III
Mareuil passa une semaine assez calme.
Il en était ainsi chaque fois que Jacqueline s'absentait. Son imagination prenait alors comme des vacances, ne travaillait plus sur des données fermes et matérielles à vouloir deviner ce que Mme Hardouin pouvait bien faire loin de lui. Quand il la savait hors de Paris, aux eaux, à la campagne, sa jalousie se rassurait, s'apaisait, incapable de se figurer, comme d'habitude, des choses précises,—de souffrir des rencontres, des souvenirs, des moindres associations d'idées. Il marchait librement dans les rues, se distrayant au spectacle des promeneurs, des voitures, sans songer, à tout moment, que dans une des maisons qu'il longeait, dans une de ces bâtisses de pierre muettes et impartiales, elle était peut-être à le tromper, à le regarder passer, en souriant, derrière les rideaux blancs d'une croisée inconnue.
Jamais même il n'avait considéré la possibilité d'une rupture avec autant de flegme et de résolution.
Autrefois, à la pensée de quitter Jacqueline, il lui semblait qu'un déclanchement jouait en lui, que son cœur allait tomber. Il se rappelait leurs premières journées d'amour, ses cris, ses soupirs, toute cette exquise ardeur dont il faudrait se priver. Puis il revoyait les matinées d'hiver brumeuses et froides, les sombres après-midi d'hiver qu'on égaie, qu'on illumine rien qu'à s'aimer, et il se représentait aussi les déchirants soupçons qu'il aurait, après s'être séparé d'elle, au crépuscule, à l'heure où l'intérieur des fiacres est obscur, à l'heure louche où il croyait qu'on se cache plus sûrement, tandis qu'on se dissimule de même partout, en toute saison, à toute heure. Il avait peur. Il n'osait plus rompre.
Maintenant, au contraire, à son grand étonnement, il s'accoutumait à envisager bravement, de face, ce qu'il ferait, si la culpabilité de Mme Hardouin, venait à être prouvée. Il souhaitait d'en être bientôt persuadé, que ce fût vite mené, vite fini, cette sale affaire!
Il eut pourtant un serrement de cœur, quand une huitaine de jours plus tard, un lundi matin, Brévannes entra chez lui, la figure enfouie dans le collet relevé de son paletot, le nez rouge, la voix tout enrouée.
Il était en proie à un fort rhume et s'en vanta:
—Non, vous n'avez pas idée de ce rhume! Comme me le disait ce matin la jeune personne, ma nuit n'a été qu'une toux ... Ah! si ce n'avait pas été pour vous, et dans des conditions exceptionnelles!... Dites donc, faites-moi donc verser quelque chose de chaud ...
On apporta un grog que Brévannes but lentement, s'arrêtant à chaque gorgée pour tousser. Mareuil s'impatientait. A la fin, il éclata:
—Eh bien!... Vous ne savez rien?
Brévannes s'essuya la moustache, et répliqua:
—Mon Dieu, si!... Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'elle n'a pas bonne réputation, votre amie ...
—Quoi?... Elle a un amant?... Vous savez son nom?
—Non, pas son nom, mais leurs professions, fit Brévannes en insistant sur ces adjectifs.
Il reprit, après avoir avalé le fond de son grog:
—Oui, ils sont plusieurs, sans vous compter ... Ou, si vous préférez, on lui en attribue plusieurs: on parle d'un avocat, d'un remisier, d'un musicien, et d'un officier de cavalerie, je crois ... Est-ce en même temps ou successivement, voilà ce que j'ignore!... Tout dépend de l'époque de son mariage.
—Elle est mariée depuis six ans, dit Mareuil, qui sentait le long de lui-même, de tout son corps, comme une traînée de défaillance.
—Dans ce cas, continua Brévannes qui avait calculé, il y a des chances pour que, depuis deux ans, vous n'ayez pas été seul ... Cette femme-là, mon cher ami, c'est ce que nous appelons une femme dans la grande circulation ...
Il eut une quinte de toux. Gilbert s'était approché de la fenêtre, et, le front contre la vitre, paraissait examiner l'avenue. Brévannes ajouta:
—Il aurait peut-être mieux valu ne rien vous dire ... Tant pis! Non, je suis content de vous l'avoir dit ... Vous reconnaissez que j'ai un peu d'expérience, un peu d'expérience du ton des cercles, tout au moins ... Eh bien! votre Mme Hardouin, c'est sûr, c'est un fait acquis, c'est une personne sur le compte de laquelle on ne se gêne plus ...
