CHAPITRE VI.
D'un système de déclinaisons en français.—Dialectes.
§ Ier.
Faute d'avoir reconnu les faits exposés précédemment, des savants d'une grande érudition sont tombés dans ce que je ne craindrai pas d'appeler une erreur bizarre et des plus graves. Partis de cette idée que l'orthographe du moyen âge était arrêtée, uniforme et toujours exacte; frappés ensuite des variations qu'ils y rencontraient, et résolus de s'en rendre compte à toute force, ils ont imaginé de transformer ces différences en vestiges d'anciennes déclinaisons françaises.
A ce point de vue, ils ont noté, recueilli, commenté toutes ces formes nées du hasard ou d'une autre cause qui leur échappait; et, après un labeur infini, ils sont parvenus à orner la langue française d'un monument comparable aux déclinaisons du latin; c'est un château en Espagne très-vaste, très-obscur, où il est à peu près impossible de se reconnaître et de se conduire; aussi deux Allemands en furent-ils les principaux architectes: MM. Orell et Dietz ont travaillé sur le vieux français comme ils auraient pu faire sur le persépolitain ou le sanscrit. Grâce à M. Dietz, le vieux français possède trois déclinaisons. Mais voici un autre embarras: la multitude des formes est telle, qu'il en faudrait mettre six ou sept sur chaque cas; pesant fardeau qui écraserait le fragile édifice de ces trois déclinaisons. Heureusement on s'avisa des dialectes, c'est-à-dire des patois; toute la surcharge des déclinaisons fut distribuée dans ces dialectes; avec les dialectes et les déclinaisons, il n'est aujourd'hui plus rien qui réduise les savants au silence: ils expliquent tout! Que s'il en a coûté de la peine, la satisfaction est grande aussi.
Il faut voir cela dans l'ouvrage posthume de Fallot. Jamais le regard n'a plongé dans un chaos plus effroyable. Il est réellement affligeant de voir tant de travail et de science engloutis dans un pareil gouffre!
Le premier auteur du mal fut M. Raynouard, dont les travaux sur une prétendue langue romane[75] procurèrent quelques années de vogue aux romans de linguistique. Depuis, on a nié la langue romane, mais ceux qui la niaient ont retenu quelque chose des doctrines de l'inventeur: on a donné de l'extension à certaines idées de M. Raynouard, lorsqu'il aurait fallu les restreindre. Dans ce nombre, l'idée d'un système de déclinaisons françaises.
[75] On n'entend pas ici nier l'existence du roman provençal, mais seulement l'étendue et l'importance que lui prête M. Raynouard.
Commençons par dégager le seul point de toute cette affaire compliquée qui soit d'une vérité reconnue, incontestable.
Nos pères prirent à cœur de distinguer dans une phrase le nominatif, quand ce nominatif était un nom masculin. Ils lui donnèrent alors par privilége une s au singulier; au pluriel cette s disparaissait du nominatif, et n'appartenait qu'aux cas obliques ou régimes[76].
[76] On appelle cas obliques tous les cas autres que le nominatif. M. Ampère les nomme cas régime, c'est-à-dire régis, et non qui régissent les autres, comme l'amphibologie de l'expression pourrait le faire croire.
M. Raynouard trouva cette règle dans une grammaire provençale; il la reproduisit, et rendit, en l'exhumant, un service réel à l'étude de la vieille langue.
On ne peut nier qu'il n'y ait là un souvenir de la seconde déclinaison latine: dominus, domini, dominos; mais la chose n'est pas, dans cet emploi de l's, allée plus loin. Malheureusement on a voulu l'étendre, et tirer de cette simple donnée un système complet de terminaisons. C'était un moyen d'occuper cette multitude de consonnes finales, dont le rôle purement euphonique n'était pas soupçonné.
On regrette que cette idée ait été accueillie et développée par M. J.-J. Ampère, dans son savant livre de la Formation de la langue française. L'auteur est obsédé de la préoccupation des cas obliques; il en voit partout. Examinons quelques-unes de ses assertions sur ce point:
—«Par une transformation singulière, l'u du cas régime se changeait en f. Pontieu est le cas régime de Pontiex. Au lieu de Pontieu, l'on trouve Pontif:»
En Some en Pontif arrivèrent.
(Roman de la Rose, v. 268.)
«Ils arrivèrent dans le Ponthieu par la Somme.»
Allez avant à ma suer de Pontif.
(Garin, I, p. 154.)
«A ma sœur de Ponthieu.»
M. Ampère signale encore Brunof pour Bruno ou Brunou de l'Histoire des ducs de Normandie; antif, dans le livre des Rois: «En l'antif pople Dieu;»—et de Garin:
El pinel entrent dedans ung val antif.
Et le mot blé écrit blef dans un fabliau:
Dieu done blef, deable l'amble.
(Barbaz., éd. Méon, IV, p. 126.)
M. Ampère trouve là une marque du cas régime:
—«Le nominatif est antis pour antics (anticus), qui fait au cas régime antif, comme Pontiex ou Pontis fait Pontif.»—Et il conclut:—«L'f était donc une forme très-rare du cas régime.»
(Hist. de la lang. fr., p. 62 et 63.)
M. Ampère aurait probablement conçu quelques doutes sur la justesse de cette conséquence, si dans le passage de Garin il eût remarqué, onze vers avant celui dont il s'autorise:
Vostre seror la dame de Pontis.
Et cinq vers plus bas:
Ainc ne finerent, si vinrent en Pontis.
Voilà donc au cas oblique ou régime la forme réservée par M. Ampère pour le nominatif.
Nous avons reconnu qu'on ne prononçait aucune consonne finale. Ainsi, vous ne serez pas surpris de rencontrer des exemples où le scribe l'a omise: saint Po pour saint Paul, dans le roman de Renart; Bernard de Baillo pour de Baillol, dans Jordan Fantosme.
Vous direz simplement: Ici, le copiste a figuré la prononciation, et vous passerez.
Mais M. Ampère vous arrêtera, et vous dira que, «dans certains mots terminés en l, on indiquait le cas régime par le retranchement de la dernière consonne du radical.» (P. 63.)
Alfré, Davi, pour Alfred, David, vous semblent rentrer aussi dans la règle des finales muettes. Point! M. Ampère vous affirme que c'est l'effet du cas régime, lequel se marque par le retranchement du d «dans certains noms propres.» (Ibid.)
L supprimée dans certains mots; d retranché dans certains noms… Mais quels mots, quels noms? et pourquoi ceux-là plutôt que d'autres? C'est ce que M. Ampère ne dit pas. Autant d'exemples, autant de règles. C'est de l'empirisme pur.
Ce cas régime accapare tous les moyens. Quand il ne se révèle pas par la suppression d'une finale, c'est par l'addition, ou bien c'est par la contraction du mot, ou bien par le changement de la terminaison; et ce changement s'opère d'une multitude de manières, toutes plus capricieuses les unes que les autres.
L'n à la fin d'un mot, par exemple, amin, Moysen, signe du cas régime. (P. 67.)
Le t final, signe du cas régime, souvenir de la déclinaison imparisyllabique. (P. 68.)
Le d pareillement. (P. 71.)
Et pareillement le c. (P. 74.)
