EUGÈNE SÜE.
PARIS
PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.
1845
| TABLE |
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MATHILDE.
TOME PREMIER.
INTRODUCTION.
CHAPITRE PREMIER.
LE CAFÉ LEBŒUF.
Vers la fin du mois de décembre 1838, on voyait (et l'on voit probablement encore) un modeste café appelé le café Lebœuf, situé rue Saint-Louis au Marais, en face du vieil hôtel d'Orbesson, vaste et triste demeure, mise en location, après avoir été habitée pendant plusieurs générations par une ancienne famille de robe.
Son dernier propriétaire, le président d'Orbesson, était mort peu de mois après la restauration.
Au mois d'octobre 1838, les écriteaux disparurent, et un locataire vint prendre possession de ce sombre édifice, bâtiment à deux étages entre cour et jardin. Une grande porte vermoulue flanquée de deux pavillons servant de commun s'ouvrait sur la rue.
L'hôtel d'Orbesson, quoique habité, paraissait toujours désert et abandonné.
Une herbe épaisse continuait de pousser sur le seuil de la grande porte, qui ne s'était jamais ouverte depuis l'arrivée du dernier locataire, le colonel Ulrik.
Dans les quartiers populeux ou élégants de Paris, on est à peu près à l'abri de la médisance ou de la curiosité de ses voisins. Chacun est trop occupé de ses travaux et de ses plaisirs, pour perdre un temps précieux à ces commentaires fabuleux, à cet espionnage hargneux et incessant qui fait les délices de la province.
Il n'en est pas ainsi dans certains quartiers retirés, généralement peuplés de petits rentiers ou d'anciens employés, gens éminemment oisifs et passionnés du merveilleux, toujours préoccupés de l'impérieux besoin de savoir ce qui se passe dans la rue ou chez les autres.
On doit le dire, à la louange de ces honnêtes bourgeois, si jaloux d'exercer leur imagination, ils ne sont pas très-exigeants sur l'importance des faits qu'ils aiment à poétiser à leur manière. La moindre particularité leur suffit pour étayer les plus formidables histoires, dont ils vivent heureux et satisfaits pendant plusieurs mois.
Mais si la personne qu'ils épient s'opiniâtre à ne pas même leur donner le prétexte d'une fable, si elle s'environne d'un mystère impénétrable, la curiosité des oisifs, refoulée, comprimée, ne trouvant pas d'issue, s'exalte jusqu'à la frénésie. Pour assouvir leur passion favorite, ils ne reculent alors devant aucune extrémité.
Depuis trois mois qu'il habitait le Marais, le colonel Ulrik avait réussi à exciter cette espèce de curiosité furibonde chez ses voisins, presque tous habitués du café Lebœuf, situé, ainsi que nous l'avons dit, en face de l'hôtel d'Orbesson.
Rien ne semblait plus extraordinaire que la vie du colonel: ses fenêtres étaient toujours fermées; jamais il ne sortait de chez lui, à moins que ce ne fût mystérieusement, sans doute par une petite porte du jardin qui s'ouvrait sur une ruelle déserte. Son domestique paraissait un grand homme à l'air rébarbatif.
Chaque matin, une petite porte de service recevait un panier de provisions qu'un restaurateur des environs avait été chargé de fournir, et se refermait aussitôt.
Réduits à exploiter cette seule circonstance, les curieux gagnèrent le pourvoyeur, et tâchèrent de présumer des mœurs et du caractère du colonel par l'examen des provisions qu'on lui apportait.
Malgré leur esprit inventif, les habitués du café Lebœuf ne purent asseoir aucune sérieuse hypothèse sur ces renseignements.
Le colonel semblait se nourrir d'une manière très-simple et très-sobre. Pourtant, quelques gens d'imagination laissèrent entendre qu'il pouvait bien manger crue la volaille qu'on lui apportait. On ne donna, pour le moment du moins, aucune suite à ces insinuations, qui ne parurent pas manquer de profondeur.
Dernière et importante remarque: Jamais le facteur de la poste n'avait apporté une seule lettre à l'hôtel d'Orbesson. Personne, depuis trois mois, n'avait franchi le seuil de cette demeure.
On pense que bien des ruses avaient été ourdies pour arracher quelques mots au domestique du colonel, ou pour jeter un coup d'il dans l'intérieur de l'hôtel.
Toutes ces entreprises furent vaines. Les voisins, réduits à une sorte d'observation armée, de surveillance continue, établirent le centre de leurs opérations au café Lebœuf.
A la tête des curieux étaient les deux frères Godet, célibataires, ex-employés à la loterie. Depuis l'arrivée du colonel à l'hôtel d'Orbesson, ces deux vieux garçons avaient trouvé un but ou un prétexte à leur vie, jusqu'alors assez décolorée. Acharnés à découvrir quel était le mystérieux inconnu, chaque jour ils formaient de nouveaux projets, ils tentaient de nouveaux efforts pour pénétrer l'énigme vivante qui les affolait.
Madame veuve Lebœuf, hôtesse du café, servait d'auxiliaire aux deux frères. Retranchée derrière les bocaux de cerises et les bols d'argent qui ornaient son comptoir, sans cesse elle avait ses gros yeux braqués sur les portes de l'hôtel.
Si l'on s'étonne de cette persévérance à épier dans le désert, on oublie que la vanité même de l'espionnage de nos oisifs devait servir de puissant aiguillon à leur curiosité. Chaque jour ils s'attendaient à dévoiler quelques faits importants.
Nous l'avons dit, on était à la fin du mois de décembre.
Midi venait de sonner à la pendule du café; madame Lebœuf, le nez appliqué aux vitres, partageait son attention entre la neige qui tombait à gros flocons et la porte de l'hôtel d'Orbesson.
La veuve s'étonnait de n'avoir pas encore vu les deux frères Godet, ses fidèles habitués, qui chaque matin venaient régulièrement déjeuner chez elle.
Enfin elle les vit passer devant ses fenêtres; ils entrèrent, et se débarrassèrent de leurs manteaux couverts de neige.
—Bon Dieu! monsieur Godet l'aîné, qu'avez-vous donc au front? s'écria la veuve en voyant le bandeau qui enveloppait la tête de son habitué.
M. Godet l'aîné était un gros homme chauve, au teint coloré, au ventre proéminent, à la physionomie importante et dogmatique. Il souleva un peu la bande de soie noire qui cachait son œil gauche, et répondit d'un air indigné, avec une voix de basse-taille qui eût fait honneur à un chantre de cathédrale:
—C'est de la façon de ce monstre de Robin des Bois.»
(Les curieux du café Lebœuf avaient ainsi ingénieusement baptisé l'habitant de l'hôtel d'Orbesson.)
—C'est de la façon de ce monstre de Robin des Bois! répéta monsieur Godet le cadet, véritable écho de son frère.
—Bon Dieu du ciel! racontez-moi donc vite comment cela vous est arrivé!—s'écria madame Lebœuf frémissant d'impatience.
—C'est bien simple, ma chère madame Lebœuf, dit l'ex-employé.—Il fallait en finir avec cet aventurier, ce vagabond, ce coureur, qui se tapit dans sa tanière comme une véritable bête farouche. (Et si je l'appelle bête farouche, je n'attaque en rien ni son honneur ni sa moralité; seulement je pose cette simple question: «S'il ne faisait pas du mal ou s'il n'en avait jamais fait, pourquoi se cacherait-il comme une véritable bête farouche?»)
Après cette triomphale parenthèse, M. Godet l'aîné écarta de nouveau le bandeau de son œil gauche.
—Au fait, pourquoi se cacherait-il?—répétèrent les habitués attentifs.
—Mais voilà bien le gouvernement,—reprit M. Godet avec amertume;—il sait traquer, trouver, arrêter des conspirateurs; mais quand il s'agit du salut, de la tranquillité de paisibles bourgeois, serviteur de tout mon cœur! il n'y a pas plus de sergents de ville ou de commissaires de police que chez les sauvages!
—Que chez les sauvages,—répéta M. Godet puîné.
—Dans les dangereuses conjonctures où nous nous trouvions, abandonné à mes propres forces, ma pauvre madame Lebœuf,—reprit M. Godet l'aîné,—qu'ai-je fait, qu'ai-je dû faire? Le voici. Je me suis dit:—Godet, tu es un honnête homme, tu as à accomplir un devoir, un grand devoir; fais ce que dois, advienne que pourra, Godet... Il y a dans ton voisinage un vagabond, un aventurier, un coureur qui, à la face de toute une rue, de tout un quartier, ose se celer effrontément, depuis des semaines, depuis des mois, sans que le gouvernement fasse rien pour mettre un terme à ce scandale public!!!
—Le fait est que c'est un scandale!—dit madame Lebœuf;—il est impossible de savoir ce que font des voisins qui ne se montrent jamais. Alors on est bien forcé d'en dire du mal!
—C'est un affreux scandale!—reprit M. Godet l'aîné:—je ne le dis pas seulement, je le prouve: il est évident, il est palpable que cet aventurier fait litière de la manière de penser de ses concitoyens, en s'obstinant a échapper à leur appréciation sévère, mais équitable. L'homme propose... Mais Dieu dispose...
Madame Lebœuf, ne saisissant pas l'à-propos de cette citation philosophique, et impatiente d'arriver à l'action, s'écria:
—C'est bien vrai... monsieur Godet; mais par quel motif avez-vous donc ce bandeau sur l'œil?
—M'y voici, ma chère dame Lebœuf. Hier j'appelai mon frère, mon digne frère; je lui dis:—Dieudonné, il faut que cet abus intolérable ait une fin; il faut, dussions-nous y laisser notre vie, il faut que nous sachions quel est cet aventurier. Je ne te le cache pas, mon frère, dis-je à Dieudonné, c'est pour moi une question de santé. Depuis trois mois que ce coureur habite ce quartier, depuis que je cherche en vain à savoir ce qu'il est, ce qu'il fait, je ne vis pas, je suis dévoré d'inquiétudes; j'ai des rêves atroces, des cauchemars abominables. Je ne pense qu'à ce mystérieux inconnu. C'est à ce point que mes fonctions physiques s'en altèrent. Oui, ma pauvre madame Lebœuf, c'est comme j'ai l'honneur de vous le confier, mes fonctions s'en altèrent. Aussi me suis-je dit: Godet, tu ne seras pas assez bourreau de toi-même pour creuser ta tombe pour le bon plaisir de cet aventurier! Ce mystère t'agite outre mesure, Godet! eh bien! dévoile ce mystère, et tu seras digne de reconquérir ton repos, que ce vagabond a méchamment troublé. Ce qui fut dit fut tait, ma chère madame Lebœuf. Hier, à la nuit tombante, j'emprunte une échelle à notre voisin le menuisier; je traverse la rue avec Dieudonné; nous entrons dans la ruelle où s'ouvre la petite porte du jardin de Robin de Bois; j'applique l'échelle à la muraille, je monte; il faisait encore assez de jour pour voir dans le jardin et dans l'intérieur de la maison.
—Eh bien?—s'écria madame Lebœuf.
—Eh bien, madame, au moment où j'avançais la tête afin de regarder par-dessus la crête du mur, un coup de fusil part...
—Dieu du ciel! un coup de fusil!—s'écria la veuve.
—Un véritable coup de fusil, madame, un véritable attentat à mon existence particulière. Mon chapeau tombe, je me sens frappé au front et à l'œil comme si j'avais reçu un millier de pointes d'épingles à bout portant, et j'entends la voix (je te reconnaîtrai entre mille), j'entends la voix du janissaire, du séide de cet aventurier, qui s'écrie avec un accent féroce et railleur: «Une autre fois, au lieu de cendrée, ce sera du gros plomb; une autre fois, au lieu de tirer au chapeau, on tirera au visage...» Voilà, ma pauvre madame Lebœuf, où nous en sommes réduits avec le gouvernement. Vous le voyez, on vient massacrer des bourgeois paisibles jusque sur la crête des murs... les plus élevés!
—Mais c'est un assassinat!—s'écrièrent les habitués.
