EUGÈNE SÜE.
PARIS
PAULIN, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 60.
1845
TOME DEUXIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
LA VISITE.
En apprenant que nous allions chez M. de Rochegune, je fus vivement contrariée des relations qui allaient peut-être s'établir entre lui et nous. C'était de lui que madame de Richeville m'avait parlé, en me disant que M. de Mortagne aurait voulu me le présenter dans l'espoir de me le faire épouser. Je me reprochai mon premier manque de confiance envers Gontran. Si je lui avais rapporté la conversation de madame de Richeville, j'aurais pu lui dire l'espèce d'éloignement que j'éprouvais à rencontrer M. de Rochegune.
Nous arrivâmes; je fus très-contente d'apprendre que M. de Rochegune était sorti... sa vue m'aurait sans doute embarrassée. Son intendant nous fit voir la maison; elle parut parfaitement convenir à M. de Lancry.
Le rez-de-chaussée, destiné aux pièces de réception, était d'un goût parfait, d'une rare élégance. Nous remarquâmes un appartement d'une charmante position, mais dont les murs étaient nus, sans tentures ni boiseries. Il s'ouvrait en partie sur le jardin et en partie sur une serre chaude.
—Pourquoi cet appartement est-il le seul qui ne soit pas décoré?—dit Gontran.
—Parce que M. le marquis destinant cet appartement à sa future, il voulait sans doute qu'elle pût le faire arranger à son goût,—reprit l'intendant.
—M. de Rochegune devait donc se marier?—demanda M. de Lancry.
—C'est probable, monsieur le comte; car c'est la raison que m'a donnée l'architecte, quand je lui ai demandé pourquoi cet appartement restait ainsi.
—Mais voyez donc, M. de Rochegune, sans le vouloir a été rempli de prévoyance,—me dit Gontran;—ne trouvez-vous pas? Je serais ravi que cet appartement vous convînt comme distribution, alors nous l'arrangerions à votre goût.
—Sans doute, il est charmant,—répondis-je à M. de Lancry, sans pouvoir m'empêcher de rougir.
Pendant que Gontran examinait toutes les pièces avec attention, ce que m'avait dit madame de Richeville me revint à l'esprit; lorsque l'intendant de M. de Rochegune parla du mariage que son maître avait dû faire, je pensai qu'il s'était peut-être agi de moi. Je trouvai singulier qu'il fût dans ma destinée que cette maison m'appartînt.
Nous montâmes au premier étage. Arrivés dans un salon d'attente, l'intendant s'aperçut qu'il avait oublié la clef d'une salle formant bibliothèque, et descendit la chercher.
Cédant à un simple mouvement de curiosité, nous entrâmes avec Gontran dans une petite galerie de tableaux modernes; au bout de cette galerie était une double porte de velours rouge. Un de ses battants ouverts laissait voir une autre porte fermée.
En examinant des tableaux, nous nous étions insensiblement rapprochés de cette porte. Gontran fit un mouvement, et dit d'un air étonné:
—Il y quelqu'un là; on parle haut. Je croyais M. de Rochegune sorti.
A peine M. de Lancry avait prononcé ces mots, que quelqu'un dit, dans la pièce à côté, d'un ton presque suppliant:
—Je vous en conjure, monsieur, silence! on pourrait nous entendre!!! Il y a quelques personnes ici, et j'ai fait dire que je n'y étais pas.
—Mais c'est la voix de M. de Rochegune!—dit Gontran.
—Ça devient fort piquant,—reprit mademoiselle de Maran;—nous allons voir quelque affreuse découverte; je suis sûre que le fils vaut le père.
—Retirons-nous,—dis-je vivement à M. de Lancry.
Nous n'en eûmes pas le temps. Une autre voix s'écria, en répondant à M. de Rochegune:
—Il y a quelqu'un là?... Eh bien! tant mieux, monsieur; tout ce que je demande, c'est qu'on m'entende... Béni soit le hasard qui m'envoie des témoins.
—Vous allez voir qu'il s'agit de quelque somme confiée au vieux Rochegune en sa qualité de philanthrope, et que monsieur son fils nie le dépôt comme un enragé,—dit mademoiselle de Maran en se rapprochant de la porte.
—Monsieur... encore une fois... je vous en supplie,—dit M. de Rochegune,—qu'allez-vous faire?...
A ce moment, la porte s'ouvrit violemment. Un homme sortit, et s'écria en nous voyant:
—Dieu soit loué! il y a quelqu'un là...
Quel fut mon étonnement! Je reconnus M. Duval, que Gontran nous avait montré à l'Opéra, en nous racontant la touchante conduite de ce jeune homme envers une vieille mère aveugle à laquelle il avait caché sa ruine à force de travail. L'autre personne était M. de Rochegune, que j'avais vu ce même jour dans la loge de madame de Richeville: il était grand et très-basané. Ce qui me frappa dans sa physionomie fut l'expression triste et sévère de ses grands yeux gris.
Gontran fit à M. de Rochegune mille excuses de notre indiscrétion involontaire.
—Ah! monsieur, ah! mesdames,—s'écria M. Duval avec exaltation en s'adressant à nous,—c'est le ciel qui vous envoie; au moins je pourrai témoigner toute ma reconnaissance à mon bienfaiteur.
—Monsieur, je vous en supplie,—dit M. de Rochegune avec embarras.
Je regardai ma tante. Ses traits avaient jusqu'alors exprimé une sorte de triomphe moqueur. A ces mots elle sembla dépitée, et s'assit brusquement sur un fauteuil, en souriant d'un air ironique.
—Monsieur,—reprit M. de Rochegune en s'adressant à M. Duval,—je vous demande instamment, formellement le silence.
—Le silence!—s'écria M. Duval avec une explosion de reconnaissance pour ainsi dire furieuse.—Le silence! ah parbleu! vous vous adressez bien! Non... non... monsieur, ces traits-là sont trop rares; ils honorent trop l'espèce humaine pour qu'on ne les publie pas à haute voix, et plutôt cent fois qu'une.
—Madame,—dit M. de Rochegune à ma tante,—je suis en vérité confus... J'avais fait défendre ma porte... excepté pour vous. Je comptais rester dans mon cabinet pour ne vous pas gêner dans la visite de cette maison, et...
—Et moi j'ai forcé la consigne!—s'écria M. Duval.—Un secret pressentiment me disait que vous étiez... chez vous, monsieur! j'avais appris que d'un moment à l'autre vous deviez partir pour un voyage; c'est seulement depuis hier que je sais à qui je dois presque la vie de ma pauvre vieille mère, et il fallait à tout prix que je vous visse...
—Monsieur... monsieur...—dit encore M. de Rochegune.
—Oh! monsieur, monsieur... il ne s'agit pas de faire le bien en sournois et de vouloir se cacher après... Oui, monsieur, en sournois!—s'écria M. Duval dans sa généreuse colère.—Heureusement ces dames sont là; elles vont en être juges. Une banqueroute m'avait ruiné. Jusqu'alors j'avais vécu dans l'aisance; ce coup m'avait été terrible, moins pour moi, moins pour ma femme peut-être que pour ma mère, qui était vieille et aveugle. Il fallait avant tout, madame, lui cacher ce malheur. A force de travail, moi et ma femme nous y parvînmes pendant quelque temps; mais enfin nos forces s'épuisaient; ma pauvre femme tomba malade. Nous allions peut-être mourir à la peine, lorsqu'un jour je reçus sous enveloppe cent mille francs, madame; cent mille francs, avec une lettre qui me prévenait que c'était une restitution que me faisait le banqueroutier qui m'avait emporté quatre cent mille francs.—Vous comprenez ma joie, mon bonheur; ma mère, ma femme, étaient désormais à l'abri du besoin. Pour nous, maintenant habitués au travail, que nous n'avons pas interrompu pour cela, c'était presque de la richesse. Je racontai partout que je devais ce secours inespéré au remords du misérable qui nous avait tout enlevé. Des personnes qui connaissaient cet homme en doutèrent; elles avaient bien raison, car M. le marquis de Rochegune, que voici, était le seul auteur de cette généreuse action.
—Mais encore une fois, monsieur, je vous en supplie, vous abusez des moments de ces dames,—dit M. de Rochegune avec impatience.
—Au moins arrivez au fait, monsieur,—dit mademoiselle de Maran d'une voix aigre, en s'agitant avec dépit sur son fauteuil.
—Monsieur,—s'écria gaiement Gontran en prenant la main de M. Duval,—nous nous liguons tous contre M. de Rochegune, quoi qu'il dise. Quoique nous soyons chez lui, nous ne sortirons pas que vous ne nous ayez tout raconté...
—A la bonne heure, monsieur,—dit M. Duval,—je vois que vous êtes digne d'apprécier ces choses-là... Inquiet de savoir d'où me venait alors un secours aussi généreux, je relus la lettre, je ne connaissais pas cette écriture; voyez si la Providence ne m'est pas venue en aide! Un de mes amis qui habite la province, et qui arrive bientôt à Paris... M. Éloi Sécherin... me prie de lui chercher un domestique de bonne maison.
—Le mari d'Ursule?—m'écriai-je.
—Madame connaît M. Sécherin?—me dit M. Duval d'un air étonné.
—Pour l'amour du ciel! continuez, mon cher monsieur,—dit mademoiselle de Maran.
—Hier donc, dit M. Duval,—un domestique se présente chez moi. Je lui demande ses certificats, il m'en montre plusieurs; le dernier lui avait été donné par M. le marquis de Rochegune; en l'ouvrant, l'écriture me frappe, je cours chercher ma lettre; plus de doute! monsieur, l'écriture était semblable, absolument semblable, impossible de s'y tromper. Dire ma joie, mon émotion, serait impossible. Je demandai au domestique quelques renseignements sur son maître.—Ah! monsieur,—me dit-il,—il n'y en a pas de meilleur, de plus charitable, tout le portrait de son père, qui a fait tant de bien...—Et pourquoi quittez-vous son service?—lui demandai-je.—Hélas! monsieur, M. le marquis va partir pour un long voyage, il ne garde que deux anciens serviteurs qui l'accompagnent. Je ne pouvais plus conserver le moindre doute. Je dis tout à ma femme. Je pars hier et j'arrive ici. M. de Rochegune était sorti, je reviens dans la soirée, il n'était pas encore rentré. Enfin, ce matin, après avoir encore en vain tenté de le voir, et craignant qu'il ne partît, je suis monté ici malgré le portier, et j'ai pu presser les mains de mon bienfaiteur. Oh! d'abord il a voulu nier, mais il sait trop mal mentir pour cela...
—Monsieur,—dit M. de Rochegune avec un embarras croissant...
—Oui, monsieur,—s'écria M. Duval,—vous ne savez pas mentir... je vous dis que vous mentez d'une manière pitoyable! et lorsque je vous ai proposé, pour vous confondre, de m'écrire absolument la même lettre que celle que j'avais reçue avec les cent mille francs, vous n'avez pas osé, monsieur, vous n'avez pas osé! répondez à cela... Voilà, madame, ce que monsieur a fait pour moi. Voilà ce que je suis glorieux d'accepter, non comme don, mais comme prêt; car je compte sur mon travail pour m'acquitter... Voilà la bonne et généreuse action que je raconterai partout; mais je n'en suis pas moins heureux d'avoir pu une bonne fois convaincre monsieur de son bienfait devant témoins; maintenant il n'osera plus le nier peut-être!
—Si, monsieur... je le nierai,—dit M. de Rochegune,—car il m'importe que le véritable bienfaiteur soit connu. Quelque douce que me soit votre reconnaissance, je ne puis l'accepter; je n'ai fait, en agissant ainsi, qu'obéir aux derniers vœux de mon père,—dit M. de Rochegune d'un ton triste et pénétré.
—Votre père, monsieur?—s'écria M. Duval.
—Oui, monsieur!—encore une fois,—je n'ai fait qu'exécuter ses dernières volontés.
—Mais je n'avais pas l'honneur d'être connu de lui, monsieur. Mais vous l'avez perdu bien avant l'époque où vous êtes si généreusement venu à mon secours.