Et tout cela soutenu d'exemples. De quoi ne trouve-t-on pas des exemples? Si M. Ampère eût voulu établir, au contraire, que ces mêmes circonstances indiquaient le sujet de la phrase, les exemples ne lui eussent pas manqué davantage.
Je ne suis embarrassé que d'une chose, c'est de savoir comment le peuple distinguait, en parlant, la consonne finale: Loherens par une s, de Loherenc par un c, et celui-ci de Loherent par un t; Helisens par une s, d'Helisent par un d ou par un t (p. 71). Certes, l'oreille devait être beaucoup plus subtile en ce temps-là qu'aujourd'hui, ou bien il faut poser en règle que l'on faisait fortement claquer toutes les consonnes finales, sans jamais en omettre. C'est trop visiblement le contraire de la vérité.
Et cela même ne nous tirerait pas d'affaire; car comment expliquer la présence de certaines consonnes, surtout de l's et du t, à la fin de mots incapables de se décliner, des adverbes, des prépositions, des particules? M. Ampère, sans se troubler, répond que c'est une mauvaise habitude:—«L's final s'ajoutait même aux particules, tant était grande l'habitude de la placer après tous les mots qui n'étaient pas régis.» (P. 83.)—«Le principe de la déclinaison romane était si profondément dans les instincts de l'ancien français, que son action s'étendait au delà du cercle des substantifs.» (P. 81.)
Cela s'appelle mettre en fait ce qui est en question. Avec un procédé pareil, M. Ampère est assuré de n'être jamais pris en défaut.
Et puis, notre organisation est donc terriblement changée, qu'un instinct si profond, si vivace, si universel chez les Français du moyen âge, n'ait pas laissé la moindre trace chez leurs enfants?
Cependant l'idée de l's euphonique s'est présentée à M. Ampère; mais il l'a tout de suite repoussée bien loin pour son compte, prenant soin même de prémunir contre elle son lecteur:—«Et qu'on ne dise point que cette s était euphonique; l'ancienne langue ne craignait point l'hiatus.» (P. 84.) Qui vous l'a dit? Sur quelle autorité s'appuie cette assertion?
Revenons au cas régime, dont nous sommes loin d'avoir épuisé les métamorphoses.
—«Quelquefois même le cas régime paraît indiqué par une contraction: Fontevrault pour Fontaine-Evrard.» (P. 64.)
A la page 61:—«Quelquefois le cas régime a laissé sa forme au vieux mot français; ainsi, crimene, de crimine.»
Voilà ce qui s'appelle une règle sûre! Fontevrault est au cas régime parce qu'il est contracté, et crimene y est aussi parce qu'il ne l'est pas. Bien maladroit qui s'y tromperait[77]!
[77] Nous examinerons tout à l'heure si effectivement Fontevrault et les composés analogues renferment un nominatif et un génitif, ou bien deux nominatifs juxtaposés.
La confusion des terminaisons n'est pas moindre que celle des consonnes finales; on ne sait où se prendre. Ce n'est pas au moins faute de règles, car, dès qu'il rencontre un exemple, M. Ampère le généralise et en fait un principe. Ainsi, la poule, dans le roman de Renart, est appelée Pinte ou Pintain; on lit ici Eve, là Evain. C'est assez; M. Ampère écrit: «Les féminins surtout formaient leurs cas indirects en ain:
Comme Diex ot de paradis
Et Adam et Evain fors mis.
(Renart, v. 44.)
Pintain appele ou moult se croit[78].
(Ibid., v. 97.)
[78] Se fie.
(Hist. de la format. de la lang. fr., p. 66.)
Mais M. Ampère s'est-il mis en peine de vérifier si l'on ne trouvait jamais cette forme en ain donnée au sujet de la phrase? s'est-il assuré que Pintain et Evain sont ici des formes déterminées par les verbes actifs appeler, mettre? Non; il s'est trop hâté de céder à une illusion chérie. On disait, à l'accusatif, Eve aussi bien qu'Evain, ou plutôt il n'y avait point d'accusatif.—«Père éternel, qui créas le monde,
Adam feis de tere et de limon,
Et sa moilier, Eve l'appelet on.
(Gerars de Viane, v. 2822.)
Le nom de la belle Aude, sœur d'Olivier et femme de Roland, est écrit tantôt Aude, tantôt Audain; c'est le hasard ou le besoin du vers qui en décide. Vous plaît-il que nous suivions le système de M. Ampère? Soit: Aude est le nominatif, Audain le cas régime. Preuves (remarquez que je les prends toutes dans le même ouvrage, dans Gerars de Viane):
Nominatif Aude:
Venue i fuit la bele Aude au vis cler.
(Gerars de Viane, v. 633.)
La pucele Aude l'en at araisonné.
(v. 745.)
L'iaue demandent, s'aseient au souper,
Gerard s'assist, et Oliver le ber,
Et dant Lambert et Aude o le vis cler.
(v. 915.)
Cas régime Audain:
Audain aurois ma seror a moillier.
(v. 2263.)
Audain aurai, cui k'en doie anuier.
(v. 2267.)
Viane aurai, et Audain a moillier.
(v. 2308.)
Vous plaît-il au contraire de renverser cette loi, et de voir au nominatif Audain, et Aude pour le cas régime? rien n'est plus facile. Preuves:
Nominatif Audain:
Evos (voici) Audain corant parmi le prey.
(v. 757.)
Au col li pandent un escu de quartier
Ke li donnoit Audain o le vis fier.
(v. 1046.)
Esvoz Audain la bele, l'eschevie.
(v. 1771.)
Cas régime Aude:
Le destrier point vers Aude en est alé.
(v. 651.)
Acointeiz s'est de bele Aude au vis cler.
(v. 1099.)
Il est manifeste que, dans ces deux derniers vers, il fallait au poëte une élision: il a mis Aude à l'accusatif et au génitif. Ailleurs, où l'élision l'eût gêné, il a mis au nominatif Audain o le vis fier.
Passons au changement de terminaison.
Vous savez la valeur de cette notation em, en. Jérusalem, Bethléem, sonnaient Jérusalan, Bethléan, comme aujourd'hui encore Caen et Rouen. Vous ne serez pas surpris que les deux orthographes par e et par a aient coexisté. M. Ampère voit un cas régime dans Bethléan, ou plutôt Belléan, par la règle de l'assimilation des consonnes. Il affirme que le nominatif était Bethléems avec une s (dont je crois qu'il serait un peu embarrassé de produire un exemple), et dans ce vers de Garin:
Par Dieu vous pri qui maint en BelliaM.
Belliam est au cas régime. Il est vrai que, plus loin, on rencontre: «Qui de la Virge en BélianT naquit.»
«Beliant, dit M. Ampère, est le cas régime en t de Bethléem, comme Belliam en est le cas régime en am.» (P. 72.)
Il ne se peut rien de plus commode pour l'inventeur du système; pour ses lecteurs, c'est autre chose.
