pas quelquefois le jugement inexorable... mais juste qu'elle a porté sur ma conduite... pour qu'elle oublie avec quelle indignation l'abbé Dampierre n'a que trop justement, hélas! flétri mes pareilles.»
Tous mes raisonnements étaient impuissants à rassurer ces deux infortunées, d'une susceptibilité d'autant plus vive que leur délicatesse était extrême.
Quelle contrainte, quelle défiance, quelle tristesse, quelle froideur involontaire de telles arrière-pensées ne devaient-elles pas jeter dans leurs relations jusque-là si douces et si tendres!
Que de fois les regrets poignants et silencieux de l'une ou de l'autre de ces deux victimes d'une atroce méchanceté furent mutuellement interprétés comme de tacites reproches! Hélas! lorsque les physionomies ont contracté une expression désolée, comment distinguer la nature des angoisses qu'elle trahit?
Dans ces circonstances si difficiles, si pénibles, je pus apprécier la force du caractère de M. de Rochegune, la bonté de son cœur: il trouva d'inépuisables ressources dans sa haute raison et dans son esprit pour calmer, pour adoucir, pour tromper ces ombrageuses méfiances.
Il redoubla de tendresse, de soins pour Emma dès qu'il la vit sous L'influence de ces funestes préoccupations.
A force d'éloquence, de persévérance, il parvint à lui rendre la réaction de ce coup moins douloureuse, en ne cessant de répéter, de commenter ce qu'il avait dit à madame de Richeville et à Emma le soir même de cette fatale découverte.
«La preuve, madame, que l'expiation de certaines fautes, si grandes qu'elles soient, peut être complète, c'est que moi, dont personne ne conteste les principes; c'est que moi, qui ai autant que personne la religion de l'honneur; c'est que moi qui pousse jusqu'au scrupule l'observance de tous les devoirs, j'ai demandé avec empressement, j'ai reçu avec bonheur la main d'Emma, que je savais votre fille... Au point de vue de son bonheur et du vôtre, au point de vue du monde, vous n'avez donc maintenant pas plus de raison de regretter sa naissance qu'elle n'en aurait de vous la reprocher. Quant au reste... l'inflexible abbé Dampierre vous l'a dit lui-même: La miséricorde de Dieu est infinie, et, au jour du jugement, il tient compte des expiations.»
. . . . . . . . . .
L'automne approchait; il était pluvieux, très-froid.
Ma santé n'était pas rétablie; j'avais eu même une légère rechute. Je répugnais à quitter mes amis dans ce moment, malgré les avis pressants, presque impérieux du docteur Gérard, qui s'intéressait véritablement à moi.
Voyant ses conseils rester toujours inutiles, il écrivit à madame de Richeville que ma santé ne se remettrait jamais, que ma poitrine même pourrait être gravement attaquée, si je m'opiniâtrais à ne pas vouloir aller passer l'automne et l'hiver dans le Midi.
Il fallut me rendre aux instances de mes amis et partir.
Emma et son mari devaient s'établir pendant quelques mois à Rochegune; madame de Richeville voulait retourner à Paris.
Malgré elle, malgré tous les raisonnements de M. de Rochegune, malgré toutes les assurances d'Emma, cette malheureuse mère souffrait toujours en présence de sa fille... de même qu'Emma ne pouvait vaincre sa sourde terreur d'avoir à jamais ulcéré le cœur de sa mère...
Lorsqu'elle me quitta, la duchesse me dit:
—«Je le savais bien, Mathilde... la justice du ciel ne pouvait pas être satisfaite... il fallait qu'elle m'atteignît par une terrible punition... En pouvait-il être une plus effrayante, plus providentielle!... Peut-on imaginer une position plus poignante que celle d'une mère qui se voit inexorablement accuser et juger devant sa fille... par la voix d'un prêtre vénérable; d'une mère... qui entend son enfant répéter les mêmes justes anathèmes!... Pourvu que la vengeance du ciel soit apaisée par ce que je souffrirai jusqu'à la fin de ma vie! et qu'elle ne me réserve pas un dernier coup... plus affreux que tous les autres!»
Hélas! je la compris, ses sinistres pressentiments ne la trompaient pas.
Mes amis me quittèrent.
J'embrassai Emma une dernière fois... hélas! pour la dernière fois... Je ne devais la revoir... jamais... jamais...
. . . . . . . . . .
Je partis pour Hyères avec Blondeau et un valet de chambre.
Je m'établis dans ce village au commencement d'octobre. A peu près à cette époque, je reçus cette lettre de M. de Lancry; elle était timbrée de Cadix.
«On vous dit toujours souffrante; rétablissez-vous donc promptement. Je viendrai vous chercher lorsque vous serez en état de voyager. Vous ne savez pas la surprise que je vous ménage. Votre maladie a changé subitement mes projets il y a un an, mais vous ne perdrez rien pour attendre. Je prends naturellement tant d'intérêt à ce qui vous concerne, que je suis au courant de tout ce que vous faites; je sais que vous êtes à Hyères, ou que vous y serez bientôt. Il se peut que je vienne vous y rejoindre.
«Mon compagnon de voyage me charge de mille souvenirs pour vous, et de vous demander si l'on n'a pas reçu à Maran, chez madame de Richeville (pour ne pas dire chez vous, car je sais maintenant que la duchesse n'est que votre prête-nom)... si, le 12 août, l'on n'a pas reçu à Maran une lettre de Paris; le 12 août, fête de la Sainte-Claire, bienheureuse patronne de la belle duchesse repentie.
«Dans cette lettre, adressée à la marquise de Rochegune, une pauvre femme demandait un secours pour son enfant naturel. Mon compagnon de voyage, qui est partout à la fois et qui connaît la pauvre femme, lui avait conseillé d'écrire ce jour-là, pensant qu'on fêterait toujours un peu la Sainte-Claire, et que cette demande de secours arrivant dans cette occurrence, et peut-être au milieu d'une très-bonne et très-nombreuse compagnie, n'en serait que mieux accueillie et ferait beaucoup plus d'effet à cause de la révélation qui la terminait; c'était une chance de plus.
«Mon compagnon demande encore si le curé de Maran n'assistait pas à la lecture de la lettre, qui, par négligence, n'aurait été remise qu'après dîner à la petite marquise de Rochegune?
«On vous fait ces questions, auxquelles on pourrait répondre aussi bien que vous, pour vous prouver qu'on est parfaitement instruit et qu'on a autant de suite dans les idées que d'opiniâtreté dans l'exécution de certains projets.
«Nous menons ici une vie de Sardanapale. Vous seule... vous nous manquez beaucoup; aussi je soupire ardemment après le jour où je vous reverrai belle, fraîche et bien portante. En attendant cet heureux moment, je tâche d'étourdir mes regrets.»
Ce que j'avais soupçonné était vrai. La découverte de la naissance d'Emma, cette prétendue demande de secours, était une nouvelle perfidie de M. Lugarto.
Il n'y avait pas à en douter, pour être aussi bien instruit qu'il l'était, cet homme avait une créature à lui, soit chez moi, soit chez madame de Richeville, soit chez M. de Rochegune.
Je passai l'hiver seule et bien tristement... recevant de temps à autre quelques lettres de madame de Richeville ou de M. de Rochegune. Ce dernier ne me cachait pas que la réaction du coup imprévu qui avait frappé Emma durait encore, qu'elle était souffrante, mais qu'à force de soin il espérait la rétablir complétement.
CHAPITRE XVI.
LE COFFRET.
Le printemps de 1838 arriva...
J'étais restée environ six semaines sans recevoir de nouvelles de mes amis.
Je commençais à m'inquiéter sérieusement, lorsque M. de Rochegune m'écrivit ces mots:
«Emma est morte... Je suis son meurtrier. Voici ses dernières paroles...—Vous aimiez Mathilde; vous m'avez épousée par pitié... Pardonnez-moi... le bonheur que je vous ai dû...—Ce ne sont pas des regrets... qu'elle me laisse pour toute ma vie... ce sont des remords, d'affreux remords... Oui... je suis son meurtrier... oui, je n'aurai pas eu pour elle toute la tendresse qu'elle méritait; j'aurai, malgré moi, laissé pénétrer mes pensées... Un jour elle aura deviné l'amour que j'avais eu pour vous! la pauvre enfant aura cru que mon mariage avec elle ne me rendait pas heureux... Cette fatale erreur l'aura tuée... il n'y a pas à en douter. Le chagrin que lui avait causé la révélation de sa naissance était presque apaisé; je la voyais renaître, lorsqu'une rechute affreuse s'est déclarée... En un mois cet ange a été emporté!! J'ai la tête perdue... je suis fou de désespoir...»
On comprend ma poignante, mon horrible douleur en apprenant cette nouvelle.
Je ne pouvais m'expliquer comment Emma avait pu savoir l'amour de M. de Rochegune pour moi, comment elle avait pu supposer qu'il l'avait épousée par pitié, comment enfin lui... lui s'accusait de sa mort. Ce mystère devait m'être dévoilé un jour.
Je quittai Hyères. En arrivant à Paris, je courus chez madame de Richeville.
Je m'attendais à la trouver éplorée, gémissante: elle était ferme, résignée, pieusement résignée. Elle acceptait cette perte affreuse comme une punition méritée. Elle me dit avec un sang-froid plus effrayant que les convulsions de la douleur: «Dieu est juste; il me frappe dans mon enfant, la preuve vivante de mon crime.»
Madame de Richeville était d'une pâleur de marbre. Par un de ces phénomènes si peu rares dans les grandes douleurs, ses cheveux étaient devenus gris en un mois. Elle fit ses dernières dispositions pour se retirer au Sacré-Cœur et y vivre dans la pénitence jusqu'à la fin de ses jours. Elle ne voulait voir absolument que moi et la princesse d'Héricourt.
M. de Rochegune était parti peu de temps après la mort d'Emma; on ne savait pas où il était allé.
Madame de Richeville continuait d'attribuer la perte de sa fille à l'effroyable secousse que lui avait fait éprouver la découverte du secret de sa naissance. Depuis cette époque, elle avait changé beaucoup,—me dit-elle.—Sa santé, fortement ébranlée, s'était pourtant améliorée malgré un état de langueur, lorsque, environ un mois avant sa mort, elle avait été tout à coup saisie de convulsions violentes et d'un redoublement de tristesse qu'on ne savait à quelle cause attribuer. Depuis ce moment, sa vie n'avait plus été qu'une sorte de lente agonie, et elle s'était éteinte.
Pendant ce triste récit, madame de Richeville ne me dit pas un mot qui pût me faire soupçonner qu'Emma eût été instruite de l'amour de son mari pour moi ou qu'elle eut été persuadée qu'il ne l'avait épousée que par pitié.
Environ un mois après ce funeste événement, madame de Richeville se retira au Sacré-Cœur, après avoir employé en fondations charitables ce qu'il lui restait de fortune, à l'exception d'une modique pension viagère qu'elle payait aux dames du couvent.
Grâce à l'air du Midi, j'étais presque complétement rétablie; je ne voulais pas d'ailleurs quitter Paris et laisser madame de Richeville absolument seule pendant les premiers temps de l'austère retraite à laquelle elle s'était vouée.
Elle fut heureuse de la résolution que je pris de rester encore quelque temps auprès d'elle. Pour m'éviter l'embarras d'un établissement nouveau, elle me proposa d'habiter sa maison, dont elle avait encore, je crois, la jouissance pendant une année. Je dirai pourquoi j'entre dans ce détail.
J'acceptai cette offre. Ses gens d'affaires ne lui avaient pas suffi pour régler ses derniers arrangements de fortune; son neveu, M. Gaston de Senneville, avait avec elle quelques intérêts communs dans une succession vacante; il lui offrit très-obligeamment ses services pour certaines transactions, il devait la représenter dans plusieurs conseils de famille. Madame de Richeville, incapable de s'occuper d'affaires, accepta; ne voulant voir ni recevoir personne d'autre que moi et M. et madame d'Héricourt, elle me pria instamment d'être son intermédiaire lorsque M. de Senneville aurait quelques renseignements à prendre ou quelques signatures à donner.
Je reçus ainsi M. de Senneville quelquefois le matin.
Il conservait toujours le dépôt que je lui avais confié. Deux ou trois fois j'envoyai Blondeau chez lui pour ajouter quelques lettres à celles que renfermait la cassette dont je lui donnais chaque fois la clef; plus que jamais je redoutais les perfidies de M. Lugarto.
Vers le mois de décembre, M. de Rochegune m'écrivit qu'après avoir longtemps voyagé à l'aventure, pour s'étourdir, il était revenu à Paris, mais il ne se sentait pas même le courage de voir ni moi ni madame de Richeville; il avait loué une maison isolée au Marais sous un nom supposé, afin d'être absolument ignoré, et me donnait son adresse dans le cas où madame de Richeville ou moi nous aurions absolument besoin de lui.
Je respectai sa solitude et sa douleur. Je n'osai pas même lui répondre. J'appris par madame de Richeville qu'il avait obtenu la permission spéciale d'entrer la nuit au cimetière du Père-Lachaise, où étaient déposés les restes d'Emma dans le caveau mortuaire de la famille de Rochegune.
