LETTRE DE JEANNINE A SUZANNE
A Camille DELAVILLE.
Chère Suzette,
Je t'entends d'ici t'écrier, en décachetant cette lettre:—Comment, de Jeannine!
Oui, de Jeannine elle-même, qui semblait bien à tort t'avoir oubliée quand au contraire elle n'a cessé une minute de penser à toi, la meilleure et la plus sûre des amies.
Oui, je sais, j'ai gardé un silence un peu trop prolongé ... quand on aime les gens, on leur donne des nouvelles ... mais, chère mignonne, on voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que la lune de miel.
Espérons que ton ignorance sur ce sujet ne durera pas longtemps et laisse-moi te donner beaucoup, beaucoup de détails sur ma nouvelle situation.
Mariée! Je suis mariée!!
Le nom de mon seigneur et maître? Gaston de Clock, tu trouveras sans doute joli de Clock, moi je préfère Gaston.
Comment cela s'est fait? où nous nous sommes rencontrés la première fois?
Attends donc, impatiente!
C'est au Palais de l'Industrie, j'étais à l'Exposition des arts décoratifs avec papa que la vue d'un vieux tapis de Smyrne absorbait; à nos côtés se trouvait un jeune homme, élégamment vêtu quoique sans recherche, et dont la figure expressive et douce me plut aussitôt, et, ce qui prouve que la sympathie n'est pas un vain mot—le jeune homme, ayant aperçu mon regard, ne me quitta plus des yeux.
Il se fit présenter chez nous par un ami commun, vint souvent à la maison et ... tu devines le reste.
Quant à son portrait, que te dirai-je, il me plaît, c'est tout dire!
Il est de taille moyenne, châtain, ses yeux sont très noirs, voilà pour le physique; pour le moral je n'ai pas besoin de te dire qu'il a énormément d'esprit, tu me connais et sais que je n'aurais jamais épousé un homme banal.
Gaston adore le théâtre, connaît toutes les pièces qu'on représente, le nom des auteurs qui les ont signées et celui des acteurs qui les jouent ... peut-être même le prénom des actrices, mais, bast! je ne puis être jalouse du passé!
Bref, Gaston est très Parisien, très moderne, comme on dit aux Variétés (car aujourd'hui, je vais aux Variétés.)
Tiens, pour te donner une idée de l'imagination de mon spirituel mari, écoute comment le mâtin s'y est pris pour arriver à ses fins, c'est-à -dire à me conquérir, selon sa propre expression.
Ayant appris la piété de mes bons parents et sachant que l'on n'accorderait ma main, qu'à un homme possédant des principes religieux, Gaston suivit régulièrement les offices de Saint-Philippe du Roule ... et précisément aux-mêmes heures que moi ... ce que c'est que le hasard!
Cela m'étonnait bien un peu de la part de ce mondain, mais je le savais résolu à tout pour m'obtenir!
Désirant voir jusqu'où irait son amour pour moi, je lui demandai de se confesser, lui promettant que s'il me donnait cette dernière preuve de dévouement, nous n'aurions plus qu'à choisir le jour de la demande en mariage.
Ce fut avec infiniment de périphrases que j'abordai ce sujet délicat; je tremblais fort, tu te l'imagines, redoutant la cruauté d'un vilain refus; enfin, appelant à moi tout mon courage, j'abordai un soir cette terrible question.
Ma demande formulée, te dire que Gaston l'accueillit avec un enthousiasme indescriptible, serait peut-être exagéré, mais enfin, il fit contre fortune bon cœur et me demanda deux jours pour réfléchir.
Les quarante-huit heures écoulées, la réponse fut affirmative.
Je te laisse à deviner ma joie.
C'est pour demain matin, me dit, un samedi soir, en nous quittant, mon fiancé, à onze heures, à Saint-Thomas d'Aquin. Je m'étonnai bien un peu de ce changement de paroisse, mais il ne fallait pas non plus se montrer trop exigeante et imposer une église plutôt qu'une autre: le principal pour moi était qu'il se confessât.
Le lendemain, parvenue non sans peine, à décider mes parents à sortir de leurs habitudes, en venant suivre la messe dans une autre chapelle que la leur, je les conduisis tout naturellement à Saint-Thomas, à l'heure que Gaston m'avait fixée.
A peine, étions-nous installés que, levant les yeux, j'aperçus celui qui devait être le compagnon de ma vie, agenouillé dans un confessionnal.
Je ne manquai, comme tu le penses, de le faire remarquer à mes parents qui, émerveillés des sentiments discrètement religieux de mon futur mari, s'empressèrent, une fois rentrés, de l'inviter à dîner pour causer «de notre bonheur»!
Et c'est hier soir, seulement, que demandant à Gaston, comment il avait eu le courage—car, c'en était un pour lui—de faire ce que je lui avais si durement imposé, qu'il me répondit, du ton le plus naturel du monde:
—Mais, chère enfant, ce curé était sourd comme une poterie entière!!
... ... ...
Je t'embrasse bien fort, mignonne amie, et attends anxieusement tes chères pattes de mouche.
TA JEANNINE DE CLOCK