Mareuil se retourna, et durement:
—Alors, vous ne voulez pas me dire les noms? Vous prétendez toujours qu'on ne vous les a pas dits?...
Brévannes mentit d'un air calme:
—Mais non, mon petit Mareuil, je ne prétends pas ... Ne vous fâchez pas, je vous jure qu'on ne me les a pas nommés, ces messieurs. Et c'est bien heureux! Voyez-vous qu'on me les ait dits, leurs noms, que je vous les répète, et que vous vous trompiez, que vous alliez vouloir couper la gorge au musicien, quand c'est l'avocat ou le militaire ... ou même en ce moment-ci plus personne ... Ce serait ridicule ... Et puis, réfléchissez ... Il se trouvait dans son droit, cet homme!... Il ne vous connaissait pas ... Vous le trahissiez aussi ... Non, on fait de ces choses tragiques pour une femme irréprochable ... Du reste, on ne devrait jamais le faire, fût-ce pour une femme dans ce genre-là, puisqu'on ne peut y songer que précisément au moment où elle commence à cesser de l'être, irréprochable ... Décidément, tout cela est bien compliqué et je n'aimerais pas avoir des romans à écrire ...
Gilbert, que ces digressions irritaient, l'interrompit:
—Enfin, que me conseillez-vous?
—Ce que je vous conseille?... Elle est douce! fit Brévannes, en exagérant à dessein l'ébahissement de sa figure ... Mais il n'y a pas à hésiter, et j'espère bien que, dans les vingt-quatre heures, vous l'aurez lâchée!
—Et si c'était faux, toutes ces histoires, si c'était des calomnies!
Brévannes grommela d'un air mécontent:
—Vous n'êtes pas sérieux!... Vous n'êtes pas sérieux!... Que voulez-vous que je vous dise. Je vous ai dit ce que je savais ... C'est insuffisant? Mille regrets!... Gardez-la, mon ami, si cela vous fait plaisir!... Ces affaires-là, c'est surtout une question de goût. Et je vous avouerai que je ne suis pas connaisseur, que je finis par m'y embrouiller, moi, par ne plus rien y comprendre ...
Mareuil fut effrayé comme un enfant récalcitrant qu'on menace d'abandonner dans la rue.
—Mais, je vous en prie, Brévannes, entendez-moi!... Je ne peux cependant pas accuser une femme, la quitter, lui donner même des raisons de rupture sur des racontars de club, des potins de fumoir ...
Brévannes releva la tête:
—Donc, c'est une preuve qu'il vous faut?... Un rien de preuve?... Voyons, quand revient-elle à Paris, la dame?
—Vers le 25 de ce mois, le 25 mars ...
—Et nous sommes le 18!... C'est-à-dire qu'elle ne reviendrait que dans huit jours ... En êtes-vous bien sûr?...
—Sûr?... Sûr?... Elle me l'a écrit ... Mais pourquoi me demandez-vous cela?
—Vous allez voir ... Notez que c'est une simple hypothèse, une simple supposition fondée sur le caractère de la dame ... Pas davantage ... Eh bien! admettez qu'elle revienne plus tôt et qu'elle ne vous avertisse pas ... Hein! Ce serait sans doute pour réserver ces quelques jours à je ne sais quoi qui lui plairait plus que de courir vous voir ... Et si cela arrivait, je présume que vous ne douteriez plus ... Alors, il me semble, qu'à tout hasard, vous feriez bien de vous renseigner sur la date exacte de son retour ... Qu'en pensez-vous?
Mareuil marchait en silence à travers l'atelier:
—Il est certain, dit-il enfin, il est certain que l'idée a du bon ... Je verrai ... je réfléchirai ...
—Oui, elle a du bon ... Maintenant, venez-vous déjeuner avec moi?
—J'accepte, fit Mareuil ... Après ces émotions, j'aime mieux ne pas rester seul ... je m'énerverais trop ... Partons-nous?
—Nous partons!