J'envoyai quelquefois Blondeau s'informer de la santé de M. de Rochegune auprès de Stolk, son homme de confiance. Son désespoir était toujours aussi profond; une seule fois il était sorti dans le jour pour accomplir un engagement pris autrefois avec les officiers qui avaient, comme lui, combattu pour l'indépendance de la Grèce, à la tête des troupes qu'ils avaient équipées. Il s'était, selon leurs conventions, rendu en uniforme à cette réunion solennelle; là, il avait dit qu'il arrivait de sa terre et qu'il allait y retourner à l'instant.
L'un des derniers jours de l'année, j'allai voir madame de Richeville: elle était plus triste que d'habitude.
—Je suis la cause involontaire d'une ignoble calomnie,—me dit-elle.—Mon neveu Gaston est un misérable que je ne reverrai de ma vie. Hier, la princesse d'Héricourt est venue me voir; elle a appris par hasard que M. de Senneville interprétait d'une manière odieuse les relations que vous aviez bien voulu avoir quelquefois avec lui pour mes affaires; il prétend que la vie retirée que vous menez lui est depuis longtemps consacrée tout entière, qu'il a été vous rejoindre dans le Midi. Il ose affirmer que madame Blondeau lui porte vos lettres et reçoit les siennes; il prétend qu'il l'a montrée à plusieurs de ses amis, qui l'ont vue maintes fois venir chez lui de votre part, et que c'est à cause de vous qu'il hésite à accepter un très-riche mariage qu'un de ses amis lui propose.
Je n'eus pas besoin d'affirmer à madame de Richeville que je n'avais pas entendu parler de M. de Senneville pendant mon séjour à Hyères; je lui expliquai une partie des raisons qui m'avaient autrefois obligée à confier un dépôt important à l'obligeance de M. de Senneville, et comment Blondeau avait quelquefois dû aller chez lui.
Comme moi, plus que moi encore, la duchesse s'indigna de cet ignoble abus de confiance.
Mon parti fut bientôt pris.
J'envoyai le lendemain matin Blondeau chez M. de Senneville avec l'ordre de me rapporter le coffret. Si M. de Senneville était absent, elle devait prier son valet de chambre de lui remettre ce dépôt. Cet homme, qui la connaissait, ne fit aucune difficulté, et le lui rendit.
Je montai en voiture avec Blondeau pour porter moi-même cette cassette chez M. de Rochegune, réfléchissant malheureusement trop tard que je n'avais plus à craindre que le hasard lui découvrît le contenu de ces lettres. En route je pensai que M. de Rochegune, voulant garder le secret de sa demeure, il serait plus prudent d'y aller en fiacre, de peur d'indiscrétion de mes gens, qui pourraient reconnaître Stolk. Je pris un fiacre et je renvoyai ma voiture. Nous arrivâmes au Marais.
Je me faisais un triste plaisir de voir au moins la maison qu'habitait M. de Rochegune. Nous laissâmes le fiacre près de la rue Saint-Louis, et je descendis avec Blondeau, qui alla remettre le coffret à Stolk.
Pendant qu'elle s'acquittait de cette commission, j'examinais avec angoisse les dehors de cette demeure; son aspect désert, désolé, me navra, je fus épouvantée en songeant aux heures de désespoir qui devaient si lentement s'écouler pour lui dans cette demeure abandonnée.
Blondeau remit le coffret à Stolk, me donna des nouvelles de M. de Rochegune, et nous revînmes chez moi.
J'allai faire mes adieux à madame de Richeville. Malgré le chagrin que lui causait notre séparation, elle m'avait engagée et j'étais décidée à partir le soir même pour Maran afin de faire cesser, par mon absence, les bruits odieux que la misérable fatuité de M. de Senneville avait fait naître.......
. . . . . . . . . .
Quelques jours après mon arrivée, madame de Richeville m'apprit un événement dont les suites auraient pu être bien douloureuses pour moi.
Voici le passage de cette lettre:
«..... Mon neveu Gaston a été en si grand danger, que malgré mon indignation, je n'ai pu refuser d'aller le voir; car il avait,—me disait-il,—un aveu important à me faire. Je le trouvai très-gravement blessé d'un coup d'épée qu'il a reçu de M. de Rochegune, et dont il se ressentira peut-être toute sa vie. Il m'a avoué franchement, d'ailleurs, que, cédant à un odieux sentiment d'orgueil et de vanité, il avait indignement abusé de vos relations confidentielles pour vous compromettre, et que son séjour dans le Midi était une fable comme le reste. Il me suppliait, dans le cas où sa blessure serait mortelle, de vous demander grâce pour lui et de vous dire qu'il avait reconnu la lâcheté de ses mensonges; il a enfin tâché de faire valoir, comme un titre à votre indulgence, sa discrétion profonde au sujet de M. de Rochegune. Voici à peu près comment il m'a raconté cette scène, qui aurait pu avoir, hélas! des suites plus funestes encore:
«J'appris,—me dit Gaston,—en rentrant chez moi, que mon valet de chambre avait remis à madame Blondeau le dépôt que sa maîtresse m'avait confié. Je fus étonné, presque blessé de cette manière d'agir; je courus chez madame de Lancry, elle était sortie. Je revenais chez moi, lorsque je la vis par hasard descendre de sa voiture avec madame Blondeau et prendre un fiacre. Cette apparence de mystère piqua ma curiosité; j'allais la suivre, lorsque je rencontre M. de Baudricourt, un de mes amis, arrivé récemment des États-Unis, où il était resté fort longtemps. Comme beaucoup de personnes, il avait ajouté foi à mes calomnies sur madame de Lancry. Je lui déguisai une partie de la vérité, et il m'accompagna pour m'aider à retrouver les traces de madame de Lancry, que j'avais perdues. Plusieurs circonstances bizarres, qu'il est inutile de vous raconter, me donnèrent la certitude que le coffret avait été déposé rue Saint-Louis au Marais, chez un certain colonel Ulrik.
«Je vous l'avoue, aigri par la conscience de ma mauvaise action, vaguement jaloux de l'inconnu auquel madame de Lancry accordait la confiance qu'elle me retirait, craignant enfin de passer pour un homme faible aux yeux de M. de Baudricourt, qui me croyait des droits sur madame de Lancry, je me décidai à exiger du colonel Ulrik la restitution du coffret. J'obtins à grand'peine une entrevue avec lui; j'y vins accompagné de M. de Baudricourt.
«Jugez de ma surprise en reconnaissant M. de Rochegune dans le colonel Ulrik. Mon ami ne l'avait jamais vu. J'agis alors, je crois, en gentilhomme. M. de Rochegune savait parfaitement qui j'étais; il ne parut pas vouloir me reconnaître. Mon premier étonnement dissipé, j'agis de même à son égard. Il se donnait pour le colonel Ulrik, je crus de bon goût de l'accepter pour le colonel Ulrik. M. de Rochegune refusa de rendre les lettres. L'entretien finit par un rendez-vous à Vincennes.
«Voulant, autant que possible, ménager le mystère dont s'entourait M. de Rochegune, j'eus l'attention de prendre pour mon second témoin le général-major Hartman, tout récemment arrivé de Vienne. M. de Rochegune avait envoyé chercher deux soldats à une caserne pour lui servir de témoins. Ainsi, avant, pendant et après le duel, il resta donc aux yeux de tous le colonel Ulrik, et son secret fut respecté.»
«Voici ce que m'a raconté mon neveu, ma chère Mathilde, en me suppliant d'intercéder pour lui auprès de vous et de faire valoir sa profonde discrétion. Sous ce rapport, je suis obligée de convenir que mon neveu Gaston a agi en galant homme: rien de plus, rien de moins. Mais ceci n'atténue en rien l'indignité de sa conduite envers vous, et de ma vie je ne le reverrai. Je vous donne ces détails pour vous rassurer, dans le cas où par hasard vous entendriez parler de ce duel....»
Je viens de relire cette longue histoire depuis mon mariage jusqu'aujourd'hui 10 avril 1839.
Je suis maintenant indécise: enverrai-je ces pages si tristes à celui pour qui je les ai écrites? L'heure de ma réhabilitation auprès de lui est-elle enfin venue? Est-il temps de lui avouer combien je l'aimais... combien je l'aime encore? Cet aveu n'est-il pas une faute?
Une faute? Non. Qu'importe qu'il sache que je l'aime... que je n'ai jamais aimé que lui?... Je suis sûre maintenant de n'être jamais indigne ni de moi, ni de lui...
Et puis je ne sais ce que l'avenir me réserve... Avant-hier j'ai reçu quelques lignes de M. de Lancry; il m'annonce son prochain retour... Il peut me forcer à le suivre... à quitter pour jamais la France... que sais-je! J'ai consulté plusieurs avocats; il ne me reste aucun moyen de me soustraire au pouvoir de M. de Lancry, s'il veut l'employer.
Si je suis réduite à cette extrémité, au moins l'homme que j'aime, que j'estime le plus au monde, connaîtra mes secrètes pensées. Il saura que je n'ai jamais démérité de lui... il saura que je me suis vaillamment sacrifiée au bonheur de ceux que j'aimais... Quel que soit le sort qui m'attende, au moins je serai sincèrement jugée par mes amis.
Sans les sinistres pressentiments que me cause la menace de l'arrivée de M. de Lancry, je me trouverais presque heureuse d'avoir eu la force d'achever ces pages.
Ce long coup d'œil sur le passé m'a calmée, m'a donné, sinon de l'orgueil, du moins de la confiance dans mon caractère et dans mon énergie.
Je me suis rendu compte de mes luttes, de mes souffrances; je ne me suis pas dissimulé ce que j'ai fait de mal, je ne me suis pas exagéré ce que j'ai fait de bien.
Cette analyse sévère, ce jugement impartial de ma vie ont réveillé en moi de bien navrants souvenirs, mais ils m'ont laissé une conscience d'une sérénité profonde. Ce sera ma seule consolation, ce sera mon unique refuge si de nouveaux malheurs viennent m'accabler.
Telle a été ma vie jusqu'ici.
On voit que les détestables prévisions de mademoiselle de Maran ne l'ont jamais trompée. Elle avait chargé Ursule et M. de Lancry de poursuivre son œuvre de vengeance... tous mes malheurs ont gravité autour de ces deux êtres.
En accordant ma main à M. de Rochegune qui la demandait, en suivant en cela les avis de M. de Mortagne... mademoiselle de Maran assurait le bonheur de ma vie... Ce mariage fut écarté... et ma tante me rendit complice involontaire de sa haine en m'amenant à épouser M. de Lancry.
FIN DES MÉMOIRES DE MATHILDE.
ÉPILOGUE.
CHAPITRE XVII.
LE CAFÉ LEBŒUF.
Environ un mois s'était écoulé depuis que madame Blondeau avait apporté les mémoires de Mathilde au colonel Ulrik, auquel nous restituerons son véritable nom et que nous appellerons désormais M. de Rochegune.
Le café Lebœuf offrait toujours à l'admiration des rares passants de la rue Saint-Louis ses bocaux de cerises et ses bols d'argent plaqué, à travers ses vitres. L'hôtel d'Orbesson semblait toujours solitaire; son unique habitant, successivement surnommé Robin des bois et le Vampire par les frères Godet, n'avait pas encore passé le seuil de sa porte, du moins pendant le jour.
De temps à autre la figure rébarbative de Stolk apparaissait à la petite porte de service. Toutes les fenêtres de l'hôtel restaient continuellement fermées. Madame Lebœuf, les frères Godet et les autres habitués du café avaient fini par conclure une trêve avec ce qu'ils appelaient l'ennemi commun, c'est-à-dire, qu'ils avalent renoncé à leur système d'espionnage; sacrifice d'autant plus méritoire qu'aucun fait nouveau ne s'était passé depuis la visite de madame Blondeau à M. de Rochegune. Chaque matin, les frères Godet venaient ponctuellement prendre leur tasse de café et augmenter le respectable cercle qui entourait le comptoir d'acajou de madame Lebœuf. Le 13 mai 1839, par une assez belle matinée de printemps, les deux frères, contre leur coutume méthodique, arrivèrent au café Lebœuf deux heures plus tard qu'à l'ordinaire; ce grave dérangement dans leurs habitudes était causé par une gracieuse invitation de madame Lebœuf, qui, depuis quelques jours, les avait conviés à une sorte de déjeuner dînatoire que du temps à autre elle offrait politiquement à ses plus fidèles commensaux.
Préparés à cette solennité gastronomique par une longue promenade au Jardin-des-Plantes, les frères Godet arrivaient au café Lebœuf disposés à faire largement honneur à la réfection de leur hôtesse. A quelques pas de l'établissement, M. Godet l'aîné s'arrêta, mit son parapluie sous son bras, souleva son chapeau, essuya son front, et de sa puissante voix de basse-taille il dit à son frère d'un air sentencieux:
—Je ne vous le cacherai pas, Dieudonné, le grand air, cette promenade, ce beau temps, la vue de la nature des quatre parties du monde que nous venons de contempler au Jardin-des-Plantes, y compris leurs animaux depuis les volatiles jusqu'aux reptiles les plus venimeux... tout cela m'a donné une faim canine.
—Cela ne m'étonne pas, mon frère—dit timidement M. Godet cadet.—Nous nous sommes levés de bonne heure, et, comme dit la romance: Quand ou fut toujours vertueux on aime à voir lever l'aurore.
