LES MÃDECINS DE MOLIÃRE
A. L. CRESSONNOIS.
Parmi les spectateurs qui acclament Purgon, Diafoirus, Fleurant et autres médecins ridicules que Molière a semés dans plusieurs de ses pièces (Monsieur de Pourceaugnac, le Malade imaginaire, le Mariage forcé, l'Amour médecin, la Jalousie du barbouillé, le Médecin malgré lui, etc.), au grand esbaudissement du public, combien ignorent le véritable motif qui a poussé l'auteur à caricaturer ainsi les gens qui exercent la médecine!
Y a-t-il beaucoup de lecteurs du grand comique qui sachent à quel fil a tenu la création de ces types immortels?—Je ne crois pas.
C'est une vengeance personnelle, une satisfaction particulière qui a fait éclore toutes les œuvres citées plus haut.
Voici dans quelles circonstances l'auteur du Misanthrope résolut de stigmatiser les docteurs de tous genres.
Molière logeait chez un médecin, dont la femme, extrêmement avare, voulait augmenter le loyer de la portion de maison qu'il occupait; sur le refus qu'il en fit, l'appartement fut loué à un autre. Aussi, depuis ce temps-là , Molière n'a pas cessé de tourner en ridicule les médecins qu'il avait déjà attaqués du reste dans le Festin de Pierre.
Il définissait ainsi le médecin:
«Un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient tué.»
L'Amour médecin est la première pièce dans laquelle Molière a donné libre cours à sa verve satirique et antimédicale.
Afin de rendre ses plaisanteries plus agréables et en même temps plus acerbes, plus piquantes, dans l'interprétation de cette pièce, qui fut d'abord représentée devant le roi, l'auteur y joua les premiers médecins de la cour avec des masques qui ressemblaient aux personnages qu'il avait en vue.
Il fallait que Molière eût un rude courage ... et une bien grande confiance dans la protectionnelle amitié de Louis XIV!
J'ai retrouvé cette même audace chez un certain préfet du département de la Gironde, qui, à l'époque où l'on allait jouer Rabagas au théâtre Français de Bordeaux, fit venir le principal interprète de cette pièce et lui «ordonna» de se faire la tête exacte du héros de Sardou. Comme on le voit, ce magistrat réactionnaire se moquait complètement de sa destitution.
Mais quittons le XIXe siècle pour revenir au XVIIe.
Les médecins mis en scène, s'appelaient de Fourgerais, Esprit, Guénaut et d'Aquin—rien de Saint-Thomas—et comme Molière voulait déguiser leur nom (c'était bien le moins) il pria l'auteur du Lutrin de leur en confectionner de convenables.
Boileau en composa en effet, qui étaient tirés du grec et qui désignaient le caractère de chacun de ces messieurs.
C'est ainsi qu'il donna à M. de Fougerais, le nom de Desfonandrès, qui signifie tueur d'hommes; (il paraît, que ce bon Fougerais n'y allait pas de main morte, et que, à l'exemple du Crispin du Distrait: Il mettait double dose.) A M. Esprit, qui bafouillait en parlant, celui de Bahis, qui veut dire, jappant, aboyant, (j'ignore si ce cognomen a été trouvé par M. Esprit, saint!)
Macraton fut le nom qu'il donna à M. Guénaut, parce qu'il parlait lentement (ce rapprochement avec le père «Bahis» prouve une fois de plus l'évidence absolue de la loi des contrastes.)
Et enfin, celui de Ternès, qui, dans la langue familière à feu Egger, est synonyme de saigneur à M. d'Aquin, qui ordonnait souvent la saignée.
Je ne sais si, avec une réputation semblable, il réunissait beaucoup d'invités à ses bals, d'Aquin (aïe).
Eh bien, dire que si le propriétaire qui avait le très grand honneur de loger Molière avait été complaisant (mais j'oublie que propriétaire et complaisant sont mots incompatibles), nous n'aurions pas eu la bonne fortune d'applaudir le charmant docteur de la «Jalousie du Barbouillé», cette pièce de Molière si peu connue et pourtant si gaie!
Donc, ô propriétaire harpagonesque! merci, merci! car grâce à ta bourgeoise cupidité et ... à ta cupide bourgeoise, surtout, il nous a été donné d'acclamer le prolixe Pancrace et son gai compagnon, le réservé Marphurius.