—Quelques mots vous expliqueront, monsieur, ce que je viens de vous dire. Mon père avait, dans sa jeunesse, placé une faible somme dans une de ces sociétés fondées au profit du dernier survivant. Il avait complétement oublié ce placement. Peu de temps avant sa mort, il reçut environ trois cent mille francs provenant de cette source. Un scrupule, dont j'apprécie toute la délicatesse, l'empêcha de profiter d'une somme due à la mort successive de plusieurs personnes. Cette somme fut, par lui, destinée à de bonnes œuvres. Pendant sa vie, il en employa une partie. Lorsque je le perdis, il me recommanda d'user du reste de cet argent dans le même but. J'ai appris, monsieur, avec quelle pieuse énergie vous aviez, pendant deux années, lutté contre le sort. J'ai appris combien votre conduite envers votre mère avait été admirable: je n'ai donc fait, monsieur, vous le voyez bien, qu'obéir aux ordres de mon père. J'avais cru que ceci demeurerait secret, comme tant d'autres généreuses actions de mon père. Le hasard a voulu qu'il n'en fût pas ainsi, monsieur.—Je vous avoue que maintenant j'en ai moins de regret, puisque je connais personnellement celui dont le courageux dévouement m'avait si vivement frappé;—et M. de Rochegune tendit cordialement la main à M. Duval.
J'étais délicieusement émue; je me rappelais avec quelle grâce touchante M. de Lancry m'avait raconté à l'Opéra l'histoire de M. Duval; aussi le souvenir de Gontran se mêlait d'une manière charmante à toutes les grandes et généreuses pensées que cette scène soulevait en moi. Je regardai Gontran avec émotion. Il me sembla partager l'admiration que m'inspiraient le bienfaiteur et l'obligé.
Mademoiselle de Maran avait plusieurs fois souri d'un air ironique. Je reconnus sa méchanceté habituelle au portrait qu'elle avait fait du père de M. de Rochegune, l'un des hommes les plus remarquables, les plus justement vénérés de son temps, et qui s'était illustré par une foule d'actes d'une philanthropie éclairée, et par de beaux et grands travaux d'intelligence.
—Monsieur,—dit Gontran à M. de Rochegune avec une amabilité parfaite, je suis bien heureux du hasard qui m'a mis à même de reconnaître ce que je savais déjà par le bruit du monde, c'est que dans certaines familles privilégiées, et la vôtre est de ce nombre, monsieur, les plus nobles qualités sont héréditaires.—Puis, s'adressant à M. Duval, il ajouta:—Il y a deux mois, monsieur, qu'à l'Opéra j'avais l'honneur de raconter à ces dames votre belle conduite avec l'enthousiasme qu'elle m'inspirait; je n'espérais pas être un jour assez heureux pour vous témoigner à vous-même, monsieur, l'admiration que vous méritez.
—C'était au Siége de Corinthe, n'est-ce pas, monsieur?—dit naïvement M. Duval.—Un jour où madame la duchesse de Berry assistait au spectacle... c'est bien cela. C'était la première fois que ma femme et moi nous allions au spectacle depuis deux ans; nous nous en étions fait une vraie fête.
—Nous avons même remarqué, monsieur, le béret de madame Duval, qui lui allait à merveille,—dit mademoiselle de Maran;—elle était jolie comme un ange et n'avait pas du tout l'air, je vous l'assure, d'être réduite à travailler pour vivre.
—Peut-être trouvez-vous, madame, que ma femme était mise avec trop d'élégance pour notre position? dit M. Duval avec une fierté douloureuse.
—C'est qu'alors, madame, je croyais que cet argent était une restitution. Depuis que je sais que c'est un prêt, je me refuserai tout superflu, croyez-le bien.
Gontran, désolé comme moi de la méchante remarque de mademoiselle de Maran, dit à M. de Rochegune pour détourner sans doute la conversation:
—Mais j'ai eu aussi le plaisir de vous voir à cette représentation, monsieur de Rochegune, et j'étais bien loin de me douter que vous fussiez le bienfaiteur mystérieux dont j'entretenais ces dames.
—Oui, je crois en effet que ce jour... j'étais à l'Opéra avec madame la duchesse de Richeville,—reprit M. de Rochegune d'un air embarrassé.
Je levai par hasard les yeux sur lui; je rencontrai son regard, qu'il détourna aussitôt en rougissant.
—Monsieur,—dit mademoiselle de Maran à M. de Rochegune en prenant un air de bonhomie qui me présagea quelque perfidie,—rien de ce que nous voyons ou de ce que nous entendons là ne peut nous étonner; monsieur votre père avait habitué tout le monde à l'admiration de ses bonnes œuvres.
—Madame...—dit M. de Rochegune en s'inclinant avec une sorte d'impatience pénible, soit qu'il n'aimât pas mademoiselle de Maran, soit que sa modestie souffrît de la prolongation de cette scène.
—Pardonnez-moi, monsieur, c'était un homme admirable,—reprit mademoiselle de Maran.—Je disais encore tout à l'heure à ma nièce que rien n'est plus touchant que ses visites dans les prisons... que la bonté avec laquelle il traitait les pauvres de son hospice; c'était comme une manière de saint Vincent de Paul ou quelque chose d'approchant.
—C'était simplement un homme de bien. Il n'a jamais prétendu autre chose, madame,—dit M. de Rochegune d'un ton ferme et sévère qui prouvait qu'il n'était pas dupe des louanges ironiques de mademoiselle de Maran.
Je vis avec plaisir, à la physionomie chagrine de Gontran, qu'il souffrait comme moi d'entendre ma tante parler ainsi. Mais le caractère de mademoiselle de Maran était trop altier pour jamais céder. Elle voulait toujours, comme on dit vulgairement, avoir le dernier mot.
Offrant donc son bras à M. de Lancry, elle dit à M. de Rochegune:—Adieu, monsieur. C'est égal, quoi que vous en disiez, un simple homme de bien n'aurait jamais fait le trait mirifique de la tontine[A]! Oui, monsieur, ce scrupule de tontine—là suffirait pour illustrer une famille... Cent mille écus d'aumônes!... mais c'est-à-dire qu'autrefois il n'y avait que les grands coupables qui se permissent de faire de ces espèces d'amendes honorables.
—Pardon, monsieur,—dit Gontran, en interrompant vivement mademoiselle de Maran.—Ces dames ont quelques visites à faire; je reviendrai voir cette maison si vous le permettez.
—Elle est toute à vos ordres, monsieur,—dit M. de Rochegune en saluant d'un air froid, et contenant à peine l'indignation que les dernières paroles de ma tante lui avaient causée.
Lorsque nous fûmes remontés en voiture, je ne pus m'empêcher de dire à mademoiselle de Maran:
—Ah! madame, vous avez été bien cruelle!
—Comment, bien cruelle?...—s'écria-t-elle en éclatant de rire.—Laissez-moi donc tranquille... Est-ce que vous croyez que je donne dans ces comédies-là?
—Quelles comédies?
—Comment, quelles comédies! Mais tout cela était convenu, arrangé; on nous attendait! Il est évident qu'on avait fait dire à ce M. Duval de venir et de se tenir tout prêt à pousser ses cris reconnaissants; aussi s'est-il mis à crier comme une arche-pie quand il nous a su près de la porte. Ce vieux drôle d'intendant avait sans doute été l'avertir, sous le prétexte de chercher la clef de la bibliothèque.
—Ah! madame... quelle supposition!—dit Gontran; et dans quel but, madame?
—Eh!—mon pauvre garçon,—c'est un calcul tout simple: d'abord, si M. de Rochegune vous surfait sa maison de 20 ou 30,000 fr., vous n'oserez pas marchander avec un homme capable de si beaux traits, sans compter qu'habiter un hôtel témoin de si vertueuses actions, ça porte bonheur et ça se paye. Je parie que le vieux Rochegune en a fait bien d'autres pour s'arranger sa belle réputation de philanthrope, afin de pouvoir, sous cet abri, tripoter, j'en suis sûre, dans toutes sortes d'abominables agiots. On dit qu'il prêtait à la petite semaine; je le croirais fort, car il est mort riche à millions! La preuve de ce que je dis, c'est qu'on ne fait pas des aumônes de cent mille écus quand on a la conscience nette. Il n'y a que les gros pécheurs qui donnent gros aux pauvres, répétait toujours le desservant de ma paroisse de Glatigny, qui n'était pas bête... Peste! cent mille écus en bonnes œuvres! c'est la part du diable, comme disent les bonnes gens, ou, si vous l'aimez mieux, c'est l'intérêt d'un capital de toutes sortes de vilenies...
—Mais, madame,—dit Gontran avec impatience, vous avouerez du moins qu'on ne pouvait mieux placer ce bienfait, quelle que soit la source de cet argent.
—Certainement, certainement; cette petite Duval était très-gentille, ma foi, avec son béret rose. Ça aura été l'avis de M. de Rochegune, et le benêt de mari qui vient encore le remercier!...
—Ah! madame! quelle indignité!—s'écria Gontran.—D'ailleurs, M. de Rochegune part dans quelques jours...
—Eh bien! quoi?... il part? ça prouverait tout au plus qu'il est las de cette petite bourgeoise, dit mademoiselle de Maran en éclatant de rire.
—Madame, madame!—dit M. de Lancry en me regardant, pour faire sentir à ma tante l'inconvenance de ce propos.
Je ne pourrais vous peindre, mon ami, l'impression désolante que je ressentis en entendant mademoiselle de Maran flétrir aussi méchamment tout ce que mon cœur venait d'admirer; jamais son horreur, jamais sa haine du beau, qu'il fût physique ou moral, ne s'étaient plus odieusement manifestées.
A cette nouvelle preuve de son impitoyable méchanceté, je fis un retour sur moi-même et sur ma position. Mes défiances revinrent plus vives que jamais contre mademoiselle de Maran, sans que pourtant mon aveugle confiance pour Gontran diminuât en rien.
Je ne pus m'empêcher de me souvenir de ce que m'avait dit madame de Richeville: Défiez-vous de ce mariage. Votre tante le protége, il doit vous être fatal.
Je reconnaissais aussi que la duchesse ne m'avait pas trompée sur les qualités qu'elle accordait à M. de Rochegune, que M. de Mortagne aurait voulu me voir épouser.
Je l'avoue, un moment je fus inquiète de l'apparente gravité de ces réflexions. Mon cœur trembla, pour ainsi dire, de voir mon esprit embarrassé pour y répondre.
Par instinct, je jetai les yeux sur Gontran... La vue de sa physionomie si noble, si douce, si loyale, me rassura.
Ce n'est pas mademoiselle de Maran, c'est mon cœur qui a fait ce mariage, me dis-je; et enfin, parce que M. de Rochegune a de généreuses qualités, est-ce une raison pour que Gontran n'en ait pas? N'est-ce pas lui qui le premier m'a raconté cette touchante action si noblement récompensée? Tout à l'heure encore n'a-t-il pas partagé mon émotion?
Ces réflexions chassèrent les impressions pénibles que les paroles perfides de ma tante avaient fait naître.
Lorsque nous descendîmes de voiture, un des gens de mademoiselle de Maran lui dit que mademoiselle Ursule, c'est-à-dire madame Sécherin,—ajouta-t-il en se reprenant,—attendait dans le salon avec son mari.
Ma cousine était arrivée; oubliant Gontran, ma tante, je montai rapidement l'escalier; j'ouvris vivement la porte du salon.
En effet c'était elle... c'était Ursule et son mari.
CHAPITRE II.
MONSIEUR ET MADAME SÉCHERIN.
—Ursule!
—Mathilde!
Nous nous embrassâmes avec effusion. Je m'attendais à trouver ma pauvre cousine affreusement changée: quel fut mon étonnement de la voir plus fraîche, plus jolie que jamais, quoique son regard fût toujours mélancolique, quoique son sourire fût toujours triste.
Elle me présenta M. Éloi Sécherin: c'était un jeune homme d'une taille moyenne, très-blond, d'une figure assez régulière, pleine, colorée et d'une expression riante et ouverte.
Au premier abord, il me parut être un de ces hommes qui se font pardonner la vulgarité de leur tournure et de leur langage par la franchise et par la bonhomie de leurs manières.
Néanmoins je n'eusse jamais cru que ma cousine, avec nos idées de jeunes filles, aurait pu se décider à un pareil mariage. En voyant M. Sécherin, le sacrifice qu'Ursule disait m'avoir fait me parut encore plus grand. Je la plaignais profondément d'avoir dû subir l'impérieuse volonté de son père.
En embrassant Ursule, je lui serrai la main; elle me comprit, et serra la mienne en levant les yeux au ciel.
Mademoiselle de Maran entra avec M. de Lancry. Ursule me jeta un regard qui me navra: elle comparait son mari à Gontran.