A cet instant, les deux frères passaient devant la grande porte de l'hôtel d'Orbesson. Godet l'aîné jeta de ce côté un regard sarcastique, et dit à son frère avec l'expression d'une sanglante ironie:
—Si les gens vertueux aiment à voir lever l'aurore... je suis bien sûr que celui qui habite cette maison ne l'a pas vue souvent lever, l'aurore!!!...
Le mot était dur. Dieudonné en comprit la portée, et il dit tout bas à son frère:
—Prends garde, Godet... quelquefois les murs ont des oreilles.
—Si les murs ont des oreilles, la France a des lois,—s'écria Godet l'aîné d'une voix tonnante en s'adressant fièrement à la grande porte de l'hôtel d'Orbesson et lui jetant un regard de défi courroucé.—Oui,—reprit-il,—la France a des lois, un gouvernement constitutionnel et une garde municipale qui protègent les citoyens paisibles, et qui veillent d'un œil ouvert et paternel sur les individus qui s'embusquent sournoisement dans les ténèbres pour machiner... je ne sais quoi; mais il machine!! je suis sûr qu'il machine...
—Godet... Godet... calme-toi, je t'en conjure,—dit Dieudonné effrayé de l'audace de son frère.
—Qu'il me fasse, s'il le veut, massacrer par ses sbires,—s'écria Godet l'aîné.—Mais il a beau faire le mort depuis quelque temps, je soutiens qu'il machine!!
Après cette énergique et courageuse protestation, les deux frères entrèrent dans le café de madame Lebœuf. Ici commença pour eux une série d'étonnements plus foudroyants les uns que les autres. D'abord, au lieu du candide Botard, qui pêchait si merveilleusement les araignées dans les carafes, ils virent un grand homme maigre à cheveux et à barbe noirs, d'une physionomie sinistre, qui leur demanda d'une voix brusque:
—Que faut-il vous servir?
Godet l'aîné regarda son frère avec surprise; puis, se ravisant, et pensant que Botard était nécessairement employé aux préparatifs du banquet, il répondit d'un ton protecteur:
—Mon bon ami, nous venons pour le déjeuner...
—Quel déjeuner?
Godet l'aîné, se sentant sur son terrain, au lieu de répondre à cet intrus lui dit:
—Où est la chère madame Lebœuf?
—Qui ça, madame Lebœuf?
—C'est un véritable sauvage,—dit tout bas Godet l'aîné à Dieudonné, et, sans répondre un mot de plus, il se dirigea vers l'arrière-boutique, où devait être servi le déjeuner.
Le substitut de Botard saisit rudement le paisible rentier par le bras et lui dit:
—Où allez-vous donc par là?... on n'entre pas.
M. Godet l'aîné devint cramoisi; mais contenant sa colère, il dit d'un ton de majestueuse commisération:
—Mon bon ami... vous jouez gros jeu... fort gros jeu... au moins... mais vous êtes nouveau ici, vous avez droit à notre indulgence... vous ne savez pas que je n'ai qu'un mot à dire à madame Lebœuf pour...
—Eh! mille tonnerres! il n'y a pas de madame ni de Lebœuf qui tienne; asseyez-vous là, on vous servira ce qu'on aura, mais vous n'entrerez pas là-dedans.
M. Godet l'aîné eut encore la force de contenir son indignation, et d'une voix qu'il tâchait de rendre calme:
—Une dernière fois, je vous déclare que je suis un des membres du déjeuner qu'on prépare là-dedans; et je vous somme, oui, je vous somme hautement... d'aller tout de suite chercher votre maîtresse...
—Tenez, mon brave homme... si vous n'étiez pas un homme d'âge, ce serait à vous cribler de coups de pied dans le ventre,—dit le brutal personnage; et il tourna le dos à M. Godet l'aîné.
Celui-ci, malgré les supplications de son frère, ne put s'empêcher de s'écrier:
—Il m'en coûte, il me peine de descendre jusqu'à me commettre avec un mercenaire; mais je ne puis résister au besoin de vous déclarer que vous êtes un fier drôle!... que vous devez être le roi des drôles!
Le garçon se retourna vivement et fit un geste si menaçant, que les deux Godet rompirent simultanément d'une semelle; mais ils gardèrent toutefois une attitude défensive, en présentant leur parapluie à leur adversaire comme on croise la baïonnette.
Malgré ce mouvement, le garçon s'avança d'un air menaçant:
—Vous voulez donc que je vous fasse une bosse au genou?...—dit ce brutal en faisant une allusion offensante à la complète nudité du crâne de Godet l'aîné.
—Insolent malfaiteur! il n'y a donc rien de sacré pour toi?—s'écria M. Godet en rompant encore d'une semelle.
A ce bruit, un nouveau personnage survint: c'était un homme entre les deux âges, trapu, barbu, coloré, portant une veste ronde et une casquette de loutre.
—Hé bien, qu'est-ce qu'il y a donc, Jean?—dit-il au garçon.
—Monsieur Saunier, voilà deux particuliers qui s'acharnent à vouloir entrer à toute force là-dedans; ils disent qu'ils sont d'un déjeuner, et ils demandent madame Lebœuf. Il faut qu'ils soient bus.
—Il n'y a d'ivre ici que vous-même, grossier personnage,—dit Godet aîné, un peu rassuré par la présence de M. Saunier.
Mais M. Saunier dit d'un ton presque aussi bourru que celui de son garçon:
—Madame Lebœuf n'est plus ici; elle m'a vendu son fonds. Je ne donne pas à déjeuner.
On eût annoncé à M. Godet la résurrection positive de Napoléon, qu'il n'eût pas été plus pétrifié qu'il ne le fut à la nouvelle de la retraite subite de madame Lebœuf.
—Mais, monsieur,—s'écria-t-il,—ceci est inadmissible, ceci tombe dans la fable. J'aurai l'honneur de vous faire observer que madame Lebœuf, hier soir, à huit heures trois quarts, m'a encore réitéré l'invitation qu'elle m'avait faite pour...
—Je vous dis que madame Lebœuf m'a cédé son fonds, son mobilier, son bagage, tout enfin, excepté ses robes et ses bonnets, dont ni moi ni Jean nous n'aurions su que faire, et, hier soir, elle a filé à dix heures.
—Il n'en est pas moins fort extraordinaire, monsieur, que, venant très-disposés à déjeuner, on...
—Qu'est-ce qu'il faut vous servir?... Je n'ai pas le temps de causer... Jean... sers ces messieurs.
Et M. Saunier rentra dans l'arrière-boutique, dont il ferma soigneusement la porte...
—Alors... servez-nous ce que vous voudrez... du lait... une bavaroise, que sais-je?—dit M. Godet l'aîné d'un air égaré en se laissant tomber sur une banquette et en levant les mains au ciel.
—Il n'y a pas de bavaroise,—dit Jean.
—Comment! pas de bavaroise?... allons... eh bien alors donnez du café au lait,—dit Godet avec un profond soupir.
—Il n'y a pas de café au lait non plus.
—Comment!
—Il n'y a que du chocolat en morceaux, du café en grains, des cerises à l'eau-de-vie et de l'eau sucrée.
—Mais c'est épouvantable! on n'ouvre pas un café, monsieur, quand on ne peut offrir aux consommateurs que de tels comestibles!—s'écria Godet l'aîné.
—Eh! mille tonnerres! ne consommez pas. Qu'est-ce que ça nous fait donc, à nous, que vous consommiez?
Ces derniers mots parurent faire une vive impression sur Godet l'aîné; il jeta un regard d'intelligence à son frère et dit à Jean:
—Eh bien! donnez-nous une tablette du chocolat, un verre d'eau sucrée et du pain.
Évidemment Jean était absolument étranger aux premiers principes de sa profession; il apporta du sucre dans une tasse, une tablette de chocolat sur un vieux journal, et de l'eau dans une bouteille.
A la vue de ces énormités, les Godet échangèrent de nouveaux signes d'étonnement et presque d'effroi...
Quelques fidèles habitués, conviés comme les deux frères au déjeuner de madame Lebœuf, apprirent par eux la brusque disparition de l'hôtesse et quels étaient les sauvages,—ce fut l'expression dont se servit M. Godet l'aîné;—quels étaient les sauvages qui remplaçaient la digne veuve toujours si prévenante pour ses habitués, et son fidèle et inoffensif Botard.
MM. Godet et leurs amis, tout en grugeant leur tablette de chocolat, se livraient à des suppositions fabuleuses à l'endroit de la disparition de la veuve et de l'apparition de ses étranges successeurs; quelques uns penchaient pour un enlèvement tenté par un Anglais ou un Américain. Comme Dieudonné faisait assez sagement observer que l'âge et la figure de madame Lebœuf semblaient donner un flagrant démenti à cette supposition, un ex-clarinette de l'Ambigu, qui avait scruté profondément les mystères du cœur humain, se crut en droit d'affirmer que l'âge et la figure de madame Lebœuf n'étaient pas un obstacle à un enlèvement, vu que plusieurs milords richissimes portaient dans leurs goûts une épouvantable dépravation. Si peu flatteuse que fût cette conclusion pour madame Lebœuf, elle réunit une majorité assez imposante; mais les conjectures mêmes manquaient, lorsqu'on en vint à se demander quels étaient les gens qui succédaient à la digne veuve. Tout dans leur conduite semblait mystérieux. D'abord ils semblaient fort peu s'inquiéter des consommateurs. Pourquoi donc alors tenaient-ils un café?
Jean le brutal regardait constamment dans la rue et ne quittait pas des yeux les deux portes de l'hôtel du Vampire. Le vieux domestique Stolk ayant ouvert la petite porte de service au pourvoyeur, Jean quitta précipitamment la porte, alla chercher son maître, le ramena et lui dit en lui montrant Stolk:
—C'est pourtant toujours lui...
—Il faut qu'il ait l'âme chevillée dans le corps,—répondit Saunier.
La petite porte se referma, Stolk disparut.
Quelques heures après, un homme d'assez mauvaise mine entra précipitamment dans le café et dit à Jean:
—Attention! je ne la devance que de quelques minutes... Il avait bien dit qu'elle y viendrait.
—Je le crois bien, la souricière est fameuse,—dit Jean.—Simon est à la petite porte de la ruelle. On ne pouvait pas nous échapper.
—Ah! la voici,—reprit l'autre.
Les deux interlocuteurs et les habitués, qui n'avaient pas perdu une parole de cette conversation, regardèrent attentivement aux vitres.
—Dieudonné, Dieudonné!—s'écria Godet l'aîné,—vite... vite... c'est la même vieille femme qui, il y a quatre mois, a apporté le coffret chez le Vampire, et il y a un mois une lettre sans doute. Comme elle a l'air effaré!...
C'était en effet madame Blondeau... toute pâle et toute tremblante.
Elle sonna et fut reçue et introduite par le fidèle Stolk dans l'intérieur de l'hôtel d'Orbesson.
—Bon!—dit l'interlocuteur de Jean,—quelle heure?
Jean tira sa montre.
—Elle y est entrée à midi vingt minutes.
—Suffit,—dit l'homme;—je m'en retourne à l'hôtel Meurice, où ils sont descendus ce matin à dix heures. Et il sortit.
Jean rentra précipitamment dans l'arrière-boutique.
Quand on connaît la curiosité féroce des habitués du café Lebœuf, quand on pense que depuis plusieurs mois cette curiosité était réduite au plus maigre régime, on se figure facilement de quelle fièvre dévorante durent être transportés les Godet et la troupe en voyant la mystérieuse intrigue qu'ils avaient crue terminée se renouer et se compliquer davantage par l'intérêt que semblaient y prendre les nouveaux possesseurs du café Lebœuf.
CHAPITRE XVIII.
L'HOTEL DE MARAN.
Pendant que les nouveaux propriétaires du café Lebœuf et ses anciens habitués ont les yeux attentivement fixés sur les portes de la maison habitée par M. de Rochegune, nous conduirons le lecteur à l'hôtel de Maran, toujours habité par la tante de madame de Lancry.
La nuit approchait. Une table abondamment et somptueusement servie était dressée au milieu d'une belle office parfaitement éclairée, avoisinant la grande salle à manger.
Servien, maître d'hôtel, présidait au dîner. Deux femmes de chambre, deux valets de pied, le cuisinier et deux ou trois de leurs connaissances, faisaient donc bonne et joyeuse chère aux dépens de mademoiselle de Maran, retenue depuis plusieurs mois dans son lit par une paralysie qui lui permettait à peine de remuer le bras gauche. Ainsi qu'on l'a vu dans les mémoires de madame de Lancry, mademoiselle du Maran, exécrée, abandonnée de tout le monde, était entièrement livrée à la merci de ses domestiques.
—A votre santé, monsieur Servien,—dit le cuisinier,—à tout seigneur tout honneur... Vous êtes plus ancien que nous dans la maison, vous!...
L'homme à la tache de vin se leva et dit d'un air singulièrement sardonique:
—A la santé de notre bonne maîtresse!... Puisse-t-elle vivre encore longtemps comme ça pour faire notre bonheur!...
Ce toast fut accueilli par les éclats de rire des convives.
—Tiens... ça me fait penser que j'ai oublié son potage au tapioka,—dit le cuisinier.—Ah bah!—reprit-il,—elle mangera de la soupe à la tortue... ça sera tout de même, et ça la changera; il en reste dans la soupière.