—Ah!—le monstre d'homme!—dit madame Lebœuf.—Il faut aller chez le commissaire, monsieur Godet, il faut avoir des témoins.
—C'est justement ce que je me disais à part moi, en descendant précipitamment de mon échelle, ma chère madame Lebœuf; oui... je me disais:—Godet, il faut que tu ailles à l'instant déposer ta plainte chez le magistrat. Mais vous allez voir comment nous sommes gouvernés. Un quart d'heure après, j'entrais chez M. le commissaire au moment où on allumait sa lanterne... sa lanterne! emblème dérisoire, s'il voulait signifier la clairvoyance de ce fonctionnaire. J'apportais avec moi les pièces de conviction, mon chapeau troué et mon front tout bleu...
—Eh bien?
—Eh bien! madame Lebœuf, le commissaire m'a dit, il a eu l'impudeur de me dire que je n'avais eu que ce que je méritais, et que, sans la considération dont je jouissais dans le quartier depuis vingt-deux ans et quelques mois, il aurait été forcé de me poursuivre comme coupable d'escalade nocturne dans une maison habitée.
—Quelle horreur!—s'écria madame Lebœuf.
—Ainsi,—reprit M. Godet l'aîné avec une ironie amère et une emphase cicéronienne,—ainsi un aventurier pourra venir insolemment exciter la curiosité publique en dissimulant sa personne, et un bourgeois honnête, bien famé, sera fusillé, impunément fusillé, parce qu'il aura tenté de sortir de l'état d'angoisse, d'inquiétude, de perplexité où le plonge l'ignorance d'un mystère qui importe peut-être au salut public! Écoutez, madame Lebœuf,—ajouta M. Godet d'un ton d'oracle en se dressant de toute sa hauteur,—un grand homme l'a dit, je ne sais plus lequel, mais c'est égal, un grand homme l'a dit: La maison de tout citoyen doit être de verre. Je donne l'exemple, qu'on m'imite; ma maison est de verre, un véritable bocal: qu'on y plonge la vue, et l'on m'y verra dévoué au repos de mes concitoyens... on...
M. Godet ne put terminer sa philippique.
Un fait foudroyant lui coupa la parole.
Une très-belle voiture, largement armoriée, attelée de deux beaux chevaux, s'arrêta devant la grande porte de l'hôtel d'Orbesson.
Cette voiture était venue au pas; ses persiennes levées annonçaient qu'elle était vide; un chasseur richement galonné descendit du siége où il était assis, à côté du cocher, vêtu d'une pelisse amarante fourrée.
A peine le chasseur eut-il touché le marteau de la porte, que, pour la première fois depuis trois mois, elle s'ouvrit pour recevoir la voiture, et se referma aussitôt.
Les oisifs du café Lebœuf se regardèrent d'un air ébahi.
Ils allaient sans doute se livrer à des commentaires exorbitants, lorsque la porte se rouvrit de nouveau.
La voiture sortit rapidement; l'on put y voir, nonchalamment assis, un homme jeune encore, d'une figure très-basanée. Il portait un uniforme de hussard, blanc, à collet bleu, couvert de broderie d'or. A son cou et sur sa poitrine brillaient des croix et des plaques d'ordres étrangers.
—Ah çà, Robin des Bois est donc un grand seigneur d'un pays lointain? s'écria M. Godet l'aîné.
—Il a une assez belle figure, mais l'air bien insolent,—dit madame Lebœuf.
—Avez-vous vu ses deux crachats, l'un en or, l'autre en argent?—dit M. Godet le cadet.
—Tiens... tiens... tiens!... moi qui croyais au fond de ma pensée que, malgré son titre de colonel, l'aventurier, le coureur, le vagabond était quelque chose comme un banqueroutier retiré, ajoute M. Godet l'aîné en sifflant entre ses dents.
—Une idée, messieurs!—s'écria madame Lebœuf.—C'est peut-être un acteur! J'ai vu au Cirque-Olympique des écuyers habillés dans ce genre-là.
—Mais cette magnifique voiture,—dit M. Godet,—elle appartiendrait donc à la troupe? Et d'ailleurs on ne joue pas la comédie en plein jour.
—Mais j'y pense,—dit madame Lebœuf;—peut-être ce vilain homme qui habite avec Robin des Bois vous laissera-t-il entrer, maintenant que son maître est sorti.
—Vous avez raison, ma chère madame Lebœuf,—dit M. Godet;—vous avez raison; mais sous quel prétexte m'introduirai-je dans ce domicile?
—Vous n'avez qu'à dire que vous venez lui faire des excuses de ce qui s'est passé hier,—dit timidement Godet le puîné.
—Comment! des excuses... de ce qu'il a manqué de m'éborgner? Vous êtes fou, Dieudonné. Je vais au contraire lui déposer ma plainte de son incivilité d'hier; ce sera un moyen d'engager la conversation. Vous allez voir.
Ce disant, M. Godet sortit et frappa à la petite porte.
La sombre figure du domestique du colonel Ulrik parut au guichet.
—Que voulez-vous?—dit-il.
—C'est moi qui, hier, ai reçu...
—Vous en recevrez bien d'autres, si vous y revenez,—répondit le domestique en fermant brusquement le guichet.
M. Godet, désappointé, revint trouver ses complices. On continuait de faire, au café Lebœuf, les suppositions les plus inouïes sur le colonel Ulrik, lorsque cet intéressant sujet de conversation fut interrompu par le roulement d'une voiture qui s'arrêta devant l'hôtel d'Orbesson.
Le colonel rentrait.—Un moment après, la voiture qui l'avait amené ressortit au pas.
M. Godet la suivit; il tenta d'engager la conversation avec le cocher et le chasseur; il n'en put tirer un seul mot, soit que ces gens n'entendissent pas le français, soit qu'ils ne voulussent pas répondre au questionneur.
M. Godet et ses amis conclurent de ce silence obstiné, que le colonel était servi par des muets, ce qui augmenta infiniment la terreur qu'il inspirait.
Cette voiture lui appartenait-elle? Il fut impossible de résoudre cette question.
Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, les habitués du café attendirent en vain le carrosse; il ne reparut plus.
Rien ne semblait changé dans les habitudes solitaires de Robin des Bois. La curiosité des frères Godet était encore plus violemment excitée depuis qu'ils savaient que le colonel était jeune, beau, et sans doute dans une position sociale élevée.
Ou ne lui prodigua plus les épithètes de vagabond et d'aventurier, on se contenta de l'appeler Robin des Bois, ce surnom paraissant décidément très en rapport avec sa mystérieuse existence.
Une nouvelle fantaisie vint tourmenter les deux frères Godet: il s'agissait de découvrir si le colonel, qu'on n'avait jamais vu passer dans la rue, sortait de chez lui par la porte de la ruelle.
Deux polissons, placés en vedette à chaque bout du passage sous le prétexte apparent de jouer aux billes, furent secrètement chargés de remarquer si quelqu'un paraissait à la petite porte.
Durant trois jours les enfants restèrent fidèlement à leur poste, ils n'aperçurent personne.
Les frères Godet, entraînés par le démon de la curiosité, qui devait les pousser à bien d'autres entreprises téméraires, eurent la patience de s'embusquer à leur tour pendant deux journées entières à l'entrée du la ruelle pour contrôler le rapport des enfants; Ils ne virent non plus ni sortir, ni entrer personne.
La neige avait été remplacée par une forte gelée, on ne pouvait donc reconnaître aucune trace de pas dans la ruelle.
Les habitués du café Lebœuf conclurent victorieusement que si Robin des Bois ne sortait pas le jour, il devait sortir la nuit.
Afin de s'en assurer, M. Godet l'aîné eut recours à un stratagème que le dernier des Mohicans eût certainement employé pour surprendre l'empreinte des mocassins d'un guerrier tewton.
Un soir, par une nuit obscure, les deux frères étendirent devant la petite porte du jardin, et dans la largeur de la ruelle, une épaisse couche de cendre également battue, et se retirèrent enchantés de leur invention.
On ne saurait dire avec quelle inquiétude, avec quelle angoisse, le lendemain matin, au point du jour, ils coururent à la ruelle... Plus de doute... Robin des Bois sortait la nuit! Ses pas imprimés sur la cendre l'avaient trahi!
Certains de ce fait, les deux frères n'eurent plus qu'à renouveler leur expérimentation pour savoir si les promenades du colonel étaient quotidiennes, fréquentes ou rares.
Ils acquirent bientôt ainsi la conviction que le colonel sortait chaque soir, que les nuits fussent belles ou pluvieuses.
Où allait-il ainsi?
Les gens les moins curieux le seraient devenus sur ces indices.
Les habitués du café Lebœuf se réunirent en conseil extraordinaire; il fut résolu que les frères Godet, toujours intrépides, attendraient la première nuit obscure pour s'embusquer aux deux bouts de la ruelle.
Ainsi traqué, le colonel devait nécessairement passer devant l'un ou l'autre des deux curieux, qui se mettraient alors à sa piste avec les plus grandes précautions, de peur d'être surpris; Robin des Bois, à en juger par la manière dont il accueillait les escalades, ne devant pas être très jaloux d'initier les étrangers aux habitudes de sa vie mystérieuse.
CHAPITRE II.
LA LETTRE.
Le lendemain de l'expédition projetée par les deux frères, madame Lebœuf, dans son impatience, s'était levée plus tôt que de coutume; elle se promenait de son comptoir à la porte et de la porte à son comptoir avec une inquiétude inexprimable.
Les frères Godet avaient-ils réussi dans leur entreprise? avaient-ils couru quelques dangers?
A mesure que les habitués arrivaient, la curiosité générale augmentait.
L'un des oisifs, après avoir réfléchi toute la nuit et résumé les antécédents connus du colonel, avait d'abord déclaré qu'il ne pouvait être qu'un espion du haut parage.
Cette idée lumineuse fut victorieusement réfutée par un auditeur, qui fit observer que, selon toutes les apparences, Robin des Bois ne sortant jamais que la nuit, il lui devenait difficile de faire cet honnête métier.
L'opiniâtre bourgeois répondit à cette objection que le colonel n'agissait ainsi que pour écarter tout soupçon, ce qui rendait son espionnage plus dangereux encore.
Malgré l'intérêt de cette discussion, loin d'oublier les deux frères, on s'étonnait de leur longue absence; il était midi, ni l'un ni l'autre n'avaient encore paru.
Madame Lebœuf se rappela l'histoire du coup de fusil; redoutant quelque dénoûment tragique, elle allait envoyer son garçon de café savoir des nouvelles de MM. Godet, lorsqu'ils parurent.
Ils furent accueillis par un cri général de curiosité:—Hé bien? hé bien?
—Hé bien! nous en avons appris de belles,—répondit M. Godet aîné d'un air sinistre. Alors seulement on s'aperçut que les deux frères étaient pâles comme des spectres. Fallait-il attribuer cette pâleur aux fatigues de la nuit précédente ou aux ressentiments de quelque grand danger? La narration de Godet l'aîné va nous l'apprendre.
Les habitués du café se formèrent en cercle autour de lui; il commença:
—Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, qu'ayant courageusement voué ma vie à la découverte du ténébreux mystère qui, j'ose l'affirmer, importe à tous les honnêtes gens, il...
Alors, ne dites pas,—fit observer sagement un auditeur.
—Comment?—répondit M. Godet.
—Sans doute,—répondit l'habitué,—vous vous écriez: Je n'ai pas besoin de vous dire!... et puis vous dites tout de même... Alors...
—C'est bon, mais c'est bon,—cria-t-on tout d'une voix.—Vous ne dites que des sottises, monsieur Dumont; continuez donc, monsieur Godet, continuez, nous vous écoutons de toutes nos forces.
—Hier, donc,—reprit M. Godet,—à la nuit tombante, moi et Dieudonné, nous nous embusquâmes aux deux issues de la ruelle, bien décidés à pénétrer ce susdit ténébreux mystère. L'horloge de la paroisse sonna sept heures..., rien; huit heures... rien; neuf heures... rien; dix heures... rien; onze heures... rien.