M. Ampère aurait dû s'apercevoir que l'argument tiré des noms propres traduits est sans valeur, parce que ces noms propres n'ayant pas de forme déterminée en français, on les transportait tels qu'on les rencontrait. Deus dixit Moysi: Dieu dit à Moysi.—Deus allocutus est Moysen: Dieu dit à Moysen ou à Moysant.—Reedificavit ergo Salomon… Palmiram in terra solitudinis: «Puis reedifiad li reis Salomun… Palmiram qui est al desert.» (Rois, p. 269.)—Dux super Israel et super Judam: «Maistres sur Israel e sur Judam» (Formation de la lang. franç., p. 224), etc. En Baalim, de Niniven, et autres, que cite M. Ampère, ne concluent rien du tout par rapport à la langue française. Turold avait besoin d'une rime à tourment, il écrit Niniven; ailleurs il dit, en apostrophant Dieu le père:
Saint Lazaron de mort resurrexis
Et Daniel des lions guaresis.
(Roland, st. 173.)
Lazaron, dans le premier vers, faisait mieux son affaire que Lazare, et Danielem l'eût gêné dans le second.
Je ne vois nulle part le cas régime de Roland, Olivier, Michel, Turpin, etc.
«Il y a aussi des exemples de cas régime en in,» dit M. Ampère, qui cite pour preuve:
Dieu donnez m'a mari Garin,
Mon doux amin.
(Romancero fr., p. 72.)
Je lui demanderai d'abord comment Garin faisait au nominatif; puis, quand il me l'aura dit, je lui citerai autant d'exemples qu'il en voudra de cette même forme, Garin, amin, pour le sujet de la phrase.
A qui persuadera-t-il que Colin, Robin, Girardin, sont le génitif ou l'accusatif de Colas, Robert, Girard? Que nonnain est l'accusatif de nonne, et Jupin celui de Jupiter? Que Gothon faisait au nominatif Gothe? Que Marie faisait à l'accusatif Marion? Que Pierron et Pierrot, Charlon et Charlot, sont des cas obliques de Pierre et de Charles? (Formation de la langue franç., p. 65 et 68.) On lui dira qu'il prend pour des marques de déclinaison des diminutifs et des augmentatifs; que Perrin ou Perrinet revient à petit Pierre, et Pierron à gros Pierre. Voilà ce qui saute aux yeux de quiconque ne s'est pas brouillé la vue à contempler trop fixement une chimère. J'avoue que M. Ampère me paraît dans ce cas fâcheux; et comme il s'entoure de preuves érudites, il faut bien, pour empêcher son illusion de se répandre, la combattre par des preuves analogues.
«C'est, dit M. Ampère, quand on a perdu la tradition des lois grammaticales auxquelles obéissait le français du moyen âge, qu'on a cru qu'un personnage chevaleresque avait pu s'appeler Huon de Bordeaux. Le héros du roman écrit en prose au XIVe siècle s'appelait originairement Hues de Bordeaux, et son nom était mis au cas régime dans le titre: Histoire d'Huon. Appeler Hues, Huon, c'est comme si l'on perdait le titre des déclinaisons latines, et qu'on appelât Ciceron, Ciceronis, parce qu'on lit en tête de ses ouvrages: Ciceronis opera.» (Formation de la lang. franç., p. 64.)
Voilà qui est positif.
Ce qui ne l'est pas moins, c'est ce début d'un acte, daté de 1266, sur lequel je serais bien aise d'avoir le sentiment de M. Ampère: «Je Huon, et je Phelipe, femme au devant dit Huon…» (Lelong, Hist. de Laon, p. 609.)
M. J.-J. Ampère appelle souvent en témoignage le poëme de Garin le Loherens; en effet, ce monument date de la bonne époque de la littérature du moyen âge; l'auteur écrivait au plus tard vers le commencement du règne de saint Louis; il parle le meilleur langage et le plus exempt de dialecte, celui de l'Ile de France; la tradition des lois grammaticales était alors ou jamais dans toute sa force et sa vigueur. M. Ampère ne récusera donc pas l'autorité du poëme de Garin, dont précisément un des héros s'appelle Huedes, c'est-à-dire, Eudes, ou Hues, comte de Cambrésis.
Si je voulais ne montrer qu'une face de la vérité, rien ne me serait plus facile que de fortifier l'opinion de M. Ampère: Hues au nominatif, Huon aux autres cas, aux cas régimes; exemples:
Comment diables, li quens Huedes a dist.
(Garin, I, p. 146.)
Hues s'eveille, si oïst le Hustins.
(Ibid., p. 167.)
Hues se dort en son palais marbrin.
(Ibid.)
Hues l'oïst, mie ne fu esbahis.
(Ibid.)
Au contraire:
Fromons manda Huon, qui Gornai tint.
(Garin, p. 162.)
Vint à Huon, fierement li a dist.
(Ibid., p. 167.)
Je pourrais multiplier les citations dans ce sens, et m'en tenir là; la preuve semblerait évidente.
Mais je suis, en conscience, obligé d'ajouter qu'on trouve également Huon pour le nominatif:
Huons repaire dou riche poigneïs[79].
(Garin, I, p. 77.)
[79] Revient du terrible combat.
Li Borguignon ont Aubri adoubé,
Et l'Alemant et Huedes le sené.
(Ibid., p. 35.)
«Les Bourguignons ont équipé Aubri, l'Allemand et Eudes le sensé.»
Huons ist fort sovent comme prodons.
(Ibid., p. 175.)
Souvent ist fort Hues de Cambresis.
(Ibid., p. 176.)
Il est manifeste que le poëte n'attache pas à la terminaison la valeur que lui prête M. Ampère. Il se sert au hasard de celle-ci ou de celle-là. Un second exemple confirmera ce que je dis.
Begues, duc de Belin, est un autre acteur du même poëme. Ce nom, fait comme celui de Hues, doit suivre les mêmes règles. Aussi, Begon, dirait M. Ampère, est le cas régime de Begues. Nous allons voir.
Nominatif, Begues:
Là est dux Begues del chastel de Belin.
(Garin, I, p. 113.)
Et dist dux Begues: Nous avons gens assez.
(P. 103.)
Et respond Begues: Merveilles avez dist.
(P. 100.)
Nominatif, Begons:
Begons li dux, li chevaliers membrés.
(I, p. 103.)
Begons le voit, à ses compagnons dist.
(P. 100.)
Droit en Gascogne va Begons de Belin.
(P. 19.)
Begons les guie (guide), li dux au fier talent.
(P. 84.)
—«Il est bien reconnu aujourd'hui que de Charles on faisait Charlon; de Hugues ou Hues, Hugon ou Huon; de Pierre, Pierron.» (Formation de la lang. franç., p. 64.)
Sans doute, cela est bien reconnu; mais ce qui ne l'est pas, c'est que ces formes fussent le résultat d'une déclinaison à l'instar de la déclinaison latine. Jusqu'à nouvelle preuve, je croirai que la terminaison en on marquait ou un diminutif, ou plutôt un augmentatif, comme en italien Carlo, Carlone; Ugo, Ugone. Un capello est un chapeau; un capellone, un grand chapeau.
Dans le système de M. J.-J. Ampère, garçon était le cas oblique de gars, comme sapin le cas oblique de saps. Cela est dit formellement p. 67 et 74. Le livre des Rois n'emploie jamais que le mot saps; l'exemple invoqué par M. Ampère est celui-ci: «Et tut frai tun plaisir de cedres et de saps.» (Rois, p. 243.) Mais c'était ici précisément l'occasion du cas oblique sapin, s'il eût existé en cette qualité. Sapin ne se rencontre jamais dans la version des Rois; il n'a existé que plus tard; c'est un diminutif qui a fini par remplacer le nom simple.