A ce moment, une sonnerie retentit bruyamment dans l'office.
Personne ne bougea.
—Bon! la voilà qui recommence son carillon de tout à l'heure; ça va être amusant,—dit mademoiselle Julie, la première femme de mademoiselle de Maran.
On sonna une seconde fois.
—C'est insupportable; je la croyais calmée,—dit mademoiselle Julie;—on ne peut pas dîner tranquille. Vous êtes aussi bien peu aimable, monsieur Servien! Vous nous promettez de casser une fois pour toutes le mouvement de ses sonnettes pour que nous ayons la paix, et vous n'y pensez pas...
—Le fait est,—dit le cuisinier, qu'elle devient sonneuse, mais sonneuse que c'en est fastidieux.
Trois ou quatre coups de sonnette précipités confirmèrent l'assertion du cuisinier.
—Décidément il n'y a que cela à faire,—dit Servien;—vous avez raison, mademoiselle Julie. On détraquera le mouvement, et alors... nous serons en repos.
—On pourra lui laisser une petite sonnette de main pour l'amuser,—dit mademoiselle Julie;—les portes fermées, on ne l'entendra pas.
—Oui... mais madame fera venir un serrurier,—dit un valet de pied d'un air fin;—on raccommodera le mouvement, et alors, alors...
—Vous êtes encore bien de votre village, monsieur Goujon,—dit mademoiselle Julie.—Est-ce qu'on l'écoutera, avec son serrurier?... Elle donnera l'ordre, d'y aller? eh bien! on n'ira pas... et on lui dira...
—On lui dira qu'il y a une épizootie qui a emporté tous les serruriers,—dit M. Servien.
Cette plaisanterie fit tellement rire les convives, que le bruit des coups de sonnette de mademoiselle de Maran, qui allaient alors crescendo furioso, fut un moment étouffé; mais lorsque ces éclats de gaieté cessèrent un peu, on entendit un carillon assourdissant.
—Il n'y a pas moyen d'y tenir!—s'écria mademoiselle Julie.
—Est-elle sonneuse... est-elle sonneuse!—dit le cuisinier.
—C'est maintenant qu'elle doit joliment mâchonner entre ses dents et se tortiller, colère comme une possédée,—dit Goujon.
—Ah! bien oui! je lui en défie, de se tortiller,—dit Servien.—Elle est impotente sur son lit... Il n'y a que sa main gauche qu'elle puisse remuer...
—Eh bien! elle se rattrape joliment sur sa main gauche,—dit le cuisinier.—Tenez... tenez... entendez-vous son bacchanal?... Allons, allons, j'en suis pour ce que j'ai dit... c'est une sonneuse...
—Mais c'est à devenir folle!—s'écria mademoiselle Julie.—Mais j'y songe, monsieur Goujon. Allez donc prendre l'échelle de la bibliothèque; le mouvement de la sonnette passe ici: nous allons le couper, et nous serons tranquilles.
On applaudit d'autant plus à l'excellente idée de la femme de chambre, que la sonnerie de mademoiselle de Maran devenait convulsive, incessante, et n'était interrompue que par de rares repos, que mademoiselle Julie, qui se piquait d'un peu de musique, appelait ingénieusement des points d'orgue.
Goujon apporta l'échelle; Servien lui confia une pince à déboucher le vin de Champagne. Le fil de fer du mouvement fut coupé au milieu d'un tintement formidable, et le bruit cessa subitement.
—Dieu... quelle figure elle doit faire dans son lit avec son chapeau de soie carmélite!—dit mademoiselle Julie en éclatant de rire.—Je ne voudrais pas m'en approcher à cette heure; elle me mordrait, bien sûr.
—Et voilà une morsure qui serait venimeuse,—dit le cuisinier.
—Mais pourquoi donc que madame s'ostine à porter un chapeau de soie et un casaquin puce dans son lit... puisque voilà deux mois qu'elle ne se lève plus?—dit Goujon.
—C'est un vœu qu'elle a fait au diable,—dit M. Servien avec un sérieux comique.
—Le fait est que si le diable est son parrain, elle est bien sa filleule,—dit mademoiselle Julie.—Est-elle méchante! est-elle méchante! Nous a-t-elle tourmentés quand elle se portait bien! a-t-elle lésiné sur tout! nous a-t-elle brutalisés. Tiens, chacun son tour!
—Ce qui l'enrage,—reprit M. Servien,—c'est qu'elle ne peut plus écrire... à M. Luchet, son homme d'affaires, ce grand caliborgnon, à qui elle se plaignait toujours de nous... Elle a beau m'ordonner de lui écrire de venir... moi pas si bête...
—Le père Fabri, le concierge, l'a renvoyé il y a huit jours, dit Goujon.
—Je le lui avais recommandé dans le cas où il viendrait de lui-même, ce M. Luchet, mauvais intrigant... Vous sentez bien, mes enfants, que madame serait capable de le faire installer ici. Alors ça serait fini pour nous. Au lieu de nous asseoir bien à notre aise dans l'office de la salle à manger, devant un bon dîner à deux services... il faudrait descendre dans l'office de la cuisine... Nous n'aurions plus les mêmes douceurs.
—Dites donc, monsieur Servien,—dit mademoiselle Julie,—si l'on disait de M. Luchet ce qu'on dira des serruriers, qu'il est mort, qu'il y a eu aussi une épizootie sur les hommes d'affaires?
—Ma foi, ça ne serait pas de refus; nous aurions la paix. D'un autre côté, l'on dirait à M. Luchet que madame ne veut plus le voir, et il n'en serait que ça... S'il écrivait, comme je connais son écriture, je ne donnerais pas ses lettres, et il n'en serait encore que ça...
—Oui, mais il faudrait prendre garde aux amis de madame, qui pourraient lui dire que ça n'est pas vrai, ces épizooties,...—dit mademoiselle Julie d'un air malicieux.
—Avec ça qu'il en vient, des visites!—dit M. Goujon.—Depuis six mois que je suis dans la maison, je n'ai encore vu personne... que ce vieux savant si mal peigné.
—M. Bisson le brise-tout,—dit Servien,—il n'y a plus que lui de fidèle. Il est venu au moins trois fois depuis que la maison est fermée, et on lui a toujours dit que madame ne reçoit pas... Ah! quelle différence du temps de madame Ursule! Les bals, les concerts, les dîners, comme ça roulait! On a tant dansé, tant chanté, tant dîné, qu'il m'en est resté... une bonne petite ferme en Bauce.
—Ah! voilà ce que c'est que l'économie,—dit mademoiselle Julie.—Mais ça fend le cœur... cette pauvre madame Ursule.
—Si j'avais à plaindre quelqu'un, je plaindrais plutôt madame la vicomtesse, la nièce de madame, qu'elle tourmentait si méchamment quand elle était petite...—dit Servien.
—Avec cela que ça vous réussirait bien de plaindre madame la vicomtesse,—dit mademoiselle Julie.
—Vous avez vu comme madame s'est disputée il y a quinze jours avec son médecin, le docteur Gérard, qui lui disait du bien de madame de Lancry. Madame a dit tant d'injures à M. Gérard qu'il a déclaré qu'il ne remettrait plus les pieds ici.
—Et pour la punir, au lieu d'aller, le lendemain, chercher M. le docteur Verteuil,—dit Servien,—je n'y suis pas allé... Bah! un médecin nous gênerait.
—Tiens... dit mademoiselle Julie,—est-ce qu'on a besoin de médecin quand on est paralytique?
—C'est pas une maladie... paralytique,—dit Goujon;—on ne bouge pas... on est comme quelqu'un qui reste bien tranquille... bien tranquille, voilà tout.
—Bien sûr,—reprit Julie.—Et puis, pour ce que lui ordonnait le docteur Gérard... c'était pas la peine d'avoir un médecin.... De petites bouteilles avec de la fleur d'orange... de petites drogues de rien du tout; c'était pour l'amuser...
Le fait est que depuis quinze jours qu'elle se passe de médecin... elle n'en va pas plus mal,—dit M. Servien;—ça peut aller comme cela très-longtemps: les bossus ont la vie dure... c'est comme les chats. Nous aurons toujours de quoi faire la dépense; j'ai l'habitude de donner les reçus aux fermiers pour madame... je ne prends que juste ce qu'il faut pour que nous ne manquions de rien... le reste, je le mets dans la caisse de madame.
—Quant à cela, nous sommes très-bien, très-bien,—dit mademoiselle Julie,—seulement il nous faudra prendre un petit garçon pour nous servir à table, car c'est ennuyeux de se lever à chaque instant.
—C'est ça,—dit le cuisinier.—Je dresserai le dîner, ma fille de cuisine donnera les plats au gamin, et nous mangerons plus chaud.
—Adopté,—dit Servien.—A propos,—reprit-il,—depuis que son dernier chien est mort, madame me relance tous les jours pour que je lui en achète un autre.
—Ah! je ne veux plus de chien ici; non!—s'écria mademoiselle Julie,—je ne veux plus de chien ici! j'ai été assez comme ça la servante des animaux... Et d'ailleurs, ça n'était pas pour en avoir un second que j'ai donné une arête au dernier.
—Tiens, tiens, tiens... c'est vous qui l'avez fait étrangler?—dit Servien.
—Sans doute: c'était une horreur que cette vieille bête-là, si méchante.
—C'est pour sa méchanceté que madame l'a pleuré, bien sûr.
—Ainsi bien décidément... pas de chien?—demanda Servien.
—Non, non, pas de chien,—répéta-t-on en chœur.
—Accordé,—dit le maître d'hôtel;—je lui dirai qu'ils ont le même sort que les serruriers, les hommes d'affaires et les médecins.
Cette facétie fit beaucoup rire les convives, qui en étaient au fruit.
—Eh bien! il n'y a pas de vin de Chypre, monsieur Servien? voilà un joli dessert!—dit mademoiselle Julie.
Servien regarda sur la table.
—Je croyais en avoir pris une bouteille chez madame...
—Voyez donc ce genre, de garder comme ça son vin de Chypre dans l'armoire de son grand cabinet de toilette,—dit mademoiselle Julie,—tandis que les autres vins sont à l'office ou à la cave.
—C'est une idée qu'elle a; ne m'en parlez pas, ça fait pitié,—dit Servien.—Puis il se leva en disant:—Je vais en aller chercher.
—Dites donc, monsieur Servien, portons-lui son potage en même temps, nous ferons d'une pierre deux coups,—dit mademoiselle Julie.
—Vous avez raison. Quelle heure est-il? Neuf heures. Elle le voulait à huit heures et demie; il n'y a qu'une demi-heure de retard.
Le cuisinier mit négligemment un reste de soupe à la tortue dans une assiette de porcelaine. Servien prit une serviette, l'étendit sur un plateau d'argent, se fit précéder de mademoiselle Julie portant une bougie, et traversa les trois salons qui séparaient la salle à manger de la chambre à coucher de mademoiselle de Maran.
La nuit était complétement venue.
—Dites donc, monsieur Servien, prenez garde qu'elle ne vous dévore quand vous allez lui servir son potage,—dit mademoiselle Julie en riant et en ouvrant la porte.
L'intérieur de cette chambre était toujours ainsi qu'il a été décrit par madame de Lancry dans ses mémoires.
Sur la cheminée, des pagodes de porcelaine verte à yeux rouges toujours en mouvement; sur le secrétaire de vieux laque, trois générations de chiens-loups blancs empaillés: de graves portraits de personnages des siècles passés se détachaient des boiseries grises.
A la faible clarté que projeta dans cette vaste chambre la bougie que portait mademoiselle Julie, on put voir se détacher du fond de l'alcôve, drapée de damas rouge sombre, la figure jaune et terreuse de mademoiselle de Maran assise dans son lit et adossée à un énorme coussin.
C'était toujours la même robe de soie carmélite, le même manteau de lit, le même tour de cheveux noirs couvrant à demi son front plat et déprimé comme celui d'une vipère; c'étaient toujours ces yeux renfoncés, ardents, et qui, au moment où Servien entra, brillaient d'une indicible rage...
La position de cette femme était d'autant plus affreuse que la paralysie ne lui laissait de libre que le cou, l'avant-bras et la main gauche; le reste du corps était complétement inerte.
Les imprécations qu'elle, se mit à vomir contre Servien et mademoiselle Julie n'étaient donc accompagnées que d'un faible balancement de tête et de quelques mouvements convulsifs de la main gauche.
—Misérable!—s'écria-t-elle en écumant de colère,—affreux scélérat!... C'est donc ma mort que vous voulez, brigand que vous êtes?
Servien s'approcha du lit avec un sang-froid imperturbable pour y déposer son plateau.
Ce silence redoubla l'exaspération de mademoiselle de Maran, qui s'écria:
—Va-t-en... sors d'ici... je te chasse... que je ne te voie plus.
Servien tourna sur ses talons, fit un signe à mademoiselle Julie, et regagna la porte.
—Mais le vin de Chypre?—lui dit tout bas celle-ci.
—Laissez donc, elle va me rappeler.
—Servien... Servien... Julie... Voulez-vous rester là!... Ah! les misérables!... ils ont juré de me faire mourir à petit feu!...
Servien fit une seconde conversion sur lui-même, et revint du même pas lent et solennel avec son plateau.