Ma cousine présenta son mari à ma tante; je crus que celle-ci allait donner carrière à son esprit ironique. A mon grand étonnemnent, il n'en fut pas d'abord ainsi; mademoiselle de Maran fit la bonne femme, et dit à M. Sécherin avec la plus grande affabilité, afin sans doute de le mettre en confiance:
—Eh bien! monsieur, vous voulez donc rendre Ursule la plus heureuse des femmes? Vous voulez donc nous faire oublier, nous tous, qui l'aimons tant? Savez-vous bien que je vais devenir très-jalouse de vous au moins, monsieur Sécherin! Oui, sans doute, et d'abord je dois vous prévenir d'une chose, c'est qu'ici nous avons l'habitude de parler en toute franchise, nous vivons bonnement en famille; dans une demi-heure vous nous connaîtrez comme si nous avions passé notre vie ensemble. Moi je suis une vieille bonne femme qui rabâche toujours la même chose... que j'adore ces deux enfants, Mathilde et Ursule; ainsi, tenez-vous bien pour averti que je ne taris pas, quand il s'agit d'elles; aussi j'aime ceux qui les aiment presque autant que je les aime, elles: après cela je suis grondeuse, boudeuse, quinteuse et râchonneuse, parce que c'est le privilége de la vieillesse. Eh bien! pourtant, malgré tout ça, monsieur Sécherin, je ne sais pas comment ça se fait... mais on finit toujours par m'aimer un peu.
M. Sécherin fut complétement dupe de cette feinte bonhomie. J'observais sur sa physionomie franche et cordiale la confiance croissante que lui inspirait ma tante; son embarras, sa gêne disparurent; il s'écria joyeusement:
—Ma foi, tenez, madame, je ne crois pas qu'on doive vous aimer un peu, moi, je crois qu'on doit vous aimer beaucoup. Et, puisqu'il faut vous parler franchement, je vous avoue que vous me faisiez une peur diabolique. Eh bien! votre accueil m'a tout de suite rassuré.
—Comment! vous aviez peur de moi, mon cher monsieur Sécherin? Et pourquoi donc cela, s'il vous plaît?
En vain Ursule fit signes sur signes à son mari, il ne les aperçut pas.
—Certes, madame, j'avais peur de vous,—reprit M. Sécherin de plus en plus confiant,—et il y avait bien de quoi.
—Ah! mon Dieu! mais vous m'interloquez, monsieur Sécherin.
—Eh! sans doute, madame; mon beau-père, M. le baron d'Orbeval, me cornait toujours aux oreilles: Prenez bien garde, mon gendre! mademoiselle de Maran est une grande dame! Si vous aviez le malheur de lui déplaire, vous seriez perdu, car elle a de l'esprit vingt fois gros comme vous, et elle sait s'en servir de son esprit, je vous en réponds! Eh bien! maintenant, madame, savez-vous ce que je lui répondrais, au beau-père? car il ne me faut pas beaucoup de temps, à moi, pour toiser mes pratiques...
Ursule rougit jusqu'au front en entendant ces expressions vulgaires; Gontran dissimula son sourire; mademoiselle de Maran dit au mari d'Ursule, avec un ton de bonhomie incroyable:
—Monsieur Sécherin, permettez, nous nous sommes promis d'être francs, n'est-ce pas?
—Oui, madame.
—Eh bien! on ne dit pas, même en parlant d'une vieille femme comme moi, toiser mes pratiques. C'est de mauvais goût! Oh! je ne vous passerai rien, d'abord! je vous en préviens. Voilà comme je suis; d'ailleurs nous sommes convenus d'être francs.
—Tenez, madame,—s'écria M. Sécherin avec une expression de reconnaissance vraiment touchante,—ce que vous faites là est généreux et bon, voyez-vous! je vous en remercie de tout cœur! D'autres se seraient moqués de moi; vous, au contraire, vous avez la bonté de me reprendre. Que voulez-vous, madame, je ne suis qu'un provincial, peu fait aux belles manières de la capitale.
—De Paris... monsieur Sécherin, de Paris! On ne dit pas de la capitale,—reprit mademoiselle de Maran avec un très-grand sérieux.
—Vraiment, madame? Tiens, c'est drôle. Pourtant notre procureur du roi et notre sous-préfet disent toujours la capitale.
—C'est possible; ça se dit en administration et en géographie,—continua mademoiselle de Maran,—mais ça ne se dit pas ailleurs. Vous voyez que je suis implacable, mon pauvre monsieur Sécherin.
—Allez, allez, madame, allez toujours, je n'oublie jamais ce qu'on m'a dit une bonne fois. Eh bien donc, madame, si j'avais maintenant à faire votre portrait à mon beau-père... je lui dirais: Mademoiselle de Maran est sans doute une très-grande dame par sa position, mais au fond c'est une brave petite dame, franche et unie comme bonjour, qui a le cœur sur la main, et qui a peut-être encore plus de bons sentiments que de bon esprit. Eh bien! n'est-ce pas que je ne me trompe pas?
—Mais, c'est-à-dire, mon cher monsieur Sécherin, que Lavater n'était rien du tout auprès de vous; vous êtes un Nostradamus, un Cagliostro pour la prévision et pour la prédiction! Tenez, je suis si contente du portrait que vous avez fait de moi, que je ne relèverai pas certains mots.
—Ah bien! si, madame, si... relevez-les; ou sans cela je me fâcherai, je vous en avertis.
—Eh bien non! monsieur Sécherin, je vous en prie...
—Non, madame, je vous dis que je me fâcherai, et je me fâcherai si vous ne me reprenez pas.
—Eh bien! puisque vous le voulez absolument, et pour conserver la bonne harmonie entre nous, je vous ferai observer que unie comme bonjour et le cœur sur la main, c'est un peu bien vulgaire.
—Bon... bon, je ne le dirai plus. Mais, mon Dieu, madame, comme vous êtes bonne! C'est qu'après tout, voyez-vous, il n'y a pas de méchanceté dans mon fait; vous avez deviné ça tout de suite!
—Certainement, je vous ai tout de suite deviné, mon bon monsieur Sécherin; vous me paraissez le meilleur des hommes, et certes je ne vous crois pas le moindre fiel.
—Du fiel.... moi! pas plus qu'un pigeon; ce qui me manque, je le sens bien, c'est l'éducation; mais que voulez-vous? j'ai été élevé en province, mon père était un petit marchand, il a commencé sa fortune en achetant des biens d'émigrés.
—Avec un début comme celui-là, il ne pouvait manquer de prospérer,—dit mademoiselle de Maran.—Certainement ces biens d'émigrés devaient lui porter bonheur à M. votre père.
—C'est ce qui est en effet arrivé, madame.
—Je le crois bien; continuez, monsieur Sécherin.
—Quant à ma mère,—reprit la malheureuse victime de la perfidie de ma tante,—quant à ma mère, c'est la meilleure des femmes, mais elle a toujours voulu conserver son bonnet rond et son casaquin d'autrefois; c'est une bonne ménagère dans toute l'acception du mot; vous voyez donc bien que je n'ai pas été élevé comme un duc et pair. J'ai fait couci couci mes études au collége de Tours; à la mort de mon père, j'ai pris la direction de sa fortune, et j'ai trouvé dans son vieux bureau de sapin noir un inventaire de soixante-trois mille sept cents livres de rentes en terres et en propriétés, et cela net d'impôts, madame, sans compter le matériel de deux fabriques où j'emploie cinq cents ouvriers qui ne peuvent pas suffire aux commandes... Voilà où j'en suis, madame.
—Mais vous êtes dans une position magnifique, monsieur Sécherin! C'est tout simple, les honnêtes gens prospèrent toujours, et je suis sûre que ce sont ces biens d'émigrés dont nous parlions qui ont valu cette prospérité croissante à monsieur votre père.
—Madame,—dit Ursule, qui était au supplice,—je crains que ces détails...
—Allons donc, Ursule, ils m'intéressent au contraire beaucoup, ma chère enfant.
—Sans doute, chère bellotte, mes petites affaires d'intérêt ne peuvent qu'intéresser infiniment notre bonne tante.
—Monsieur Sécherin, toujours fidèle à mon système de franchise,—dit mademoiselle de Maran,—je vous ferai observer que chère bellotte, doit être réservé pour la plus douce et la plus secrète intimité: vous profanez le charme mystérieux de ces adorables expressions en les prodiguant ainsi.
—Pourtant, madame, mon père appelait toujours ma mère chère bellotte, et ma mère l'appelait petit père ou gros loup.
—Mais remarquez, mon bon monsieur Sécherin, que je n'incrimine pas en elles-mêmes les tendres et naïves expressions de chère bellotte, petit père, et même de gros loup, au contraire!! j'espère bien qu'Ursule, pieusement fidèle à ces touchantes traditions de votre famille, vous prodigue en secret ces noms si doux.
—Ah çà! mais tu as donc dit à madame que tu m'appelais ton gros loup, toi?—s'écria M. Sécherin en se retournant vers Ursule et en frappant dans ses mains avec étonnement.
—Vraiment!... Ursule vous appelle déjà son gros loup, mon bon monsieur Sécherin?—s'écria ma tante.
—Mais oui, madame, et elle ne met pas de mitaines pour cela,—continua M. Sécherin avec une orgueilleuse satisfaction.
—Ah! madame, pouvez-vous croire!...—s'écria Ursule,—et des larmes de honte et de confusion lui vinrent aux yeux.
—Comment!—reprit M. Sécherin,—comment! tu ne te souviens pas que le surlendemain de notre mariage, lorsque je t'ai fait voir l'inventaire de notre fortune, je l'ai dit en t'embrassant: Tout cela est à toi et à ton gros loup! Et que tu m'as répondu en m'embrassant aussi: Oui, tout ça c'est à moi et à mon gros loup? Mais rappelle-toi donc bien, c'était dans la petite chambre verte qui me sert de cabinet.
Il est impossible de se figurer la douleur, l'accablement d'Ursule, en entendant ces mots.
J'étais navrée pour elle. Gontran souriait malgré lui; mademoiselle de Maran triomphait. Pourtant elle ne voulut pas trop prolonger cette scène, et reprit aussitôt:
—Voulez-vous bien vous taire, monsieur Sécherin, vilain indiscret! Est-ce qu'on dit ces choses-là? On garde ces friands petits bonheurs-là pour soi tout seul; ce sont de ces petites félicités coquettes et mysticoquentieuses dont on se chafriole en secret et qu'on n'avoue pas! Ursule vous aurait mille et mille fois appelé son gros loup qu'elle se ferait plutôt tuer que de l'avouer, et elle aurait raison. Je vous répète que vous êtes un vilain indiscret. Ah! les hommes!... les hommes!... nous ne pouvons pas leur laisser lire dans notre cœur nos plus charmantes préférences, nous ne pouvons pas les leur témoigner par les noms les plus doux, sans qu'ils aillent tout de suite se vanter de cela de toutes leurs forces!
—Eh bien! c'est vrai, madame,—dit M. Sécherin,—j'ai eu tort, vous avez raison, toujours raison; encore une leçon dont je profiterai. Je garderai bellotte et gros loup pour nous deux ma femme.
—Et vous ferez bien. Mais parlez-moi donc de ces biens d'émigrés que monsieur votre père avait achetés lorsqu'il était petit marchand. Vous ne savez pas comme ça m'intéresse. Est-ce qu'ils étaient considérables, ces biens?
—Oui, madame, ils avaient appartenu en partie à la famille de Rochegune avant la révolution; mais à la restauration, mon père les a revendus au vieux marquis.
A ce nom, qui revenait si singulièrement et si souvent dans cette journée, ma tante fronça le sourcil.
—Est-ce que M. de Rochegune a encore beaucoup de propriétés dans cette province, monsieur?—demanda Gontran.
—Certainement, monsieur; il a toutes les propriétés de son père, comme il en a toutes les qualités... L'hospice des vieillards fondé par feu M. le marquis est à deux lieues de chez moi. Ah! madame,—ajouta M. Sécherin avec exaltation en se retournant vers ma tante,—quel bien feu M. le marquis faisait dans le pays!... et avec cela si peu fier! Enfin, madame, figurez-vous que, tant qu'il restait à son château de Rochegune, il allait tous les dimanches à la messe de l'hospice des vieillards; après la messe il dînait à leur table, allait avec eux à vêpres, soupait encore avec eux et couchait dans leur dortoir: il faisait toujours cela une fois par semaine; ce n'est pas tout, il suivait jusqu'au cimetière le cercueil des pauvres qui mouraient. Voilà, madame, ce qui s'appelle faire du bien avec bonté... n'est-ce pas?