Gars et garçon différaient de sens. Gars est tout uniment un jeune homme; garçon emporte une idée de mépris: c'est un gars de basse extraction et de mauvaises mœurs; tout au moins un valet. Les femmes de la fée Mélior ne l'eussent point blâmée d'avoir pris pour amant un gars; mais ignorant la naissance de Partonopeus, elles le croyaient un garçon:
Et dient qu'elle a mescoisi (méchoisi),
Quant d'un garçon fist son ami.
Tant bon cevalier l'attendoient,
Qui tant bel et tant rice estoient!
Bien l'a ses talens sorportée,
Quant a un garçon s'est coplée!
(Partonop., v. 4825 à 4830.)
«Sa passion l'a bien soutenue, pour qu'elle ait osé s'unir à un garçon.»
Charlemagne, revenu sur le champ de bataille de Roncevaux, défend que personne, écuyer ni garçon, reste auprès des morts avant qu'ils ne soient vengés:
Laissez gesir les morz tut issi cum il sunt…
Que [nul] n'i adeist esquier ne garcun…
(Roland, st. 174.)
Garçon, dans ce dernier exemple, a le sens que nous lui conservons encore quand nous disons à un garçon de café: Garçon! c'est le premier sens du mot.
De plus, garçon est ici le sujet de la phrase; comment donc serait-il au cas régime? M. Ampère n'a pas pris garde à cette difficulté: à la page 74, il avance que garçon est le cas régime de gars; et à la page 105, il cite garçon au nominatif:
Et menjurent priveement
Ele et le garçon seulement.
(Fabliaux, t. I, p. 249.)
Garsun, dans les Rois, comme garcio dans tous les écrivains du moyen âge, signifie un laquais, un mauvais sujet.—«Et avec ce, lui dist plusieurs injures et villenies en l'appelant garson.» (Procès-verbal de 1376, cité par du Cange.)
Garçon, aujourd'hui, n'est plus une injure; mais le féminin de gars en est devenu une des plus basses. C'était autrefois la traduction exacte de puella, et rien davantage.
Vous voulez que Karles, Aymes, soient pour le nominatif, et Karlon, Aymon, pour les cas obliques? Je trouverai cent exemples à l'appui de votre proposition, mais j'en trouverai deux cents pour la renverser, et prouver que ces formes s'employaient indifféremment, selon le caprice ou le besoin du poëte.
Dans un couplet monorime, dont l'assonnance est a:
Munjoie escriet, co est l'enseigne Karles.
(Roland, st. 13.)
«Il crie Montjoie! c'est la devise de Charlemagne.»
Dans un monorime en o:
Munjoie escriet, co est l'enseigne Karlun.
(Roland, st. 92.)
Penseriez-vous, par hasard, qu'ici le poëte a fait céder la règle aux exigences de sa rime? Il n'en est rien; voyez:
Le roy Karles parla qui fut de cuer marris…
(Les quatre fils Aymon, v. 323.)
Karlon ot un neveu qu'il aimat et tint chier.
(Ibid., v. 261.)
Sire, dit le duc Aymes, je vous ferai devis.
(Ibid., v. 334.)
Duc Aymon de Dordonne du roy a congie pris.
(Ibid., v. 339.)
Le nom seul des quatre fils Aymon prouve contre le système de M. Ampère, puisque, dans cette formule, Aymon est au nominatif. Deux nominatifs juxtaposés indiquaient alors le rapport de possession de l'un à l'autre, aujourd'hui marqué par le génitif du second substantif.
Et, relativement à cette forme, la préoccupation du cas régime a précipité M. Ampère dans une erreur qu'il importe de relever. M. Ampère avance que ces expressions composées, la Fête-Dieu, la Ferté-Milon, Château-Thierry, rue Saint-Denis, Place-Maubert, etc., renferment un nominatif et un génitif.—«Il est contre le vieux génie de notre langue de placer le de avant ces dénominations de localités» (Fête-Dieu n'est pas une localité), «et de dire, la rue de Richelieu, l'église de Notre-Dame; car notre langue, grâce au cas régime, permettait, dans l'origine, d'exprimer le génitif par la terminaison, sans le secours de la particule de.» (Formation de la lang. franç., p. 76.)
Il est impossible d'accorder à M. Ampère cette proposition, qui d'ailleurs en suppose une autre, savoir, que tout substantif pouvait modifier sa terminaison. Or, cela n'est pas soutenable. Je demanderai à M. Ampère où est la terminaison caractéristique du génitif dans les exemples suivants:—«Micol, la fille Saul, n'en out enfant jusqu'al jor de sa mort, car ele murut al enfanter.» (Rois, p. 142.)
—«Vien avant, vien, dame femme Jeroboam; pur quei te ceiles, e ne vols [fere] cunuistre que tu es la femme Jeroboam?» (Rois, p. 292.)
—«E les fils Belial se asemblerent entur lui.»
(Rois, p. 298.)
Partonopeus est jeté en prison, sous la garde d'un geôlier appelé Armant:
La femme Armant le vient veoir.
(Partonop., v. 7665.)
Fille Saül, femme Armant, femme Jéroboam, fils Bélial; dans toutes ces locutions et les semblables, il n'y a que deux nominatifs. C'est un emprunt à la syntaxe latine, qui prescrivait Urbs Roma, et non Romæ.
Ces façons de parler sont restées dans le peuple et dans les usages de la justice. Quand le président dit: Accusée femme Armant, ou fille Saul, ou veuve Athalie, levez-vous; quand un homme du peuple crie: Eh! père un tel! mère une telle! Armand, Saül, Athalie, ne sont pas plus au génitif que ces mots, un tel, une telle.
M. Ampère a donné trop d'importance à des hasards d'écriture. Je sais bien qu'on trouve:
C'est la mere Partonopeu.
Hom sui Rollant…
Mais croire que l'absence de l's ou la présence du t soit, comme il l'affirme, la marque d'un génitif, c'est transformer en une intention savante l'ignorance ou la distraction du copiste.
Nos pères savaient très-bien employer de quand ils voulaient réellement marquer le génitif:
Un almacurs i ad de moriane;
N'ad plus felun en la tere d'Espaigne.
(Roland, st. 73.)
Dunez mon feu, ço est le colp de Rollant.
(St. 67.)
«Donnez mon fief; c'est le coup de Roland.»
—«La dame vint en la citet de Thersa.» (Rois, p. 293.)
—«Li reis Abia… prist la cited de Béthel.»
(Ibid., p. 299.)
—«O humiliteit, vertu de Crist, cum forment tu confonz l'orgoil de nostre vaniteit!» (Saint Bernard, p. 553.)
Je conçois qu'on ait pu hésiter un moment devant les cas où la terminaison changeait: Charles, Charlot; Gui, Guyot, quoique cette illusion ne résiste pas à un examen attentif, puisqu'on rencontre le de uni à ces mêmes formes, inventées, suivant M. Ampère, pour le supprimer.