Mademoiselle de Maran sentit le besoin de se contenir, et dit d'une voix entrecoupée par la colère:
—Quelle heure est-il?... A quelle heure avais-je demandé mon tapioka?...
—J'attendais que madame eût sonné pour la servir,—dit Servien en posant le plateau sur le lit.
—Madame sonne ordinairement pour avoir de la lumière,—dit ingénument mademoiselle Julie.
Mademoiselle de Maran leva les yeux au ciel et dit d'une voix sourde:
—Ils me tueront... Ils me tueront... Je mourrai de male-rage... Comment!... je n'ai pas sonné... sonné depuis une heure à me rompre le bras!—s'écria-t-elle avec une explosion de fureur impossible à décrire.
—Madame a sonné?—demanda Servien.
—Madame... aura peut-être cru sonner!—dit mademoiselle Julie.
—J'aurai cru sonner... entendez-vous cette sotte bête, cette vilaine menteuse! J'aurai cru sonner!!! Je sonne depuis une demi-heure à tout briser... drôlesse que vous êtes!...
—C'est ça... madame, en sonnant si fort, aura cassé le mouvement, et nous n'aurons rien entendu,—dit Servien.
—Et à qui la faute si j'ai cassé le mouvement, animal!... N'est-ce pas la vôtre? Voilà une demi-heure que je suis dans l'obscurité, et vous savez bien que j'en ai horreur, de l'obscurité. Eh bien! voyons, les allumerez-vous, ces bougies, au lieu de rester là à bâiller aux corneilles, butorde que vous êtes...
Au lieu d'obéir, mademoiselle Julie prit le coin de son tablier, le porta à ses yeux, feignit de pleurer, gagna la porte et disparut en disant d'une voix entrecoupée:
—Je ne peux pas m'habituer à être traitée comme ça... hi, hi, hi...
—Julie... Julie... voulez-vous bien rester là... Ah! la malheureuse...—s'écria mademoiselle de Maran,—je ne veux pas qu'elle reste un moment de plus chez moi... je ne veux plus de ça ici... qu'on la chasse, qu'on la jette à la porte... non pas ce soir... mais à l'instant... Entendez-vous, Servien?...
—Oui, madame... soyez tranquille... calmez-vous.
Et après avoir mis le plateau sur une table de lit, qu'il plaça devant mademoiselle de Maran, il alla dans le cabinet prendre une bouteille de vin de Chypre; il refermait l'armoire lorsqu'il entendit le bruit d'une assiette qui se brisait sur le parquet, et la voix de mademoiselle de Maran qui s'écriait dans un nouvel accès de rage:
—Servien!... Servien!...
—Qu'est-ce qu'il y a, madame?
—Mais voulez-vous donc m'empoisonner? mais c'est affreux! mais qu'est-ce que c'est que ce potage-là?
—Comment! madame l'a jeté au milieu de la chambre? et l'assiette aussi? en voilà par tout le parquet.
—Vous me donnez de la soupe en tortue... à une malade? Mais vous voulez donc me tuer, infâme gueux que vous êtes!
Servien, songeant sans doute que ses camarades s'impatientaient en son absence, sortit sous le même prétexte que mademoiselle Julie, et dit d'un ton douloureux et pénétré:
—Il est bien dur pour un vieux serviteur de se voir traiter de la sorte... ça me fait trop de peine d'entendre madame me parler ainsi... j'aime mieux m'en aller.—Et il disparut en fermant respectueusement la porte derrière lui.
—Servien... Servien... voulez-vous bien rester!... Ah! mon Dieu... qu'est-ce que c'est que cette bouteille qu'il emporte là... Servien... mais c'est de mon vin de Chypre... j'en suis sûre... Servien... Ah! les infâmes voleurs... les misérables... j'étouffe de rage...
Elle saisit péniblement la sonnette, mais elle rejeta bientôt le cordon en s'écriant:
—Elle a cassé... ils ne viendront pas... Ah! que faire... seule, seule... personne pour me délivrer de cette valetaille!... Ils m'insultent... ils me torturent... ils me pillent... et je ne puis rien... seule... vieille... impotente... abandonnée de tous... Après cela, je chasserais ceux-là, j'en prendrais d'autres, ça serait tout de même; je n'ai personne pour me soutenir, pour prendre mes intérêts. Ah! mon Dieu... que je suis donc malheureuse... à mon âge, malade, infirme, privée des soins les plus vulgaires... je ne mange au monde qu'un pauvre potage... je ne peux pas seulement l'avoir... mais j'ai faim... moi... j'ai faim... mon Dieu! mon Dieu... Moi souffrir de la faim... au milieu de ma maison... de mes gens... mais c'est affreux!... Servien... Servien... Rien... ils ne veulent pas venir. Mais il n'y a donc pas de justice au ciel et sur la terre? mais qu'est-ce que c'est que cette barbarie-là?... mais c'est atroce... mais la dernière des femmes du peuple lorsqu'elle est malade... a une famille qui la soigne... a quelqu'un qui prend pitié d'elle... et moi, personne... personne!... j'en suis réduite à une fureur impuissante... à écumer de rage... et dire que c'est ainsi tous les jours! Servien... Servien... J'ai beau appeler... ils ne m'écouteront pas... Oh! les scélérats... mon Dieu, que faire! Si je criais au secours... au feu... oui... oui... ils viendront peut-être.
Mademoiselle de Maran se mit alors à crier de toutes forces d'une voix chevrotante:—Au feu!... au secours!...
Sa voix, encore affaiblie par l'émotion de la colère, ne parvint pas aux oreilles de ses gens; tout resta silencieux.
La hideuse figure de mademoiselle de Maran devint livide de terreur; la pâle clarté de la bougie qui éclairait sa chambre suffisait à peine pour dissiper l'obscurité qui y régnait. Comme tous les caractères méchants et lâches assaillis par les remords, mademoiselle de Maran avait horreur des ténèbres.
—Au secours!—répéta-t-elle d'une voix épuisée,—au feu!...
Après un moment de profond silence, elle reprit avec désespoir:
—Ils ne viennent pas... je brûlerais... je mourrais... qu'on me laisserait mourir et brûler... Ah! mon Dieu... mourir... c'est affreux de mourir... mourir ainsi seule... sans personne autour de vous... que des valets qui n'attendent que votre agonie... pour vous dévaliser... Mourir... mourir... et après... après... oh! non... après il n'y a rien... il n'y a rien.
A ce moment ses yeux égarés par la frayeur s'arrêtèrent sur le portrait d'une de ses parentes, autrefois abbesse des Ursulines de Blois; cette figure pâle et presque sépulcrale, coiffée d'un camail noir, semblait sortir de son cadre.
Mademoiselle de Maran sentit redoubler son épouvante.
Son isolement, la vue de cette religieuse lui donnèrent quelques idées de piété, que son égoïsme odieux flétrit bientôt.
—Mon Dieu... ayez pitié de moi...—s'écria-t-elle,—j'aurai de la religion... je prierai... je prendrai un aumônier... un confesseur... il ne me quittera pas... il me soignera... il me débarrassera de ces infâmes valets... il les chassera, il me défendra... ça me fera une société... Oui, je vous le jure, mon Dieu! Mais comment l'aurai-je? Ce prêtre... qui l'avertira?... J'aurai beau ordonner qu'on m'en cherche un, ces misérables mépriseront mes ordres... Depuis quinze jours je demande un médecin... ils font exprès de me désobéir... et à qui me plaindre? qui me soutiendra?... je suis seule... toujours seule... Je crois bien... on me hait tant... qui viendrait voir une pauvre vieille femme infirme?... C'était bon quand je donnais des fêtes, ou que je pouvais nuire... Maintenant on ne me craint plus, et l'on m'abandonne... on se venge du mal que j'ai fait... ah! c'est horrible... Mais... j'entends du bruit... une voiture... une voiture s'arrête devant ma porte... Ah! mon Dieu... quel bonheur!... Mais ils ne laisseront entrer personne... ils vont la renvoyer... Non, non, elle reste, on a refermé la porte... Oh! je suis sauvée... si c'était le médecin que j'attends depuis si longtemps! Des pas... oui... oui... j'entends des pas... c'est quelqu'un; Jésus! mon Dieu... c'est quelqu'un...
On entendit en effet des pas précipités, et madame de Lancry, ouvrant violemment la porte, entra chez mademoiselle de Maran, suivie de Servien.
CHAPITRE XIX.
L'ENTREVUE.
—Mathilde, c'est le bon Dieu qui vous envoie!—s'écria mademoiselle de Maran,—venez à mon secours!
—C'est moi, madame,—répondit madame de Lancry éperdue en courant auprès du lit de sa tante;—c'est moi qui viens vous demander de me sauver. Mon mari sera ici tout à l'heure... sauvez-moi, par pitié! sauvez-moi!
Servien disparut.
—Oui... oui... je vous sauverai, mon enfant... mais nous ne nous quitterons plus,—s'écria mademoiselle de Maran.—Vous verrez... oh! vous verrez... je serai aussi bonne pour vous que j'étais méchante autrefois! Mais aussi vous n'abandonnerez pas votre pauvre vieille tante à ses bourreaux, n'est-ce pas? Si je pouvais me mettre à genoux, Mathilde, je m'y mettrais... pour vous implorer... Tout ce que vous voudrez, je le ferai... je vous le jure... Mais ne me laissez pas seule, vous ne savez pas à quelle horrible vie je suis condamnée.
Malgré son effroi, Mathilde ne put s'empêcher d'être frappée des paroles et de l'accent désespéré de mademoiselle de Maran.
—Madame,—répondit-elle précipitamment,—les moments sont précieux. Je viens vous demander ce que vous me demandez vous-même, de ne pas vous quitter... Vous êtes ma plus proche parente. On ne me refusera peut-être pas la permission de rester auprès de vous?
—C'est-il bien vrai, mon Dieu!—s'écria mademoiselle de Maran au comble de la joie et de l'étonnement.—Vous me demandez de rester auprès de moi?
—Oui... oui... madame... tout plutôt que de... Ah! c'est horrible!—dit la malheureuse femme avec angoisse.
Puis elle reprit:
—Mais il a les lois et la force pour lui... Oh! je me tuerai plutôt... oui, je me tuerai plutôt que de le suivre!...
—Non, non, ne le suivez pas, restez avec moi... Mathilde... Ma fortune... toute ma fortune vous appartient depuis longtemps... Je vous la destinais... oh! bien vrai... bien vrai... Mais je vous la donnerai tout entière de mon vivant, je ne garderai rien pour moi, rien... si vous consentez à ne pas me quitter.
L'effrayante préoccupation de Mathilde était si grande qu'elle ne se choqua pas de la proposition de mademoiselle de Maran; elle ne songeait qu'à échapper à son mari.
—Mais... il peut me forcer à le suivre... comme il l'a déjà fait,—s'écria-t-elle.
—Non, non, non, il ne le pourra pas; nous aurons des avocats, voyez-vous, les meilleurs, les meilleurs: rien ne nous coûtera... Nous plaiderons. Rien ne nous coûtera, rien... pour garder auprès de moi ma nièce... mon enfant chéri... car enfin vous êtes presque mon enfant, vous êtes la fille de mon frère, de mon bon frère que j'ai tant aimé.
—Mais dans une heure, madame, dans une heure peut-être mon mari sera ici... Avant-hier il est venu à Maran... me chercher... j'ai refusé de le suivre; il a été trouver le maire, et alors j'ai été forcée d'accompagner M. de Lancry. En arrivant ici, à l'hôtel Meurice, avec Blondeau qu'il m'avait permis d'emmener, il m'a dit de l'attendre, que nous ne resterions que douze heures à Paris, le temps nécessaire pour mettre nos passe-ports en règle et obtenir les pouvoirs que la loi lui accorde; il veut avoir entre ses mains les moyens de me contraindre, dans le cas où je voudrais encore lui résister.
—Eh bien! mon enfant, il faut vous cacher ici; il ne saura pas que vous y êtes venue.
—Tous mes pas sont surveillés, madame; il m'a prévenue que je ne pourrais pas lui échapper, qu'il saurait me retrouver. Pourtant, dès qu'il a été parti, j'ai couru chez madame de Richeville; elle m'a conseillé de venir ici, de ne céder qu'à la force, et, quand les magistrats viendront, de les supplier de me laisser auprès de vous, ma plus proche parente, jusqu'à ce que j'aie prouvé l'infamie de la conduite de M. de Lancry envers moi.
—Mais elle a raison... cette bonne... cette excellente duchesse, elle a raison; les magistrats ne peuvent pas vous refuser ça... Est-ce qu'on arrache une nièce à sa tante? Non... non... vous ne me quitterez pas. Comme ça sera généreux à vous!... comme ça sera beau! après tout le mal que je vous ai fait... mais ça vous est bien égal, le mal qu'on vous a fait à vous. Vous êtes si bonne! vous avez une si belle âme! et puis, c'est si sublime de pardonner! et puis je suis si malheureuse... Figurez-vous, ma pauvre enfant, que je suis la victime des misérables valets qui m'entourent. Voyez jusqu'où ils poussent la méchanceté! j'avais un chien, un pauvre animal... qui m'était attaché... la seule créature au monde qui ne me haït pas. Dans mon isolement, c'était mon unique joie, mon unique consolation; avec lui, au moins, je n'étais pas seule... Eh bien! ils ont eu la barbarie de me le tuer... oui, j'en suis sûre... ils me l'ont empoisonné; car, depuis qu'il est mort, je leur ai ordonné de m'en acheter un autre... ils ne m'ont pas obéi: ça n'a pas l'air croyable, c'est pourtant comme ça... Figurez-vous qu'ici personne ne m'obéit... qu'est-ce que cela leur faisait pourtant de m'acheter ce chien?... Mais à qui me plaindre? ils ne laissent approcher personne de moi... au lieu que lorsque vous serez ici, ils me respecteront... Vous leur imposerez, vous, vous les forcerez bien à écouter mes ordres, vous ferez respecter votre pauvre vieille tante infirme... n'est-ce pas?