Ils déjeunèrent dans un restaurant des Champs-Elysées, et pendant tout le repas, Brévannes raconta à Gilbert «sa» pièce.
Cela s'intitulerait, définitivement: Gens de Presse, un titre clair, affirmait l'auteur, sans prétention et qui disait bien ce qu'il voulait dire—mieux assurément que ne l'eût dit Brévannes lui-même, dont la conception était encore un peu confuse. Cependant, il comptait sur une grande scène de provocation, qu'il placerait à la fin du troisième acte, à moins que ce ne fût au début du quatrième. Il citait aussi, en toussottant, des mots qui n'étaient pas bien forts, il en convenait, mais pas plus niais, certes, que ceux des confrères. Dès le second plat, Gilbert avait cessé de s'efforcer à le suivre.
Il cherchait comment, par quels stratagèmes, quelles personnes il pourrait savoir le retour de Jack. Il imaginait des visites, des conversations d'enquête, et des phrases, des maintiens, l'air indifférent qu'il vous aurait pour s'informer depuis quand on ne l'avait vue, ou ce qu'elle devenait donc la petite Mme Hardouin—cette canaille de petite Hardouin.
—Alors, vous comprenez, là-dessus, le directeur survient comme un fou!... racontait Brévannes, qui narrait pour lui-même, pour son plaisir, afin de sortir à l'air son sujet—et malgré la conviction secrète où il était que Gilbert n'avait pas écouté un mot du récit.
—Le directeur survient comme un fou, continuait Brévannes, et qu'est-ce que vous croyez qu'il fait, le directeur?
—Le directeur? Je ne sais pas! murmurait Mareuil, intimidé.
—Cela va de soi ... Eh bien! voilà ce qu'il fait ...
On avait déposé sur la table l'addition avec la monnaie. Ils se levèrent et descendirent, en causant de Gens de Presse, les Champs-Elysées. A la place de la Concorde, ils se séparèrent.
—A bientôt, n'est-ce pas?... dit Brévannes. Je ne vous ai pas reparlé de la chose pour ne pas vous ennuyer, et puis parce qu'en vérité elle est d'ordre courant, elle ne mérite pas tout le tracas qu'elle vous cause ... Mais encore une fois, d'une façon ou d'une autre, débarrassez-vous de la dame!... Il se fait temps!
Mareuil le remercia, et, après un dernier salut amical de la main, il entra dans l'avenue Gabriel et gagna le faubourg Saint-Honoré.
Son parti était pris. Au lieu de se fier à l'espoir d'une révélation mondaine, de l'indiscrétion d'un tiers, il irait directement à la découverte, chez Mme Hardouin, rue des Ecuries-d'Artois, et là, il interrogerait les domestiques, saurait tout de suite, n'attendrait pas.
Plus il la méditait d'ailleurs l'hypothèse de Brévannes, plus elle lui apparaissait comme puérile, aléatoire, purement romanesque; et c'était contre ce vexant instigateur que croissait peu à peu son indignation, tandis qu'il n'avait aucune colère contre les autres, contre les Messieurs dénoncés, contre ces fantômes, sans nom, aux formes incertaines.
«Oui, où a-t-il été dénicher cela qu'elle avancera son retour?... Dans quel arrière vieux fonds de vaudevilles, de mélos, de feuilletons?...»
Il dut se garer d'une voiture.
«Comme son article de ce matin, sur les courses. C'est d'une bêtise à crier. Et ses Gens de Presse! qu'il ne finira jamais ... Non, mais je voudrais les voir seulement commencés ses Gens de Presse!...»
Il arrivait devant la maison, et pénétrant dans la loge du concierge:
—Mme Hardouin est chez elle?
Le portier, un homme ventru, à figure placide et respectueuse, répondit:
—Non, Monsieur ... Madame est à Gizé, chez le père de monsieur.
Puis il tira une bouffée de sa pipe et ajouta:
—Mais Madame revient demain matin mardi ...
Mareuil balbutia faiblement:
—Ah!... Ah!... Très bien!... Très bien!... Et vous êtes sûr?
—Oh! oui, Monsieur. Les domestiques ont reçu, hier, une lettre de madame ... Si Monsieur veut me laisser sa carte?
—Non, non, dit Mareuil ... je repasserai demain ... demain ou après-demain.