—Quel dévouement! attendre si longtemps par le froid!—s'écria l'auditoire.
—Comme vous auriez eu besoin d'un bon bol de vin chaud!—soupira madame Lebœuf.
—Je ne m'étonnai pas!—reprit M. Godet d'un ton doctoral.—Non, eh bien, moi, messieurs, je ne m'étonnai pas de ce retard; je m'y attendais. Je m'étais dit: Godet, si quelque chose doit se passer, je dois te prévenir que cela se passera à minuit; c'est ordinairement l'heure criminelle de certaines entreprises... que... Mais n'anticipons pas. Minuit venait donc à peine de sonner, lorsque j'entends distinctement cric, crac, et on ouvre la serrure de la petite porte.
—Ah! enfin!...—dit l'auditoire.
—Comme le cœur a dû vous battre, monsieur Godet!...—reprit la limonadière.—Je me serais trouvée mal, moi.
—La nature m'ayant donné la faculté du courage, que tout Français porte en soi, ma chère madame Lebœuf, je croisai bien ma redingote, et je me préparai à suivre notre homme; seulement je sentis une légère sueur froide qui me monta au front, ce que j'attribuai à l'effet de la température extérieure. J'entendis Robin des Bois... ou plutôt non. Il n'est plus même digne de ce surnom; il doit en porter un, cette fois bien mérité et cent fois plus terrible. Mais n'anticipons pas... J'entendis donc Robin des Bois venir de mon côté; il avait un pas singulier, effrayant, un pas que j'oserais presque appeler bourrelé de remords. Je suspends ma respiration; je m'efface le long de la muraille: il faisait si noir qu'il ne me voit pas. Il passe, et je commence à m'attacher à ses pas avec la ténacité du chien qui poursuit sa proie, si j'ose m'exprimer ainsi. Dieudonné, qui l'avait entendu se diriger de mon côté, accourt, et nous suivons notre homme ou plutôt notre... Mais n'anticipons pas... Nous marchons, nous marchons, nous marchons... Dieu! fallait-il qu'il fût bourrelé, ce malheureux-là! pour ne pas s'apercevoir que nous étions sur ses talons!
—C'est à faire dresser les cheveux sur la tête,—dit la veuve,—quand je pense qu'il pouvait vous apercevoir!
—Dans ce cas-là, madame, j'avais une réponse toute prête, une réponse que j'avais soigneusement élaborée dans la prévision d'un conflit.
—Cette réponse?
—Cette réponse était bien simple: la rue est à tout le monde,—répondit M. Godet d'un air héroïque.
—Comment était-il vêtu?—demanda madame Lebœuf.
—Il me parut vêtu d'un manteau noir et d'un grand chapeau. Enfin, après des détours sans nombre, nous arrivons... devinez où? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille, je vous le donne en dix mille...
—Nous jetons notre langue aux chiens,—s'écrièrent comme un seul homme les habitués du café.
—Monsieur Godet, ayez pitié de nous!—dit madame Lebœuf.
Le rentier, après avoir joui un moment de l'impatience générale, dit enfin d'un ton sépulcral:—Nous arrivons... Ah! messieurs...
—Mais dites donc!
—Nous arrivons au cimetière du Père-Lachaise.
—Au cimetière du Père-Lachaise!!!—répéta l'assemblée avec un accent d'horreur et d'effroi.
Madame Lebœuf fut si troublée, qu'elle se versa un verre de rhum pour se remettre de son émotion.
—Eh! que pouvait-il aller faire au cimetière à cette heure? Dieu du ciel!—s'écria la veuve après avoir bu.
—Vous allez le voir, messieurs, vous n'allez que trop le voir. Nous arrivons à la porte du cimetière. Elle était fermée, bien entendu, ainsi que cela se doit dans le champ du repos, pour que rien n'y trouble la paix de la tombe de chacun. Alors notre homme, c'est-à-dire l'homme, car je repousse toute complicité, toute communauté avec un pareil monstre, l'homme, sans doute armé d'une fausse clef, d'un rossignol, d'un monseigneur ou autre hideux instrument analogue à ses pareils, l'homme, dis-je, ouvre la porte et la referme après lui.
—Alors qu'avez-vous fait?—demanda madame Lebœuf.
—Moi et Dieudonné, nous avons eu le courage d'attendre cet abominable sacrilége jusqu'à quatre heures du matin... pendant ce temps-là nul doute qu'il n'ait employé son temps à des profanations abominables, à l'imitation de ce fameux mélodrame appelé le Vampire.
—Un Vampire!—s'écria madame Lebœuf.
—Est-ce que vous croyez qu'il y a encore des vampires? Comment! le voisin d'en face serait un vampire? un vampire! ah!... quelles horribles délices!
—Dieu merci, ma chère madame Lebœuf, je ne suis pas assez superstitieux pour croire aux vampires exagérés que le mélodrame nous montre; mais je crois qu'on ne s'introduit pas la nuit dans des cimetières sans des motifs qui n'ont rien d'humain ni de naturel; ce qui m'engage, en attendant mieux, à nommer Robin des Bois le Vampire. Et à ce propos j'éprouve le besoin de déclarer hautement que celui qui ne respecte pas l'abri des tombeaux finit tôt ou tard par y descendre, car la Providence atteint toujours le coupable,—ajouta philosophiquement M. Godet.
—Mais c'est tout simple, puisqu'on meurt tôt ou tard,—dit à demi-voix, l'impitoyable critique de M. Godet.
Ce dernier lui lança un regard courroucé, et termina en ces termes:
—Lorsque l'homme que je ne crains pas d'appeler un vampire quitta le cimetière du Père-Lachaise, nous nous remîmes à le suivre, d'abord parce que c'était notre route, et ensuite parce que, dans le cas d'une mauvaise rencontre, il vaut mieux être trois que deux. Enfin, le Vampire revint d'où il était parti et rentra par la ruelle dans ce que j'ose appeler à peine son domicile... et d'où il repartira sans doute cette nuit pour continuer son tissu d'horreurs ténébreuses.
La narration de M. Godet ne satisfit pas complétement ses auditeurs.
Cette visite au cimetière, jointe à la brillante apparition du colonel dans une magnifique voiture, servit de nouveau texte aux inépuisables commentaires des habitués du café Lebœuf, et irrita davantage encore la curiosité générale.
A l'exception de la veuve, personne, il est vrai, ne croyait positivement aux vampires; mais la conduite étrange du colonel n'en prêtait pas moins aux plus bizarres interprétations.
Au moment où la discussion était dans toute sa force, un facteur entra et remit une lettre à madame Lebœuf; celle-ci, vu le froid rigoureux, daigna lui verser un verre d'eau-de-vie en matière de gratification.
Cette bonne action eut immédiatement sa récompense.
Le facteur, tirant de sa botte une assez grande enveloppe scellée d'un large cachet noir, dit à la veuve:
—Le voisin d'en face n'est pas une bonne pratique, car depuis trois mois je ne lui ai jamais porté une lettre; mais en voici une qui en vaut bien plusieurs! Eh! eh! il paraît qu'il aime mieux les gros morceaux que les petites bouchées, le colonel Ulrik,—ajouta le facteur d'un air capable.
—Messieurs! messieurs! une lettre pour le Vampire!—s'écria madame Lebœuf en saisissant l'enveloppe et en l'élevant au-dessus de sa tête d'un air triomphant.
Les habitués accoururent et entourèrent le comptoir.
—Madame! madame!—s'écria le facteur; et craignant un abus de confiance, il étendait la main pour reprendre sa lettre.
—Soyez tranquille, mon garçon; nous ne lui ferons pas de mal, à cette enveloppe! Laissez-nous seulement jeter un coup d'œil sur l'adresse.
—Un simple coup d'œil,—ajouta M. Godet. Et, saisissant la lettre dans ses mains tremblantes d'émotion, il la déposa précieusement sur le marbre du comptoir.
—Encore un verre d'eau-de-vie, mon garçon,—dit la veuve au facteur.—Qu'importe que vous remettiez cette lettre cinq minutes plus tard à son adresse!
Le facteur but son second verre d'eau-de-vie sans quitter sa lettre des yeux.
—Voyons, voyons,—dit la veuve,—quelle est l'adresse...—Elle lut:—M. le colonel Ulrik, 38, rue Saint-Louis, Paris.
—Et le cachet, des armes?
—Non, une losange pointillée.
—Et le timbre?—demanda un autre curieux.
—De Paris, levée de midi, et un franc de port, vu son poids,—répondit le facteur.—Allons, maintenant, madame Lebœuf, vous l'avez assez vue, cette lettre, j'espère.
—Un moment, mon garçon, vous avez le nez bien rouge; buvez donc encore un verre d'eau-de-vie. Il fait un froid terrible aujourd'hui.
—Merci! merci! madame Lebœuf,—dit le facteur.—Vite! vite! ma lettre!
H. Godet et les habitués considéraient cette enveloppe avec une avidité presque farouche; ils examinaient attentivement son papier épais, bleuâtre, glacé, son écriture fine et déliée.
Tout à coup la veuve appuya son nez camard sur la lettre, et s'écria:—Oh! ça sent le musc, quelle horreur d'odeur!
Nous devons à la vérité de déclarer que cette enveloppe sentait extrêmement le vétiver; mais pour certaines gens tout parfum est musc, et le musc est, par tradition, une abominable odeur.
Tous les nez des habitués du café Lebœuf se posèrent alternativement sur le paquet.
Il n'y eut qu'un cri:—Ça sent le musc!
—C'est une lettre de femme!—s'écria M. Godet d'un air inspiré,—et d'une femme qui porte des odeurs.
—Pouah!—fit la veuve Lebœuf avec une moue suprêmement dédaigneuse.
—Et qui, par là-dessus, n'affranchit pas une lettre de cette conséquence! une lettre d'un franc de port!—dit un autre habitué.
—C'est-à-dire que ça ne peut être qu'une pas grand'chose, qu'un rien du tout,—reprit madame Lebœuf en haussant les épaules.—Une créature qui porte des odeurs, et qui n'a pas seulement de quoi affranchir ses lettres!
—Attendez donc, attendez donc,—dit M. Godet en réfléchissant;—cette petite écriture fine et couchée... le numéro avant la rue.. oui! oui!... plus de doute, cette lettre est d'une Anglaise!
Que pouvait avoir de commun une femme qui portait des odeurs, une Anglaise, avec un beau colonel étranger, qui ne sortait jamais le jour, et qui allait dans les cimetières pendant la nuit?
Tel fut le résumé des questions que se posèrent les habitués.
Penchés autour de l'enveloppe, leurs yeux flamboyaient de convoitise.
Certes, on peut affirmer, sans trop méjuger de l'espèce humaine, que, s'il avait dépendu des curieux du café Lebœuf de pouvoir immédiatement noyer d'un seul vœu le malheureux facteur pour posséder cette précieuse lettre, le messager à collet rouge eût couru de grands dangers.
La veuve n'y tint pas, elle eut l'audace de soulever un coin de l'enveloppe afin de tâcher d'apercevoir quelque chose de son contenu.
Le facteur s'élança sur sa lettre en s'écriant qu'il y allait de sa place et de la prison pour un tel abus de confiance.
La veuve, emportée hors de toute limite par le démon de la curiosité, tint bon; l'enveloppe allait se déchirer dans cette lutte, lorsqu'un des habitués s'écria:—Messieurs! messieurs! en voici bien d'une autre! une femme! une femme qui a l'air de chercher le numéro de la tanière du Vampire!...
Ces mots eurent un effet magique.
La veuve abandonna la lettre déjà froissée, et colla son gros visage à ses carreaux marbrés par la gelée. Le facteur sortit en toute hâte, très-satisfait d'avoir échappé à ce guet-apens.
Madame Lebœuf gratta légèrement avec son ongle la vapeur glacée qui s'était formée à l'une des vitres, se ménagea une percée de vue et regarda attentivement dans la rue.