—Silence!—dit tout à coup Mathilde;—une voiture... c'est lui... c'est lui.
—Non, non...—dit mademoiselle de Maran en écoutant,—la voiture passe... Mais que veut-il donc vous faire, ce monstre-là?... car c'est un monstre, voyez-vous! Jamais vous n'en direz assez de mal! Si vous le connaissiez comme je le connais... Ah! maintenant, je me repens bien d'avoir consenti à votre mariage avec lui... mais la tête vous en tournait, pauvre petite... ah! ce sera le chagrin de toute ma vie, de vous avoir donnée à un pareil bandit... un faussaire... un escroc... Tenez, si je pouvais pleurer... j'en pleurerais des larmes de sang. Mais qu'est-ce qu'il vous veut encore, ce misérable-là? n'a-t-il pas mangé votre fortune!
—Ce qu'il veut, madame, il veut me vendre à M. Lugarto...—s'écria madame de Lancry avec épouvante.
—Ah! Mathilde... c'est abominable.
—Je vous dis que, pour de l'argent, cet homme est capable de tout,—s'écria Mathilde. C'est un abîme d'horreur et d'infamie; pour assouvir la haine dont ce monstre me poursuit sans relâche, haine qu'il partage lui-même à cette heure... mon mari ne reculera devant aucun crime... En venant ici... il m'a fait d'horribles confidences, me disant que personne ne l'entendait, que si je parlais il nierait tout, et que je ne serais pas crue... Et pourtant, madame... telle est la loi que les hommes ont faite, qu'elle me force à accompagner cet homme, qui me conduit, non à mon déshonneur, mais à la mort... car je me tuerai plutôt que de rester au pouvoir de ces deux hommes... Si je me tue... Dieu me prendra en pitié. Mais... écoutez... écoutez... cette fois... oh! cette fois... c'est bien une voiture qui s'arrête,—s'écria Mathilde avec terreur.
—En effet, mon enfant! une voiture s'arrête... Mais c'est peut-être le médecin que j'attends... car ils ont aussi eu l'atrocité de ne pas vouloir m'aller chercher le médecin.
—Non, non, c'est lui! Ah! c'est lui... il m'aura fait suivre... il aura découvert où j'étais, il me l'avait dit... il me l'avait dit.
—Mon Dieu!... il y a peut-être quelque chose à faire; je vais envoyer Servien me chercher tout de suite des avocats. En tout cas, chère petite, résistez; mon enfant, résistez... Ne cédez qu'à la force. Ah! si mes gens m'étaient dévoués, je le ferais jeter par les fenêtres... ce misérable... ce monstre... qui vient m'enlever ma tendre enfant.
Mathilde ne s'était pas trompée, M. de Lancry entra chez mademoiselle de Maran.
Quoiqu'il eût beaucoup engraissé, sa taille était encore élégante. Il était vêtu avec une recherche extrême, presque mignarde; malgré son embonpoint, sa figure était blafarde, ses yeux caves, clignotants et entourés d'un cercle brun. Les vices les plus odieux avaient flétri ce visage de leur ineffaçable empreinte. La physionomie de M. de Lancry, autrefois fine, gracieuse et spirituelle, avait alors un caractère de férocité doucereuse: les empereurs sanguinaires et efféminés de l'ancienne Rome devaient offrir cet aspect révoltant. Jadis insolente et altière, sa voix était devenue mielleuse; un grasseyement affecté l'affaiblissait encore.
Il s'avança vers le lit de mademoiselle de Maran, lui prit la main, qu'il baisa, et lui dit:
—Quel charmant hasard rassemble aujourd'hui près de vous le couple heureux que vous avez uni!
—Laissez-moi donc tranquille, avec votre voix flûtée et votre afféterie,—dit mademoiselle de Maran; vous me faites peur, vous avez l'air d'un tigre qui fait la bouche en cœur... Pourquoi tourmentez-vous cette pauvre femme?... D'abord, je vous préviens qu'elle veut rester ici... avec moi... avec sa chère tante... entendez-vous?... Je suis la sœur de son père, sa plus proche parente, et vous ne me l'enlèverez pas... je vous en préviens.
—Vraiment, ma belle chérie?—dit-il en s'adressant à Mathilde avec une sorte de minauderie railleuse et cruelle, en s'asseyant dans un fauteuil auprès de l'alcôve de mademoiselle de Maran.—Vous avez donc bien peur de moi, que vous prenez un tel parti?
—Monsieur, vous ne m'arracherez pas vivante d'ici!—s'écria Mathilde en frissonnant.
—Vous l'entendez... j'espère... vilain homme... Cette chère petite... je ne le lui fais pas dire... on ne l'arrachera pas vivante d'ici... Ainsi, allez-vous-en... allez-vous-en... et laissez-nous en repos l'une à l'autre.
—Mon Dieu! mon Dieu!—dit M. de Lancry en continuant de minauder,—vous ne serez donc jamais raisonnable, mon bel ange? Vous ne voudrez donc jamais comprendre que vous êtes à moi, que vous êtes mon épouse chérie... que vous m'appartenez corps et âme?... A quoi donc servent les leçons?... Avant-hier j'arrive à Maran, vous refusez de me suivre, mon adorée, vous m'obligez d'envoyer chercher M. le maire: eh bien! qu'arrive-t-il? Que ce digne municipal, assisté du juge de paix, vous prouve clair comme le jour que vous êtes obligée de m'accompagner partout où il me plaira de vous conduire, mon doux amour. Est-ce que je peux renoncer à tant de charmes? Vous êtes plus jolie que jamais... vous avez le teint d'un éclat, d'une fraîcheur adorable.
—Ta, ta, ta!—s'écria mademoiselle de Maran,—votre maire de village était un imbécile... un âne... voyez donc la belle autorité que celle de ce municipal en sabots! A Paris, ça ne se passera pas ainsi; nous aurons de bons avocats, de bons juges, ils nous obtiendront une bonne séparation, et vous nous laisserez tranquilles.
—Vous croyez, ma belle tante?...
—Certainement; est-ce qu'il est possible d'abandonner une malheureuse jeune femme aux mains d'un... allons donc!... il faudrait qu'il n'y eût pas de justice sur la terre.
—Dame! ça s'est vu,—reprit doucement M. de Lancry,—tout n'est pas roses dans ce monde; j'ai justement là dans ma poche, ma belle tante, de quoi vous contredire... Par sa fugue de ce matin, mon adorée m'a servi comme à souhait... Je l'avais prévu... En passant à Paris pour aller à Maran, j'avais eu une entrevue avec M. le préfet de police; oui, ma belle chérie, une fois ici, vous avez été immédiatement suivie, non-seulement par les gens de M. le préfet, mais par d'autres non moins habiles. Ainsi on sait qu'en arrivant vous avez dépêché votre fidèle Blondeau chez un certain colonel Ulrik, qui s'appelle M. de Rochegune. On sait qu'elle y est arrivée à une heure, et qu'elle y est restée jusqu'à deux heures moins un quart. On sait qu'en sortant de l'hôtel Meurice, où nous étions descendus, mon bel ange aimé s'est rendu au Sacré-Cœur, puis ici; aussi je viens d'envoyer à l'hôtel Meurice dire qu'on m'amène tout de suite ma voiture de voyage, car, je vous en ai prévenue, mon amour, nous n'avons que douze heures à rester à Paris. J'ai employé ce temps à faire mettre mes passe-ports en règle, mon bel ange, et à obtenir un ordre de M. le président du tribunal de première instance, lequel ordre enjoint aux autorités de me prêter aide et assistance dans le cas où ma légitime épouse aurait la folle idée de se débattre contre la volonté de son mari; je ne voudrais pas dire de son maître. Désirez-vous jeter vos beaux yeux sur ceci, mon adorée?... Ne déchirez pas ce papier, vous ne me donneriez que la peine d'en aller chercher un autre.
Et M. de Lancry remit en effet à Mathilde un acte légalement conçu... La loi l'appuyait, il était dans son droit, il en usait.
—Allons donc!—s'écria mademoiselle de Maran pendant que Mathilde parcourait machinalement cet acte,—est-ce que c'est possible?... Vous ne savez donc pas ce dont elle vous accuse?... Ça suffirait pour amener une séparation... car c'est infâme... Oui, elle prétend que vous voulez l'emmener retrouver cet abominable nègre blanc de Lugarto...
—Vraiment! cette pauvre chérie, elle a deviné cela? Mais certainement oui... elle ne se trompe pas... ce bon et tendre ami nous attend à Nice... Nous partons ce soir; c'est Fritz, que Mathilde connaît bien, qui nous sert de courrier... Nous n'emmènerons personne... Elle laissera sa madame Blondeau ici... Je serai trop heureux de servir ma belle chérie.
Depuis quelques moments, Mathilde paraissait absolument indifférente à ce qui se disait autour d'elle.
Tout à coup, sans dire un mot, elle tomba à genoux, baissa la tête et pria avec ferveur.
—Vous voyez bien,—dit mademoiselle de Maran,—elle prie le bon Dieu; elle n'a plus de ressource qu'en lui, et il ne l'abandonnera pas. Est-ce que vous croyez qu'il laissera consommer une pareille abomination?... Revoir un pareil homme!...
—Je vous assure, ma toute belle tante, qu'on le calomnie. Mon adorée en jugera... Une fois arrivés à Nice, nous partons tous trois pour la Sicile, pays fort sauvage et fort pittoresque, où Lugarto a l'envie de s'établir pendant quelque temps. Lors de notre séjour à Naples, nous avons été visiter une espèce de château vénitien situé à quelques lieues de Messine, dans une solitude admirable, au milieu de gorges profondes et inaccessibles... Nous nous établirons là, moi, Mathilde et Lugarto; nous y mènerons la meilleure vie du monde. Dans cet endroit désert, on est aussi libre qu'à Otaïti. Nous improviserons là une manière de petite Caprée...
Tout à coup Mathilde se leva droite, fière, imposante, les yeux brillants, le teint coloré, et dit à mademoiselle de Maran d'une voix ferme:
—Dieu ne m'abandonnera pas... non... je le sens... il ne m'abandonnera pas... puisque la justice humaine m'abandonne... Il a lu dans mon cœur... Quoi qu'il arrive, il me pardonnera; et quoiqu'il arrive aussi, soyez maudite,—dit-elle d'une voix solennelle à mademoiselle de Maran,—soyez maudite, vous qui avez confié à cet homme la vie de la fille de votre frère... sachant que cet homme était un monstre...
—Mathilde...—s'écria mademoiselle de Maran d'une voix suppliante.
—Dieu a voulu,—reprit madame de Lancry avec une exaltation croissante,—Dieu a voulu que par un rapprochement terrible vous ayez à cette heure sous les yeux l'horrible tableau du mal que vous avez causé... Pour vous le jour des expiations commence... Vous êtes abandonnée de tous, livrée à la barbarie de vos gens; vous mourrez ainsi, abandonnée de tous... maudite de tous... Ursule, que vous avez perdue... Ursule, qui, grâce à vous, est arrivée de crime en crime jusqu'au suicide, vous a maudite!... M. de Mortagne tombant sous les coups d'un assassin.... vous a maudite!... car si vous ne m'aviez pas fait épouser cet homme, M. Lugarto n'eût pas poursuivi M. de Mortagne de sa haine...
—Mon Dieu! mon enfant... je m'en désespère... je suis la plus malheureuse des créatures.
—Il y a vingt ans... sur ce lit de douleur où vous êtes, vous m'avez fait verser mes premières larmes, vous m'avez causé mes premières terreurs en coupant mes cheveux, que ma mère mourante avait bénis et touchés!... Aujourd'hui, vous me voyez prête à suivre... cet homme, puisque la force, puisque les lois m'y condamnent... le suivre!!! Vous comprenez tout ce que ce mot renferme d'épouvantable! Songez au mal que vous m'avez fait depuis mon enfance jusqu'à cette heure... songez à tout ce qui peut encore m'arriver de sinistre... et si vous entendez dire que moi, la fille de votre frère, je me suis tuée pour échapper à l'infamie.... que mon sang retombe sur vous... comme celui d'Ursule... et soyez maudite!
—Mathilde... grâce! grace!... vous me faites peur,—s'écria mademoiselle de Maran.
Dix heures sonnèrent. On entendit le bruit d'une voiture de poste qui s'arrêta dans la rue.
—Mathilde... abandonnez-moi si vous le voulez, mais ne suivez pas votre mari... il est capable de tout...
—C'est l'époux que vous m'avez choisi, madame, et les lois veulent que je le suive!—s'écria Mathilde.