—Oui, sans doute,—répondit ironiquement mademoiselle de Maran.—Aller manger dans la gamelle de ces vieux vagabonds, mais je trouve cette idée-là tout à fait réjouissante.
—Ah! vous avez bien raison, madame,—reprit naïvement M. Sécherin;—ça leur réjouissait le cœur, à ces pauvres gens. Mais ce n'est encore rien que cela, madame.
—Ah! mon Dieu! il y a quelque chose de plus pharamineux encore que cette communion de gamelle?
—Oui, madame. Comme j'étais le plus fort manufacturier du pays, M. le marquis m'avait prié de commander de petits ouvrages à ces malheureux: ils les faisaient, mais Dieu sait comme! cela ne servait à rien, c'était de la matière première perdue que feu M. le marquis payait; non content de cela, il me remboursait les petites sommes que je donnais à ces pauvres vieux censément pour prix de leurs ouvrages, de façon qu'ils croyaient gagner par leur travail les douceurs qu'ils se procuraient ainsi...
—Mais c'est que c'est, en effet, d'une superlative délicatesse!—s'écria mademoiselle de Maran,—et c'est bien raisonné surtout! car enfin, jugez donc! si ces messieurs les vagabonds étaient venus à s'apercevoir que ce M. de Rochegune se permettait de leur faire l'aumône en tout et pour tout, c'est qu'ils auraient pu se révolter au moins! joliment rabrouer cet impertinent marquis, et profiter d'une nuit où il serait venu coucher dans leur dortoir pour lui donner une bonne traversinade qu'il n'aurait pas volée.
L'amertume avec laquelle mademoiselle de Maran raillait une action d'une délicatesse peut-être outrée, mais qui révélait du moins la plus touchante bonté, prouvait combien elle était piquée de voir donner à ses calomnies un si éclatant démenti.
Gontran partageait mon émotion. Ursule, les yeux fixes, semblait profondément et douloureusement absorbée.
M. de Lancry dit à M. Sécherin:
—Je trouve aussi que la conduite de M. de Rochegune est admirable, monsieur; et l'hospice est-il toujours entretenu?
—Toujours, monsieur, et M. le marquis de Rochegune maintenant fait comme faisait son père. Au retour de ses voyages, il est venu passer six mois à son château, et il a été une fois par semaine dîner et coucher à l'hospice tout comme son père; aussi est-il adoré dans le pays tout comme son père...
—Et il le mérite bien, assurément... tout comme son père...—dit mademoiselle de Maran avec aigreur.—Est-ce qu'il met aussi le bonnet et la casaque ces beaux jours-là?
—Non, madame; il reste habillé comme il est. Oh! il fait cela comme tout ce qu'il fait, simplement, sans ostentation. C'est naturel chez lui. Il tient ça de son père. C'est comme le courage; il est brave comme un lion. Tenez, il y a sept ou huit ans, il n'avait alors que vingt ans, lui et un drôle d'homme, M. le comte de Mortagne, qui était l'ami intime de son père, ont fait un coup devant lequel les plus intrépides auraient peut-être reculé.
En entendant le nom de M. de Mortagne, la mauvaise humeur de mademoiselle de Maran augmenta.
—Vous avez connu M. de Mortagne?—dis-je vivement à M. Sécherin.
—Oui, mademoiselle; c'était un original qui avait été au bout du monde, un ancien troupier de la grande armée, une barbe comme un sapeur; il venait bien souvent nous voir à la fabrique; mon pauvre père l'aimait bien aussi. Pour en revenir à mon histoire, un jour, lui et le jeune M. de Rochegune chassaient un lièvre à cheval et aux chiens courants; ils n'avaient donc pas de fusils, et ne possédaient pour toute arme qu'un fouet; le lièvre débouche de la forêt de Rochegune et prend la plaine. C'était en plein hiver; ils trouvent dans un champ un berger couvert de sang et à moitié mort.
—Bon... bon... je vois d'ici ce que c'est,—dit mademoiselle de Maran avec impatience,—quelque chien... quelque loup enragé qui aura mordu les moutons et le berger, et que ces deux paladins auront mis à mort. Allons, c'est superbe... N'en parlons plus.
—Non, madame, c'était...
—Bien, bien, mon cher monsieur Sécherin, faites-nous grâce de ces histoires-là, elles doivent être d'une terrible beauté, et cette nuit leur ressouvenir me donnerait le cauchemar. Mais tenez, je vois dans les yeux d'Ursule qu'elle meurt d'envie d'aller causer avec Mathilde.
Je me levai, je pris ma cousine par la main, et je l'emmenai chez moi, laissant M. Sécherin avec ma tante et Gontran.
CHAPITRE III.
L'AVEU.
L'humiliation d'Ursule fut profonde et cruelle; non-seulement elle avait souffert de la vulgarité de son mari, mais aussi de la révélation des expressions ridiculement familières qu'il avait employées à son égard quelques jours après son mariage.
Mademoiselle de Maran avait été servie au delà de ses souhaits; sa bonhomie perfide, en mettant d'abord le mari d'Ursule en confiance, avait montré ce dernier sous un jour presque grotesque; le hasard avait fait le reste.
Je pense maintenant que, sans trop anticiper sur les événements, je puis vous faire remarquer que dès mon enfance mademoiselle de Maran n'avait eu qu'une pensée, celle d'exciter la jalousie, l'envie d'Ursule contre moi; elle voulait me faire tôt ou tard une ennemie implacable de celle que j'aimais de la tendresse la plus sincère.
Lorsque j'étais enfant, elle avait mis mon intelligence, mon esprit au-dessus de celui d'Ursule; jeune fille, c'était ma beauté, c'était ma fortune qui devaient complétement éclipser ma cousine; enfin, elle s'était efforcée de faire indirectement ressortir la distinction, l'élégance, la position, la naissance de Gontran, que j'allais épouser, en provoquant avec une infernale méchanceté les épanchements candides de M. Sécherin, le mari d'Ursule.
Hélas! je le crois, sans l'incessante obsession de ma tante, ma cousine n'eût pas si souvent comparé avec amertume ma position à la sienne; elle ne m'eût pas envié quelques avantages, et nous aurions vécu sans rivalité, sans jalousie. Je croirai toujours que le cœur d'Ursule était primitivement bon et généreux; les insinuations de ma tante ont causé le mal qu'elle m'a fait plus tard....
Je montai dans ma chambre avec Ursule. J'avais la plus entière, la plus aveugle créance dans sa franchise; je voyais en elle une victime; je me souvenais de la lettre si lugubre, si gémissante, qu'elle m'avait écrite: aussi je cherchais en vain à m'expliquer la singulière familiarité de ses expressions envers son mari, deux ou trois jours après ce mariage désespérant qui lui avait donné des idées de suicide.
Si j'avais un seul instant soupçonné Ursule de fausseté, si je l'avais crue capable d'avoir contracté une union, sinon avec plaisir du moins par calcul, j'aurais compris l'étrange contradiction des paroles de la lettre de ma cousine; mais, je le répète, j'avais une foi profonde en elle, j'attendais avec anxiété l'explication de ce mystère.
En entrant chez moi, Ursule tomba dans un fauteuil; elle cacha sa tête dans ses deux mains sans me dire un mot.
—Ursule, mon amie, ma sœur,—lui dis-je en me mettant à ses genoux, en prenant ses deux mains dans les miennes.
—Laisse-moi... laisse-moi,—dit-elle en cherchant à se dégager et en souriant avec amertume à travers ses larmes.—Pourquoi ces paroles de tendresse? tu ne les penses pas... tu ne peux plus les penser.
—Ah! Ursule... c'est cruel... que t'ai-je fait? que t'ai-je dit? pourquoi m'accueillir ainsi, mon Dieu! après une si longue absence?
—Mathilde, je n'accuse pas ton cœur; il est bon et généreux! mais c'est parce qu'il est généreux, qu'il a en horreur tout ce qui est mensonge et fausseté. Ainsi, laisse-moi... laisse-moi! ne te crois pas obligée de paraître m'aimer encore.
—Ursule... que dis-tu?
—Est-ce que je ne sais pas que tu me méprises!...—ajouta la malheureuse femme en fondant en larmes. Puis elle se leva et alla près de la fenêtre essuyer ses pleurs.
J'étais restée stupéfaite, ne comprenant rien à ce que me disait Ursule. Je courus à elle.
—Mais, au nom du ciel, explique-toi; que veux-tu dire? pourquoi veux-tu donc que je te méprise?
—Pourquoi, Mathilde? peux-tu me le demander? Comment! il y a quinze jours, je t'écris une lettre désolée, une lettre qui te peignait l'affreux bouleversement de mon cœur. Tu t'émeus de mon désespoir, tu plains ton amie... tu pleures sur son sacrifice, sur ses illusions perdues, et tout à l'heure tu entends dire que cette femme, qui, un moment, n'avait vu d'autre refuge que la mort pour échapper à cet odieux avenir; que cette femme, trois jours après ce mariage détesté, prodigue à son mari les noms les plus ridiculement familiers... Encore une fois, Mathilde, je te dis que tu me méprises... ou bien tu caches ce sentiment et je te fais pitié... Mais la pitié... je n'en veux pas... j'aime mieux le dédain... j'aime mieux la haine... j'aime mieux l'indifférence; mais la pitié... oh! jamais, jamais!
Et mettant son mouchoir sur sa bouche, Ursule étouffa les sanglots qu'elle ne pouvait contenir.
—Mais tu es folle, Ursule! tu ne penses pas ce que tu dis... Souviens-toi donc de ma lettre? Est-ce que je ne sens pas tes larmes couler sur mes joues?—lui dis-je en l'embrassant,—est-ce que je ne vois pas, hélas! que tu es bien malheureuse? Que me fait, après tout, un mensonge de ton mari?
—Un mensonge?... non, ce n'est pas un mensonge, Mathilde... non. Ces mots, si ridiculement familiers, je les ai dits... entends-tu... je les ai dits...
—Tu les as dits... Ursule?...
—Oui, oui... Ainsi laisse-moi... tu le vois bien... je suis la plus dissimulée... la plus fausse des créatures... Je feins le désespoir pour me faire plaindre, tandis qu'au fond je suis ravie de ce mariage... Mon mari est si riche... après tout! O honte! ô infamie!
Et Ursule appuya avec force ses deux mains sur son front....
—Non... il n'y a pas de honte, il n'y a pas d'infamie,—m'écriai-je.—Il y a là un mystère que je ne comprends pas. Eh! que m'importe après tout quelques paroles passées? tu souffres, tu pleures: eh bien! je veux souffrir, je veux pleurer avec toi... Vois mes larmes... ma sœur, sens mon cœur comme il bat... Dis... maintenant, dis... crois-tu que ce soit là du mépris... de la pitié?
—Eh bien! non, non; je te crois, Mathilde. Pardon! oh! pardon d'avoir un instant pu douter de ton cœur... Mais c'est qu'aussi j'avais... je dois avoir tant de préventions à détruire dans ton esprit!
—Mais aucune,—te dis-je.
—Alors, écoute-moi, ma sœur, ma tendre sœur. Tes larmes, ton affliction, m'arrachent mon secret. Tout à l'heure je ne voulais rien te dire... Je voulais ne plus te revoir, car vivre près de toi, soupçonnée par toi de fausseté, oh! cela me semblait impossible.
—Pauvre Ursule! eh bien! voyons... ne méritai-je pas ta confiance?
—Si... oh! si! mon Dieu! toi seule... écoute donc... Ce mariage me causait un tel désespoir que jusqu'au dernier moment, malgré moi, je crus qu'un événement imprévu l'empêcherait... Oui... j'étais comme ces condamnés qui savent qu'ils doivent mourir, qu'il n'y a pas de grâce pour eux, et qui pourtant ne peuvent s'empêcher d'espérer cette grâce impossible. C'était un dernier instinct de bonheur qui se révoltait en moi!
—Ursule... Ursule... et ce que tu dis là est affreux. Combien tu as dû souffrir, mon Dieu!
—J'obéis à mon père... je voulus te mettre dans l'impossibilité de consommer le généreux sacrifice que tu m'avais proposé. Ce mariage se fit... mon sort irrévocablement fixé, je n'avais que deux alternatives... la mort...