—Messieurs, ne nous montrons pas,—dit M. Godet,—nous effaroucherions cette femme; imitons cette chère madame Lebœuf, mettons-nous chacun à notre trou, et motus.
Une fois aux aguets, les curieux furent amplement dédommagés de leur longue attente de trois mois; les événements semblaient ce jour-là s'accumuler.
Le facteur frappa, remit sa lettre au domestique du colonel, qui examina l'enveloppe d'un air soupçonneux, et parut irrité.
A peine le facteur avait-il disparu, que la femme déjà signalée par les oisifs s'approcha de la grande porte de l'hôtel; n'y trouvant pas de marteau, elle se dirigea vers la petite porte du pavillon de gauche.
Cette femme, assez âgée, semblait émue, agitée; elle portait un chapeau noir et un manteau brun, sous lequel elle semblait cacher quelque chose.
Après avoir sonné à la petite porte, au lieu d'attendre qu'on vînt lui ouvrir, elle marcha de long en large, sans doute afin d'être moins remarquée.
Le domestique du colonel parut, la femme âgée lui dit quelques mots à la hâte, lui donna un petit coffret d'écaille, incrusté d'or, et disparut après avoir fait un signe d'intelligence à une personne que les oisifs du café Lebœuf ne pouvaient encore apercevoir.
Le domestique regarda un moment le coffret d'un air surpris, et referma sa porte.
M. Godet, la veuve et leurs complices en espionnage ne respiraient pas derrière leurs carreaux; ils attendaient avec une indicible impatience la femme invisible.
Elle leur apparut enfin.
C'était une jeune femme âgée de vingt-cinq ans environ. Sa mise était fort simple: un petit chapeau de velours noir, une redingote de gros de Naples carmélite très-foncé, et un grand châle de cachemire noir qui tombait jusqu'aux volants de sa robe; elle cachait ses mains dans un manchon de martre qui laissait apercevoir le coin d'un mouchoir richement garni de valenciennes. Enfin, les plus jolis petits pieds du monde semblaient frissonner de froid dans leurs bottines de satin noir.
Ce qui frappait d'abord dans la figure de cette jeune femme, d'une beauté remarquable, c'était le contraste de ses cheveux, du plus beau blond cendré, avec ses grands yeux noirs et ses sourcils de même couleur, hardiment accusés.
De longues et épaisses boucles de cheveux, pressés par la passe de son chapeau, cachaient à demi ses joues; malgré le froid qui aurait dû aviver son teint, cette jeune femme était très-pâle: ses traits paraissaient bouleversés par la frayeur.
Deux fois elle leva au ciel ses yeux humides de larmes; et lorsqu'elle rejoignit la personne qui l'attendait, ses lèvres, contractées par un douloureux sourire, laissèrent voir des dents du plus bel émail.
En passant devant madame Lebœuf elle hâta le pas.
M. Godet n'y tint plus, il entr'ouvrit la porte, et vit les deux femmes regagner un petit fiacre bleu à stores rouges qu'elles avaient laissé au coin de la rue Saint-Louis.
Elles montèrent en voiture et partirent en gardant les stores baissés.
—J'espère... j'espère que voilà du nouveau!—dit M. Godet en se croisant les bras et en secouant la tête d'un air triomphant.
Et les habitués de récapituler les événements qui s'accumulaient depuis le matin...
—Une lettre qui sent le musc.
—Une vieille femme qui apporte un coffret d'écaille incrusté d'or, d'un air effaré.
—Et enfin une jeune femme qui pleurniche en passant devant la porte du Robin des Bois, du Vampire,—ajouta la veuve Lebœuf.
—Saperlotte! la jolie créature!—dit M. Godet.
—Ça... une belle femme... ça n'a pas plus de prestance que rien du tout,—dit madame Lebœuf en se rengorgeant.
—Je parie que c'est la femme qui porte des odeurs et qui n'affranchit pas ses lettres! s'écria M. Godet après quelques minutes de réflexion.
—L'Anglaise? Mais vous n'avez donc pas vu comme elle était habillée, monsieur Godet?—reprit la veuve en haussant les épaules avec un air de supériorité écrasante.—Ça une Anglaise! mais il n'y a rien de plus facile à reconnaître qu'une Anglaise. Il n'y a qu'à voir la manière dont elle s'habille. C'est bien simple: en toute saison un bibi en paille, un spencer rose, une jupe écossaise, des brodequins vert clair ou jaune citron; avec cela presque toujours les cheveux rouges: témoin les Anglaises pour rire, aux Variétés. C'est une pièce qui ne date pas d'hier, et qui a de l'autorité, puisque ça se joue en public. Encore une fois, depuis que le monde est monde, les Anglaises, les vraies Anglaises n'ont jamais été autrement habillées.
Malheureusement; l'arrivée de deux individus qui entrèrent brusquement dans le café interrompit les observations et les enseignements de madame Lebœuf sur la monographie des Anglaises.
Les habitués contemplèrent avec un redoublement de curiosité ces deux nouveaux personnages, évidemment aussi étrangers au quartier du Marais, que l'était la jeune et charmante femme dont nous avons tout à l'heure esquissé le portrait.
CHAPITRE III.
LES RECHERCHES.
Les deux inconnus étaient jeunes et vêtus avec élégance.
Quoiqu'il fît très-froid, ni l'un ni l'autre n'étaient défigurés par ces abominables sacs, si mal imités du north-west des marins anglais, et appelés paletots par les tailleurs français.
Le plus jeune de ces deux hommes, blond, mince, d'une charmante tournure, portait par-dessus ses vêtements une redingote de drap blanchâtre, ouatée, à longue et large taille. Le gros nœud de sa cravate de satin noir était fixé par une petite épingle de turquoise; son pantalon, presque juste et d'un bleu très-clair, s'échancrait avec grâce sur ses bottes glacées d'un brillant vernis.
L'autre inconnu, brun, un peu plus âgé, avait aussi les dehors d'un homme du monde; il portait un surtout couleur de bronze, doublé au collet et au revers de velours de même nuance mais écrasé. Son pantalon, gris clair, laissait voir un fort joli pied chaussé d'un soulier à bottine de casimir noir; une cravate de fantaisie, d'un rouge brique, à larges raies blanches, assortissait à merveille son teint et ses cheveux bruns.
Nous insistons sur ces puérils détails, parce qu'ils expliquent la curiosité avide et pour ainsi dire sauvage avec laquelle ces deux hommes furent examinés par les habitués du café Lebœuf.
Le plus jeune des deux inconnus, blond et d'une figure remplie de distinction, semblait en proie à une vive émotion.
En entrant il ôta son chapeau, s'assit presque avec accablement devant une table, et appuya sa tête dans ses deux mains, parfaitement bien gantées de peau de Suède.
—Que diable!—lui dit son ami (que nous appellerons Alfred)—que diable! Gaston, calmez-vous; vous vous serez trompé, vous dis-je... ce n'était sûrement pas elle.
—Ce n'était pas elle?—reprit Gaston en relevant vivement la tête et en souriant avec amertume.—Ce n'était pas elle? Comment! quand, au bal masqué, je la reconnaîtrais entre mille femmes rien qu'à sa démarche, rien qu'à ce je ne sais quoi qui n'appartient qu'à elle, vous voulez que je me sois trompé? Allons donc, Alfred, vous me prenez pour un enfant; je l'ai vue quitter sa voiture et monter en fiacre, vous dis-je, un petit fiacre bleu à stores rouges; elle était avec sa maudite madame Blondeau, qui portait le coffret.
A ces mots, prononcés assez haut par le jeune homme, les habitués du café Lebœuf ne purent retenir un mouvement de joie.
M. Godet dit à vois basse à ses complices...
—Entendez-vous? entendez-vous?... le coffret!... C'est sans doute celui que la vieille femme a apporté tout à l'heure au domestique du Vampire. Bravo! Cela se complique, cela devient fort intéressant. Écoutons. Donnez-moi un journal; je vais me glisser adroitement près de ces deux messieurs, qui m'ont l'air de gaillards de la plus haute volée.
En disant ces mots, il s'approcha de la table où causaient ces deux jeunes gens.
Ceux-ci s'apercevant qu'on les regardait avec attention, contrariés du voisinage de M. Godet, reprirent leur conversation en anglais, au grand désappointement des curieux.
—Mais quel était ce coffret?—dit Alfred.
—Un coffret qu'elle m'avait donné, et que mon valet de chambre a été assez sot pour remettre à cette madame Blondeau, croyant qu'elle venait de ma part... Ce matin, en rentrant chez moi, Pierre m'apprend cette belle équipée; dans mon étonnement je cours chez elle, elle était sortie... Je vous rencontre au pont Royal, devant le pavillon de Flore: pendant que nous causions, je la vois aussi clairement que je vous vois, de l'autre côté du pont, monter en fiacre bleu, avec madame Blondeau.
—Le fiacre part, reprit Alfred;—nous n'avons que le temps de traverser le pont, pendant que vous observez la direction de la citadine: je cours rue du Bac chercher un cabriolet de régie; je l'amène, nous y montons et nous suivons le petit fiacre jusqu'à l'entrée de la rue du Temple. Depuis une heure, nous battons toutes les rues pour le retrouver; impossible... Mais, encore une fois, que voulez-vous qu'elle vienne faire au Marais, dans cette solitude? Elle n'y connaît pas une âme, m'avez-vous dit... Allons, vous vous serez trompé, vous dis-je...—Eh bien! non, non, soit,—reprit Alfred à un nouveau mouvement d'impatience de son ami;—soit, c'est bien elle que vous avez vue; mais alors, entre nous, je ne conçois plus rien à votre dépit, à votre inquiétude. Vous me disiez encore hier que vous vouliez rompre cette liaison, que votre mariage...
—Eh! sans doute oui, je voulais rompre: depuis deux mois je travaille sourdement à cette rupture; mais j'avais mille raisons pour la ménager, et il m'est odieux d'être prévenu. Ce coffret renfermait ses lettres, je suis au désespoir d'en être dessaisi. Jamais je ne rends les lettres, c'est un système: on ne sait pas ce qui peut arriver.
—Mais comment alors Pierre a-t-il remis ce coffre?
—Eh! cette infernale Blondeau est venue, mon Dieu! le lui demander de ma part, disant que j'étais chez sa maîtresse. Pierre a cent fois vu Blondeau venir m'apporter des lettres ou faire des commissions de confiance, il ne s'est méfié de rien, il l'a crue.
—Elle savait donc que ses lettres étaient dans ce coffret?
—Sans doute, elle me l'avait donné pour les y enfermer; j'en avais la clef et le secret: il était dans un meuble de ma chambre à coucher, que je ne ferme pas... car j'ai toute confiance en Pierre.
—Mais, mon cher Gaston, j'y songe, il y a là dedans quelque chose d'inexplicable; au lieu d'emporter ce coffret je ne sais où, pourquoi ne l'a-t-elle pas tout bonnement gardé chez elle?
—Elle ne l'aurait pas osé.
—Elle ne l'aurait pas osé!... Ce n'est pas, j'espère, la jalousie de son mari qui pouvait l'effrayer,—dit Alfred en souriant malgré lui.
—Je ne puis vous en dire davantage.—reprit Gaston d'un air très-embarrassé et en rougissant beaucoup; mais elle a des raisons pour croire ce coffret beaucoup plus en sûreté partout ailleurs que chez elle.
Alfred regarda Gaston avec étonnement. C'est différent,—dit-il;—alors je vous crois. Mais, au pis-aller, ce ne sont que des lettres rendues involontairement, et je ne vois pas...
—Non, ce n'est pas tout! Sachez donc que sur ses lettres il y avait des notes de moi et d'une autre femme sur cet amour... Eh! mon Dieu, oui! un défi, une exagération de rouerie, je ne sais quelle fanfaronnade de régence du plus mauvais goût où je me suis laissé malheureusement entraîner, et que je maudis maintenant. Car si elle le veut, et j'avoue que j'ai assez mal agi avec elle pour qu'elle le veuille, elle peut me faire un mal horrible. Je connais son esprit, sa volonté, vous savez son influence dans le monde... Ah! tenez... tenez, Alfred, avec mes prétentions de finesse, j'ai agi comme un écolier, comme un sot; je suis maintenant à sa merci!