Il fallait être terriblement prévenu en faveur du cas régime, pour citer Choisy-LE-Roi, Bar-LE-Duc, Bois-LE-Comte, en prenant le Roi, le Duc, le Comte, pour des génitifs! (Format. de la lang. fr., p. 76.)
Ainsi ce principe étant faux, les conséquences que M. Ampère en fait sortir par rapport aux ellipses et aux inversions, l'analogie qu'il indique avec le grec, tout cela est également faux.
Et maintenant, voyez l'argument de M. Ampère se retourner contre son auteur: car si la Roche-Guyon, les fils Aymon, la Ferté-Milon, ne contiennent que deux nominatifs, et cela est incontestable, il s'ensuit que Guyon, Aymon, Milon, ne sont pas des formes obliques de Guy, Aymes, Miles. Celui qui dit Huon de Bordeaux, ne ressemble donc pas à celui qui dirait les œuvres de Ciceronis.
Je ne vois guère que l'apocope que M. Ampère n'ait pas encore consacrée à marquer le cas régime. Il ne l'a pas oubliée non plus.—«Enfès (sic) faisait au cas régime enfant.» (Formation de la lang. franç., p. 71.)
Par la même raison sans doute, cit est le nominatif de cité; mes, de messager; lin, de lignage; mi de milieu; etc. Dans les passages que j'ai cités à l'article de l'apocope, on trouvera des exemples de ces mots employés tantôt comme sujets, tantôt comme compléments. Les livres en sont pleins; ce serait perdre le temps à plaisir que de s'arrêter à les rassembler ici.
Le cas régime tel que nous le représente M. Ampère, s'il pouvait exister, serait de tous les protées le plus insaisissable. M. Guessard lui a trouvé de bon compte dix-huit formes, sans celles qu'en suivant les mêmes données on ne manquerait pas de découvrir, et que M. Ampère n'a point recueillies. Défions-nous des systèmes trop savants ou trop ingénieux, d'autant plus à craindre qu'il est toujours facile de trouver de quoi justifier le pour et le contre, en lisant les textes un œil ouvert et l'autre fermé.
Les mêmes auteurs ont composé pareillement une déclinaison de l'article, dont le tableau majestueux se déploie dans plusieurs traités ou dissertations savantes sur cette matière. Voyez-en l'appréciation dans la IIIe partie, à l'article IL, LI.
§ II.
Je ne dirai ici qu'un mot des patois, si doctement ennoblis sous le titre imposant de dialectes. L'importance en a été singulièrement exagérée, et cela se conçoit: sitôt que les philologues rencontraient une discordance d'orthographe, une forme inusitée, inexplicable pour eux, ils s'en tiraient par un dialecte. Le dialecte invoqué ne manquait à personne et ne trahissait personne. C'était, au lieu d'un aveu pénible, une espèce d'ajournement scientifique; et tout ce qui ne pouvait se loger dans le réceptacle des déclinaisons, on le jetait au delà, dans l'abîme ténébreux des dialectes.
Avec autant de bonne foi que d'intrépidité, Fallot résolut un jour de plonger dans ce chaos, pour en retirer tous les débris qu'il y verrait surnager, les exposer au soleil, les classer chacun avec une étiquette, et finalement en construire un beau monument d'architecture grecque, vis à vis son palais des déclinaisons, qui était d'architecture latine. La mort le surprit à la tâche. Des mains pieuses et amies ont publié les matériaux considérables, mais confus, qu'il avait déjà rassemblés. Ce recueil fait regretter vivement la perte d'un homme doué à un si haut degré de patience et d'application, et qui, joignant à ces qualités beaucoup de savoir, aurait pu rendre à la science d'éminents services.
Mais quant à l'entreprise de Fallot, la science n'a, je crois, rien perdu à ce qu'elle soit demeurée interrompue. Telle que Fallot l'avait conçue, c'était le treizième travail d'Hercule, et j'attribue le quatorzième à celui qui en aurait tiré quelque chose.
Il faut observer que les patois n'ont jamais existé que comme langage, et nulle part à l'état de langue littéraire écrite. Cela est si vrai qu'il serait impossible de montrer un seul texte, dix lignes rédigées véritablement en picard. Cependant la Picardie peut disputer la gloire d'avoir fourni le plus grand nombre d'écrivains au moyen âge. C'est que, même avant la centralisation moderne, il y eut toujours un centre; dès avant Philippe-Auguste, ce centre était Paris. Il y avait un peuple français et une langue française, à laquelle le trouvère picard ou bourguignon se faisait une loi de se conformer, au mépris du ramage de son pays. De toutes parts on tendait à l'unité. Venez me dire ensuite qu'il était impossible au provincial d'éviter dans son style tout provincialisme, j'en demeure d'accord; mais, de bonne foi, est-ce là ce qu'on peut appeler un dialecte? C'est se moquer que de le prétendre, et parodier les Grecs à trop bon marché. Je le répète, qu'on me montre une composition, n'eût-elle qu'une page, de franc picard, ou de pur bas-normand, ou de bourguignon, pareil aux noëls de la Monnoye, et je croirai à vos dialectes littéraires; sinon je ne croirai qu'à la langue française, pratiquée avec plus ou moins de pureté, comme il se voit de nos jours.
Avant donc de mettre en fait les dialectes, mettons-y le français. Cherchons le français, c'est le principal; le reste n'est que très-accessoire. Fallot, par malheur, a commencé par chercher les dialectes. Il supposait des tourbillons en linguistique, pareils aux tourbillons philosophiques de Descartes, et prétendait résoudre à sa manière le problème d'Ésope: Détourner de la mer tous les fleuves qui s'y rendent. L'opération faite, il ne serait plus resté ni mer, ni langue française.
Fallot s'est mis à l'œuvre sans même s'être fait une idée bien nette de ce qu'il cherche, et de ce qu'il entend par dialecte. Il s'amuse à des différences d'orthographe dans la notation de mots français, et il ne manque pas d'en conclure des différences de prononciation. S'était-il d'abord occupé de fixer les rapports de l'écriture au langage? Nullement; on ne voit pas qu'il y ait jamais songé. Mais il applique ingénument à l'écriture du XIIe siècle toutes les conventions qui régissent l'orthographe au XIXe, et voilà le principe qui lui fournit toutes ses conséquences. Aussi qu'arrive-t-il? De ses trois dialectes, normand, picard et bourguignon, il n'en est pas un auquel il parvienne à fixer un caractère. Les signes distinctifs de celui-ci reparaissent à moitié dans celui-là, et le reste est commun au troisième; ils rentrent tous l'un dans l'autre. Dans cette tentative de système, tout vacille, tout chancèle, parce que ce n'est autre chose que l'étude approfondie d'une illusion.
L'étude des patois proprement dits serait intéressante et profitable; mais elle paraît offrir de grandes difficultés, car les patois ont leurs racines situées beaucoup plus profondément que celles de la langue française. Il faudrait creuser jusqu'aux idiomes usités dans chaque province avant la conquête latine, en commençant par replacer cette province dans l'ensemble politique dont elle était un élément. Par bonheur, on peut étudier la formation du français, à part de celle des patois. Quant à ces variations que l'usage introduisait d'une province à l'autre, cela n'est qu'à la superficie du langage. Qu'on prononçât ici du fu, et là du feu; un lou et un leu; mon fi, mon fieu ou mon fiu, ce n'est pas de quoi faire un si grand bruit. Quand nous serons assurés de la prononciation générale, les formes particulières, les provincialismes se détacheront d'eux-mêmes.