Puis se retournant vers M. de Lancry, elle lui dit d'un ton qui le fit tressaillir malgré lui:
—Monsieur, je suis prête...
M. de Lancry s'attendait à une résistance désespérée. Il fut étonné du calme effrayant de Mathilde. Néanmoins il se leva en souriant et lui offrit son bras.
Madame de Lancry le repoussa d'un geste plein de mépris et de dignité.
Servien entra et dit à M. de Lancry:
—Monsieur le vicomte, voici la voiture et ces messieurs; ils vous attendent dans le salon.
—Quels messieurs?
—Trois messieurs qui sont venus dans la berline depuis l'hôtel Meurice... Fritz, le courrier, est parti en avant pour commander vos relais.
—Qu'est-ce qu'il veut dire, avec ces trois messieurs?—reprit négligemment M. de Lancry.
Au moment où il faisait un pas vers la porte, une main vigoureuse écarta Servien... et M. Sécherin parut à la porte, pâle comme un spectre.
Il était en grand deuil...
—Ma mère est morte... je viens, vous tuer, monsieur de Lancry,—dit M. Sécherin d'une voix éclatante.
CHAPITRE XX.
UN DUEL.
En voyant M. Sécherin, M. de Lancry devint livide.
—Eh bien! monsieur... plus tard nous nous reverrons,—répondit-il d'une voix altérée. Et se retournant vers Mathilde:—Madame, venez... venez.
—Vous ne sortirez d'ici que pour vous battre avec moi!—s'écria M. Sécherin en lui barrant le passage.
—Monsieur Sécherin... vous êtes fou...—dit M. de Lancry en s'avançant toujours.
—Monsieur le vicomte, un pas de plus, et je vous soufflette devant votre femme.
Le crime rend lâche; Gontran avait été brave, il n'était plus que cruel.
—Servien,—cria-t-il,—délivrez-moi de cet homme, qu'on le jette à la porte.
—Servien, Servien, je vous défends de le toucher,—cria mademoiselle de Maran.—Cet affreux M. de Lancry veut emmener ma pauvre nièce. Ce bon M. Sécherin veut le tuer. Il a toutes sortes de bonnes raisons pour cela... Pour l'amour de Dieu... qu'on le laisse faire... qu'on le laisse faire...
Soit que Servien eût un ancien grief contre M. de Lancry, soit qu'il voulût faire oublier à sa maîtresse son impertinence de la soirée, il se retira doucement sans mot dire.
Mathilde tomba dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains.
M. de Lancry, furieux, voulut forcer le passage; M. Sécherin, d'un bras vigoureux, le prit au collet et le repoussa violemment.
M. de Lancry trébucha sur le parquet. En se relevant, il jeta un regard rapide autour de lui pour voir si rien ne pouvait lui servir d'armes... Il ne trouva rien.
Cette insulte réveilla en lui quelque étincelle de son ancienne énergie. Sa figure blafarde se colora légèrement.
—Vous payerez cher votre brutalité, manant que vous êtes!
—Manant soit; mais je veux vous tuer le plus tôt possible, et je vous tuerai...
—Eh bien, après-demain... Envoyez-moi vos témoins, ils s'entendront avec les miens... cette nuit et demain ne m'appartiennent pas... madame, venez...
—S'il faisait clair, je vous traînerais à l'instant sur le terrain... mais il faut que j'attende à demain matin... Heureusement les nuits sont courtes; mes témoins, mes armes sont là; vous ne sortirez d'ici que pour vous battre avec moi.
—Monsieur,—s'écria M. de Lancry,—cette scène est ignoble! devant des femmes!
—C'est juste,—dit M. Sécherin, qui, toujours à la porte de la chambre de mademoiselle de Maran, parlementait avec Gontran. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, il prit ce dernier au collet, l'attira dehors, referma la porte, et tous deux se trouvèrent dans le premier salon avec les témoins de M. Sécherin.
Ce nouvel outrage acheva d'exaspérer M. de Lancry; il s'avança les poings fermés sur M. Sécherin, l'écume aux lèvres, en lui disant:
—Vous osez encore porter la main sur moi!
—Oui, vicomte, et je ferai mieux que ça...
M. Sécherin saisit, dans ses rudes et larges mains, les poignets délicats de M. de Lancry; il les secoua à les briser. Puis s'approchant si près du visage de M. de Lancry qu'il sentait son souffle, il lui fit le plus mortel outrage qu'un homme puisse faire à un homme. Puis il lui dit:
—Vous vous battrez peut-être maintenant!
M. de Lancry poussa un rugissement terrible; M. Sécherin le repoussa rudement, se mit devant la porte du salon, arracha la canne d'un de ses témoins et dit à M. de Lancry:
—Je vous roue de coups si vous faites un pas... pour sortir...
Gontran, voyant qu'il lui était impossible de lutter physiquement contre M. Sécherin, se mordit les poings avec rage.
—Des gens d'honneur,—cria-t-il aux témoins d'une voix étranglée par la fureur,—des gens d'honneur être complices d'un tel guet-apens!
—C'est une vieille dette... il ne fallait pas refuser de vous battre demain,—dit flegmatiquement un grand homme chauve dont la joue était sillonnée d'une profonde cicatrice;—C'est votre faute, vous avez forcé Sécherin à employer les grands moyens... Voilà assez longtemps qu'il attend la réparation de l'insulte que vous lui avez faite. Qui doit... paye et se tait.
—Mais des témoins, monsieur, des témoins! Il me faut le temps d'en trouver,—s'écria Gontran.
—Votre voiture de poste est en bas; nous allons descendre ensemble, car je ne vous quitte pas, vu que vous ne me paraissez pas trop catholique, quoiqu'on dise que vous avez servi... Vous avez des connaissances ici, nous ramasserons deux de vos amis, nous revenons prendre ici Sécherin, et en route... Au premier relais hors de Paris, nous attendons le point du jour. Nous trouverons bien quelque part un coin de champ désert, ou un bout de chemin creux pour faire notre affaire.
—Sinon,—reprit M. Sécherin, qui allait et venait dans le salon comme un loup en cage,—je ne vous quitte pas d'une seconde, et partout où vous allez je vais, et je vous donne des coups de canne...
—Un mot encore, monsieur,—dit M. de Lancry palpitant de fureur au témoin de M. Sécherin.—Comment avez-vous su que j'étais ici?
—Ça n'est pas malin. Il y a trois jours, le surlendemain de la mort de sa mère, Sécherin me dit de quoi il s'agit, ainsi qu'à mon camarade Pierre Leblanc que voilà, qui a servi comme moi dans le 12e dragons; nous sommes des voisins de Sécherin, des pays. Nous trouvons que Sécherin est dans son droit: mais pour vous tuer, il fallait vous trouver. Nous partons en poste de Rouvray pour Paris; en passant près de Maran, l'idée vint à Sécherin d'y entrer pour y prendre des renseignements, sachant que votre femme y était: vous veniez justement d'en partir avec madame de Lancry; nous vous suivons à la piste, de relais en relais, jusqu'à Berny. Là nous attendons tout bonnement vos postillons de retour; ils nous disent qu'ils vous ont conduit à l'hôtel Meurice; nous allons à l'hôtel Meurice, vous étiez sorti; nous y revenons cinq ou six fois, vous étiez toujours sorti; lassés de cela, nous nous installons pour vous attendre. A neuf heures et demie, le maître de l'hôtel nous dit:—Messieurs, vous voulez absolument parler à M. le vicomte de Lancry, sa voiture va le prendre au faubourg Saint-Germain, montez-y; ainsi vous serez bien sûrs de le rencontrer.—Le conseil était bon, nous le suivons, et nous voici... C'est ce qui vous prouve qu'il y a là-haut quelqu'un qui aime assez que les braves gens règlent leurs comptes avec les... je dirai le reste à vos témoins, si le cœur m'en dit, en vous voyant à l'ouvrage, vous et Sécherin.
Pendant ce récit, la rage de M de Lancry était arrivée à son comble; ses affreux desseins sur Mathilde pouvaient être déjoués... il n'espérait plus échapper à la vengeance de M. Sécherin. Il résolut de se battre le plus tôt possible. D'ailleurs son courage était revenu avec les outrages qu'il avait subis. Il lui restait la chance de tuer M. Sécherin.
Gontran avait eu plusieurs duels fort heureux; il tirait le pistolet et l'épée à merveille. S'adressant au témoin de son adversaire:
—Monsieur, je consens à tout, nous allons chercher deux de mes amis. Seulement, avant de partir, je puis, je crois, faire mes adieux à ma femme,—ajouta M. de Lancry avec un sourire sinistre.
—Il veut peut-être s'échapper par quelque escalier dérobé,—dit M. Sécherin.—Pierre Leblanc, va donc veiller à la porte cochère.
M. de Lancry dévora ce dernier affront et entra violemment chez mademoiselle de Maran.
—Eh bien! madame,—dit-il à sa femme,—vous voilà contente... vous voilà bientôt veuve... vous l'espérez du moins!
Mathilde ne répondit rien.
—Oui, oui, nous l'espérons,—s'écria mademoiselle de Maran,—et vous n'aurez que ce que vous méritez; je m'en vas joliment faire des vœux pour ce brave M. Sécherin!
Après avoir contemplé quelques instants sa femme avec une expression de haine farouche, M. de Lancry lui dit:
—Il se peut que je meure; mais je serai vengé. Lugarto vous reste... Il saura vous atteindre comme il a atteint M. de Mortagne, comme il a atteint madame de Richeville, comme il atteindra M. de Rochegune, par vous et en vous! Mais si je ne suis pas tué... oh! tremblez... tremblez... vous serez écrasée!...
Il sortit.
Telles furent ses dernières paroles à Mathilde.
Celle-ci, quittant aussitôt l'hôtel de Maran, malgré les supplications désespérées de sa tante, alla attendre l'issue de ce duel chez madame de Richeville.
Deux hommes de la connaissance de M. de Lancry, éveillés au milieu de la nuit, instruits de l'urgence et de la gravité de cette rencontre, consentirent à servir de témoins. On partit pour Saint-Denis. On attendit dans une auberge le lever du soleil. Au point du jour, le duel eut lieu dans les fossés des anciennes fortifications.
Au premier coup de feu de M. Sécherin, M. de Lancry tomba... Il expira en maudissant la mémoire d'Ursule et en l'accusant de sa mort......
. . . . . . . . . .
CONCLUSION.
Madame de Lancry, instruite du résultat du duel par une lettre d'un des témoins, passa les six premiers mois de son deuil au Sacré-Cœur avec madame de Richeville. En apprenant la mort de M. de Lancry, M de Rochegune fit, par convenance, un voyage de quelques mois en Italie. Éclairé par les mémoires de Mathilde sur les véritables sentiments qu'elle avait toujours eus pour lui, sur l'admirable sacrifice qu'elle avait fait, les radieuses espérances qu'il emportait étaient cependant assombries par ses remords, car il s'accusait toujours de la mort d'Emma.
Mathilde découvrit ce triste mystère.
Avant son mariage, Emma avait fait de souvenir un portrait de M. de Rochegune et le lui avait donné; plus tard ce portrait lui fut rendu par son mari, ainsi que le petit portefeuille qui renfermait cette miniature. Madame de Richeville avait pieusement rassemblé tout ce qui lui restait de sa fille. Depuis la mort d'Emma, elle n'avait jamais eu le courage de jeter les yeux sur ces reliques sacrées. Un jour elle pria Mathilde de chercher parmi ces objets un médaillon représentant Emma enfant. En s'occupant de ce soin, madame de Lancry ouvrit le portefeuille qui contenait le portrait de M. de Rochegune peint par Emma; elle y trouva cachées deux lettres. L'une était ainsi conçue:
«On vous trompe: Mathilde est la maîtresse de votre mari. Vous connaissez l'écriture de M. de Rochegune; lisez ce billet qu'un ami inconnu vous fait parvenir.»
La seconde lettre était celle-ci; on le sait, M. de Rochegune l'avait écrite à madame de Lancry lorsque celle-ci le suppliait de revenir auprès d'Emma:
«Je serai à Paris dans la nuit de demain; ce que vous m'apprenez est affreux... Et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai causé involontairement... Emma est un ange de bonté, de beauté, de candeur et de grâce... Elle mérite un cœur qui n'appartienne qu'à elle. Si je ne vous avais pas rencontrée dans ma vie, s'il m'était possible d'aimer une autre personne que vous, son amour eût été mon plus cher trésor... Mais l'amour par pitié... est-ce digne d'elle? est-ce digne de moi? Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le danger que court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et sa mère... notre meilleure amie... Oh! je ne sais quelle fatalité me poursuit!»
En songeant à l'atroce interprétation que l'on donnait à cette lettre aux yeux d'Emma, aux soupçons qu'elle éveillait en elle, aux apparences que l'on calomniait, en songeant aux chagrins que cette malheureuse jeune femme avait déjà ressentis lors de la révélation du secret de sa naissance, on comprend qu'elle dut être frappée d'une mortelle atteinte: concentrée dans son muet désespoir, l'infortunée n'avait voulu instruire personne du dernier tourment qui la tuait.
On voyait aux plis presque déchirés et à l'usure de cette lettre qu'Emma avait dû la lire et la relire bien souvent, et s'infiltrer ainsi goutte à goutte ce poison mortel.
