SOUVENIR.

Déjà la nuit s'avance, et du sombre Orient

Ses voiles par dégrés dans les airs se déploient.

Sommeil, doux abandon, image du néant,

Des maux de l'existence heureux délassement,

Tranquille oubli des soins où les hommes se noient;

Et vous, qui nous rendez à nos plaisirs passés,

Touchante illusion, Déesse des mensonges,

Venez dans mon azile, et sur mes yeux lassés

Secouez les pavots et les aimables songes.

Voici l'heure où trompant les surveillans jaloux,

Je pressois dans mes bras ma maîtresse timide.

Voici l'alcove sombre où d'une aîle rapide

L'essain des voluptés voloit au rendez-vous.

Voici le lit commode où l'heureuse licence

Remplaçoit par dégrés la mourante pudeur.

Importune vertu, fable de notre enfance,

Et toi, vain préjugé, phantôme de l'honneur,

Combien peu votre voix se fait entendre au cœur!

La nature aisément vous réduit au silence;

Et vous vous dissipez au flambeau de l'amour

Comme un léger brouillard aux premiers feux du jour.

Momens délicieux, où nos baisers de flâme,

Mollement égarés, se cherchent pour s'unir!

Où de douces fureurs s'emparant de notre ame

Laissent un libre cours au bizarre désir!

Momens plus enchanteurs, mais prompts à disparoître,

Où l'esprit échauffé, les sens, et tout notre être

Semblent se concentrer pour hâter le plaisir!

Vous portez avec vous trop de fougue et d'ivresse;

Vous fatiguez mon cœur qui ne peut vous saisir,

Et vous fuyez sur-tout avec trop de vîtesse;

Hélas! on vous regrette, avant de vous sentir!

Mais, non; l'instant qui suit est bien plus doux encore.

Un long calme succède au tumulte des sens;

Le feu qui nous brûloit par dégrés s'évapore;

La volupté survit aux pénibles élans;

Sur sa félicité l'ame appuie en silence;

Et la réflexion, fixant la jouissance,

S'amuse à lui prêter un charme plus flatteur.

Amour, à ces plaisirs l'effort de ta puissance

Ne sauroit ajouter qu'un peu plus de lenteur.

AU GAZON
FOULÉ PAR ÉLÉONORE.

Trône de fleurs, lit de verdure,

Gazon planté par les amours,

Recevez l'onde fraîche et pure

Que ma main vous doit tous les jours.

Couronnez-vous d'herbes nouvelles;

Croissez, gazon voluptueux.

Qu'à midi, Zéphyre amoureux

Vous porte le frais sur ses aîles.

Que ces lilas entrelacés

Dont la fleur s'arrondit en voûte,

Sur vous mollement renversés,

Laissent échapper goutte à goutte

Les pleurs que l'aurore a versés.

Sous les appas de ma maîtresse

Ployez toujours avec souplesse,

Mais sur le champ relevez-vous;

De notre amoureux badinage

Ne gardez point le témoignage;

Vous me feriez trop de jaloux.

FRAGMENT D'ALCÉE,
POÈTE GREC.

Quel est donc ce devoir, cette fête nouvelle,

Qui pour dix jours entiers t'éloignent de mes yeux?

Qu'importe à nos plaisirs l'Olympe et tous les Dieux,

Et qu'est-il de commun entre nous et Cybèle?

De quel droit m'ose-t-on arracher de tes bras?

Se peut-il que du Ciel la bonté paternelle

Ait choisi pour encens les malheurs d'ici-bas?

Reviens de ton erreur, crédule Éléonore.

Si tous deux égarés dans l'épaisseur du bois,

Au doux bruit des ruisseaux mêlant nos douces voix,

Nous nous disions sans fin, je t'aime, je t'adore;

Quel mal feroit aux Dieux notre innocente ardeur?

Sur le gazon fleuri, si près de moi couchée,

Tu remplissois tes yeux d'une molle langueur;

Si ta bouche brûlante à la mienne attachée

Jettoit dans tous mes sens une vive chaleur;

Si mourant sous l'excès d'un bonheur sans mesure

Nous renaissions encor, pour encor expirer;

Quel mal feroit aux dieux cette volupté pure?

La voix du sentiment ne peut nous égarer,

Et l'on n'est point coupable en suivant la nature.

Ce Jupiter qu'on peint si fier et si cruel,

Plongé dans les douceurs d'un repos éternel,

De ce que nous faisons ne s'embarrasse guère.

Ses regards déployés sur la nature entière

Ne se fixent jamais sur un foible mortel.

Va, crois-moi, le plaisir est toujours légitime;

L'amour est un devoir, l'ennui seul est un crime.

Laissons la vanité riche dans ses projets

Se créer sans effort une seconde vie;

Laissons-la promener ses regards satisfaits

Sur l'immortalité; rions de sa folie.

Cet abyme sans fond où la mort nous conduit

Garde éternellement tout ce qu'il engloutit.

Tandis que nous vivons, faisons notre Élysée;

L'autre n'est qu'un beau rêve inventé par les Rois,

Pour ranger leurs sujets sous la verge des loix;

Et cet épouvantail de la foule abusée,

Ce tartare, ces fouets, cette urne, ces serpens,

Font moins de mal aux morts que de peur aux vivans.