LETTRE
A NICOLE T.
Le Hâvre, 25 Août 1884
Mon cher ami,
Voulez-vous savoir ce que, moi, infime, je fais cet été?
Je m'éreinte.
Sitôt l'usine fermée, je m'écrie:
—Ah! ah! A nous, la mer!
(Je ne garantis pas la phrase; c'est quelquefois: Oh! oh! Ã nous, la mer.)
Et j'écris tout de suite pour voir s'il n'y a rien à frire au casino de Levallois-les-Sables ou ailleurs.
Le directeur, qui ne demande généralement pas mieux que d'animer son casino, me répond invariablement:
«Oui, venez!»
Mais, neuf fois sur dix, je ne viens pas, ce brave industriel me proposant des petites conditions dans le genre de celle-ci: «Vous payez naturellement vos frais de voyage et d'hôtel, ainsi que ceux des artistes qui vous accompagnent; vous me donnerez deux cents francs pour la location de ma salle, soixante francs pour l'affichage; vous payerez les droits d'auteur, et nous partageons le reste.... Ah! j'oubliais; je me réserve deux loges et trois fauteuils d'orchestre.»
Aussi lui répond-on, comme chez Potin:
—Et avec ça?
Donc, ce que je recherche avant tout, et je pourrais généraliser, en disant, ce que l'artiste recherche, c'est le fixe, le bon fixe: comme ça on ne manque pas de cachet.
C'est, je crois, le seul cas où, en été, on recherche les feux!
Je suis d'autant plus partisan des assurances que je suis absolument déveinard comme directeur.
Lorsque je suis engagé, ça marche très bien; mais quand je suis intéressé, ça ne va plus du tout.
Aussi, ne suis-je presque jamais mon propre impresario, comme disent les Anglais ... qui parlent italien.
J'ai la guigne.
Je suis sûr, si je fais une affaire à mon compte, que ce jour-là il pleut ou le préfet est à toute extrémité: alors les gens pschutt de l'endroit ne vont pas au théâtre....
Et puis quels soucis, quels embêtements ne s'attire-t-on pas!! Ici, il n'y a pas de rideau; là , point de rampe; à tel endroit, c'est le trou du souffleur qui fait défaut; à tel autre, ce sont les portes qui manquent absolument; ailleurs, ce sont les loges pour s'habiller.
Comme à Luc-sur-Mer, il y a quatre ans (avant le casino actuel). Nous arrivons:
—Où est le Casino, ici?
—Vous voyez ces cabines, eh ben, la pus grosse, c'est le Casino.
A propos de Luc, un souvenir:
Pour nous habiller, nous nous étions installés dans les cabines des bains chauds; nous avions mis une planche sur la baignoire pour étaler nos affaires.
Comme psyché, nous avions un de ces morceaux de glace où on se voit vert (les établissements de bains et les hôtels de province ont seuls le monopole de ces miroirs).
Mais à un moment donné, je fais un mouvement—ça m'arrive quelquefois—et, v'lan! la planche bascule et la chemise immaculée glisse dans la baignoire ... où il restait de l'eau sale.
Heureusement que la chemise était à mon camarade de cabine. Ce que j'ai ri!!!
Dans les petits endroits, malheur à vous s'il vous faut un accessoire autre qu'une feuille de papier; vous ne trouvez rien, absolument rien. Je jouais, à Meaux, le Serment d'Horace. Vous savez que l'oncle Dubreuil appelle sa camériste avec son revolver.
Lorsque je demandai cet instrument nécessaire ... à l'action, on me répondit: «Depuis que l'illustre Hédannomur est parti sans payer la location des fusils pour les Quatre Sergents, l'armurier ne veut plus louer ses armes....»
Je termine cette trop longue lettre par la réponse la plus épique qui m'ait été faite—et je vous en assure l'authenticité absolue.
A Coulommiers.
Je demande un vase quelconque, un seau pour vider l'eau de savon.
Le concierge me répond:
—Pour ça, il faut voir le maire.
Ces pays de fromages sont étonnants: quand on veut une cruche, il faut aller trouver le maire.
Bien vôtre.
F. G.