Mathilde, certaine d'avoir pourtant cette même lettre en sa possession, la chercha dans sa correspondance. Elle l'y retrouva en effet; mais en les comparant soigneusement toutes deux, elle reconnut la fausseté de celle qui avait été si méchamment envoyée à Emma; l'écriture de M. de Rochegune avait été contrefaite avec un art infernal.
Voici l'explication de ce fait.
Lorsqu'elle eut décidé M. de Rochegune à se marier, madame de Lancry habitait alors avec son mari l'appartement de la rue de Bourgogne. Le valet de chambre de Gontran, vendu à Lugarto, alors secrètement à Paris, s'était, par ordre de ce dernier, emparé du coffret pendant quelques heures, en forçant adroitement le secrétaire de madame de Lancry durant son absence. Le reste ne se comprend que trop facilement. Lugarto imitait à merveille toutes les écritures, et l'ouverture du coffret, dont Mathilde portait toujours la clef, n'avait été qu'un jeu pour lui. Dans la prévision certaine du mariage de M. de Rochegune, le choix de cette lettre annonçait une main habituée à frapper sûrement. Plus tard, madame de Lancry ayant conçu quelques soupçons, le coffret fut déposé chez M. de Senneville. Grâce à cette précaution tardive de Mathilde, d'autres lettres non moins dangereuses échappèrent à Lugarto.
Après la découverte de cette exécrable perfidie, Mathilde envoya les deux lettres à M. de Rochegune. Il reconnut alors la vérité tout entière, et fut délivré d'un remords déchirant; il ne ressentit plus que des regrets cruels, une pitié profonde, en songeant à tout ce qu'avait dû souffrir Emma pendant sa lente agonie.
Quinze mois environ après la mort de son mari, Mathilde de Lancry épousa M. de Rochegune.
Il est inutile de dire le bonheur profond, la sainte ivresse qui présidèrent à ce mariage. On devine l'adorable avenir qui s'ouvrit devant Mathilde, qui avait jusqu'alors si douloureusement, si religieusement souffert...
A peu près à cette époque, on démolit une petite maison isolée, située entre Luzarche et la forêt de Chantilly. Cette maison était restée fort longtemps inhabitée. Au fond d'une cachette pratiquée près de la cheminée de la chambre à coucher, et absolument semblable à celle que Mathilde avait découverte avec tant d'effroi rue de Bourgogne, on trouva le squelette d'un homme. Ce squelette était celui de Lugarto. Lorsque M. de Lancry était venu chercher sa femme chez mademoiselle de Maran, il avait donné rendez-vous à son complice dans cette petite maison, où il devait conduire Mathilde sans l'en avoir prévenue...
Fritz, le courrier de Gontran, devait annoncer à Lugarto l'arrivée de son maître et de Mathilde, par le claquement de son fouet, puis s'en aller attendre, à la poste, à Chantilly, la voiture qu'on renverrait s'y remiser. Le duel de M. Sécherin avait renversé tous ces projets; mais Fritz, qui l'ignorait, se crut toujours suivi de la berline, commanda ses relais, arriva près de la maison isolée, donna le signal convenu et continua sa route jusqu'à Chantilly. A ce signal, Lugarto était entré dans la cachette de la chambre à coucher, croyant ses hôtes sur le point d'arriver, et sa présence dans cette maison ne devant pas être soupçonnée par Mathilde. La Providence voulut que le ressort d'un panneau intérieur ne jouât pas lorsque Lugarto tenta de sortir de sa cachette: lassé d'attendre en vain que Gontran vînt le délivrer, il cria; ses cris furent inutiles, il était seul dans cette maison. Le lendemain, le courrier revint, frappa à la porte; on ne lui répondit pas. Déjà inquiet de n'avoir pas vu venir la voiture se remiser à Chantilly, il retourna à Paris, où il apprit la mort de M. de Lancry. Quant à M. de Lugarto, sa vie était depuis quelque temps si mystérieuse, que sa disparition parut fort naturelle à tous les gens qu'il employait.
L'on ne peut guère s'étonner de l'horrible mal qu'avait fait cet homme en songeant aux immenses ressources qu'il trouvait soit dans la corruption, soit dans l'espèce de police occulte dont il entourait ceux qu'il haïssait. Pour cet homme infâme, saturé de plaisirs, blasé sur tout, le mal était un besoin et une volupté: beaucoup d'argent, quelques séjours mystérieux à Paris, son adresse à contrefaire les écritures, lui permirent de frapper mortellement ou d'une manière incurable M. de Mortagne, Emma, madame de Richeville, M. de Rochegune et Mathilde.
Nous détournerons la vue des horreurs monstrueuses que méditaient pour l'avenir M. de Lancry et Lugarto: lorsque deux pareilles âmes s'accouplent, rien ne doit étonner.
M. Sécherin, après avoir tué Gontran, voyagea, toujours poursuivi par le souvenir d'Ursule. La mort de M. de Lancry l'avait vengé, mais ne l'avait pas consolé.
Mademoiselle de Maran, devenue tout à fait paralytique et presque aveugle, continua d'être absolument abandonnée au cruel despotisme de Servien, qui ne laissait personne approcher d'elle. La fin de sa vie fut un supplice de tous les moments. Le crayon que nous en avons offert peut à peine en donner une idée. Sans la volonté ferme et inébranlable de M. de Rochegune, Mathilde eût essayé d'adoucir la pénible position de sa tante.
Madame de Richeville se livra à des austérités de plus en plus cruelles; sa santé, depuis longtemps minée par d'incurables chagrins, n'y résista pas longtemps; elle apprit du moins le dévouement sublime de Mathilde pour Emma.
M. de Senneville fit oublier la coupable légèreté de ses propos et de ses mensonges par le loyal aveu de ses torts et par le respect profond, dévoué, qu'il montra toujours pour Mathilde et pour M. de Rochegune.
Enfin, pour ne laisser dans l'oubli aucun des personnages qui ont figuré dans ce long récit, nous dirons que la veuve Lebœuf revint, quelques jours après sa disparition, trôner dans le comptoir d'acajou de son café de la rue Saint-Louis, ayant toujours son fidèle Botard pour garçon et les frères Godet pour principaux habitués. M. de Lancry et Lugarto avaient fait donner à la veuve une somme assez considérable pour abandonner son établissement pendant quelques jours à leur police occulte, le voisinage de l'hôtel d'Orbesson, occupé par M. de Rochegune, rendant cette surveillance nécessairement incessante dans le cas où Mathilde, poussée à bout par le désespoir, aurait songé à y chercher un refuge.
Madame Lebœuf se plut à envelopper d'un voile épais son absence momentanée. Ce mystère est encore, à cette heure, le texte inépuisable de la conversation des frères Godet et des autres habitués du café Lebœuf. Enfin, le vieil hôtel d'Orbesson fut changé en une manufacture de produits chimiques après le départ du colonel Ulrik.
FIN.
TABLE DES CHAPITRES.
| [TOME PREMIER]. | ||
| PREMIÈRE PARTIE | ||
| INTRODUCTION. | ||
| Chap. | [I]. | —Le Café Lebœuf |
| [II]. | —La Lettre | |
| [III]. | —Les Recherches | |
| [IV]. | —Le Rendez-Vous | |
| [V]. | —Le Colonel Ulrik | |
| MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. | ||
| Chap. | [I]. | —Mademoiselle de Maran |
| [II]. | —Le Protecteur | |
| [III]. | —Le Conseil de Famille | |
| [IV]. | —Une Amie d'enfance | |
| [V]. | —Première Communion | |
| [VI]. | —L'Entrée dans le Monde | |
| [VII]. | —Le Bal | |
| [VIII]. | —La Présentation | |
| [IX]. | —Le Lendemain du Bal | |
| [X]. | —L'Opéra | |
| [XI]. | —L'Aveu | |
| [XII]. | —La Lettre | |
| [XIII]. | —L'Entretien | |
| [XIV]. | —La Justification | |
| [TOME DEUXIÈME]. | ||
| PREMIÈRE PARTIE. | ||
| MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.) | ||
| Chap. | [I.] | —La Visite. |
| [II]. | —Monsieur et madame Sécherin. | |
| [III]. | —L'Aveu. | |
| [IV]. | —La Lettre. | |
| [V]. | —Monsieur de Mortagne. | |
| DEUXIÈME PARTIE. | ||
| LE MARIAGE. | ||
| Chap. | [I]. | —La Retraite. |
| [II]. | —Le Départ. | |
| [III]. | —Les Visites de Noces. | |
| [IV]. | —Monsieur Lugarto. | |
| [V]. | —La princesse Ksernika. | |
| [VI]. | —Mademoiselle de Maran. | |
| [VII]. | —Matinée dansante. | |
| [VIII]. | —Le Souper. | |
| [IX]. | —Explication. | |
| [X]. | —Le Billet. | |
| [XI]. | — L'Entrevue. | |
| [XII]. | —L'Aveu. | |
| [XIII]. | —Le Défi. | |
| [XIV]. | —Explication. | |
| [TOME TROISIÈME]. | ||
| DEUXIÈME PARTIE. | ||
| MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.) | ||
| Chap. | [I]. | —Une Visite. |
| [II]. | —La Route. | |
| [III]. | —Révélations. | |
| [IV]. | —Punition. | |
| [V]. | —Les Adieux. | |
| [VI]. | —La Famille Sécherin. | |
| [VII]. | —La Lettre. | |
| [VIII]. | —La Nuit porte conseil. | |
| [IX]. | —La Femme et la Belle-Mère. | |
| [X]. | —Retour et Départ. | |
| [XI]. | —Le Château de Maran. | |
| [XII]. | —La Vie de Château. | |
| [XIII]. | —Une Bonne Œuvre. | |
| [XIV]. | —Emma. | |
| [XV]. | —Les deux Amies. | |
| [TOME QUATRIÈME]. | ||
| DEUXIÈME PARTIE. | ||
| MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.) | ||
| Chap. | [I]. | —La Chasse. |
| [II]. | —Une Mère. | |
| [III]. | —L'Entretien. | |
| [IV]. | —Frayeurs. | |
| [V]. | —Mademoiselle de Maran. | |
| [VI]. | —Souvenirs d'enfance. | |
| [VII]. | —Retour. | |
| [VIII]. | —Les Braits du monde. | |
| [IX]. | —Bonheur et Espoir. | |
| [X]. | —Repentir. | |
| [XI]. | —Le Châtiment. | |
| [XII]. | —M. de Lancry à Ursule. | |
| [XIII]. | —Ursule à Gontran. | |
| [XIV]. | —M. Sécherin à Ursule. | |
| [XV]. | —Les deux Époux. | |
| [XVI]. | —Désespoir d'Amour. | |
| [XVII]. | —Le Départ. | |
| [TOME CINQUIÈME]. | ||
| DEUXIÈME PARTIE. | ||
| MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.) | ||
| Chap. | [I]. | —Le Testament. |
| [II]. | —La Lettre. | |
| [III]. | —Rouvray. | |
| [IV]. | —Le Retour. | |
| [V]. | —Correspondance. | |
| [VI]. | —Rencontre. | |
| [VII]. | —Le Récit. | |
| [VIII]. | —Un ancien ami. | |
| [IX]. | —Les Confidences. | |
| [X]. | —Correspondance. | |
| [XI]. | —Le Bal masqué. | |
| [XII]. | —Le Réveil. | |
| [XIII]. | —Le Concert. | |
| [XIV]. | —L'Aveu. | |
| [XV]. | —Une Visite. | |
| [XVI]. | —L Entrevue. | |
| [TOME SIXIÈME]. | ||
| DEUXIÈME PARTIE. | ||
| MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME. (Suite.) | ||
| Chap. | [I]. | —Une Consultation. |
| [II]. | —Révélation. | |
| [III]. | —Le Salut. | |
| [IV]. | —Le Retour. | |
| [V]. | —Les Adieux. | |
| [VI]. | —Correspondance. | |
| [VII]. | —Le Rendez-vous. | |
| [VIII]. | —Confidences. | |
| [IX]. | —Les Fiançailles. | |
| [X]. | —La Demande. | |
| [XI]. | —Un Mariage. | |
| [XII]. | —La Mort. | |
| [XIII]. | —Les Regrets. | |
| [XIV]. | —La Sainte-Claire. | |
| [XV]. | —L'abbé Dampierre. | |
| [XVI]. | —Le Coffret. | |
| [ÉPILOGUE]. | ||
| [XVII]. | —Le Café Lebœuf. | |
| [XVIII]. | —L'Hôtel de Maran. | |
| [XIX]. | —L'Entrevue. | |
| [XX]. | —Un Duel. | |
| [Conclusion]. | ||
| FIN DE LA TABLE. | ||
NOTES:
[A] On appelle ainsi les sociétés pareilles à celles où M. de Rochegune avait dû la somme qu'il voulait employer en bonnes œuvres.
[B] Euphorbia fulgens.—Linné.
[C] Le suc de l'euphorbe est un très-violent poison.
[D] M. de Mortagne ignorait alors le départ de M. de Lancry pour Paris. (Note de l'auteur.)
[E] La première lettre contenait sans doute le récit de la vie de Gontran jusqu'au moment où il vint rejoindre Ursule à Paris.