—Allons, allons, mon cher Gaston. C'est bien assez d'attendre les remords sans aller au-devant d'eux, pas d'exagérations. Vous avez eu des torts... envers elle, dites-vous. Mais la question n'est pas là; il s'agit de savoir si ces torts peuvent vous nuire: eh bien! je ne le crois pas. On la dit généreuse et fière; autrefois, vous-même ne tarissiez pas sur les qualités de son cœur; vous la souteniez incapable d'une perfidie, d'une noirceur.
—Eh, vous savez comme moi que ce sont justement ces caractères-là qui quelquefois souffrent, s'irritent, se vengent le plus cruellement des perfidies... jamais je n'ai eu à me plaindre d'elle, et pourtant je lui ai donné bien des motifs de jalousie; mais c'est un de ces caractères entiers qui dévorent leurs larmes et qui vous accueillent toujours avec un front serein. Ça en est souvent blessant pour l'amour-propre! A part cela, encore une fois, je n'ai rien à lui reprocher. Si vous n'étiez pas venu me proposer ce mariage qui fera monter ma fortune à plus de cinquante mille écus de rente, sans les espérances, j'aurais pardieu conservé cette liaison, si ce n'est comme un bien vif plaisir, du moins comme une habitude agréable; et puis, il n'y avait rien de gênant dans nos relations, ça m'était commode... et après tout, on sait ce qu'on quitte et l'on ne sait pas ce qu'on prend.
—Tout cela, mon cher Gaston, est raisonné à merveille, c'est du triple bouquet d'égoïsme; toute votre conduite s'est jusqu'ici ressentie de cet adorable parfum de personnalité. Ne vous laissez donc pas égarer par de vaines terreurs. Vous vouliez rompre? eh bien, l'enlèvement de cette cassette est un flagrant motif de rupture. Quant aux notes, comme vous appelez ça, quant aux notes qu'elle y trouvera, une femme dans sa position, une femme qui se respecte autant qu'elle, ne risque pas une vengeance qui peut la perdre ou la faire passer pour avoir été sacrifiée à... ma foi, je ne vous demande pas à qui... peu m'importe... Encore une fois, mon cher Gaston, croyez-moi donc... tout ceci est pour le mieux. Eh! mon Dieu!—s'écria-t-il après un moment de silence et frappé d'une idée subite,—elle s'est peut-être tout bonnement fait conduire au bord de la rivière pour y jeter ce coffret.
—Mais vous êtes fou, Alfred! Elle aurait brûlé les lettres chez elle et tout eût été dit... Encore une fois, elle les garde, c'est pour en faire un méchant usage.
—Un méchant usage!—dit Alfred en haussant les épaules avec impatience.—Que prouvent ces lettres, après tout?... que vous avez mal agi avec elle, que vous l'avez sacrifiée? Eh! qui diable prend jamais le parti d'une femme sacrifiée? Accablez une femme du monde des plus odieux procédés, traitez-la publiquement avec la plus atroce cruauté, ses amis intimes crieront partout que la malheureuse n'a que ce qu'elle méritait, et les hommes envieront votre brutale insolence sans oser vous imiter, comme les petits voleurs envient les assassins!
—Je vous dis que vous ne la connaissez pas,—reprit Gaston.
Voyant la pâleur et l'agitation de son ami, Alfred lui dit cette fois en français:—Allons, Gaston, remettez-vous; nous étions entrés dans cet abominable cabaret pour nous reposer un moment et pour boire un verre d'eau.
—Vous avez raison,—reprit Alfred en regardant autour de lui:—mais tout ici a l'air si malpropre, que nous ne pourrons peut-être pas seulement avoir un verre d'eau supportable.
Ces inconvenantes paroles augmentèrent la colère de madame Lebœuf et celle de ses habitués, furieux de n'avoir pas pu prendre part à la conversation des deux jeunes gens, depuis que ceux-ci avaient parlé anglais.
—Madame, un verre d'eau sucrée, je vous prie, dit Gaston à la veuve.
Celle-ci, sans répondre, agita majestueusement une sonnette cassée, en criant d'une voix glapissante:
—Boitard! Boitard! un verre d'eau sucrée!
—Quelle affreuse odeur de poêle!—dit Gaston en appuyant son front;—j'ai la tête en feu.
—Il se joint à cela,—reprit Alfred avec dégoût,—je ne sais quelle senteur de moisi et de vieux rentier qui fait que décidément ça empeste...
—Mais, madame, j'avais demandé un verre d'eau!—dit Gaston avec impatience.
—Mais, monsieur, il me semble que j'ai sonné Boitard assez fort,—répondit aigrement la veuve en agitant de nouveau sa sonnette.
—Au fait, c'est vrai, Gaston, madame a sonné Boitard,—dit Alfred avec beaucoup de sérieux; ayez un peu de patience. Mais comme je me défie de la présence de Boitard, par précaution je vais allumer un cigare.
Alfred tira un cigare d'un cigarero de paille de Lima, prit une allumette chimique dans une petite boîte d'argent damasquinée, et commença à fumer.
Les habitués du café se regardèrent avec stupéfaction, ne sachant comment qualifier cette audacieuse innovation.
Quelques-uns toussèrent, d'autres poussèrent quelques hum! hum! énergiques. Nul doute que, sans l'intérêt de curiosité qu'inspiraient ces jeunes gens, par le rôle qu'ils semblaient jouer dans l'aventure du coffret remis au domestique du Vampire, nul doute que la veuve et ses partisans n'eussent vivement protesté contre ces manières de tabagie.
A ce moment parut Boitard, garçon joufflu, aux bras nus, et pour qui toute saison était canicule.
Il portait sur un plateau écaillé une carafe, un verre de deux pouces d'épaisseur, et cinq morceaux de sucre dans une soucoupe fêlée.
Pendant que Gaston semblait livré à de profondes réflexions, Alfred, les deux mains dans ses poches, regardait le verre d'eau avec une défiance mêlée de dégoût; tout à coup il s'écria:
—Mais, Boitard, mon cher, il y a une araignée dans votre carafe. C'est plus que nous n'avons demandé. Nous sommes pressés. Nous voudrions un simple verre d'eau sans araignée, si c'est possible.
Boitard passa une grosse main rouge dans ses cheveux, se gratta la tête, regarda attentivement dans la carafe, et reconnut en effet la présence réelle d'une araignée.
Au lieu d'être accablé par cette abominable découverte, il haussa les épaules en se tournant à demi du côté de la veuve et des habitués.
Ce mouvement semblait dire: «En vérité, ce monsieur fait bien le dégoûté avec son araignée!»
A quoi la veuve et les habitués répondirent par une autre pantomime signifiant à peu près: «Ah! mon Dieu! ne nous en parlez pas, Boitard; cela fait pitié!»
Alors Boitard, haussant de nouveau les épaules, prit la carafe d'une main, enfonça à plusieurs reprises son gros vilain doigt dans le goulot, et commença une pêche d'un nouveau genre.
Cette pêche fut couronnée d'un plein succès. Boitard retira l'araignée, la prit délicatement entre le pouce et l'index, l'écrasa sous son pied, remit, avec un imperturbable sang-froid, la carafe sur la table, et dit à Alfred, comme s'il lui eût reproché un caprice d'enfant gâté:—Eh bien, monsieur, j'espère que vous ne me direz plus qu'il y a des araignées dans l'eau, maintenant!
Alfred avait contemplé la manœuvre de Boitard avec une admiration profonde. Ces derniers mots lui parurent sublimes.
Il lui mit cent sous dans la main et lui dit:—Ceci est pour vous, Boitard; toute perfection a son prix, et, dans votre spécialité, vous êtes, mon cher, magnifiquement malpropre.
Boitard regardait tour à tour Alfred, l'argent, la veuve et les habitués, d'un air stupide.
Gaston, toujours resté rêveur, dit à demi-voix, en se parlant à lui-même;—Que faire?... que faire?... Où est à cette heure ce coffret?—Et il avança machinalement la main vers la carafe.
—Du diable! si vous touchez à cela, Gaston,—dit Alfred.
Et il raconta à son ami la pêche à l'araignée.
Gaston repoussa le plateau avec horreur, et s'écria avec impatience:
—Allons, il est impossible de boire un verre d'eau: j'ai la tête brûlante, j'ai la gorge en feu... Venez, Alfred; tâchons de trouver quelque endroit un peu moins répugnant.
Ces mots mirent le comble à la colère de la veuve.
Elle s'écria d'un air indigné en s'adressant à Alfred:
—D'abord, monsieur, on ne fume pas ici comme dans un estaminet, entendez-vous? Et puis, je suis bien aise de vous dire, malgré votre air ricaneur, que, si vous ne buvez pas ce qu'on vous sert ici, vous ne devez pas chercher à en dégoûter les autres.
Alfred répondit avec un sérieux imperturbable:
—Croyez, ma chère madame, que je n'ai pas abusé de mon influence sur monsieur. Je vous déclare que, lorsqu'il est abandonné à ses propres penchants, il ne mange jamais d'araignée.
—Venez, cette femme est folle,—dit Gaston en jetant un louis sur le comptoir.
La veuve repoussa fièrement la pièce d'or, en s'écriant que, dans son établissement, on ne payait que ce que l'on avait consumé.
—J'ai donné à ce drôle pour son araignée,—dit Alfred à Gaston.
Celui-ci reprit son louis, et les deux jeunes gens sortirent.
A peine avaient-ils fermé la porte du café, que M. Godet les suivit nu-tête, malgré le froid.
—Votre chapeau, M. Godet!—s'écria la veuve, qui devina les intentions de son habitué.
—Mon chapeau!—dit M. Godet,—il n'en est pas besoin; je vais à l'instant vous les ramener ici pieds et poings liés, et doux comme des moutons, ces beaux godelureaux.
En deux enjambées il rejoignit les jeunes gens, et toucha légèrement la manche d'Alfred, qui lui inspirait plus de confiance.
—Que voulez-vous, monsieur?—dit ce dernier, étonné de la grotesque figure de l'habitué.
—Je veux, monsieur, vous rendre un immense service si j'en étais capable, ainsi que cela se doit faire entre bons citoyens; je vous propose de nous liguer contre l'ennemi commun. Or, dans ce moment, notre ennemi commun c'est le Robin des Bois, en d'autres termes le Vampire.
Alfred et Gaston regardèrent M. Godet sans comprendre un mot à son étrange langage.
Gaston finit par dire à Alfred:—Venez, mon ami; ne voyez-vous pas que ces gens-là sont fous?
—C'est que celui-ci a l'air bien bête pour un fou,—dit Alfred.
M. Godet, craignant de voir sa proie lui échapper, ne releva pas le propos, et ajouta très-vite, d'un air mystérieux:
—Je sais tout, vous cherchez une jeune dame qui était dans un petit fiacre bleu à stores rouges avec une femme plus âgée. Chapeau noir, manteau puce, cheveux gris, voilà le signalement de la vieille; cheveux blonds, sourcils et yeux noirs, voilà le signalement de la jeune.
—Ce sont elles!—s'écria Gaston; puis, reprenant son sang-froid, il dit à M. Godet, qui triomphait d'une joie maligne:
—En effet, monsieur, j'aurais intérêt à savoir quelle direction ont prise les personnes dont vous parlez.
—Et surtout à savoir où elles ont porté la petite cassette d'écaille incrustée d'or, n'est-ce pas, monsieur?—reprit M. Godet.
—Comment êtes-vous instruit de cela?—reprit Gaston de plus en plus étonné.
—Tout ce que je puis vous affirmer sur l'honneur, c'est que la vieille femme en question a remis, il y a une heure, devant moi, le coffret au domestique du Vampire, dit M. Godet.
Cette nouvelle était tellement inattendue, si surprenante, que les deux jeunes gens ne la pouvaient croire.