Appelons, si vous voulez, ces provincialismes des dialectes; le nom n'y fait rien, pourvu qu'on s'entende bien sur la chose signifiée. Ces dialectes me paraissent pouvoir faire l'objet d'un travail spécial secondaire, dont je n'ai pas cru devoir compliquer celui-ci.
TROISIÈME PARTIE.
APPLICATIONS ET CONSÉQUENCES.
AVERTISSEMENT.
Dans les deux premières parties, nous avons tâché d'établir une théorie; dans la troisième, nous allons chercher à la vérifier par des applications, à justifier les principes par les conséquences. Sans cette troisième partie, on ne verrait guère de quelle utilité peuvent être les deux autres. La question de l'orthographe et de la prononciation primitives du français pourrait ne sembler qu'une curiosité philologique, bonne à renfermer dans le cabinet d'un littérateur, à défrayer quelques discussions entre savants, et rien au delà.
Il n'en va pas ainsi, au moins dans mon opinion. Cette étude doit servir à raffermir, en les éclairant, les bases de notre idiome; à expliquer en beaucoup de points notre langue moderne, et à protéger sa marche dans l'avenir. La comparaison de ce qui a été avec ce qui est, conduira plus sûrement vers ce qui doit être. En reconnaissant nos fautes et les causes de nos fautes, nous nous trouvons à même d'en réparer encore une partie, et nous apprenons à nous détourner d'écueils désormais connus.
J'indique ici les résultats, non de ce que j'ai fait, mais de ce que pourront faire de plus habiles, en pratiquant la même voie. Je me borne à réclamer l'honneur d'y avoir hasardé le premier pas; de plus forts iront plus loin.
La lecture de cette troisième partie dédommagera quelque peu, je l'espère, ceux qui auront eu la patience de me suivre jusque-là. Il m'eût été facile de réunir un nombre bien plus considérable d'observations; car étant donnée la théorie, l'on trouve à chaque pas à faire une expérience. J'en laisserai le plaisir ou l'ennui à ceux qui le voudront prendre; il me suffit de montrer de quelle façon l'on peut y procéder. Si parmi ces remarques détachées il s'en est glissé quelqu'une sans rapport immédiat avec les principes que j'ai tâché d'établir, on voudra bien me la pardonner. Elle intéresse toujours la langue par quelque côté; à ce titre, si elle est juste, elle est utile, et je ne sors pas de mon sujet. D'ailleurs, je n'ai pas pour dernier but les syllabes et la grammaire, mais la littérature. C'est pour arriver plus sûrement à ce terme que j'ai pris un point de départ si éloigné. Tout ce qui peut, en faisant connaître la littérature du moyen âge, donner l'envie avec les moyens de l'étudier, rentre donc dans mon plan, et je pense qu'après avoir lu tant de détails élémentaires, on ne me reprochera pas ces courtes excursions dans une région moins aride et plus élevée.
CHAPITRE PREMIER.
De l'articulation des consonnes chez les modernes.—Conséquences du système actuel: vers faux, rimes fausses, hiatus.
Nous nous croyons infiniment supérieurs à nos pères en fait de langage et d'art. Je ne prétends pas nier le progrès sur bien des points; mais défions-nous des illusions de l'amour-propre et de l'habitude. Dans ces changements considérables effectués depuis le moyen âge, tout n'a pas été bénéfice. A la fin du XVIe siècle, Pasquier faisait déjà cette remarque pleine de sens: «Il n'est pas dit que tout ce que nous avons changé de l'ancienneté soit plus poly, ores que il ait aujourd'huy cours.» (Recherches, liv. VIII, chap. III.) Gagnant sur certains points, nous avons dû perdre sur certains autres; et pouvait-il en être différemment? Cela serait contraire à la nature des choses humaines, où il n'y a pas de bien sans mélange.
Notre versification, par exemple, se vante d'être si perfectionnée! Que dirait-on si, avec ses règles austères et ses dehors rigoureux, je la faisais voir pleine d'hiatus bien réels, de vers faux, semblable à une prude convaincue de galanterie? Si, m'appuyant sur la manière moderne d'articuler les consonnes finales et les consécutives distinctement, je montrais certains vers de Racine plus durs et d'une mesure moins exacte que ceux de Rutebeuf ou de Gautier de Coinsy? On crierait au paradoxe. Soit! c'est un paradoxe; mais tout paradoxe n'est pas une fausseté: autrement, il faudrait établir en principe que l'opinion commune est toujours infaillible. En tout cas, le mérite ne serait pas à Rutebeuf, ni le tort à Racine; tout aurait dépendu de la diversité de l'instrument qu'ils mettaient en jeu.
Arrêtons-nous un moment à cette question, qui en vaut la peine; car si cette étude du vieux langage offre quelque utilité pratique, c'est par les rapprochements et les comparaisons avec la langue moderne.
On met de nos jours une affectation extraordinaire à détacher toutes les consonnes, surtout les finales; on orthographie en parlant. On dira, par exemple: Toujours zinjustes zenvers zelle,—un discours zinstructif,—que vous êtes zaimable!—l'art tantique,—j'ai froid taux mains,—un pied tà terre,—à tort tet à travers, etc., etc.; prononciation affreuse! Ménage avertit qu'on doit prononcer pié à terre: «C'est comme parlent les honnêtes gens,» Il veut qu'on écrive sans t, à tor et à travers, en quoi il n'a pas raison; mais du moins nous fait-il par là connaître le bon usage de son temps. Soyez sûr qu'on doit dire discour instructif, l'ar antique, enver elle. Quel est le but de la consonne finale? faciliter la liaison sur le mot suivant. Une seule consonne y suffit; en sonner deux, c'est blesser l'esprit de la loi par une observation exagérée de la lettre.
Je poserais donc cette règle générale, que, dans les mots au singulier terminés par deux consonnes, c'est par l'avant-dernière que la liaison s'effectue. La dernière est muette.
Au contraire, dans les pluriels, c'est la dernière qui prévaut.
Je tiens que voilà le principe, mais je ne nie pas que l'usage ne nous contraigne à recevoir de fâcheuses exceptions. Il faut bien se résoudre à prononcer:
Boileau, correcque tauteur de quelques bons écrits,
en sonnant le c et le t de correct. Talma disait de même, dans l'École des Vieillards:
Maudit respecque thumain, qui m'oblige à me taire!
C'était une faute, car l'usage veut respè khumain.—Mais pourquoi l'usage ne souffrirait-il pas aussi corrè kauteur?
Quelques inconséquences de ce genre ne doivent pas empêcher la règle d'être admise.
La liaison la plus douce et la plus coulante est assurément celle qui se pratique sur une liquide; aussi, nos pères disaient-ils: Un fil ingrat, comme: Une mor affreuse. Rien de plus logique. Je ne crois pas possible de revenir sur les droits prescrits de l'l pénultième, de remettre en vigueur l'ancienne prononciation, maintenue du temps de Th. de Bèze, il ont, il auraient, au pluriel. Seulement, il faudrait gagner de dire comme les paysans: Is ont, is auraient, au lieu de ile zont, ile zauraient. Sonner séparément l'l et l's, c'est trop de moitié. Si l'on estime cette articulation raisonnable, que ne dit-on également un file zingrat? Nous disons par bonheur encore, fiz ingrat, en ne sonnant qu'une consonne.
