II

La révolution de 1830 éclate ; Arago s’associe à la lutte du peuple contre la monarchie. La science avait fait de Marmont son admirateur. Madame de ***, qui le savait, arrive à l’Observatoire, le 28 juillet, pendant la bataille de la rue.

— Vous seul êtes capable, dit-elle à Arago, de faire sortir le maréchal de la voie fatale où on l’a engagé ; il faut que vous alliez le voir.

— Moi aller aux Tuileries ! s’écrie le savant ; mais ce serait faire supposer au peuple, qui me verrait entrer ou sortir, que j’ai des relations secrètes avec Charles X !

Tout à coup il reprend :

— Je pars. Oui, je pars avec mon fils. En voyant que je tiens mon fils par la main, on ne supposera pas que je suis un traître. Un père ne donne pas des leçons de trahison à son enfant.

A peine cette réflexion si noble est-elle formulée, qu’Arago quitte l’Observatoire, et, traversant la fusillade, il se présente hardiment aux Tuileries dans le salon du maréchal, pour demander un terme aux luttes fratricides. Quand il parut au milieu des aides de camp et des officiers supérieurs qui prêtaient une oreille anxieuse aux mille rumeurs et aux coups de feu du dehors, sa haute taille, sa tête puissante, son œil de feu, produisirent une inexprimable agitation. On l’entoure, on le menace. Alors un officier polonais, M. Kamicrowski, aide de camp du maréchal, s’approche rapidement et lui dit : « Monsieur, si quelqu’un porte la main sur vous, je lui fais tomber le poignet d’un coup de sabre. »

Arago est conduit alors auprès du commandant de Paris. Mais avant qu’il eût ouvert la bouche, Marmont lui crie d’une voix brève et en étendant le bras :

« Ne me proposez rien qui me déshonore. — Ce que je viens vous proposer vous honorerait, au contraire. Je ne vous demande pas de tourner votre épée contre Charles X ; mais refusez tout commandement et partez à l’instant même pour Saint-Cloud. — Comment ! que j’abandonne le poste où la confiance du roi m’a placé ! que je lâche pied, moi soldat, devant des bourgeois ameutés ! que je fasse dire à l’Europe que nos braves troupes ont reculé devant une populace armée de pierres et de bâtons ! C’est impossible ! c’est impossible ! Vous connaissez mes sentiments ; vous savez si je les ai approuvées, ces ordonnances maudites ! Mais une horrible fatalité pèse sur moi ; il faut que ma destinée s’accomplisse. — Vous pouvez combattre cette fatalité. Un moyen vous reste pour effacer dans la mémoire des Parisiens les souvenirs de l’invasion. Partez, partez sans retard, maréchal. »

Le duc de Raguse se promenait à grands pas ; les mouvements de son âme s’exprimaient tumultueusement dans ses regards et dans ses gestes. Arago reprit ses exhortations.

« Eh bien ! murmurait le duc de Raguse, ce soir… je verrai… — Ce soir ! mais y songez-vous ? Ce soir des milliers de familles seront en deuil ! Ce soir tout sera fini ! Et quel que soit le sort du combat, votre position sera terrible. Vaincu, votre perte est assurée. Vainqueur, on ne vous pardonnera jamais tout ce sang. »

Le maréchal parut ébranlé. Alors, continuant avec plus de force :

« Faut-il vous le dire ? s’écria M. Arago, j’ai recueilli dans la foule, sur mon passage, ces paroles sinistres : On mitraille le peuple, c’est Marmont qui paye ses dettes. »

Ces paroles si fières et si humaines ne parvinrent pas à arracher le soldat à sa fatale destinée.

Dès ce jour Arago devient homme politique et il rend les plus grands services à tous les partis au sein des assemblées et dans le conseil municipal de Paris. A la chambre des députés non plus qu’à l’hôtel de ville, il n’oublia jamais les sciences.

Il profita de sa haute position pour faire encourager les savants et progresser la science. Incapable d’aucun mauvais sentiment, jamais Arago ne connut l’envie ; toute découverte nouvelle était accueillie par lui avec une joie profonde. La science faisait un progrès, c’était là l’essentiel ; peu importait que ce fût lui ou un autre qui fît faire ce progrès. Quand il lui était arrivé, par hasard, de commettre une erreur, d’omettre de rendre justice à un rival, à un confrère, il reconnaissait bientôt ses torts et les réparait avec empressement.