—Ursule... Ursule, ne parle pas ainsi... tu m'épouvantes.
—La mort, ou une vie à tout jamais malheureuse. Un moment je restai accablée sous le coup de ce funeste avenir! Pourtant, avant que de me désespérer tout à fait, je me demandai ce qui causait l'éloignement que m'inspirait mon mari; je me dis que c'était la vulgarité de ses manières, son éducation commune, car son cœur est bon, je crois....
—Oh! sans doute, Ursule, crois-le, crois-le; il est généreux, il est bon. N'as-tu pas vu avec quelle sensibilité il parlait des bienfaits de M. de Rochegune! Mon Dieu! son langage, ses manières se façonneront au monde.
—Eh bien, donc, je me suis dit: ce langage commun me choque, ces familiarités, presque grossières, me révoltent... Ma vie, désormais, doit se passer dans la compagnie de cet homme; il faut renoncer à toutes mes idées de jeune fille. Désormais je dois vivre d'une vie tout autre... Du courage... tout est fini, tout!!!—et les larmes couvrirent la voix d'Ursule.
—C'est la délicatesse naturelle de mes habitudes,—reprit-elle,—de mes penchants qui me rend si malheureuse. Eh bien! puisque je ne puis pas élever mon mari jusqu'à moi... je m'abaisserai jusqu'à lui... Oui, ce langage qui me révolte, je le parlerai... ces manières qui me font frissonner de répugnance, je les imiterai... Mathilde! Mathilde! cela, je l'ai fait; j'ai flatté cet homme comme il voulait être flatté. J'ai feint de l'aimer comme il voulait être aimé... Ses expressions ridiculement familières je les ai répétées en rougissant d'humiliation et de honte... Oh! ma sœur, ma sœur... tu ne sauras jamais ce que j'ai souffert pendant les huit jours d'épreuves que je m'étais imposés!... Tu ne sauras jamais ce qu'il y a d'affreux dans cette profanation de soi-même, dans ce mensonge des lèvres, dont le cœur se révolte. Oh! que de larmes dévorées en secret, pendant que je jouais cette triste et amère comédie!... Mais, vois-tu, maintenant je ne puis plus, je souffre... non, je ne puis plus! Ah! plutôt que de continuer à m'abaisser à mentir ainsi... oh! oui... la mort! mille fois la mort.
L'accent d'Ursule était si déchirant, si désespéré, son air si égaré, ses traits si bouleversés, qu'elle m'effraya.
Alors je comprenais sa conduite; alors j'étais frappée du courage qu'il lui avait fallu pour tenter seulement ce qu'elle avait essayé.
—Rassure-toi, rassure-toi, ma sœur,—lui dis-je,—écoute seulement mes conseils. Tu te trompes, je pense, en croyant nécessaire de t'abaisser au niveau de ton mari. Son cœur est généreux, il t'aime avec idolâtrie; essaye au contraire de l'élever jusqu'à toi... Tout à l'heure, n'as-tu pas vu avec quel empressement il accueillait les observations de mademoiselle de Maran? Juge donc de quelle autorité seraient les tiennes sur lui? Ursule, ma sœur, songe à cela... Sans doute, je t'aurais désiré une autre union; mais enfin celle-ci est accomplie. Ne repousse donc pas les chances de bonheur qu'elle t'offre.
—Du bonheur, Mathilde? à moi du bonheur?... oh! jamais.
—Si, si, du bonheur... Ton mari est bon, franc, loyal... Il est riche, il t'aime. Il n'est pas d'une très-jolie figure; ses manières, son langage manquent d'élégance; soit; mais cela est-il donc irréparable? Mon Dieu! cela s'apprend si vite, l'exemple est tout! Et tu seras pour lui un si charmant exemple à étudier! Et puis, enfin, veux-tu que nous t'aidions?... Oui, pour te rendre cette éducation plus facile,—lui dis-je en souriant,—veux-tu que moi et Gontran nous allions passer cet été quelque temps chez toi? Si tu ne veux pas encore prendre de maison à Paris, tu viendras chez nous. Aujourd'hui nous avons vu une maison assez grande pour que nous puissions t'offrir un appartement. Eh bien! mon projet, qu'en dis-tu?
—Je dis que tu es toujours la meilleure des amies, la plus tendre des sœurs!—me dit Ursule en m'embrassant avec effusion.—Je dis que près de toi j'oublie mon malheur, et que tu as toujours le don de me faire espérer. Mais, hélas! maintenant, Mathilde, il me sera difficile de me faire illusion.
—Je ne te demande pas de te faire illusion: je ne te demande que de croire aux réalités... Tu verras ton mari dans un an! Combien ton amour pour lui l'aura transformé!
—Mais vois combien le chagrin rend égoïste!—me dit Ursule;—je ne te parle pas de ton bonheur; tu dois être si heureuse, toi!
—Oh! oui, maintenant surtout que tu es là pour partager ce bonheur... Tiens, Ursule, si je te savais sans chagrin, je ne connaîtrais pas de félicité égale à la mienne: Gontran est si bon, si dévoué! c'est un si noble cœur, un caractère si élevé! et puis, il me comprend si bien! Oh! je le sens là... à la sécurité de mon cœur, c'est un bonheur de toute la vie. Il m'inspire une confiance inaltérable; la mort seule pourrait la troubler. Et encore! Non, non, quand on s'aime ainsi, quand on est aussi heureuse que je le suis, l'on ne survit pas; on meurt la première... Non, rien au monde ne pourrait m'ôter cette conviction, que je serai la plus heureuse des femmes, et que ce bonheur durera toute ma vie, ou plutôt toute la vie de Gontran!
. . . . . . . . . .
Maintenant encore, quoique ces prévisions de mon cœur aient été bien cruellement déçues, mon ami, je me souviens que cette créance à un avenir heureux était absolue, aveugle.
. . . . . . . . . .
Huit jours après l'arrivée d'Ursule, toute notre famille devait se rassembler le soir pour la signature de mon contrat de mariage avec M. de Lancry.
Mademoiselle de Maran avait obtenu du maire de notre arrondissement de nous marier le soir après cette cérémonie, afin d'éviter les curieux.
CHAPITRE IV.
LA LETTRE.
Le jour de la signature du contrat, je fus réveillée selon mon habitude par Blondeau, qui m'apporta la corbeille d'héliotrope et de jasmin que depuis six semaines Gontran m'envoyait chaque matin.
J'ai toujours attaché une importance extrême à ce qu'on appelle vulgairement les petites choses. Des attentions délicates, quand elles sont persistantes, prouvent la constante occupation de la pensée; les occasions où l'on peut montrer son dévouement par quelque acte éclatant sont si rares, qu'il vaut mieux donner, si cela se peut dire, la monnaie courante de ce dévouement.
Ceux qui le réservent absolument pour les circonstances extraordinaires semblent vous dire: Noyez-vous... jetez-vous au milieu des flammes, et alors vous saurez ce que je vaux.
Fataliste de cœur, comme je l'étais, cette corbeille de fleurs de chaque matin avait pour moi une grande signification. Le souvenir du premier aveu de Gontran s'y rattachait, et je songeais avec un indicible bonheur que désormais chaque jour commencerait pour moi par une pensée de lui, qui me viendrait au milieu de mes fleurs de prédilection.
De très-bonne heure j'allai à l'église avec madame Blondeau. En voyant arriver le moment où j'allais appartenir à Gontran, plus que jamais j'éprouvais l'irrésistible besoin de prier, de bénir Dieu, et de mettre cet avenir de bonheur sous la protection du ciel et de ma mère.
Je ressentais une joie sereine, confiante et grave; bien souvent, dans la journée, mes yeux se mouillèrent de douces larmes, cela sans raison. C'étaient des attendrissements vagues, involontaires, toujours terminés par des élans de reconnaissance ineffable et religieuse.
Vers les quatre heures, mademoiselle de Maran me fit venir dans sa chambre, où je n'étais pas entrée depuis fort longtemps. Je ne puis vous dire, mon ami, ce que j'éprouvai en me retrouvant dans cet appartement, qui me rappelait les scènes cruelles de mon enfance. Rien n'y était changé: c'était toujours le crucifix, les vitraux coloriés, le secrétaire de laque rouge, les chimères vertes sur la cheminée, et sous les cages de verre, les aïeux de Félix, qui allait, sans doute, bientôt les rejoindre.
Mademoiselle de Maran était assise devant son secrétaire; je vis sur la tablette un écrin, un portefeuille, un paquet cacheté, et un médaillon que ma tante considérait avec tant d'attention, qu'elle ne s'aperçut pas de mon entrée chez elle.
Ses traits, toujours si dédaigneux, avaient une expression de tristesse sévère que je ne lui avais jamais vue. Ses lèvres minces n'étaient plus contractées par le sourire d'implacable ironie qui la rendait si redoutable. Elle semblait soucieuse et accablée.
J'hésitais à lui parler. En m'appuyant sur la cheminée, je remuai un flambeau. Mademoiselle de Maran retourna vivement la tête.
—Qui est là?—s'écria-t-elle. Elle me vit, laissa retomber le médaillon qu'elle tenait à la main et resta quelques moments rêveuse.
—Nous allons nous séparer, Mathilde,—me dit-elle avec un accent de douceur qui me rendit muette de surprise.—Votre première jeunesse n'a pas été heureuse, n'est-ce pas? Ce sera toujours avec amertume que vous vous souviendrez du temps que vous avez passé près de moi.
—Madame...
—Oh! ça doit être... je le sais bien,—reprit-elle d'une voix lente, et comme si elle se fût parlé à elle-même.—Vous m'avez souvent trouvée dure, acariâtre, à votre égard. Je n'ai pas été pour vous ce que j'aurais dû être.... Non, je le sais bien.... C'est sans doute pour cela que j'éprouve une sorte de chagrin de vous quitter. Au moins votre jolie et jeune figure animait un peu cette maison... Je suis bien vieille... et à cet âge il est triste de rester toute seule, d'attendre son dernier jour avec un chien pour tout compagnon, et puis de mourir seule... sans être plainte, sans être regrettée.
Après quelques moments de sombre silence, elle reprit avec douceur:—Mathilde... soyez généreuse, ne vous en allez pas d'ici avec un mauvais ressentiment de moi, cela rendrait ma solitude plus pénible encore!
Mademoiselle de Maran devait être sincère en me parlant ainsi. Les caractères les plus méchants ne sont pas à l'abri de certains retours sur eux-mêmes. D'ailleurs l'expression de ses traits, de sa voix, trahissait son émotion. Elle n'avait aucun intérêt à jouer cette comédie devant moi.
Je fus profondément sensible à cette preuve d'intérêt, la seule que ma tante m'eût jamais donnée. J'avais été plus joyeuse que touchée de son consentement à mon mariage avec Gontran. Je savais qu'à la rigueur j'aurais pu me passer de son adhésion; et, sans exagération de vanité, je sentais que ma tante devait être satisfaite, tout en assurant mon bonheur, de pouvoir donner ma main au neveu d'un de ses amis intimes; mais, dans cette circonstance, les regrets affectueux que me témoignait mademoiselle de Maran m'émurent profondément.
Je pris sa main, je la portai à mes lèvres, et je la baisai cette fois avec une tendre vénération. Elle avait la tête baissée; je ne voyais que son front. Tout à coup elle se releva vivement en m'ouvrant ses bras.
A ma grande surprise, deux larmes, les seules que j'aie jamais vu répandre à mademoiselle de Maran, mouillaient ses paupières.
Je me mis à genoux devant elle. Elle appuya légèrement ses deux mains sur mes épaules, et me dit en me regardant avec intérêt:
—Jamais tu ne t'es plainte; jamais tu n'as senti la douceur d'une caresse maternelle... jusqu'à présent; ou je t'ai abominablement tourmentée... ou bien je t'ai louée avec une funeste exagération... j'ai eu tort, j'en suis désolée. Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? Je le regretterai jusqu'à la fin de mes jours, qui, hélas! n'est pas bien loin. Heureusement ton bon naturel a pris le dessus; ce sera un reproche que j'aurai de moins à me faire; il m'en reste bien assez comme ça.... Tiens, ma chère petite, je suis si navrée que, s'il en était encore temps, je voudrais... je voudrais... mais non... non... et pourtant...
Sans achever sa phrase, ma tante baissa de nouveau la tête, comme si une lutte se fût engagée en elle entre son désir de parler et une autre influence.