Les droits de l'r pénultième pourraient encore être sauvés: l'usage, qui repousse comme ridicule fil ingrat, n'est pas si contraire à mor affreuse, discour écrit, vos malheur et les miens, etc. On prononce, au Théâtre-Français:
Le dirai-je? vos yeux, de larmes moins trempés,
A pleurer vos malheurs zétaient moins occupés.
(Iphigénie, act. II, sc. 1.)
Me laisse dans les fers zà moi-même inconnue.
(Ibid., act. II, sc. 7.)
J'aurais eu des remords z'en accusant Zopire.
(Mahomet, act. III, sc. 1.)
C'est horrible! Cette liaison par-dessus l'hémistiche, qui de plus introduit un e muet aux dépens de la mesure, déchire les oreilles. Il est clair qu'il faudrait dire:
A pleurer vos malheur étaient moins occupés.
Me laisse dans les fer à moi-même inconnue.
J'aurais eu des remor en accusant Zopire.
Un enfant sentirait combien on gagne à supprimer l's: il en reste toujours assez.
Voilà pour les finales doubles; mais, même pour les simples, la coutume actuelle est bien différente de l'ancienne. Il n'est personne qui ne se croie obligé de prononcer, Les larmes zaux yeux; Les larme aux yeux, passerait pour une négligence excessive, un indice de mauvaise éducation ou d'habitudes vulgaires. Cependant il existe encore quantité de vieillards prêts à vous attester que, dans leur jeunesse, on se fût singularisé en parlant ainsi dans la conversation, et que l'usage alors prescrivait tout bonnement, Les larme aux yeux.
Cette prononciation a été celle de nos pères:
Trois aveugleS un chemin aloient…
Li trois aveugleS à l'oste ont dit…
(Barbazan, III, p. 69 et 78.)
Dans le fabliau où Diderot a pris l'idée des Bijoux indiscrets:
S'il vous parle et s'il vous respont,
Prenez sur moi dix livreS adonc.
(Barb., III, p. 119.)
Ces exemples, qu'on pourrait accumuler en très-grand nombre, prouvent qu'on ne tenait pas toujours compte de l's du pluriel; mais observez que cette licence se rencontre surtout dans les fabliaux, dont la poésie devait être plus rapprochée du langage familier. Dans la chanson de Roland, dans le style épique, la règle est d'habitude plus sévère, quoique le poëte ne s'interdise pas absolument le bénéfice de cette faculté. Voici un passage où l'on verra les deux pratiques réunies. C'est dans la description de l'horrible tempête qui éclate pendant la bataille de Roncevaux:
Orez i ad de tuneire et de vent,
PluieS e gresils demesureement;
Chiedent li fuldres e menut e suvent,
E terremoete ço i ad veirement.
Cuntre midi tenebreS i ad granz:
Ni a clarted se le cels ne s'i fent.
(Roland, st. 109.)
«Orages y a de tonnerre et de vent, pluie et grésils ce démesurément; les foudres tombent menu et souvent; et grands tremblements de terre, grandes ténèbres du côté du midi. Il n'y a de clarté que celle des éclairs qui fendent le ciel.»
L's de pluies ne compte pas au second vers; l's de ténèbres compte au troisième.
Au surplus, tout ne me paraît pas précisément regrettable dans l'ancienne prononciation. Sans prétendre décider si l'annulation facultative ou le maintien constant de l's est un tort ou un droit, je me contente d'observer que la mesure des vers exige impérieusement l'articulation de la consonne finale. La haute éloquence et la poésie ont leurs intérêts communs; ainsi je crois qu'au théâtre et dans le discours solennel, la question n'est pas douteuse. Il n'est pas douteux non plus qu'il existait autrefois deux prononciations: l'une d'apparat et rigoureuse, l'autre familière et plus négligée. Qu'on ne s'y trompe point: ce n'était pas un mal. La délicatesse des nuances dans le langage correspond à celle des esprits; ce sont les gens grossiers ou les pédants qui effacent les nuances.
De tout temps on a vu des hommes empressés à se distinguer par leur langage. Le XVIIe siècle connaissait comme le nôtre ces personnages roides, empesés, qui étalent sur leurs doctes lèvres leur belle orthographe, et affectent sans cesse d'humilier le prochain par leurs nobles façons de dire et leur prononciation transcendante. C'est à l'émulation d'imiter ces beaux parleurs que nous devons la mode de faire ressentir cette multitude d'affreuses consonnes qui semblent se siffler elles-mêmes. Le mal a toujours été de pis en pis. Il existait déjà sous Louis XIV et auparavant, mais encore avait-il certaines limites: il n'en a plus aujourd'hui, et son triomphe est complet. Écoutons là-dessus le témoignage de Molière, dans l'Impromptu de Versailles.
MOLIÈRE (à du Croisy).
«Vous faites le poëte, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage; marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde, ce ton de voix sentencieux, et cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse échapper aucune lettre de la plus sévère orthographe.»
(Scène 1.)
Cette exactitude de prononciation était donc encore en 1663 le caractère d'un ridicule, et Molière, loin de la pratiquer, la jouait en plein théâtre, devant la cour la plus polie de l'Europe, devant les grands seigneurs, dont pas un ne prononçait autrement que des piqueux et des porteux. Aujourd'hui la pédanterie du poëte de l'Impromptu a infecté toute la nation; et le théâtre même, qui fut si longtemps une école de bon langage, le théâtre a perdu la tradition de Molière, et s'est laissé gagner à la contagion des précieux ridicules. La chose est venue au point que nous n'avons presque plus de monosyllabes en français. Les gens, les vers, les fils, les mœurs, sont devenus des genses, des mœurses, des verses, des fisses. Feu madame Paradol, dans Rodogune, n'y manquait pas:
Mais, soit justice ou crime, il est certain, mes fisses,
Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis.
Désaugiers était assurément plus exact, lorsqu'il faisait chanter à Vénus ce couplet, dans la parodie de Psyché:
Je n' suis plus votre mère;
Ah! fi, fi, fi, libertin, fi!
Vous n'êtes plus mon fils.
Nous en sommes à appeler rime riche une rime qui ne rime pas; l'accouplement d'une rime masculine avec une féminine:
Et cinq cent mille francs avec elle obtenus
La firent à ses yeux plus belle que Vénusse.
Et les dieux jusque-là, protecteurs de Pârisse,
Ne nous promettent Troie et les vents qu'à ce prix.
Il faut tout l'empire de l'habitude pour nous faire accepter cette barbarie. Personne cependant n'y prend garde. Un étranger ne comprendra jamais pourquoi la finale du berger Pâris se prononce autrement que celle de la ville de Paris.
Vous me direz que ces abus existaient pour la plupart du temps de Racine. Hélas! oui: la décadence est née au sein même de la perfection; on abusait déjà de l'instrument que Racine et Fénelon n'avaient pas encore achevé de polir. Il faut bien avouer que, dès le siècle de Louis XIV, on faussait les rimes, on introduisait dans les vers des syllabes parasites:
Quelquefois, poure flatter ses secrètes douleures,
Elle prend des enfants, les baigne de ses pleures.