—Comme Monsieur voudra! repartit le concierge en se rasseyant.
Mareuil sortit de la loge, franchit la porte cochère et demeura quelques instants immobile, les yeux vers le pavé, vers ce morceau de trottoir, vers cet endroit gris, où le lendemain, avec huit jours d'avance, s'arrêterait la voiture de Jack.
Que faire? Où aller?
Il songea soudainement adouci:
«Je vais prévenir Brévannes ... Il est sans doute au journal ou au cercle ... Dépêchons-nous ...»
Mais en route, un suprême accès de vanité le retint: «Suis-je bête!... Il sera toujours temps demain, si elle ne m'a pas écrit ...»—et il rentra chez lui.
Le jour suivant, Mareuil ne quitta pas son atelier, espérant un mot de Jack. Rien n'arriva. Le mercredi, vers le soir, il essaya de se promener, mais l'inquiétude, un restant d'espoir, le ramenèrent, au bout d'une heure, avenue de Villiers. Aucune lettre n'était arrivée. Le jeudi, le vendredi, le samedi furent pareils. Parfois, des affaissements l'abattaient, des vapeurs de tristesse l'étouffaient, et il lui semblait qu'il faisait tout sombre, au dedans de lui-même—une obscurité noire à en pleurer. Mais il se ressaisissait, soulevé par une sournoise gaieté, une gaieté de souffre-douleur chétif qui prépare un tour de vengeance contre l'oppresseur, et qui a du plaisir à subir les derniers outrages que lui infligera son bourreau—trouvant que cela devenait très comique, très curieux, que cela marchait, et que, dans deux ou trois jours, on rirait, ha! ha! on rirait bien plus encore. A table, même, souvent, il avait des éclats d'hilarité, des ricanements nerveux et brefs, qui alarmaient Mme Mareuil.
Enfin le mardi, comme il remontait dans son atelier, après déjeuner, il entendit qu'on grimpait derrière, et Joseph le rattrapant:
—Monsieur, monsieur, une dépêche!...
C'était d'elle.
Une dépêche où l'on ne discernait plus le bleu, une dépêche toute violette de lignes minces, tracées en long, en large, en diagonale, de travers, de côté. Mais le quadrillage de l'écriture n'était rien auprès du quadrillage de la pensée; et il fallut à Mareuil toute son expérience de ces grimoires fallacieux pour reconnaître instantanément ce qu'annonçait cet amas de mots indéchiffrables et menteurs.
Il en résultait que Mme Hardouin ne pouvait venir et le suppliait de s'interdire provisoirement toute visite chez elle.
«Arrivée le matin même», la pauvre enfant «se volait quelques minutes», assurait-elle, pour annoncer «son retour à son Gil». Quant à la voir, «il n'y avait pas à y songer», et le billet ajoutait avec charité: «du moins pour le moment». L'empêchement? Il était bien simple: il existait depuis la veille «de la froideur» entre elle et son mari. Quelle sorte de froideur, elle négligeait de l'expliquer, affirmant pourtant que, lorsque M. Hardouin la regardait, «ses jambes tremblaient, elle s'apercevait blême dans les glaces». D'aussi sommaires indications, elle concluait que son mari était en furie, sous l'influence de lettres anonymes.
«On ne dit rien, écrivait-elle dans sa perspicacité; mais ça n'en est que plus grave. C'est peut-être un nouveau jeu ...»—l'ancien jeu consistant à jurer que M. Hardouin avait reçu, devant elle, d'infâmes dénonciations et qu'un renoncement complet aux rendez-vous s'imposait, par prudence, pendant plusieurs jours. Elle terminait la dépêche d'une façon navrée quoique philosophique: «Ne te désespère pas, mon chéri ... Si tu souffres, je souffre autant que toi!... Hélas! on ne refait pas sa vie!!!»
—On ne me refait pas non plus! murmura joyeusement Mareuil, et il descendit, en sautant les marches par deux, par trois.
Dehors, il appela un fiacre:
—Rue Taitbout, 18 ... Marchez bien!
Il pénétra chez Brévannes, en criant:
—Ça y est!
