RIEN DE NOUVEAU

A C. SAMSON.

Je ne sais quel journaliste, dernièrement, citait dans ses bons mots cette anecdote:

» Sur une ligne de chemin de fer:

» Le train s'arrête. Un employé annonce la station d'une voix enrouée et de façon inintelligible.

»—Parlez donc plus clairement, lui dit un voyageur, on n'entend pas un mot de ce que vous dites.

» L'employé, se retournant:

»—Faudrait-il pas vous f... des ténors pour 90 francs par mois».

Cette spirituelle repartie n'est pas absolument nouvelle et, sans accuser cet honnête et probablement illettré employé de plagiat, sans le traiter comme Uchard traite Sardou, je me permettrai de lui dire, peut-être même de lui apprendre, qu'en répondant ainsi au susdit voyageur, il ne faisait que parodier une phrase jetée du haut de la scène de l'Opéra par un acteur en courroux, au dix-septième siècle!

C'est, en effet, en 1696 que la scène se passa.

On jouait sur la première scène lyrique ... de l'époque, Ariane et Bacchus, tragédie-opéra, avec un prologue, dont les paroles étaient de Saint-Jean et la musique de Marais.

Au cours des représentations de cette œuvre lyrique, l'acteur qui jouait un des principaux personnages tomba malade. Obligé pour le remplacer de prendre une doublure, le directeur s'adressa à un de ces chanteurs subalternes, accoutumés à être sifflés, lorsqu'ils veulent sortir de leur étroite sphère.

Ce cabot (dirait-on, aujourd'hui) était chargé à l'improviste de représenter un personnage royal.

Ce roi postiche et hétéroclite parut donc et fut naturellement sifflé.

Mais comme cet accueil discordant n'était pas pour lui chose nouvelle et que, dès longtemps habituées à cette musique ... wagnérienne, avant la lettre, ses oreilles semblaient ne rien percevoir, il regarda fixement le parterre et sans se déconcerter, du ton le plus tranquille, lui dit avec un étonnement simulé:

» Je ne vous conçois pas. Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez que, pour six cents livres qu'on me donne par an, je vais vous donner une voix de mille écus.

Et avant l'employé de P-L-M., un autre acteur avait déjà resservi cette même phrase, au public, dans les mêmes circonstances.

C'était en 1705, on jouait Alcine tragédie-opéra avec prologue, (—paroles de Danchet et musique de Campra). Ce fut un chanteur enroué, chargé de remplacer au pied levé une vedette, et la remplaçant aussi mal que possible, qui la jeta en réponse aux sifflets des spectateurs.

Ce qui prouve—car il faut toujours une moralité—qu'on n'invente rien de nouveau et qu'il ne faut pas s'étonner si, disant quelque part un mot drôle, et qu'on croit de soi, un monsieur aimable vous répond:

—Charmant, je l'ai lu dans l'amanach de 1827.