CHAPITRE IX

Notice des Nègres et des Mulâtres distingués
par leur talent et leurs ouvrages. Annibal,
Amo, Lacruz-Bagay, l'Ilet-Geofroy, Derham,
Fuller, Banaxe, Othello, Cugoano,
Capitein, Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Weathley
.

Dans ce neuvième chapitre, nous allons examiner si les ouvrages faits par les nègres, ou pour les nègres, sont bien une preuve de la littérature de leur caste.

«Annibal ou Hannibal, qui eut l'honneur d'être connu du Czar Pierre, par son éducation et son instruction, fut élevé en Russie, au grade de lieutenant-général, et de directeur du génie.»

Avoit-il reçu en Afrique l'éducation et l'instruction qui l'avoient porté à ces grades?

Amo (Antoine-Guillaume), né en Guinée, fut amené très-jeune à Amsterdam; un de ses maîtres l'envoya faire ses études aux Universités de Halle en Saxe, et de Wittemberg; il soutint une thèse, et publia une dissertation De Jure Maurorum; il parloit le latin, le françois, le hollandois et l'allemand.

Où avoit-il appris à parler toutes ces langues, étoit-ce dans les Universités d'Afrique?

Lacruz-Bagay, étoit ou nègre ou sang mêlé; l'évêque Grégoire dénonce lui-même son incertitude à cet égard. Selon nous, il n'étoit ni l'un ni l'autre, puisqu'il étoit Indien Tagal, nation qui diffère beaucoup des Africains nègres; il grava une carte des Philippines, composée par le Père Murello Vélande, jésuite.

Un graveur est-il un littérateur?

L'Ilet Geoffroy, également indien, fit aussi des cartes qui ne prouvent nullement la littérature des Africains.

Derham (Jacques), esclave à Philadelphie, fut vendu par son maître à un médecin, qui le vendît à un chirurgien, qui le vendît au docteur Robert Dove, de la Nouvelle-Orléans; à l'âge de vingt-six ans, il est devenu le médecin le plus distingué de la Nouvelle-Orléans; nous en sommes bien persuadés. Mais qu'a de commun la science de la médecine acquise à la Nouvelle-Orléans, avec la Littérature des nègres d'Afrique?

«Blumenbach, voyageant en Suisse, a vu, à Yverdun, une négresse citée comme la personne la plus habile du pays, dans l'art des accouchemens.»

Qui pourra, d'après cela, douter de la Littérature des nègres?

Fuller (Thomas), né en Afrique, et résidant à quatre milles d'Alexandrie, ne savoit, à la vérité, ni lire ni écrire, mais il n'en étoit pas moins littérateur, par sa prodigieuse facilité à calculer de mémoire. Un jour, on lui demanda combien de secondes avoit vécu un homme âgé de soixante-dix ans, «tant de mois et tant de jours? Il répondit dans une minute et demie. L'un des interrogateurs prend la plume, et après avoir longuement chiffré, prétend que Fuller s'est trompé en plus; non, lui dit le nègre, l'erreur est de votre côté, car vous avez oublié les bissextiles; le calcul se trouva juste.»

Les nègres des Antilles, qui pourtant viennent d'Afrique, sont encore bien éloignés de ce degré de perfection de littérature arithmétique, ils sont obligés, pour compter jusqu'à douze seulement, d'avoir recours; n'allez pas croire que ce soit à la plume, mais à des grains de maïs, ou à de petits cailloux. Pour savoir leur âge, ils mettent, à chaque renouvellement de lune, un petit caillou dans une callebasse, destinée pour cela, et quand on leur demande quel âge ils ont, ils répondent, autant de lunes qu'il y a de petits cailloux dans cette callebasse: mais il n'entre pas dans leur littérature de savoir de combien de lunes est composée une année; encore moins de connoître le calendrier de César, et le calendrier Grégorien; connoissance que le nègre calculateur, cité par M. Grégoire, n'avoit pas certainement acquise dans son pays, qui, par conséquent, ne prouve rien en faveur de la littérature africaine.