Brévannes le félicita chaudement. Mareuil se défendit de ces congratulations; car tout n'était pas fini. Il voulait la faire venir, lui clamer, lui jeter au visage qu'il savait quelle femme elle avait été—voir son effondrement, son émoi—être une fois enfin auprès d'elle, autrement qu'en suppliant et en vaincu.
Brévannes lui recommanda la modération. L'acharnement exalté de son jeune ami le surprenait,—l'important, selon lui, en ces sortes d'accidents, étant de les connaître, le reste sans intérêt ultérieur. Il se souvenait d'avoir appris, un jour, que sa maîtresse du moment, une pensionnaire des Bouffes, le trompait avec quelqu'un de l'Opéra-Comique. Il s'était borné à lui adresser un mot de congé très sec, impertinent, et, ensuite, ne l'avait pas revue. Il cita franchement cet exemple personnel. Mareuil l'écoutait avec une mine dépitée.
—Ainsi, exposait Brévannes, vous lui direz qu'elle vous a trompé ... Bon!... Mais après?... Qu'est-ce que vous lui direz, après?... Vous n'allez point l'injurier, n'est-ce pas?... Alors, déranger une femme pour lui dire une chose qu'elle sait mieux que vous, lui donner encore le plaisir de vous regarder souffrir, vraiment ...
Mareuil exaspéré, déclara:
—Laissez-moi ... C'est mon idée ... Et je vous garantis qu'elle viendra!
Sitôt rentré, il rédigea une lettre où la tristesse stoïque le disputait à la hauteur de l'abnégation. Il aurait le courage d'attendre, oui, d'attendre autant qu'il serait nécessaire, préférant toutes les douleurs au remords d'avoir été pour elle l'occasion d'un ennui. Il la plaignait infiniment de subir un si cruel martyre, une tyrannie si odieuse, et il la remerciait «la vaillante créature», d'avoir, malgré ses tourments, dès son retour pensé à lui, en premier.
Il plia la lettre en souriant: «Et maintenant, nous verrons ce qu'elle répondra, la vaillante créature!»
Mme Hardouin répliqua, dans la soirée, sur le même ton affectueux et mélancolique.
Cependant, une semaine de ces bons procédés quotidiens et de cette hypocrisie réciproque n'ayant pas suffi à amener Jack dans l'entresol de la rue Fortuny, Mareuil eut des doutes sur la tactique suivie.
N'avait-il pas, jusqu'ici, mal manœuvré? Contre cet attrait de chair irrésistible qui retenait, assurément, Mme Hardouin, contre ces forces d'instinct irraisonnées et toutes puissantes, ne fallait-il pas autre chose que les lettres du vieux modèle, que ces bénignes mixtures d'arguments et de supplications, que ces projectiles savants qui n'atteignaient jamais la jeune femme, tombaient comme des balles mortes le long de ses désirs?
«Evidemment, je ne m'y suis pas bien pris, pensait-il ... La charge est trop faible ... Il n'y a qu'à la corser ...»
Et, à travers la lettre qu'il écrivit ce jour-là, il sema quelques vagues phrases comminatoires, où il manifestait l'espoir de voir Jacqueline, sous peu, au plus vite, l'adjurant d'accourir, dans son intérêt, pour son salut.
A des demandes d'explications de Mme Hardouin qui commençait à s'alarmer, il ne répondit pas, mais il compliqua ses billets de comparaisons empruntées au glossaire de la machinerie; et en conclusion de chaque lettre, désormais, il parla mystérieusement d'une certaine machine qui s'élançait à grand fracas, broyant tout sur son chemin, et que peut-être, si Jack retardait encore sa venue, il serait incapable d'arrêter—une sorte de grosse locomotive emballée et féroce, symbole de catastrophe en route et de malheur proche.
Il oubliait ses souffrances coutumières dans cette correspondance d'attaque, comme un soldat ses blessures au fort du combat, ne songeant qu'à la réponse qu'il allait recevoir, à la répartie qu'il y ferait, toujours en garde, en posture d'assiégeant, et s'amusant beaucoup.
Enfin, après douze jours de résistance, Mme Hardouin capitula, s'engagea en quelques mots de reddition à venir rue Fortuny le lendemain, un lundi, vers deux heures.