Mille sentiments contraires, l'inquiétude, la colère, la jalousie, la vengeance, la curiosité, se heurtèrent dans l'esprit de Gaston.
—Monsieur,—s'écria-t-il en pâlissant,—il faut que vous me disiez à l'instant quelle est la personne que vous avez surnommée le Vampire, et quelle est sa demeure.
—Peste! vous n'êtes pas dégoûté, mon cher ami,—pensa M. Godet, qui n'était pas disposé à abandonner sitôt ses victimes. Il reprit, en montrant son crâne chauve:—Je vous ferai observer, messieurs, qu'à mon âge je ne suis plus dans mon printemps. Si vous vouliez rentrer au café Lebœuf, nous y causerions sans y geler.
—Soit, monsieur,—dit Gaston en reprenant avec impatience le chemin du café de la veuve.
Jamais triomphateur romain, traînant à sa suite des populations esclaves, ne fut plus fier que M. Godet en rentrant dans le café de la veuve, suivi des deux jeunes gens.
Il fit un signe aux habitués, afin de modérer leur curiosité, et s'enfonça dans un coin du café.
M. Godet se garda bien d'apprendre tout de suite aux deux jeunes gens le nom du colonel; malgré leur impatience, il leur fallut subir toutes les absurdes histoires forgées par le doyen des habitués du café Lebœuf.
Sans les faits précis, évidents, que cet impitoyable curieux avait déjà révélés, Gaston n'aurait pas ajouté la moindre foi à ses paroles; il fut pourtant obligé d'entendre l'histoire du coup de fusil, de la voiture magnifiquement harnachée, de l'uniforme du colonel, et, enfin, de ses sacriléges stations au cimetière du Père-Lachaise.
A travers toutes ces sottises, les jeunes gens furent du moins frappés de l'existence étrange du colonel.
—Enfin, monsieur,—dit Gaston,—j'ai l'honneur de vous le demander pour la vingtième fois, faites-moi la grâce de me dire où demeure cet homme. Tous ces détails sont fort curieux sans doute, mais encore une fois, l'adresse du colonel, son adresse?...
—Suivez-moi, messieurs,—dit Godet en se levant subitement d'un air imposant.
Il ouvrit la porte du café, allongea le doigt, montra à Gaston la petite porte de l'hôtel d'Orbesson, et lui dit:—Voilà, monsieur... la demeure du Vampire, en face... la porte à guichet.
Gaston courut vers la porte sans prononcer une parole.
M. Godet referma la porte, et s'écria en se frottant les mains avec une joie diabolique:
—Ça chauffe, messieurs, ça chauffe; maintenant à nos trous, à nos trous.
Les habitués du café Lebœuf se remirent en observation.
Gaston sonnait avec violence.
La figure du vieux domestique du colonel parut, non pas à la porte, mais au guichet.
Les deux jeunes gens semblèrent faire les plus vives instances pour entrer: prier, menacer même, tout fut inutile; il fallut que Gaston se résignât à passer par le guichet sa carte, sur laquelle il écrivit à la hâte quelques mots au crayon.
S'apercevant que les deux inconnus parlaient avec chaleur, M. Godet entr'ouvrit la porte du café, et entendit distinctement Gaston dire d'une voix courroucée:
—A demain matin neuf heures. Il n'y aura pas d'excuses, j'espère.
Les deux jeunes gens disparurent en marchant à grands pas.
CHAPITRE IV.
LE RENDEZ-VOUS.
Le lendemain matin à neuf heures, la voiture de Gaston s'arrêta devant l'hôtel d'Orbesson.
Le valet de pied sonna, la petite porte s'ouvrit, le vieux domestique parut.
Gaston et Alfred descendirent.
—M. le colonel Ulrik?—dit Gaston.
Le domestique s'inclina sans répondre, et précéda les deux jeunes gens.
Rien de plus triste, de plus désolé que l'intérieur de cette vaste maison.
Plusieurs grandes dalles provenant sans doute de quelques démolitions étaient couchées çà et là sous l'herbe qui envahissait la cour. On eût dit les pierres sépulcrales d'un cimetière abandonné.
Toutes les fenêtres étaient extérieurement fermées; la porte vitrée du vestibule cria sur ses gonds rouillés, et fit retentir d'un bruit lugubre la voûte sonore du grand escalier.
Le colonel habitait le rez-de-chaussée. Le domestique conduisit les deux jeunes gens dans un immense salon à peine meublé; ses hautes fenêtres sans rideaux et à petits carreaux s'ouvraient sur un jardin entouré de grandes murailles, triste comme un jardin de cloître.
—Monsieur le colonel va venir à l'instant,—dit le domestique;—et il disparut.
Le jour était sombre, bas; le vent gémissait tristement à travers les portes mal closes. Tout dans cette demeure révélait, non pas la misère, non pas l'incurie, mais la plus profonde insouciance du bien-être matériel.
Alfred et Gaston se regardèrent quelques moments en silence.
—Depuis que nous sommes entrés,—dit Alfred en frissonnant de froid,—on dirait que je me sens sur les épaules une chape de plomb glacé. Il n'y a de feu nulle part... C'est un vrai Spartiate que cet homme-là.
—Cet homme! quel est-il? quel est-il?—dit Gaston en se parlant à lui-même.
—Elle seule aurait pu vous éclairer; mais elle est partie cette nuit, je crois?
—Cette nuit,—répondit Gaston.
—Ulrik!—dit Alfred,—Ulrik! ça doit être un nom russe, prussien ou allemand. Je suis allé hier au club de l'Union, espérant y trouver quelques membres du corps diplomatique; en effet, j'y ai vu trois ou quatre secrétaires de légation ou d'ambassade. Mais aucun ne connaît le colonel Ulrik. Il n'y a plus de ressource pour nous éclairer que dans M. l'ambassadeur de Russie, mais je n'ai pu le rencontrer.
—Après tout, que m'importe?—dit Gaston. Cet homme a mon secret; elle m'a sans doute sacrifié à lui, c'est une indigne trahison. Je le tuerai ou il me tuera.
—N'allez pas si vite, mon ami; peut-être cet imbécile d'hier nous a-t-il mal renseignés. Sans doute, toutes les apparences tendent à faire croire qu'elle-même a apporté ce coffret ici; mais remarquez-le bien, elle n'est pas entrée; c'est madame Blondeau qui l'a remis au domestique; enfin, Gaston, je m'en rapporte à vous; vous avez trop l'habitude du monde et de ces sortes d'affaires pour vous conduire en enfant: ceci est grave; ce que nous pouvons faire de mieux est de nous mesurer sur les circonstances qui vont suivre.
—Ce qui m'exaspère, s'écria Gaston,—c'est la fausseté de cette femme! Je la croyais incapable, non pas d'un mensonge, mais de la plus légère dissimulation. Eh bien! jamais elle n'a même prononcé devant moi le nom de cet homme, et c'est à lui qu'elle confie... Tenez, il y a là un odieux mystère que j'ai hâte de pénétrer.
—Tout ce que ce bavard nous a raconté hier de la vie du colonel est assez étrange,—dit Alfred;—il en ressort du moins que c'est un être infiniment bizarre. Cet intérieur délabré n'annonce pas non plus un caractère des plus réjouissants; sans vos tristes préoccupations, je serais ravi de me trouver face à face avec Robin des Bois, avec le Vampire, comme disent ces bonnes gens. Mais quel froid!...... quel froid! Si c'est le diable, il devrait au moins, par égard pour ceux qui viennent le voir, jeter ici comme un reflet de sa rôtissoire infernale.
A ce moment, le domestique ouvrit une porte; le colonel entra.
C'était un homme de haute taille, très-simplement vêtu. Il paraissait âgé de trente-six ans, quoique ses cheveux bruns commençassent à grisonner légèrement sur les tempes.
Son teint était très-basané; le pli profond qui séparait ses sourcils noirs, droits et prononcés, lui donnait une physionomie dure, hautaine, quoique ses traits, d'ailleurs très-réguliers, eussent pu dans d'autres temps exprimer des sentiments plus doux. Il tenait à la main la carte de Gaston; il y jeta les yeux, et dit d'une voix ferme, brève, et sans aucun accent étranger, en interrogeant à la fois les deux jeunes gens:
—Monsieur le comte Gaston de Senneville?
—C'est moi, monsieur,—dit Gaston.—Puis, montrant son ami, il ajouta:—M. le marquis de Baudricourt.
Le colonel fit de nouveau un léger mouvement de tête en manière de salut.
Regardant Gaston bien en face, croisant ses mains derrière son dos, il attendit que ce dernier lui expliquât le sujet de cette visite.
Malgré son assurance, malgré son habitude du monde, Gaston resta un moment interdit.
Les traits durs et bronzés du colonel étaient impassibles; on eût dit un masque d'airain. Ses grands yeux gris avaient un regard clair, fixe, pénétrant, qui, à la longue, devenait insupportable.
Rien de plus difficile que de rompre certains silences. Soit qu'Alfred attendît que Gaston prît la parole, soit que celui-ci attendît que le colonel parlât, tous trois restèrent muets quelques minutes.
Alors seulement Gaston sentit qu'il lui serait assez difficile d'expliquer le sujet de sa visite sans compromettre la femme dont il croyait avoir à se plaindre.
Ainsi que cela arrive souvent, au moment de l'explication qu'il venait demander, Gaston fut assailli de mille réflexions qu'il aurait dû faire avant que de se présenter chez le colonel.
L'embarras, le dépit, la colère, lui firent monter la rougeur au front. Alfred, voulant mettre un terme à cette scène embarrassante, dit au colonel:
—Monsieur, vous savez sans doute le sujet qui nous amène auprès de vous?
—Non, monsieur,—dit Ulrik.
—Il s'agit, monsieur, d'un coffret qui m'appartient,—s'écria Gaston, et qui vous a été remis hier par une femme que vous devez connaître... car elle est l'émissaire d'une autre femme qui ne peut sans doute vous être inconnue...
—Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur,—répondit le colonel.
—Monsieur!...—dit vivement Gaston.
—Monsieur!...—dit le colonel sans élever davantage la voix.
Il y eut un nouveau silence; Gaston se mordit les lèvres de dépit.
Alfred reprit avec sang-froid:
—M. de Senneville a le plus grand intérêt, monsieur, à savoir si un coffret qui lui appartient, et qui renferme des papiers fort importants, vous a été remis hier dans l'après-midi. Si vous voulez bien, monsieur, lui donner votre parole d'honneur que ce coffret n'a pas été ou n'est pas en votre possession, M. de Senneville se déclarera satisfait.
—Je ne me déclarerai satisfait que si...
—Mon ami, vous avez bien voulu me prendre pour conseil, dit Alfred,—permettez-moi donc de m'expliquer avec monsieur.
—L'explication sera fort simple, messieurs,—dit le colonel en faisant quelques pas vers la porte pour montrer que toute autre question serait vaine:—je n'ai aucune réponse à faire.
—Ainsi, monsieur,—s'écria Gaston,—vous refusez de donner votre parole que...
—Je refuse, monsieur, de répondre aux questions dont je n'admets pas la convenance,—dit le colonel; et il s'avança toujours vers la porte.
Gaston et Alfred restèrent près de la fenêtre.
—Monsieur,—dit Alfred en se contenant à peine,—votre mouvement vers la porte signifierait-il que cette conversation a trop duré?
—Trop..... peut-être, monsieur,—dit le colonel en mettant la main sur la serrure,—mais certainement assez.... Je n'ai rien à dire ni à écouter.
—Et moi, je vous déclare, monsieur, que je ne sortirai pas d'ici que vous ne m'ayez répondu—s'écria Gaston.—Ce coffret est-il ici, oui ou non?
—Un mot, monsieur, je vous prie,—dit Alfred, qui semblait vouloir épuiser toutes les voies de conciliation.—Vous êtes homme du monde, monsieur, et nous nous sommes adressés à vous en gens du monde, nous nous y sommes résolus après de sûrs renseignements: ces renseignements nous donnent la certitude que le coffret dont il s'agit a été remis, sinon à vous, monsieur, du moins à un de vos gens. Si vous ignorez cette circonstance, veuillez interroger votre domestique.