Malgré moi j'eus peur, comme si mon avenir allait dépendre du secret que ma tante hésitait à me livrer. Celle-ci, voulant peut-être s'affermir dans sa bonne résolution en me demandant de nouvelles paroles de tendresse, me dit:
—Je te suis moins odieuse qu'autrefois, n'est-ce pas?
—Ma tante, depuis un moment je vous aime, tout est oublié;—et je serrai ses deux mains dans les miennes avec effusion.
—Cela est pourtant bon; bien bon, de s'entendre dire cela... et si je te rendais un grand service... qui assurât peut-être le bonheur de ta vie entière... me chériras-tu beaucoup? Me diras-tu souvent de ta douce voix attendrie... Je vous aime bien?... Tu me regardes avec de grands yeux étonnés?... Enfin, réponds-moi. J'ai toujours été crainte ou détestée, excepté par ton père, mon excellent frère. Ah! celui-là m'aimait! Mais aussi pour celui-là seul j'avais été bonne et dévouée... oui, je l'aimais tant... que je me croyais le droit de haïr tout le monde; et puis sans doute l'on a en soi-même une plus ou moins grande dose de bonté; moi, j'en ai très-peu et je l'avais toute concentrée sur ton père... Je ne sais pourquoi, à cette heure, ta voix... ton accent me touchent et éveillent en moi, sinon de la bonté, au moins de la pitié. Aussi répète-moi que tu m'aimerais bien, que tu aimerais de toutes les forces de ton cœur une amie qui t'arrêterait au bord d'un précipice où tu serais sur le point de tomber? Réponds... réponds... est-ce que tu lui dévouerais ta vie à cette amie?
Mademoiselle de Maran prononça ces derniers mots avec une sorte d'impatience nerveuse, qui prouvait la violence du combat qui se livrait en elle.
Sans comprendre ce que me disait ma tante, je me jetai dans ses bras tout effrayée.—Ayez pitié de moi!—m'écriai-je; je ne sais pas quel malheur me menace... mais s'il en est un, oh! parlez... parlez! Vous êtes la sœur de mon père! Je suis seule... seule... je n'ai que vous au monde! Qui m'éclairera si ce n'est vous?... Oh! parlez... parlez, par pitié!... Un malheur! dites-vous, mais lequel?... Gontran m'aime, je l'aime autant que je puis l'aimer: j'ai la plus tendre des amies dans Ursule, puis-je entrer dans le monde sous de plus heureux présages? Vous-même, à cette heure, vous me parlez avec tendresse; quelques mots de vous ont à tout jamais effacé les souvenirs pénibles de mon enfance. Si quelque malheur caché menace ma destinée, oh! dites-le... par pitié... dites-le.
—Malheureuse enfant! je ne sais quelle voix me dit que ce serait un crime affreux de te laisser dans cette erreur... et que tôt ou tard la vengeance divine ou humaine me saurait atteindre,—s'écria ma tante.
Le sentiment auquel elle cédait était si généreux, elle était alors si noblement émue, qu'un moment sa figure eut presque un caractère de beauté touchante.
Je l'écoutais dans une angoisse indicible, lorsque Servien frappa à la porte et entra apportant une lettre sur un plateau d'argent.
J'eus un affreux serrement de cœur; un sinistre pressentiment me dit que le hasard fatal qui interrompait mademoiselle de Maran allait à tout jamais cacher à mes yeux le mystère qu'elle était sur le point de me dévoiler.
—Qu'est-ce que c'est?—s'écria ma tante avec une impatience presque douloureuse.
—Une lettre, madame,—dit Servien en avançant son plateau.
Mademoiselle de Maran la prit brusquement et dit:
—Sortez!...
Je respirai, je crus que ma tante allait continuer notre entretien, car sa physionomie n'avait pas changé d'expression; elle semblait même si préoccupée qu'elle jeta la lettre sur son bureau sans la décacheter. La fatalité voulut que l'adresse fût tournée du côté de ma tante; l'écriture la frappa; elle la prit et l'ouvrit vivement.
Tout espoir disparut; cette lettre parut faire sur elle un effet foudroyant, ses traits reprirent peu à peu leur expression d'ironie et de dureté habituelles; ses sourcils froncés lui donnèrent une expression plus méchante que jamais.... Un moment elle resta comme frappée de stupeur, et dit d'une voix sourde, en froissant la lettre avec rage:
—Et moi... qui justement allais... Ah çà! mais qu'est-ce que j'avais donc? j'étais folle, je crois... cette petite fille m'avait ensorcelée... Je faisais des bonasseries stupides, pendant que lui.... Ah! que l'enfer le confonde!... heureusement j'ai le temps.
Ces paroles de ma tante, entrecoupées de longs silences réfléchis, m'effrayèrent.
—Madame,—lui dis-je en tremblant,—tout à l'heure vous étiez sur le point de me faire un aveu bien important...
—Tout à l'heure j'étais une sotte, une bête, entendez-vous?—reprit-elle d'un ton aigre et emporté...—Je crois, Dieu me pardonne, que je m'étais attendrie... Ah!... ah!... ah!... et cette petite qui a cru cela... qui ne voyait pas que je me moquais d'elle... avec mes sensibleries... Je suis si sensible, en effet!
—J'ai cru à votre émotion, madame; oui, vous étiez émue. Vous le nierez en vain... J'ai vu vos larmes couler... Ah! madame, au nom de ces larmes que le souvenir de mon père a peut-être provoquées, ne me laissez pas dans une douloureuse inquiétude!!! Cédez au généreux sentiment qui vous a fait m'ouvrir vos bras... Cela serait trop cruel, madame, de m'avoir mis au cœur cette défiance, ce doute, d'autant plus cruel qu'il peut s'attaquer à tout et me faire vaguement soupçonner ceux que j'aime le plus au monde.
—Vraiment! ça vous paraît ainsi? Eh bien! tant mieux, ça vous occupera, de chercher le mot de cette énigme. C'est un jeu très-divertissant que celui-là... je vous promets de vous dire si vous divenez juste.
—Madame,—m'écriai-je, indignée de la froide méchanceté de ma tante, vous l'avez dit vous-même, la justice humaine ou la justice divine vous atteindrait si...
—Ah!... ah!... ah!...—s'écria ma tante, en m'interrompant par un éclat de rire sardonique.—Ah çà! est-ce que vous voulez me menacer des gens du roi ou des foudres du Vatican, avec votre justice humaine et divine?... Vous ne voyez donc pas que je plaisantais.... C'est tout simple, on est si gai le jour d'un mariage... Je sais bien que vous allez me parler de mes deux larmes... Eh bien! ma chère petite, je vais vous faire une confidence qui pourra vous servir un jour pour attendrir Gontran dans une de ces discussions dont le meilleur ménage n'est pas à l'abri... Voyez-vous, un petit grain de tabac dans chaque œil, et vous pleurerez comme une madeleine. Or, de beaux yeux comme les vôtres sont irrésistibles lorsqu'ils pleurent.
—Mais... madame...
—Ah! j'oubliais, j'ai là quelques objets que, par son testament, votre mère a recommandé de vous remettre le jour de votre mariage, c'est-à-dire quand votre mariage sera conclu. Je voulais vous les donner tout à l'heure... je me ravise... je vous les donnerai ce soir, après la mairie,—dit-elle en se levant et en fermant son secrétaire à clef.
—Ah! madame, accordez-moi au moins cela,—lui dis-je;—vous allez me laisser bien triste, bien effrayée de vos cruelles réticences... Ces dernières preuves de la tendresse de ma mère me consoleront, au moins.
—C'est impossible,—dit mademoiselle de Maran;—la clause du testament est formelle. Une fois mariée, je vous remettrai tout cela... Mais, comment!... cinq heures déjà... et je ne suis pas habillée! laissez-moi... chère petite.
En disant ces mots, ma tante sonna une de ses femmes, qui entra, lui dit qu'on venait d'apporter au salon un meuble pour moi de la part de M. le vicomte de Lancry.
—Allez vite... c'est sans doute votre corbeille,—me dit ma tante; si j'en juge par le goût de Gontran, ça doit être charmant et magnifique à la fois.
Je sortis navrée de chez mademoiselle de Maran.
En songeant à ce secret qu'elle avait voulu me confier une seconde fois, je me rappelai malgré moi ce que m'avait dit la duchesse de Richeville... Et pourtant, je n'avais pas la moindre défiance de Gontran; lui-même n'avait-il pas été au-devant de mes soupçons en m'avouant les torts qu'on pouvait lui reprocher? et puis, d'ailleurs, je l'aimais passionnément. J'avais en lui une foi profonde.
Je ne me sentais si assurée, si charmée de mon avenir que parce qu'il en était chargé. Il en était de même de l'amitié d'Ursule; je la croyais aussi dévouée, aussi sincère que celle que j'éprouvais moi-même pour elle.
La cruelle inquiétude que mademoiselle de Maran m'avait jetée au cœur planait donc au-dessus des deux seules affections que j'eusse, et semblait les menacer toutes deux sans en attaquer aucune.
Je trouvai dans le salon la corbeille que m'envoyait M. de Lancry. Ainsi que l'avait prévu ma tante, il était impossible de rien voir de plus élégant et de plus riche: diamants bijoux, dentelles, châles de cachemire, étoffes, etc., tout était en profusion et d'un goût exquis. Mais j'étais trop triste pour jouir de ces merveilles. Je les aurais à peine regardées si elles n'avaient pas été choisies par Gontran.
Pourtant, à force de vouloir deviner le mystère que mademoiselle de Maran me cachait, je finis par croire que son attendrissement, qui m'avait paru très-sincère, ne l'avait pas été, que son seul but avait été de me tourmenter et de me faire de cruels adieux.
La vue Gontran, qui vint un peu avant l'heure fixée pour la signature du contrat, ses tendres paroles, finirent par me rassurer tout à fait.
A neuf heures, ma famille et celle de Gontran étaient rassemblées dans le grand salon de l'hôtel de Maran.
J'étais à côté de ma tante et de M. le duc de Versac. Le notaire arriva. Presque au même instant, on entendit le claquement des fouets et le bruit retentissant d'une voiture qui entrait dans la cour au galop de plusieurs chevaux.
Je regardai ma tante, elle devint livide.
Un moment après, M. de Mortagne parut à la porte du salon.
CHAPITRE V.
MONSIEUR DE MORTAGNE.
Sans les traits fortement accentués qui caractérisaient la physionomie de M. de Mortagne, il eût été méconnaissable. Sa barbe, ses cheveux, avaient entièrement blanchi; son front ridé, ses yeux caves et bistrés, ses joues profondément creusées, témoignaient de longues et cruelles souffrances; ses vêtements étaient aussi négligés que d'habitude.
Cette apparition presque sinistre, au milieu de ce salon étincelant d'or et de lumières, rempli d'hommes et de femmes élégamment parées, formait un contraste étrange.
D'abord l'assemblée resta muette d'étonnement. M. de Mortagne vint droit à moi, je me levai; il me prit les mains, me regarda quelques minutes; l'expression farouche de ses traits s'adoucit, il m'embrassa tendrement sur le front, et me dit:
—Enfin me voici, pourvu qu'il ne soit pas trop tard...—Et me considérant attentivement, il ajouta:—C'est sa mère... tout le portrait de sa pauvre mère! Ah! je comprends bien la haine du monstre.
La première stupeur passée, mademoiselle de Maran retrouva son audace habituelle, et s'écria résolument:
—Qu'est-ce que vous venez faire ici, monsieur?
Sans lui répondre, M. de Mortagne s'écria d'une voix tonnante:
—Je viens ici accuser et convaincre trois personnes d'indignes manœuvres et de basse cupidité! Ces trois personnes sont vous, mademoiselle de Maran! vous, monsieur d'Orbeval! vous, monsieur de Versac!
Ma tante s'agita sur son fauteuil, M. d'Orbeval pâlit d'effroi, et M. de Versac se leva; mais son neveu s'écria vivement:
—Monsieur de Mortagne!... prenez garde, M. le duc de Versac est mon oncle... et l'insulter, c'est m'insulter.
—Votre tour viendra, monsieur de Lancry, mais plus tard: d'abord les causes, puis les effets,—dit froidement M. de Mortagne.
Je saisis la main de Gontran, en lui disant tout bas d'une voix suppliante:
—Que vous importe? je vous aime; ne vous irritez pas contre M. de Mortagne; il a été le seul protecteur de mon enfance.