Elle arriva très exactement, et dès le seuil, Gilbert remarqua la pâleur de sa figure, le glacis de rage qui fonçait ses clairs yeux bleus, en dépit de ses visibles efforts pour les faire rieurs et assurés.
Elle s'assit sur un divan qui s'étendait au mur du vaste cabinet de toilette, et d'une voix de reproche amical:
—Eh bien! Qu'est-ce que tout cela signifie?... Cette machine?... Ce danger?... Toutes ces histoires?... J'en suis malade!...
Mareuil s'était placé à côté d'elle et se justifiait avec une incohérence perfide, une prolixité volontairement désordonnée.
—Je te le jure, ma petite Jack ... Je ne suis pas fautif ... je t'expliquerai ... j'étais fou ... je ne savais plus ce que j'écrivais ...
—Mais, c'est abominable!
—Oh! pardonne-moi ... Oui, c'est vrai, je n'aurais pas dû ... Mais réfléchis donc ... Un mois sans te voir!... Moi qui t'aime tant!...
Il avait défait son veston de loutre, et il l'embrassait lentement, murmurant, pour esquiver ses questions, des paroles de tendresse ardente. Elle exhalait bon, une odeur de violette spéciale, mièvre et perverse; et il respirait ce parfum avec agrément, quoique sans nul désir.
Puis, il l'interrogea sur sa villégiature à Gizé. Dans tous les détails, il voulait connaître l'emploi de son temps.
—Tu es drôle, mon Gil! fit-elle en souriant, en souriant mal d'un sourire manqué.
Et elle obéit, rendit compte de son séjour.
La première semaine, il avait beaucoup plu et on était, presque toute la journée, resté au château. Des visites, des lectures, de la musique. Assommante, cette première semaine! La seconde, voyons? La seconde?
La seconde?
Elle paraissait hésiter; et Mareuil eut ici l'impression que toutes ses forces se mettaient comme au guet, à l'affût des mensonges qui, sans doute, allaient passer.
La seconde semaine? Ah! un peu moins ennuyeuse. La pluie s'était calmée. On avait fait des excursions. On avait été déjeuner aux environs, se promener en break; et deux ou trois fois même, des petites sauteries s'étaient organisées le soir. On avait dansé, au piano, avec des châtelains du voisinage ... Voilà, autant qu'elle s'en souvenait, la seconde semaine—cette seconde semaine écoulée tout entière à Paris, et probablement dans les bras d'un monsieur qui n'était pas du tout son Gil!
A partir du moment où elle avait entrepris ce récit imaginaire des derniers jours, Mareuil avait éprouvé un triomphal sentiment de délivrance, car sa grande crainte c'était qu'elle ne dît la vérité, qu'elle ne s'en excusât par des prétextes invérifiables—et tout, alors, à recommencer, toute la bataille perdue, tous ces travaux de siège à refaire, à rétablir!
Mais non, elle avait menti, bien menti, et elle ne cessait pas de mentir. Il l'écoutait avec volupté, avec la sensation que c'était en mensonge ce qu'elle lui chantait là, comme certaines mélodies sont en clef de sol ou en do dièze d'un bout à l'autre; que c'était du mensonge tout cela, du vrai, de l'authentique—une molécule, une parcelle de cet immense mensonge qu'elle lui débitait depuis un an; et il aurait désiré qu'elle continuât longtemps, longtemps,—encore, encore un peu de mensonge ...
Pourtant, elle s'arrêta:
—Voilà!... Es-tu content?... Tu permets?... Je meurs de soif ... Toujours de notre Porto?
Elle s'était approchée d'un guéridon et se versait un petit verre du vin jaune, se montrant de dos à Mareuil, qui l'examinait d'un air de curiosité nouvelle, comme une personne bizarre et inconnue, inspectant son chapeau à ailes noires, l'ondulation des cheveux de sa nuque, sa taille souple et gracieuse sous la longue jaquette de loutre, sa jupe traînante en laine beige, toutes les parties composant cet être si charmant, qui avait menti, qui venait, à l'instant, de mentir plus vilement que jamais.
Elle se retourna avec prestesse, comme si elle avait senti ce regard près de la poignarder, et ses yeux fouillèrent dans ceux de Mareuil, ses yeux sur la défensive et sévères qui semblaient demander:
—Qu'est-ce que tu as à me regarder ainsi?