—Cela est inutile, monsieur.
—Mais alors,—s'écria Gaston en frappant du pied avec violence,—il faut...
—Gaston... un mot encore,—dit Alfred;—et il ajouta:
—Puisque vous nous refusez cet éclaircissement, monsieur, vous restez seul responsable du fait en question. Nous nous adressons une dernière fois à votre honneur, pour obtenir de vous une réponse positive. M. de Senneville serait aux regrets de sortir des bornes de la modération, et vous êtes, monsieur, de trop bonne compagnie pour ne pas accueillir avec politesse une demande faite avec politesse.
—J'ai déjà eu l'honneur de vous dire deux fois, messieurs, que je n'avais aucune réponse à faire à ce sujet,—répéta le colonel, toujours calme et froid.
Alfred et Gaston se regardèrent avec indignation.
—Il est évident, monsieur,—dit Alfred, que nous ne pouvons vous forcer à parler et à vous expliquer; mais...
—Il est inutile de prolonger davantage cet entretien, monsieur,—dit fermement Gaston;—refuser de répondre, c'est avouer que vous possédez ce coffret; j'ai des raisons de regarder cette possession comme un outrage pour moi, je vous en demande donc satisfaction.
—Soit, monsieur,—dit le colonel en ouvrant la porte du salon.
—Monsieur voudra bien venir dans la journée s'entendre avec vos témoins,—dit Gaston en montrant Alfred.
—C'est inutile, monsieur; nous pouvons à l'instant choisir l'heure, le lieu, les armes,—dit le colonel.
—Eh bien! monsieur... l'heure... demain matin, dix heures,—dit Gaston.
—A dix heures,—dit le colonel.
—Au bois de Vincennes, près la faisanderie.
—Au bois de Vincennes,—dit le colonel.
—Quant aux armes,—dit Gaston,—choisissez, monsieur.
—Cela m'est indifférent, monsieur.
—L'épée donc, monsieur.
—L'épée donc!—dit le colonel en refermant la porte sur les deux jeunes gens, sans que sa figure, sans que sa voix, eussent trahi la moindre émotion.
Le vieux domestique reconduisit les deux jeunes gens, et l'hôtel d'Orbesson redevint silencieux et solitaire.
Les habitués du café Lebœuf, aux aguets depuis le matin, avaient vu entrer les deux jeunes gens.
Lorsque ceux-ci sortirent pour remonter dans leur voiture, M. Godet, poussé par son invincible curiosité, ouvrit la porte du café, s'avança tête nue vers Gaston, et lui dit d'un air mystérieux et familier:
—Eh bien, jeune homme! où en sommes-nous? Vous qui avez pénétré dans le capharnaüm du Vampire, vous pouvez nous dire comment est l'intérieur de son antre. Vous a-t-il rendu le coffret de la jolie dame? Vous l'avez, j'espère, joliment tancé, joliment rabroué?
Alfred et Gaston montèrent en voiture sans répondre un mot aux questions de M. Godet.
Le valet de pied referma la portière, dit au cocher: A l'hôtel... et l'habitué resta désappointé.
—Impertinent! joli cœur!—dit Godet.—Tu étais bien plus poli hier, lorsqu'il s'agissait de me soutirer mon secret! C'est égal, ils étaient pâles... ils avaient l'air vexé; c'est toujours cela.
En rentrant dans le café, M. Godet fut assailli d'interrogations.
Il prit un air important, et répondit:—Ces messieurs n'ont eu que le temps de me donner quelques détails et de me remercier de mon obligeance. C'est demain matin que tout s'éclaircira.
Cette défaite, qui se trouva par hasard être la vérité, fut parfaitement accueillie par les habitués; ils attendirent le lendemain avec impatience.
Ce jour devait être, en effet, un grand jour pour les curieux du café Lebœuf.
A huit heures, le domestique du colonel sortit seul; il revint environ une heure après en fiacre, amenant avec lui deux soldats d'infanterie.
—Tiens,—s'écria M. Godet, déjà placé à son poste d'observateur,—il est allé chercher la garde! C'est peut-être pour défendre son maître contre les deux jeunes gens. Il paraît que le Vampire n'est pas crâne.
—Si c'était la garde,—fit observer quelqu'un, les soldats auraient leurs fusils et leurs gibernes, tandis qu'ils n'ont que leurs sabres.
—C'est juste; mais alors à quoi bon des soldats, si ce n'est pour prêter main forte au Vampire?
La discussion en était là lorsque la porte de l'hôtel d'Orbesson s'ouvrit: le colonel en sortit enveloppé d'un grand manteau; il monta dans le fiacre avec les deux soldats.
La voiture partie, le vieux domestique, au lieu de rentrer aussitôt dans l'intérieur de la maison, selon son habitude, resta quelques moments sur le seuil de la porte en jetant un regard inquiet dans la direction de la voiture... puis il se retira et referma brusquement la porte...
Ces mouvements n'échappèrent pas aux espies du café Lebœuf; ils ne comprenaient rien à la conduite du colonel: où pouvait-il aller en compagnie de ces deux soldats?
La veuve fit observer qu'elle avait cru voir comme un fourreau d'épée sortir de dessous le manteau du colonel; mais elle n'osa l'affirmer.
—Comment, une épée? mais attendez donc, attendez donc...—dit M. Godet en se frottant joyeusement les mains,—mais vous pourriez avoir raison; il s'agit peut-être d'un duel avec ces deux godelureaux d'hier... Mais ça devient très-amusant... Nous en aurons pour notre argent! bravo!
—S'il y avait un duel,—s'écria la rancunière veuve,—je donnerais bien quelque chose de ma poche pour que ce grand ricaneur qui a fait tant ses embarras pour une malheureuse araignée, attrapât un bon coup de... n'importe quoi.
—N'ayant pas autrement à me louer de la politesse et de la reconnaissance de ces godelureaux, je me joins à vous pour leur souhaiter quelque chose de très-désagréable, ma chère madame Lebœuf. Pourtant s'il s'agissait d'un duel, il faudrait des témoins.
—Eh... ces soldats?...
—Allons donc, ma chère madame Lebœuf, le Vampire est colonel, il n'irait pas prendre pour témoins deux simples voltigeurs. Ce serait contre toutes les règles de la discipline. Ah çà! que diable vient encore faire ce domestique sur le seuil de la porte?—ajouta M. Godet en regardant à travers les carreaux.—Depuis que son maître est parti, voilà trois fois qu'il vient se planter là, droit comme un therme. Ceci n'est pas naturel, il se passe quelque chose, il a l'air inquiet... Si j'allais l'interroger?
—Le moment serait mal choisi, monsieur Godet,—dit la veuve;—ne vous exposez pas aux brutalités de ce vieux misérable...
—Silence!... silence!... j'entends le roulement d'une voiture,—dit M. Godet en collant de nouveau sa figure aux carreaux.
En effet, le fiacre revenait avec les deux soldats et le colonel.
Celui-ci sauta lestement de voiture, dit quelques mots aux soldats, leur serra la main et les congédia.
Madame Lebœuf affirma plus tard avoir vu une larme couler des yeux du vieux domestique lorsqu'il referma sur son maître la petite porte de l'hôtel.
Malheureusement pour les habitués du café Lebœuf, à ces deux journées si fécondes en événements, succédèrent des jours d'une monotonie désespérante.
Ils ne virent plus arriver ni lettres, ni coffret, ni voiture; chaque matin le pourvoyeur apporta sa provision accoutumée, mais ce fut tout.
L'épreuve de la cendre, souvent renouvelée dans la ruelle, prouva que le Vampire continuait ses promenades nocturnes.
Quoique M. Godet ne se sentît plus le goût de les partager, il ne douta pas qu'elles ne fussent toujours dirigées vers le cimetière du Père-Lachaise.
Le seul fait qui réveilla passagèrement la curiosité des habitués fut l'apparition de la femme âgée qui avait apporté le coffret.
Deux mois environ après le duel du colonel, cette femme revint à l'hôtel d'Orbesson, et remit un paquet assez volumineux au domestique du colonel.
Depuis, elle ne reparut plus.
Nous raconterons donc cette dernière visite de madame Blondeau au colonel Ulrik.
CHAPITRE V.
LE COLONEL ULRIK.
Le vieux domestique fit entrer madame Blondeau dans le grand salon où, deux mois auparavant, le colonel avait reçu Gaston et Alfred.
La physionomie de Stok, ainsi se nommait cet ancien serviteur, avait perdu son expression rébarbative.
—Comment se porte M. le marquis?... non, M. le colonel, veux-je dire, puisque votre maître préfère qu'on l'appelle ainsi.
—Toujours de même, madame Blondeau; le corps est de fer, mais la tête est faible; quelquefois monsieur passe des journées à pleurer comme un enfant... Lui pleurer!... lui..., on m'eût dit cela, il y a un au, voyez-vous, que je ne l'aurais jamais cru!... et puis presque toutes les nuits... et Stok soupira.
—Toujours au cimetière? juste ciel!
—Toujours, madame Blondeau... c'est à fendre l'âme...
—Et le reste du temps, monsieur Stok?
—Il rêve, il se désole, il se promène dans la petite chambre carrelée qu'il habite. Elle est cent fois plus froide, plus humide que les autres, car elle servait de salle de bains. Eh bien! on dirait que monsieur l'a choisie exprès, parce qu'elle est la plus mauvaise de l'hôtel. Tenez, madame Blondeau, il y a quelque chose qui a l'air d'un enfantillage, et pourtant les larmes me viennent aux yeux quand je vois cela.
—Quoi donc, monsieur Stok?
—Depuis six mois que nous habitons cette maison, à force de marcher dans cette petite chambre, de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à la porte, toujours dans le même endroit, mon maître a tellement usé le carreau, qu'on y voit creusée la trace de ses pas.
—Ah! en effet, c'est horrible! quelle vie, mon Dieu!
—Hélas! madame Blondeau, on dirait que son esprit est si fort concentré sur une seule chose, qu'il est indifférent à tout le reste, au froid, à la faim. Si je ne l'avertissais des heures de ses repas, il ne penserait pas à manger... Pendant les grandes gelées de cet hiver, par un caprice que je ne comprends pas, il n'a pas voulu de feu. Du reste, je puis vous dire une chose qui vous étonnera, madame Blondeau: depuis trente ans, chaque jour, selon une vieille coutume de notre province, mon maître me permet, lorsque je me retire, de lui baiser la main. Dans nos usages, c'est une marque d'attachement et de respect. Eh bien! malgré ces grands froids, sa pauvre main était toujours sèche, brûlante, comme si une fièvre ardente l'eût dévoré... Malgré cela... il n'est pas changé; cela se conçoit, il est d'une constitution si énergique... Dans nos campagnes contre les Turcs, je l'ai vu rester à cheval vingt, trente heures sans manger, prenant seulement de temps à autre un peu de la neige qui couvrait la crinière de son cheval pour étancher sa soif, ne se plaignant jamais. S'il était blessé... quand je m'approchais de lui, il souriait, mais d'un sourire si bon, si doux, que, malgré mes craintes, je me sentais tout rassuré. Hélas!... depuis un an... ce sourire-là n'a plus jamais reparu sur ses lèvres... Il ne voit personne... ne va chez personne... Une seule fois, il est sorti pour ce duel...
—Ah! ce duel, ce duel... monsieur Stok, quand je pense que ce malheureux coffret l'a causé!
—Pour ce qui est du duel, je n'étais pas absolument inquiet, madame Blondeau, je savais l'adresse et la force de mon maître. Autrefois, il battait les plus fameux maîtres d'armes; pourtant, malgré moi, j'allais, je venais à la porte. Enfin, quand je l'ai vu rentrer avec les deux soldats qu'il m'avait envoyé chercher pour témoins ici près, à la caserne, mon pauvre vieux cœur a bondi de joie... Ce jeune homme en a été quitte pour un coup d'épée qui l'a tenu un mois couché... Le soir du duel, mon maître a dit un mot qui m'a bien étonné de sa part; il se parlait à lui-même, comme cela lui arrive souvent; il a murmuré à voix basse:—«Je ne hais pas cet homme; excepté à la guerre, la vue du sang m'a toujours révolté, et j'ai vu couler le sien avec une joie féroce... J'ai été sur le point de ne plus le ménager, et puis la voix m'a dit de lui laisser la vie; je l'ai écoutée.»
