LAMENTATIONS DE BOIELDIEU
A Emile BOUCHER.
J'étais, l'autre jour, à Rouen, pour les fêtes de Corneille, et, passant au pied de la statue de Boieldieu, voici ce que j'entendis murmurer au grand compositeur:
Corneille! Corneille!! Corneille!!!
Eh bien, nous ne l'oublierons pas
Ce nom qui nous corne à l'oreille
Depuis huit jours. Vrai, j'en suis las!
Les Rouennais ont plein la bouche
De celui qu'ils nomment leur dieu,
Mais moi, l'on me trouve très mouche
Et pourtant je suis Boieldieu.
Qu'a-t-il donc fait ce si grand homme?
Le Cid, Horace et puis Cinna....
Eh bien, moi, je pense qu'en somme,
Mon œuvre est plus pschutteuse, na.
Je sais bien qu'il a fait Dom Sanche,
Le Menteur, ça c'est un peu mieux,
Mais, moi, j'ai fait la Dame Blanche
Et puis quoi, je suis Boieldieu.
Pour lui, seul, la ville est en fête;
C'est pour lui que sont accourus
Ministres, députés en quête
De placer leur speech très diffus.
Académiciens (folie!)
Bref, on est venu de tout lieu....
Et pendant ce temps on m'oublie
Moi, le seul, le grand Boieldieu.
Que de stances ont été lues!
Combien de poèmes divers!
Et Bornier qui, dans ses «statues»
Oublia de me mettre en vers!
Il chanta Jeanne d'Arc, Corneille!
Napoléon premier ... tudieu!
C'est une insulte sans pareille
De lâcher ainsi Boieldieu!
C'est pour lui seul, ces oriflammes,
Ces étendards et ces drapeaux,
Pour lui seul, les petites femmes
Ont arboré de grands chapeaux,
Pour lui, la plus belle toilette,
Pour lui regards troublants ... pardieu!
Mettre ton nom seul en vedette,
C'est bien vexant pour Boieldieu.
Mais bah, pourquoi tout ce tapage
Je préfère mon sort au tien,
Tous ces gens avec leur ramage
T'embêtent et tu ne dis rien.
Moi, du moins, Pierre, je n'avale
Pas de discours fastidieux,
Et si ce n'était la rafale[[1]]
Je rirais, foi de Boieldieu.
Il avait fait un temps atroce.