Un jour, le savant directeur de l’Observatoire de Bruxelles lui écrivit pour lui annoncer l’apparition encore assez éloignée d’une grande quantité d’étoiles filantes, et le pria de faire part à l’Académie de Paris de son observation. La prévision de M. Quetelet se confirma et M. Arago parla du phénomène observé sans dire qu’il avait été prédit par son confrère de Bruxelles. Averti de son oubli, il s’empressa de lui écrire ces quelques lignes : « Je n’ai pas parlé à l’Académie de vos prévisions au sujet des étoiles filantes du mois d’août, par la seule raison que je les avais oubliées. Je réparerai cette erreur involontaire de grand cœur et par la voie que vous m’indiquerez vous-même lorsque, d’ici à peu de jours, j’aurai le plaisir de vous voir à Bruxelles. »

Il y vint, en effet, en compagnie de M. Odilon Barrot, et y passa quelques jours pendant lesquels M. Quetelet ne lui parla pas de sa juste réclamation. Au moment de repartir pour Paris, F. Arago se retourna vers son ami. « Je vous sais gré de deux choses, lui dit-il : vous ne m’avez pas parlé de vos étoiles filantes, et vous ne m’avez pas proposé d’aller à Waterloo. » Quelques semaines après, le directeur de l’Observatoire belge, voyageant à son tour, se trouvait à Paris, et assistait à une séance de l’Institut. F. Arago, qui ne l’avait pas prévenu, saisit l’occasion et lui rendit une si éclatante justice, et avec tant de grâce et de loyauté, que le souvenir de cet acte de réparation est resté cher à juste titre à celui qui en fut l’objet.

Les rapports enthousiastes de Fr. Arago firent décerner des récompenses nationales à Daguerre, l’inventeur de la photographie, à Vicat, l’inventeur des ciments hydrauliques artificiels, et à d’autres encore. Il fit voter l’impression des œuvres de Laplace et de celles de Fermat par la Chambre des députés. Il est l’auteur du rapport concernant l’acquisition du musée de Cluny par l’État. Les projets de travaux pour rendre la Seine navigable dans Paris, l’établissement des chemins de fer, furent de sa part l’objet d’études éminemment utiles au pays.

Qui donc n’a pas admiré ses magnifiques lettres sur les fortifications de Paris ? Sans lui le puits de Grenelle, qui dote une partie de Paris d’eau chaude, n’eût pas été creusé ; c’est lui qui arracha pièce à pièce les crédits nécessaires. Personne ne croyait plus que l’on arriverait à un résultat, Arago seul prédisait le moment où l’eau jaillirait. L’eau jaillit.

Avant même de se déclarer républicain à la Chambre des députés, Arago avait tout fait pour qu’on le rangeât parmi les démocrates. Il était démocrate, en effet, dans la science comme dans la politique, par la même raison et de la même manière. Il voulait que la science fût maniable à tous ; il s’efforçait d’en ouvrir au moins les avenues à toutes les intelligences. La pensée qui fit substituer la publicité des comptes rendus au huis clos dans lequel l’Académie des sciences se renfermait vient d’Arago. Il trouva chez ses confrères de fortes oppositions ; sa persistance en triompha.

Ses sentiments politiques irritèrent le pouvoir. Après la publication des lettres sur les forts détachés, M. Duchâtel, alors ministre du commerce, raya le nom d’Arago de la liste des membres du jury pour les produits de l’industrie. Ce misérable ostracisme tourna à la confusion du ministre ; car, peu de jours après, le président du jury qu’aurait dû présider M. Arago écrivit au savant éliminé les lignes suivantes :

« Mon cher ami,

« Vous le voyez, nous avons besoin de vos lumières. Nous ne pouvons prononcer sans vous sur le mérite des chronomètres et des lunettes. Ayez donc la bonté, je vous prie, de nous donner les renseignements qui nous sont nécessaires. Le jury s’en rapportera à votre déclaration. C’est vous qui serez juge, vous seul pouvez l’être.

Tout à vous,

« THÉNARD. »

Ce savant français qu’un ministre de France poursuivait de ses rancunes fit vers la même époque une excursion scientifique en Angleterre ; et comme honorés de sa visite, les habitants de Glascow et d’Édimbourg le nommèrent citoyen de ces deux cités.