Trois fois elle a rompu sa lettre commencée.
Daignez la voire, seigneure, daignez la secourire.
O ciel! Œnone est morete, et Phèdre veut mourire!
Qu'on rappelle mon fisse! qu'ile vienne se défendre.
Mais dans le temps fatale que, repassant les flots,
Nous suivions malegré nous les vainqueures de Lessebosse…
Je répondrai, madame, avecque la libereté
D'un soledat qui sait male fareder la vérité.
Non, je ne l'aurai point amenée au supplice,
Ou vous ferez aux Grecques un double sacrifice.
Faites réciter ces vers par un contemporain de saint Louis ou de François Ier. Le résultat pourra vous en paraître bizarre, ridicule; nous sommes portés à rire de tout ce qui sort de nos habitudes, et l'oreille est encore bien plus superbe et plus intolérante que les yeux. Mais vous serez forcé de convenir que l'harmonie de ces vers est plus douce, plus égale, que lorsqu'on leur applique les règles ou plutôt le déréglement de la prononciation moderne:
Queuquefois, pou flatter ses secrètes douleux,
Elle prend des enfants, les baigne de ses pleux…
. . . . . . . . . . Daignez la secouri.
O ciel! Œnone est môte, et Phèdre veut mouri!
Qu'on appelle mon fi, qu'i vienne se défendre.
Non, je ne l'aurai point amenée au supplice,
Ou vous ferez aux Grais un double sacrifice.
Supposons qu'à votre tour vous récitez à cet homme ressuscité du moyen âge des vers du Roland ou du Garin, en les accommodant à la prononciation moderne. Il se récriera, il vous traitera de barbare, d'homme sans oreille ni goût. Et si vous lui soutenez que ces épithètes ne sont dues qu'à lui et à ses contemporains, il entrera dans une juste colère: Osez-vous bien vous faire juges de l'harmonie, vous qui ne soupçonnez ni la prononciation du français, ni les rapports de notre écriture à notre prononciation? Je vous trouve bien insolents de nous condamner ainsi, et d'imaginer que le ciel a mis en vous les premiers la sensibilité de l'ouïe, comme si jusqu'à vous le Créateur n'eût pas encore perfectionné la machine humaine! Apprenez que l'homme est sorti parfait des mains de Dieu, et que s'il est parvenu à modifier son organisation en quelque chose, c'est à son détriment, non à son profit. Vous vous croyez améliorés! dites donc empirés. Du temps de Rutebeuf, d'Adenes, de Raimbert, de Paris, aurions-nous jamais supporté ces vers faux, ces fausses rimes, toutes ces cacophonies abominables qui pleuvent à verse dans vos poëtes les plus vantés, et font s'extasier vos académies? Non, jamais. Vous parlez d'hiatus. Quelle hardiesse à vous, quelle impudence de prononcer ce mot! Où rencontrer un amas d'hiatus plus choquants que dans votre Molière, votre Boileau, votre Corneille, votre la Fontaine et votre Racine? J'en rougis pour vous et pour la langue française:
. . . . . . . . . . . . . Ce héros expiré
N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré…
Où courez-vous ainsi, tout pâle et hors d'haleine?…
(Racine.)
Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse…
La sibylle, à ces mots, déjà hors d'elle-même…
L'innocente équité honteusement bannie.
(Boileau.)
Puisque si hors de temps son voyage l'arrête…
(Molière.)
Boileau, formulant la règle qui proscrit l'hiatus, en commet deux à l'abri de l'inconséquence de l'usage. Cette malice a été fort admirée:
Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée,
Ne soit en son chemin par une autre heurtée.
Et l'hiatus qui se fait d'un vers à l'autre?
Dans un calme profond Darius endormi
Ignorait jusqu'au nom d'un si faible ennemi…
Ni serment ni devoir ne l'avait engagé
A courir dans l'abîme où Porus s'est plongé…
(Racine.)
Et l'hiatus dissimulé à l'œil par certaines consonnes qu'il est d'usage de ne point prononcer dans certains mots?
Je reprends sur-le-champ le papier et la plume.
Le quartier alarmé n'a plus d'yeux qui sommeillent.
(Boileau.)
Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,
Font de dévotion métier et marchandise.
(Molière.)
Maint chevalier errant qui rend grâces aux dieux.
J'ai fait parler le loup et répondre l'agneau.
(La Fontaine.)
Le manteau sur le nez ou la main dans la poche…
Sur votre prisonnier, huissier, ayez les yeux.
(Racine.)
Est-ce là des hiatus, oui ou non? Vous ne verrez chez nous rien de pareil. Vous me reprochez va il, a on, que nous prononcions vat il, at on; c'est justement comme lorsque vous niez l'hiatus de huissier ayez, en vous armant de l'r finale de huissier, laquelle ne se prononce pas. Vous êtes dans les deux cas dupes de votre vue au préjudice de votre ouïe. Vos vers modernes semblent fabriqués pour des sourds qui auraient de bons yeux; les nôtres charmeront encore les aveugles qui conservent de bonnes oreilles. Si Homère pouvait juger notre débat, à qui pensez-vous qu'il donnât gain de cause?
Ce que j'en dis n'est pas pour nous défendre de tout hiatus. A Dieu ne plaise, ni à Apollon son serviteur! Il y a des hiatus très-doux et très-musicaux. Nation, Danaé, Simoïs, violence, sont délicieux à l'oreille; nous n'avons pas été si sots que de les proscrire. Vous me direz sans doute que ces hiatus ont lieu dans le corps d'un seul mot, et non pas d'un mot à un autre. Belle distinction, et profonde! Est-ce que l'intervalle qui sépare les mots sur le papier subsiste pour l'oreille? Écoutez parler une langue à vous inconnue, ou peu connue; est-ce que vous surprenez où finit un mot et où un autre commence? Toute une phrase ne glisse-t-elle pas à l'oreille comme un seul et unique mot? Qu'est-ce donc que cette distinction artificielle? Faites-moi la grâce de m'expliquer la différence entre l'impersonnel il y a et le nom de la vestale Ilia; comment l'un forme un insupportable hiatus, et l'autre une charmante harmonie. Cela paraît très-raffiné! Grâce à ce raffinement et à l'absolutisme d'une règle absurde, votre poëte est dispensé de montrer du tact dans le choix de ses hiatus, admettant celui-ci et repoussant celui-là. Non; tout hiatus, quel qu'il soit, est banni. Votre loi brutale ne souffre point d'exceptions: aussi êtes-vous arrivés à ce beau résultat, que vos vers fourmillent d'hiatus, et légitimes, qui pis est!
Jugez la valeur relative de nos principes par la différence des effets: nous, avec des voyelles en contact, nous savions éviter l'hiatus à l'aide des consonnes intercalaires; et vous, vous trouvez moyen d'avoir des hiatus entre deux voyelles séparées par une consonne écrite. Il faut avouer que le progrès est admirable! Nous sommes en effet les barbares, et vous êtes les gens civilisés, les grands artistes!
A ce discours du ressuscité, je ne vois pas trop ce qu'il y aurait à répondre.