M. de Mortagne continua:
—Je m'attends à des cris, à des menaces, c'est tout simple; quiconque m'empêchera de parler redoutera mes paroles.
—On ne redoute que vos injures, monsieur,—s'écria mon tuteur.
—Quand j'aurai dit ce que j'ai à dire, je serai aux ordres de ceux qui se trouveront offensés.
—Mais c'est une tyrannie insupportable! vous ne nous imposerez pas avec vos airs furieux de matamore et de Ramasse-ton-bras!—s'écria mademoiselle de Maran.
—Mais, en effet, c'est intolérable!...—dit M. de Versac.—On n'a pas d'idée d'une grossièreté pareille chez un homme bien né....
—Il y a là calomnie et diffamation,—dit mon tuteur.
—Vous craignez donc mes révélations... puisque vous voulez étouffer ma voix?—s'écria M. de Mortagne.—Vous craignez donc bien que je détourne cette malheureuse enfant du mariage qu'on veut lui faire faire?
—Monsieur!—s'écria Gontran,—c'est maintenant moi, entendez-vous?... moi! qui vous somme de parler... et de parler sans réticences... Si honoré, si heureux que je sois de m'unir à mademoiselle Mathilde, je renoncerais à l'instant à des vœux si chers, s'il lui restait le moindre doute sur...
J'interrompis à mon tour M. de Lancry; et je dis à M. de Mortagne:—Je ne doute pas que votre conduite ne vous soit dictée par l'intérêt que vous me portez, monsieur... Je n'ai pas oublié vos bontés pour moi, mais, je vous en supplie, pas un mot de plus... Rien au monde ne pourra faire changer ma résolution...
—Mais moi, mademoiselle, j'en changerai,—s'écria Gontran...—Oui, telle cruelle que soit cette résolution, je renoncerai à votre main si à l'instant monsieur ne s'explique pas...
—C'est ce que je demande...—dit M. de Mortagne.
—Mais c'est absurde,—s'écria mademoiselle de Maran, pâle de colère;—mais vous n'avez donc pas de sang dans les veines, tous tant que vous êtes, de vous laisser imposer par cet échappé de Bicêtre!...
—Échappé des prisons de Venise... où vous m'avez fait jeter depuis huit ans... par la plus exécrable machination!—s'écria M. de Mortagne d'une voix tonnante en saisissant rudement mademoiselle de Maran par le bras et en la secouant avec fureur.
—Mais il va m'assassiner, il est capable de tout!—s'écria ma tante.
—Et toi, infernale créature, de quoi n'es-tu pas capable? Ta trahison ne m'a-t-elle pas fait souffrir mille morts?... Vois mes cheveux blanchis, vois mon front sillonné par les souffrances. Huit ans de tortures... entends-tu? Huit ans de tortures! Et je m'en vengerai, dussé-je te poursuivre jusqu'à la fin de tes jours... et encore je ne sais pas pourquoi je ne délivre pas tout de suite la terre d'un monstre tel que toi...—ajouta M. de Mortagne en rejetant mademoiselle du Maran dans son fauteuil.
Cette scène avait été si brusque, l'accusation que M. de Mortagne portait contre ma tante semblait si extraordinaire, que tous les assistants restèrent un moment frappés du stupeur et d'effroi.
Mademoiselle de Maran, quoique redoutée, était assez universellement détestée pour que ses amis ne fussent pas fâchés d'être involontairement témoins d'une scène si étrangement scandaleuse.
Le front de mademoiselle de Maran était couvert d'une sueur froide, elle respirait à peine, et regardait M. de Mortagne avec frayeur et d'un air égaré.
—Vous ne savez pas comment j'ai découvert votre abominable trame?—continua-t-il en s'adressant à ma tante, et il tira de sa poche quelques papiers.—Reconnaissez-vous cette lettre au gouverneur de Venise?... Reconnaissez-vous ces proclamations incendiaires? Tout ceci vous étonne, messieurs?—dit M. de Mortagne en voyant les regards de curiosité inquiète qu'on jetait sur ces mystérieux papiers.—Vous ne me comprenez pas encore? Je le crois sans peine; jamais complot n'a été plus méchamment et plus habilement conçu; écoutez donc... et apprenez à connaître cette femme.
Il y a huit ans, je l'accusai devant vous tous, qui composiez le conseil de famille de ma nièce, d'élever en marâtre cette malheureuse enfant; je vous demandais de la lui retirer; vous m'avez refusé; j'étais seul, vous aviez le nombre pour vous, je me résignai. Obligé de partir, j'espérais bientôt revenir à Paris, et, bon gré mal gré, exercer une surveillance continue sur l'éducation de Mathilde. Mon retour épouvanta sa tante; vous allez voir comme elle l'empêcha... Vous tremblez devant cette femme, je le vois. Mais vous aurez peut-être le courage de reconnaître la noirceur de cette âme, s'il y a une âme dans ce corps...
—Et vous souffrez cela? et vous me laissez insulter ainsi!—s'écria mademoiselle de Maran furieuse en se retournant vers l'auditoire.
Personne ne lui répondit.
—Il y a huit ans,—reprit M. de Mortagne,—je partis pour l'Italie... je devais attendre à Naples M. de Rochegune, fils d'un de mes meilleurs amis. Ce jeune homme au cœur ardent et généreux devait venir avec moi combattre quelque temps en Grèce. J'étais complétement étranger aux complots que les sociétés secrètes tramaient alors en Italie. J'arrive à Venise... D'abord je ne suis pas inquiété; mais une nuit, la police fait une descente chez moi, on m'arrête, on me garrotte, on saisit mes papiers, mes effets, et on me conduit en prison; je suis mis au secret. Je proteste de mon innocence, je défie qu'on trouve contre moi la moindre preuve de culpabilité; on me répond que le gouvernement autrichien a été instruit de mes mauvais desseins, que je viens prendre une part active aux menées des sociétés révolutionnaires.—Je nie hautement cette accusation.—On apporte mes malles, on les ouvre devant moi, et on trouve dans un double fond, dont j'ignorais l'existence, plusieurs paquets cachetés.
—Mais il faut être aussi fou que cet homme pour écouter sérieusement de pareilles balivernes!—s'écria mademoiselle de Maran.—Quant à moi, je ne les entendrai pas plus longtemps; et elle se leva.
—Soit, allez-vous-en, ce n'est pas à vous que je prétends dévoiler ces abominables mystères, vous n'en avez que trop le secret.
Mademoiselle de Maran se rassit en frémissant de rage.
M. de Mortagne continua:
—On ouvrit ces paquets, et l'on y trouva les proclamations les plus incendiaires, un appel aux ventes des carbonari, un plan d'insurrection contre la puissance autrichienne, et quelques lettres mystérieuses à mon adresse, timbrées de Paris, que j'étais censé avoir lues, et dans lesquelles on me promettait le concours de tous les hommes libres de la Lombardie... Ces apparences étaient accablantes, je restai anéanti devant ce fait inexplicable. On me demanda compte de mes opinions, je n'eus pas la lâcheté de les nier. Je répondis que je m'étais voué à une seule cause: celle de la liberté sainte et pure de toute souillure... Ces hommes ne comprirent pas que, puisque j'avais le courage d'avouer des opinions qui pouvaient me perdre, je devais être cru lorsque je jurais sur l'honneur que j'ignorais l'existence de ces papiers dangereux. Je fus jeté dans un cachot, j'y restai huit années... J'en sortis, vous le voyez, décrépit avant l'âge... Maintenant savez-vous comment j'étais porteur de ces dangereux papiers? Peu de temps avant mon départ pour l'Italie, cette femme avait dépêché Servien, son digne serviteur, auprès de celui de mes gens qui devait m'accompagner. Sous le prétexte de faire entrer en Italie des marchandises de contrebande et de réaliser de grands bénéfices, il lui persuada de faire mettre à mon insu des doubles fonds à mes malles, et d'y cacher les prétendus paquets de dentelles d'Angleterre. Une fois à Venise, un correspondant devait venir réclamer les dentelles, et donner vingt-cinq louis à mon domestique. Ce malheureux, ignorant le danger de cette commission, accepta... Je partis, et presque en même temps que moi partit aussi cette lettre, adressée au gouverneur de Venise.
«M. de Mortagne, ancien officier de l'empire, connu par l'exaltation de ses idées révolutionnaires et par ses liaisons avec les anarchistes de tous les pays, arrivera à Venise dans le courant du mois de mai; on trouvera dans plusieurs malles à double fond les preuves de ses dangereux desseins...»
—Eh bien! cela est-il assez infâme?—s'écria M. de Mortagne en croisant ses bras sur sa poitrine et en jetant un regard d'indignation sur mademoiselle de Maran.
Celle-ci, un moment accablée, reprit bientôt toute son audace, et s'écria:
—Et qu'ai-je de commun, monsieur, avec vos paquets de dentelles renfermant des conspirations? Est-ce que c'est ma faute à moi, si, en voyant vos projets révolutionnaires déjoués, vous avez imaginé une histoire absurde à laquelle on n'a pas cru du tout, avec raison? Qui est-ce qui croira jamais que je me suis amusée à fabriquer des proclamations, des constitutions, des conspirations, et que j'ai mis un de mes gens dans la confidence de cette belle œuvre? Allons donc, monsieur, vous êtes fou... Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela... Je le nie!
—Vous le niez?... et votre misérable Servien niera-t-il aussi la déposition de mon domestique qui l'accuse formellement de lui avoir remis les paquets?
—Votre domestique!—s'écria ma tante en riant aux éclats;—voilà une belle garantie, en vérité, et qui doit être bien admise! Tel maître, tel valet, monsieur. Est-ce qu'on ne connaît pas vos antécédents? Qu'y a-t-il d'étonnant dans la lettre que vous nous avez lue, et qui a été adressée au gouverneur de Venise? Est-ce que vous ne vous êtes pas toujours déclaré le champion des frères et amis de tous les pays? La police d'ici, qui vous surveille, aura, en bonne sœur, averti la police autrichienne de vos projets, c'est tout simple... ça se fait tous les jours... Ainsi laissez-moi tranquille avec vos paquets de dentelles rembourrés de conspirations; c'est un conte de ma mère l'oie... Vous avez voulu faire le Brutus, le Washington, le Lafayette, on vous a coffré et on a bien fait... Vous vous plaignez d'avoir les cheveux blancs, est-ce que j'y peux quelque chose, moi? On sait bien que les plombs de Venise ne sont pas fontaine de Jouvence, non plus! Si, par suite, votre imaginative est détraquée, comme il y paraît, prenez des douches, monsieur, et laissez-nous en repos, car vous êtes insupportable.
Les cruels sarcasmes de mademoiselle de Maran trouvèrent, contre son attente, M. de Mortagne impassible. Il lui répondit avec le plus grand sang-froid:
—Grâce aux soins actifs de l'amitié de madame de Richeville, de M. de Rochegune et de quelques autres amis, me voici libre, malgré votre impudente audace; nous avons assez de preuves pour vous clouer au pilori de l'opinion publique, et j'y parviendrai.
—C'est ce que nous verrons, monsieur!
—Et vous n'y serez pas seule; j'y attacherai aussi vos complices... ceux qui, par lâcheté, égoïsme ou cupidité, ont servi vos méchants desseins... Entendez-vous, monsieur de Lancry? entendez-vous, monsieur d'Orbeval? entendez-vous, monsieur de Versac?
Une explosion d'indignation accueillit ces paroles de M. de Mortagne; il continua sans se déconcerter:
—Je ne sais pas même, messieurs, si votre conduite n'est pas plus exécrable encore que celle de mademoiselle de Maran... Au moins celle-ci me hait, elle hait sa nièce, et, quoique la haine soit une détestable passion, elle prouve au moins une certaine énergie... Mais vous trois... vous avez lutté de lâcheté, d'égoïsme et de cupidité...
—Continuez, monsieur, continuez,—dit Gontran pâle de rage.
—Il y a eu un jour, sans doute, où vous, monsieur de Versac, vous avez dit à mademoiselle de Maran: Mon neveu est perdu de dettes; c'est un joueur effréné; on ferme les yeux sur le scandale de ses aventures, mais il m'embarrasse; s'il se met dans de mauvaises affaires, par respect humain, je serai obligé de l'en tirer. Votre nièce est fort riche; arrangeons ce mariage-là: les dettes de mon neveu seront payées, et je n'aurai plus à m'en occuper.