—Quelle voix, monsieur Stok?
—Je ne sais, madame Blondeau... Quelquefois il interrompt brusquement sa promenade, s'arrête... paraît écouter, met les deux mains sur son front et recommence à marcher.
—Pauvre colonel!
—Mais voyez comme je suis égoïste, je ne vous parle que de mon maître,—dit Stok.—Et madame la vicomtesse?
—Madame est toujours en Touraine, toujours bien souffrante.
—Ah! madame Blondeau, depuis que nous nous connaissons, que de changements, que de malheurs!
—Fasse le Seigneur qu'ils soient à leur terme pour ma maîtresse, monsieur Stok! Je n'ose faire le même vœu pour votre maître, quoiqu'on dise que tout chagrin a sa fin.
—Pas ceux-là, madame Blondeau, pas ceux-là,—dit tristement Stok en secouant la tête.
—Ne puis-je encore voir M. le colonel? Je désirerais lui remettre ce paquet et reprendre ce soir la voiture de Tours. J'ai hâte de retourner près de madame.
—Monsieur ne m'a pas encore sonné. Quelques moments de plus ou de moins ne seront rien pour vous,—dit Stok d'un ton presque suppliant.—Et si vous saviez ce que c'est pour monsieur quelques moments de bon sommeil? Ça lui fait tant de bien! Il dort si peu! Il est encore rentré ce matin bien tard...
—Quelle vie!—dit madame Blondeau en soupirant.
—Je ne me plaindrais pas,—reprit Stok,—si je n'avais qu'à songer à mon maître; mais vous ne croiriez pas les ennuis que me donnent une demi-douzaine de vieux imbéciles qui nous espionnent toute la journée. Il n'y a pas de ruses qu'ils n'aient essayées pour s'introduire ici; ils sont continuellement perchés comme des corbeaux sur les chaises du café d'en face, pour espionner ce qui se fait ici.
—Ce sont eux sans doute qui semblaient être aux aguets tout à l'heure lorsque j'ai frappé à la porte,—dit madame Blondeau.
—Eux-mêmes... Pourtant j'ai donné une bonne leçon à l'un d'eux... Rien n'y fait...
En ce moment, une sonnette tinta.
—Monsieur me sonne... Attendez-moi, je vous prie, madame Blondeau... Je vais prévenir mon maître de votre arrivée.
Un quart d'heure après, madame Blondeau entra dans la chambre du colonel... Il était debout, vêtu d'une longue pelisse turque, de couleur foncée. La fenêtre basse, au travers de laquelle on voyait une allée de marronniers aux troncs noirs et dépouillés, jetait un jour douteux dans l'appartement.
L'espèce de contraction douloureuse qui donnait à la figure du colonel une expression dure, et pour ainsi dire pétrifiée, sembla diminuer un peu lorsqu'il vit madame Blondeau; ses traits se détendirent.
—Comment se porte Mathilde?—dit-il avec un accent rempli de douceur et de bonté.
—Hélas! monsieur... Madame est toujours bien accablée.
Et la voix de la pauvre vieille femme s'altéra; ses yeux se remplirent de larmes.
—Pardonnez-moi, monsieur,—dit-elle;—c'est que je ne puis entendre prononcer ce nom sans me sentir tout émue.
—Je l'appelle ainsi devant vous de son nom de jeune fille, parce que vous l'avez élevée, parce que vous lui avez été dévouée comme une mère...
—Ah! monsieur... je ne mérite pas... je ne suis qu'une domestique.
—Ce n'est rendre justice ni à vous, ni à elle, que de parler ainsi... Je sais votre conduite; je sais aussi que Mathilde l'apprécie comme elle le doit. Bonne et excellente femme que vous êtes... Mais que voulez-vous?
—Madame m'a priée de vous apporter ces papiers, ne voulant pas les confier au hasard de la poste. Elle m'a bien recommandé de vous dire encore, monsieur, qu'elle ne vous demande pas de lui répondre. Vous lirez cela... quand vous voudrez, m'a dit madame; elle sait...
—Bien... bien,—dit doucement le colonel, comme s'il eût voulu chasser un souvenir pénible; et il posa l'enveloppe sur la table.
—Et le coffret?—demanda-t-il à madame Blondeau.
—Madame m'a dit de vous prier de continuer à le garder.
Malgré l'accueil plein de bonté qu'il avait fait à madame Blondeau, on voyait que le colonel était sous le poids d'une distraction profonde; à peine eut-il prononcé ces dernières paroles, qu'il retomba dans sa rêverie.
Croisant ses deux bras sur sa poitrine, il baissa la tête et commença de marcher à pas lents, oubliant la présence de madame Blondeau. Celle-ci, n'osant dire un mot, se retira bientôt........
La lettre suivante était jointe à un assez volumineux manuscrit que madame Blondeau venait d'apporter au colonel de la part de Mathilde.
«Château de Maran, 13 avril 1838.
«Je ne sais pas, mon ami, si d'ici à bien longtemps vous aurez le courage d'ouvrir cette lettre.
«J'ai connu... j'ai aimé, oh! j'ai bien aimé celle que vous pleurez; je connais votre cœur, votre caractère; je sais ce que vous étiez pour elle, je sais ce qu'elle était pour vous: comment ne sentirais-je pas que votre désespoir est à tout jamais incurable?
«Mon ami, mon frère, vous n'avez plus ici-bas de cœur plus dévoué que le mien... Je n'ai jamais eu d'autre ami que vous... Vous le savez... si j'avais plus souvent écouté la voix sévère, inflexible, de votre sainte amitié, que de regrets amers j'aurais évités! Mais, dans cette lettre, ne parlons pas de moi... mais de vous, de vous... noble et grand cœur; de vous, l'idéal de la bonté humaine.
«Vous souffrez, mon ami! vous souffrez d'un chagrin désespéré! Plus vous creusez cet abîme, plus il devient profond, plus ses ténèbres augmentent!
«Il y a un an, lorsque j'ai su l'épouvantable catastrophe, je suis tombée à genoux; j'ai prié pour elle, j'ai surtout prié pour vous... vous lui surviviez!
«Je n'ai pas un instant alors songé à vous écrire, à vous voir... Il est de ces malheurs que la vanité des consolations irrite et exaspère encore.
«Vous avez tout quitté pour venir près des restes chéris d'Emma, mener une vie froide et muette comme sa tombe.
«C'est une chose à la fois étrange et magnifique, mon ami, que de voir combien les grands caractères, grands par le courage, grands par le cœur, prévoient sûrement ce qu'ils doivent ressentir.
«Il y a trois ans, Emma vous disait: «Si vous me perdiez, que deviendriez-vous?» Je vous entends encore, mon ami, lui répondre avec ce sourire qui n'appartient qu'à vous et sans cacher les larmes qui vous vinrent aux yeux:—«J'irais où vous seriez, je vivrais dans l'isolement... je ne me consolerais jamais... Peut-être n'aurais-je pas le courage de revoir Mathilde... notre amie.... notre sœur...»
«Ces simples paroles, dites par tout autre, n'auraient semblé que tristes ou exagérées... dites par vous elles avaient un caractère de vérité désolante.
«Emma et moi nous fondîmes en larmes, aussi effrayées que si la main de Dieu nous eût en ce moment dévoilé l'avenir.
«A cette terrible promesse, non plus qu'à toutes celles que vous aviez faites, mon ami, vous n'avez pas manqué.
«Je vous envoie ces papiers en toute confiance, sans crainte d'être importune; quand vous lirez cette lettre, c'est que vous vous sentirez le courage de penser à moi, qui étais si souvent avec elle.
«Ce ne sera pas une preuve que votre désespoir s'affaiblit... Hélas! non... ce sera au contraire avec une sorte de joie cruelle que vous croirez aviver encore vos blessures déjà si douloureuses, en cherchant parmi ces pages celles qui parlent d'Emma.
«Peut-être... d'ici à bien longtemps... ne lirez-vous pas cela... Peut-être ne le lirez-vous jamais... Alors... mon ami... vous recommanderez ces papiers à la fidélité de Stok, ainsi que le coffret que vous avez reçu... il y a deux mois... Je désire que tout soit anéanti.
«Si vous lisez l'écrit que je vous envoie, vous saurez pourquoi je vous ai envoyé ce coffret.
«Un remords éternel me poursuivra. Ce dépôt aurait pu vous être fatal... J'ai tout appris... Ce duel! Ah! Dieu m'est témoin que je croyais que personne au monde ne saurait que ces papiers étaient entre vos mains.
«Par quelle fatalité ce secret a-t-il été découvert? Par quelle fatalité votre vie... celle d'une personne que je ne puis plus accuser... ont-elles été compromises? C'est ce que je ne saurai sans doute jamais.
«Maintenant, un mot de moi, mon ami.
«Depuis longtemps, depuis une année surtout, j'ai été bien malheureuse. Comparer mes chagrins aux vôtres serait blasphémer; pourtant la vie m'a été lourde et pénible.... Lorsqu'il y a deux mois je suis venue dans cette retraite, où je finirai probablement mes jours, le souvenir du passé me causait un étourdissement douloureux.
«J'avais un tel besoin de calme, ou plutôt d'oubli de tout et de tous, que ce bruissement lointain du temps qui n'était plus m'était odieux.
«Alors j'ai fait cette réflexion bizarre:—On calme, on use des chagrins en les confiant. Peut-être en écrivant cette histoire de ma vie, me débarrasserai-je des souvenirs qui m'obsèdent, peut-être cette muette confession me rendra-t-elle le repos.
«J'ai pensé aussi que je trouverais une sorte de joie amère à revenir une dernière fois sur le passé, à y choisir quelques fleurs précieuses encore, quoique desséchées, à jeter le reste au vent de l'oubli... à pouvoir enfin épancher les indignations que ma fierté avait jusqu'ici toujours contenues...
«Je ne me suis pas trompée dans cette espérance, mon ami; ce loyal aveu de toute ma vie, nobles actions ou lâches erreurs, m'a soulagée; les fantômes dont s'effrayait mon imagination se sont évanouis.
«En jetant un coup d'œil désabusé sur les temps qui n'étaient plus, en faisant le compte de mes larmes, en calculant froidement ce qui les avait causées, le dédain a remplacé la douleur; à de cruelles agitations a succédé un calme morne et triste. J'ai dit le bien sans orgueil, le mal sans fausse humilité; je n'ai pas dénigré mes ennemis, je n'ai pas loué mes amis; j'ai dit leur conduite envers moi. J'ai jeté sur ma vie un regard juste, sévère comme celui d'un juge.
«Dans ma pensée, c'était à notre amie, à notre sœur, que je m'adressais; c'était à vous.
«Je me souvenais que bien des fois vous et elle m'aviez dit, dans ce temps si heureux: Racontez-nous donc quelques pages de votre cœur. Je me souvenais que ma franchise vous charmait, vous effrayait tour à tour.
«Si vous lisez ces pages, mon ami, vous ne m'aimerez pas plus, mais vous m'estimerez peut-être davantage.
«Maintenant mon but est rempli: mon cœur est vide, mais tranquille. Le passé me répond de l'avenir. C'est à vous que je dois le repos que je goûte... Jamais je n'eusse fait à d'autres ces confidences. Et ces confidences ont calmé de bien vives douleurs.
«Adieu, mon ami! adieu, mon frère! Souvenez-vous de Mathilde en lisant dans ces pages deux noms qui vivront toujours saintement unis dans mon cœur, comme ils l'ont été dans ce monde.
«Mathilde.»
FIN DE L'INTRODUCTION.