Nous pourrions encore donner ici les noms de quelques autres nègres ou mulâtres, dont l'évêque Grégoire cite les ouvrages comme des preuves de l'existence de la Littérature africaine; mais nous craignons d'abuser de la patience du lecteur, et nous l'engageons à en prendre connoissance dans l'ouvrage même de M. Grégoire. D'après cela, il conviendra avec nous qu'il étoit bien inutile que ce prélat se mît en frais de produire une foule de citations, dont plusieurs, très-insignifiantes, ne tendent qu'à prouver ce que jamais nous ne lui avons contesté, qu'il se trouve (quoique rarement) parmi les nègres d'Afrique, quelques individus qui ont un certain degré d'aptitude à acquérir une certaine somme de connoissance. Mais nous maintenons, et le lecteur impartial, conviendra avec nous, que les ouvrages que l'évêque Grégoire attribue aux nègres et aux mulâtres, bien au-dessous de l'idée que ce prélat s'est efforcé d'en donner, ne prouvent nullement la littérature des nègres d'Afrique; 1º. parce qu'ils sont tous écrits en langues totalement étrangères aux différentes populations africaines; 2º. parce que leurs auteurs ont puisé leurs connoissances, soit en Angleterre, soit en France, soit en Hollande, soit en Portugal, soit en Espagne, et que pas un n'a composé ses ouvrages dans son pays, nous maintenons donc que ces ouvrages sont la preuve la plus irréfragable, que les Africains n'ont point de littérature; et que les preuves que donne M. Grégoire, qu'ils en ont eu une autrefois, ne sont rien moins que certaines.

Il est cependant possible, qu'en notre qualité de François, nous soyons, comme le dit l'évêque Grégoire, tellement étrangers à tout ce qui s'appelle littérature étrangère, que nous n'ayons pu deviner celle des nègres. Au reste, l'intention de l'auteur est évidente; son but, en faisant son ouvrage, n'a pas plus été de prouver la littérature des nègres, que nous en faisant le nôtre, de la réfuter; on ne se bat pas contre une chimère.

Pour prouver à l'évêque Grégoire notre reconnoissance, en suivant la maxime sublime de l'Evangile, qui est de se venger de ceux qui nous font du mal, en leur faisant du bien, nous donnerons à ce prélat un avis, qui ne peut qu'être très-profitable à ses intérêts; c'est celui de ne pas envoyer une pacotille trop considérable de ses ouvrages (surtout du dernier), à la Guadeloupe, à la Martinique, aux îles Espagnoles, enfin, dans toutes les Antilles, où la peste négrophilique n'a pas exercé ses ravages; ce seroit une très-mauvaise spéculation, et nous craindrions beaucoup que le colporteur ne fût très-mal accueilli.

Qu'il nous soit permis avant de terminer cet ouvrage, de jeter quelques fleurs sur la tombe du général Ferrand; ce brave militaire, vraiment ami de son pays, connut le prix des colonies, et fut l'ami des colons; l'expérience l'avoit fait revenir de la malheureuse prévention que les négrophiles ont donnée contr'eux à la majeure partie des François. La perte de ce général est donc une nouvelle calamité qui atténue encore le peu d'espoir qui leur restoit. Dans le nombre des militaires qui ont partagé avec ce général les mêmes sentimens, nous nous plaisons à citer ici un de ses aides-de-camp, M. Castel Laboulbene, chef d'escadron, et commandant à Samana, qui réunit aux talens militaires les plus distingués, les qualités sociales les plus aimables.

Nous croirions encore manquer à la reconnoissance, si nous ne citions pas ici le général Morgan, qui, dans le peu de temps qu'il a resté dans la colonie, a témoigné aux colons l'affection la plus marquée, et leur a rendu, dans les circonstances critiques où ils se sont trouvés, tous les services qui ont dépendu de lui. Ce brave général, à ses talens militaires, réunissoit la connoissance des colonies, et il ne faut que les connoître pour en sentir l'importance.

L'évêque Grégoire termine son ouvrage de la Littérature des nègres, par une péroraison que nous allons copier.

«Puissent les nations européennes expier enfin leurs crimes envers les Africains! Puissent les Africains, relevant leurs fronts humiliés, donner l'essor à toutes leurs facultés, ne rivaliser avec les blancs qu'en talens et en vertus, oublier les forfaits de leurs persécuteurs, ne s'en venger que par des bienfaits (ils les ont égorgés). Dût-on ici bas n'avoir que rêvé ces avantages, il est du moins consolant d'emporter au tombeau la certitude, qu'on a travaillé de toutes ses forces à la procurer aux autres.»

N'eût-il pas été beau à l'évêque Grégoire d'emporter aussi dans le tombeau le repentir des maux réels que son rêve a occasionnés, aux blancs, aux nègres même, et à la France.

FIN.