—Monsieur,—dit M. de Versac avec une urbanité parfaite,—je vous ferai observer que ce que vous me faites l'honneur de me dire manque complétement d'exactitude, et que...
—Monsieur le duc,—reprit M. de Mortagne,—si vous aviez une fille qui vous fût chère... la donneriez-vous à votre neveu?... Sur l'honneur, répondez.
—Il me semble, monsieur, que nous ne sommes pas dans les termes assez particulièrement familiers pour que je puisse vous faire mes confidences à ce sujet,—dit M. de Versac.
—Ce détour... est accablant pour votre neveu, monsieur,—reprit M. de Mortagne.
Gontran allait s'emporter; je le contins à force de supplications. M. de Mortagne continua:
—A la proposition de ce mariage, mademoiselle de Maran a réfléchi sans doute; oui, elle s'est demandé si le parti qu'on lui proposait réunissait bien tous les défauts et tous les vices nécessaires pour assurer le malheur de sa nièce, qu'elle abhorrait... M. de Lancry lui a paru doué des qualités convenables; elle a donné parole à M. de Versac, et l'on a commencé cette odieuse machination... Il y a une justice humaine, dit-on, et cela se passe impunément ainsi!—s'écria M. de Mortagne avec indignation. Voici une jeune fille orpheline, isolée depuis son enfance de toute affection, abandonnée à elle-même, sans appui, sans conseil... On introduit près d'elle, à chaque instant du jour, un homme doué de séductions dangereuses; on écarte tout rival honorable; on la lui livre, à cet homme, à lui tout seul... à lui rompu dès longtemps aux intrigues de la galanterie. La pauvre enfant, sans expérience, habituée aux duretés, aux perfidies d'une marâtre, écoute avec une confiance ingénue et ravie les douceurs hypocrites, les promesses menteuses de cet homme. Ignorante du danger qu'elle court, elle ne s'aperçoit qu'elle aime... que lorsque l'amour est à jamais enraciné dans son cœur... La malheureuse enfant n'a pas un ami, pas un parent pour l'éclairer sur les dangers qu'elle court, sur la position, sur les antécédents de l'homme qui la trompe...
—Assez, monsieur, assez!—m'écriai-je, transportée d'indignation, car je souffrais cruellement de ce que devait ressentir Gontran.—C'est moi, moi seule, qui dois répondre ici... Au lieu de me taire le passé, que vous lui reprochez avec tant d'amertume... M. de Lancry, plein de franchise et de loyauté, a été au-devant des informations que je ne pouvais prendre; il m'a dit: Je ne veux pas vous tromper; ma jeunesse a été dissipée, j'ai joué, j'ai été prodigue. Mais lorsque M. de Lancry a voulu me parler de sa fortune, du peu qu'il possédait encore, c'est moi qui n'ai pas voulu l'entendre... Je n'ai donc pas été trompée en accordant ma main à M. de Lancry; j'ai une foi profonde, absolue dans les assurances qu'il m'a données, dans les promesses qu'il m'a faites, dans l'avenir que j'attends de lui; et, tout en regrettant amèrement cette triste discussion, je suis heureuse, oui, bien heureuse de pouvoir déclarer ici hautement, solennellement, que je suis fière du choix que j'ai fait...
M. de Mortagne me regardait avec un étonnement douloureux.
—Mathilde... Mathilde... Pauvre enfant... on vous abuse... vous ne savez pas ce qui vous attend.
—Monsieur, je respecterai toujours le sentiment qui a dicté votre conduite, et j'espère qu'un jour vous reviendrez de vos injustes préventions contre M. de Lancry.
Puis, allant vers la table où était posé le contrat, je le signai vivement et je dis à M. de Mortagne:
—Voici ma réponse, monsieur;—et je donnai la plume à Gontran.
M. de Mortagne se précipita vers lui, et lui dit d'une voix émue, presque suppliante:
—Ayez pitié d'elle! Vous êtes jeune, tout bon sentiment ne peut pas être éteint dans votre cœur... grâce pour Mathilde, grâce pour tant de candeur, pour tant de confiance, pour tant de générosité! N'abusez pas de votre influence sur elle... vous savez bien que vous ne pouvez pas la rendre heureuse... Est-ce sa fortune que vous convoitez?... eh! monsieur, parlez... je suis riche...
A cette dernière offre, qui était un outrage, Gontran devint pâle de rage.
—Signez... oh! signez, dis-je à M. de Lancry d'une voix défaillante.
—Oui, oui, je signerai,—dit-il avec une fureur contenue.—Ne pas signer serait m'avouer coupable, serait mériter les outrages de cet homme; ne pas signer serait m'avouer indigne de vous... mademoiselle;—et Gontran signa.
—Dites donc que ne pas signer serait renoncer à la fortune que vous convoitez, car vous êtes indigne de comprendre et d'apprécier les qualités de cet ange... Dans deux mois vous la traiterez aussi brutalement que vos maîtresses... si l'on n'y met ordre...
—Gontran,—dis-je tout bas à M. de Lancry,—je suis votre femme, accordez-moi la première chose que je vous demande... pas un mot à M. de Mortagne... je vous en supplie... terminez cette scène qui me tue.
Gontran réfléchit pendant quelques moments et me dit d'un air sombre:
—Soit, Mathilde... vous me demandez beaucoup... je vous l'accorde.
—Le sacrifice est consommé, dit M. de Mortagne;—cela devait être ainsi... Allons, maintenant, courage... plus que jamais il me reste à veiller sur vous, Mathilde... Si je le puis, je dois rendre les suites de votre fatale imprudence moins funestes pour vous... et empêcher les malheurs que je prévois... Soyez tranquille... partout où vous serez... je serai... partout où vous irez... j'irai... Ce monstre—et il montra mademoiselle de Maran—a été votre mauvais génie; je serai, moi, votre génie tutélaire... Et ici je déclare une guerre acharnée, sans merci ni pitié, à tous vos ennemis, quels qu'ils soient... Mes cheveux sont blancs, mon front est ridé, mais Dieu m'a laissé l'énergie du cœur et du dévouement. Hélas! pauvre enfant, je viens bien tard dans votre vie; mais, je l'espère, je ne viens pas trop tard... Adieu, mon enfant, adieu... Je vais signer ce contrat... j'assisterai à votre mariage, c'est mon droit, c'est mon devoir... En ce moment plus que jamais je tiens à remplir ce devoir et ce droit.
En allant à la table, il signa le contrat d'une main ferme. La voix, la figure de M. de Mortagne avaient un tel caractère d'autorité, que personne ne dit mot; lorsqu'il eut signé, il dit:
—M. d'Orbeval, M. de Versac, M. de Lancry... je ne rétracte rien de ce que j'ai dit... cela est vrai, je le maintiens et je le maintiendrai pour vrai, ici et partout. Il y a dix ans, j'aurais ajouté que je le soutiendrais l'épée à la main, monsieur de Lancry! Aujourd'hui je ne le dirai plus, ma vie appartient à cette enfant, qui, je le vois, n'a plus que moi au monde; ne souriez pas avec dédain, jeune homme; vous savez bien que M. de Mortagne n'a pas peur!—Puis, étendant son bras droit, il fit de son index un geste menaçant et impérieux, et dit à M. de Lancry:
—Si vous ne réparez pas votre vie passée; si par la tendresse la plus reconnaissante, si par une adoration de tous les instants vous ne vous rendez pas digne de cet ange, c'est vous qui aurez à trembler devant moi, monsieur! Oh! les regards furieux ne m'imposent pas, j'en ai dompté de plus farouches que vous.—Et M. de Mortagne se retira d'un pas lent.
A peine fut-il parti, que l'espèce de stupeur qu'avait causée cet homme singulier se dissipa. Chacun l'attaqua, le déprisa, l'accusa de folie. On se rappela qu'environ neuf ans auparavant, il avait fait des sorties tout aussi incroyables et tout aussi sauvages. L'intérêt qu'il avait un moment excité en racontant la perfidie de mademoiselle de Maran se refroidit bientôt; presque tous nos parents se rallièrent à ma tante et lui déclarèrent qu'ils ne croyaient pas un mot de la fable de M. de Mortagne au sujet des causes de sa captivité à Venise.
Quelques instants après son départ, nous nous rendîmes à la mairie.
Malgré la scène cruelle qui venait de se passer, ma confiance aveugle dans M. de Lancry ne faiblit pas. M. de Mortagne et madame de Richeville l'accusaient de fautes qu'il m'avait avouées et dont il avait trouvé l'excuse et presque la justification dans son amour pour moi; je l'avais cru, et je n'éprouvais que de l'irritation contre M. de Mortagne et un redoublement de tendresse pour Gontran; je m'accusais avec amertume d'avoir été cause de cette scène si douloureuse pour lui, et je me promettais de la lui faire oublier à force de dévouement.
Si l'on s'étonne d'une telle persistance à conclure ce mariage malgré tant d'avertissements vagues ou précis, c'est que l'on ne connaît pas cette aveugle et intraitable opiniâtreté de l'amour, qui augmente presque en raison de l'opposition qu'elle rencontre.
Ce fut avec un religieux ravissement que je répondis oui, lorsqu'on me demanda si je prenais Gontran pour époux. La cérémonie terminée, nous revînmes à l'hôtel de Maran.
Le lendemain matin, nous nous rendîmes à la chapelle de la chambre des pairs, où le mariage devait avoir lieu à neuf heures. En entrant, la première personne que j'aperçus fut M. de Mortagne. N'ayant pas été prévenu la veille, il n'avait pu assister au mariage civil.
Monseigneur l'évêque d'Amiens nous unit. Son allocution à Gontran fut grave, sérieuse, presque sévère; je pensai qu'on jugeait mon mari sur sa conduite passée; je fus presque orgueilleuse de l'espèce de conversion que son amour pour moi allait opérer dans l'avenir. En sortant de la chapelle, nous rentrâmes dans un salon que M. le chancelier avait bien voulu mettre à notre disposition. J'étais près de la fenêtre avec Gontran et mademoiselle de Maran, attendant le retour de M. de Versac pour partir avec lui.
M. de Mortagne s'avança près de nous.
Je vis les yeux de Gontran étinceler de colère.
Effrayée, je lui pris le bras en lui disant:—Gontran, rappelez-vous votre promesse; mais il me repoussa presque durement en me disant:—C'est bon... je sais ce que j'ai à faire; puis, s'avançant près de M. de Mortagne, il lui dit d'une voix sourde:
—J'ai enduré vos outrages et vos menaces, monsieur... tant que j'ai eu des raisons pour les endurer; ces raisons n'existent plus, et il faudra bien que vous me donniez satisfaction, maintenant que mademoiselle Mathilde est ma femme.
Mademoiselle de Maran prit Gontran par la main; son regard brilla d'une méchanceté infernale! Elle dit à M. de Lancry, en lui montrant M. de Mortagne:
—Désormais monsieur doit être sacré, inviolable à vos yeux, entendez-vous? Quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse, vous devez tout endurer de lui.
—Je dois tout endurer!—dit Gontran,—et pourquoi cela?
—Pourquoi cela?...—et mademoiselle de Maran, jetant sur moi et sur M. de Mortagne un regard de vipère, dit avec son affreux sourire:—Vous devez tout endurer de M. de Mortagne, mon pauvre Gontran, par une raison toute simple... c'est qu'on ne peut pas se battre avec le père de sa femme.
M. de Mortagne resta foudroyé... Gontran le regardait avec stupeur. Moi... je fus quelques moments sans comprendre l'épouvantable portée des exécrables paroles de mademoiselle de Maran... Puis, lorsqu'elles traversèrent ma pensée, brûlante comme un trait de feu, je ne pus que m'écrier: O ma mère! et je m'évanouis.
. . . . . . . . . .
Bien des années se sont écoulées depuis cette horrible scène; mon ami, bien des fois j'ai amèrement pleuré en y songeant; maintenant encore je pleure en la retraçant. O ma mère! ma mère, la plus sainte des femmes! ô vous dont l'angélique vertu rayonnait d'un éclat si pur, que le monstre qui causait votre lente agonie n'avait pas même osé tenter de vous calomnier pendant votre vie! ô ma mère! il a fallu que vos cendres fussent depuis longtemps refroidies pour qu'une haine sacrilége osât profaner votre mémoire!
Telle fut mon enfance, telle fut ma première jeunesse jusqu'à l'époque de mon mariage.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.