Mais Mareuil promptement avait changé son regard et, d'un ton admiratif, il la cajolait:
—Comme tu es jolie, ma petite Jack!... Comme tu es jolie, aujourd'hui!
Elle revint s'asseoir sur le divan, le verre à la main, la voilette relevée, afin de boire plus commodément, tandis qu'il l'embrassait, offrant parfois la joue pour recueillir un baiser léger et distrait.
—Mon Gil, enlève-moi ça, veux-tu? fit-elle en lui remettant son verre vide ... Et maintenant, soyons sérieux!... Explique-moi l'histoire de la machine ... J'y tiens absolument ... tu as promis, tu ne peux pas me refuser ...
Mareuil quitta le divan et arpentant la chambre:
—Eh bien!... Je vais te le dire!...
Le moment était venu. Il n'y avait pas à reculer. Il fallait parler—n'importe comment, mais parler, parler vite. Il le fallait!
—Je vais te dire ...
—Voyons! Ne marche donc pas comme ça! grogna-t-elle. C'est agaçant! Assieds-toi!
Il s'adossa à la cheminée et, au hasard, d'une voix de révolte quoiqu'un peu tremblante, son élan pris, il répliqua:
—Je marcherai si cela me plaît!... si cela me plaît, tu entends?
Elle bredouilla: «C'est bien!... C'est bien!... Ne t'assieds pas!»—les traits figés de stupeur et d'effroi, tout interloquée par cette rébellion subite.
Certes, en venant au rendez-vous, elle s'attendait à une dispute insolite, elle pressentait des risques obscurs et indéfinis. Mais qu'au milieu de ces caresses, de ces paroles d'amour, elle fût arrivée si droit sur elle «la machine», si brutalement, si farouchement, elle en restait abasourdie, l'audacieuse Jack, consternée, n'osant plus un mot, un geste, comme auprès d'un engin qui eût éclaté et qui n'avait pas fini peut-être, qui peut-être allait recommencer.
Mareuil poursuivait à petites phrases rancunières et timides encore dans leur dureté:
—Je n'ai pas besoin de ton autorisation. Je m'assiérai si je veux ... Oh! tu me croyais bien nigaud, n'est-ce pas ... bien imbécile?... Tu croyais que cela durerait toujours ... et tu comptais sur mon amour aveugle, sur mon amour idiot ... Ah! bien oui!... Je ne t'aime plus ... Je sais que tu me trompes ...
—Je me trompe, moi?
Il riposta avec une rudesse écrasante:
—Oui, tu me trompes ... Ne nie pas ... Je te déclare que je le sais ...
—Mais avec qui?
—Avec qui? Avec qui?
Mareuil vit passer, comme sous ses yeux, ces messieurs, les quatre messieurs anonymes, indistincts. Puis hardiment, d'un ton ironique et mystificateur:
—Avec qui? Ha! Ha! Tu voudrais bien que je te le dise avec qui? Voilà! C'est que je ne sais pas! Non, pas du tout ... Je le sais si peu, tiens, que si demain je voulais rendre visite à cet individu, ou bien me poster devant chez lui, jusqu'à ce qu'il sorte ...
Mme Hardouin eut, malgré elle, un geste implorant qui encouragea Mareuil:
—Mais ne t'effraie donc pas!... Puisque je te dis que je ne le connais pas ... Je ne me doute de rien ... Je ne sais rien ... Et quand il y a quinze jours tu es revenue à Paris, figure-toi que je te croyais encore à Gizé, moi, à organiser des petites sauteries, tu te rappelles ... les petites sauteries au piano!... Hein! suis-je bête!... Non, vois-tu, je ne sais rien, rien du tout ... Et quand je te dis que tu me trompes, eh bien, je te le dis comme cela, au jugé, sans savoir!!!
Jacqueline ne protesta plus, battue par ces gouailleries, en déroute, trop lasse pour tenter la chance d'un mensonge suprême.
Elle marchait à travers la pièce, de son pas onduleux et glissant, pareille à une jeune chatte attristée et captive, se croisant dans sa promenade avec Mareuil, fuyant son regard lorsqu'il approchait, s'asseyant, se relevant, s'appuyant, au passage, sur les chaises, les meubles—sa longue traîne d'étoffe claire traînant derrière elle.
