SANS LE VOULOIR
RONDEAU SANS MUSIQUE
A Paul HENRION.
Sans le vouloir, un soir, on se promène,
Sans le vouloir on rencontre un minois
Dont l'aspect frais et riant, vous amène
A cheminer ensemble, en tapinois.
Sans le vouloir on rit, on jase, on cause,
Sans le vouloir on lui donne le bras,
Sans le vouloir vous offrez quelque chose;
C'est accepté ... sans faire d'embarras.
Sans le vouloir on prend une voiture.
Sans le vouloir on tient de gais propos,
Sans le vouloir tout bas on lui murmure
Des mots d'amour ... exigeant le huis clos!
Sans le vouloir on arrive, on se quitte,
On se sépare en se serrant la main;
Mais, cependant, on s'embrasse et s'invite
A faire encor, à deux, même chemin.
Sans le vouloir, la semaine suivante,
On prend le train pour aller dans les bois;
Sous la tonnelle, en déjeûnant l'on chante,
Quitte à froisser le vertueux bourgeois,
Sans le vouloir dans les champs on s'égare,
L'un contre l'autre étroitement serrés,
Et l'on revient, Lui, fumant son cigare,
Elle, baissant ses yeux mal assurés.
Sans le vouloir on se met en ménage,
Sans le vouloir on y reste dix ans,
Sans le vouloir, hélas! on n'est pas sage,
Sans le vouloir on a beaucoup d'enfants.
Sans le vouloir, alors, en se marie,
Pour bien finir ce qu'on a commencé,
Et l'on s'en va, joyeux, Ã la mairie
Lancer un oui, d'un ton bien décidé!
Et voilà comme on a changé sa vie,
Un soir d'été, causant sur le trottoir,
Avec deux yeux qui vous faisaient envie,
On est heureux et c'est sans le vouloir!