Des images pénibles et des idées contraires s'entre-heurtaient confusément dans sa petite âme futile et apeurée. Le pauvre garçon! Quel ennui, pourtant, qu'il eût appris! Mais qui lui avait révélé l'histoire? D'ailleurs, c'était fatal ... Et puis, juste aujourd'hui qu'elle avait rendez-vous à trois heures avec sa couturière! Qu'allait-il faire? Ne valait-il pas mieux en terminer, se soustraire une bonne fois à ses rages, à ses grossièretés?...
Et elle déplorait que cela s'arrangeât si mal, que cela tombât un si mauvais jour, contemplant à la dérobée Mareuil, qui répétait à mi-voix: «Non, je ne sais rien ... absolument rien!...»—Mareuil, très contrarié d'avoir livré trop vite son mince secret, sa seule arme, cherchant à ajouter quelque chose qui ne fût pas des injures, des plaintes vaines, et tout étonné de se trouver tellement mou, à court d'éloquence, dans cette circonstance extraordinaire.
«Si Brévannes m'entendait!» songea-t-il; et réprimant un sourire, il reprit gravement:
—Ecoute!... Ecoute, il me serait facile de te dire des paroles désagréables, n'est-ce pas?... de te dire ton fait, de te dire mon dégoût ... Mais à quoi bon? Tu devines ce que je peux penser de toi ... Cela suffit ... Disons-nous adieu!
Mme Hardouin, par courtoisie, et un peu émue aussi, questionna:
—Pour toujours?
—Pour toujours?
Elle se jeta à son cou, se colla contre lui, vraiment saisie par le repentir, et à ce moment, elle eût volontiers accompli des actions héroïques ou folles, pour réparer l'offense, apaiser son chagrin, le rendre heureux enfin.
Elle l'embrassait, avec tout l'art de tendresse qu'elle avait quand elle aimait, de baisers longuement et finement donnés, où il semblait qu'elle laissât un peu de ses lèvres et d'elle-même.
Elle ne jugeait pas que ce fût assez, et très bas encore:
—Mon Gil ... Pardon!... Pardon!... Je t'assure, si tu veux, quand tu voudras, je reviendrai sans déplaisir ...
Il répliqua d'une voix étranglée:
—Non, non, je te remercie ... Ce serait inutile, ce serait sans intérêt, maintenant ... Adieu!
Ils se serrèrent les mains. Elle sortit. Il regardait la porte, ce morceau de bois, cette épaisseur qui, soudain, s'était mise entre elle et lui. Le battant se rouvrit. Elle revenait:
—Je ne peux pas partir ainsi!
Elle l'étreignait de nouveau, et il perdait dans ces baisers son énergie de résistance, bégayant:
—C'est mal, ce que tu as fait ... C'est mal, ma petite Jack!
Mme Hardouin s'était agenouillée près du divan et séchait les yeux de Mareuil avec son diaphane petit mouchoir de batiste, tentait même d'atténuer ses regrets, retrouvant, tout à coup, ce génie de pitié, ce besoin féminin de consoler que les plus mauvaises portent en elles.
—Ne pleure pas, mon Gil!... Je ne le mérite pas ... Aucune femme ne le mérite ... Elles sont toutes comme ça ...
—Je t'en prie, disait Mareuil ... Va-t'en!... Il faut que tu t'en ailles!
Trois heures sonnaient à une étroite pendule d'or placée sur la cheminée. Mme Hardouin dressa la tête de ce côté. Mareuil réitérait sa prière. Elle se releva:
—Adieu, mon chéri ... Et à toi, si tu veux, quand tu voudras!... Adieu!
La porte claqua au loin. C'était fini.
Mareuil alluma une cigarette et descendit sans se presser. Il se sentait un peu ahuri et tamponnait machinalement ses paupières brûlantes.
Sous la voûte, Mme Honoré la concierge courut après lui:
—Est-ce que Monsieur vient demain? Dois-je préparer du feu?
Il n'eut pas l'humilité de dire non, et d'un ton sec il répondit:
—Je ne sais pas, préparez toujours!
Puis il s'en alla rapidement, car Mme Honoré fixait, avec une persistance curieuse, ses yeux gonflés d'avoir pleuré.