V

—On peut entrer?

—Entrez! dit Gilbert, en reconnaissant la voix de Brévannes ... Vous? Un samedi?... Je croyais que c'était votre jour d'article?

Le journaliste s'assit et alluma un cigare:

—Oui, j'ai eu fini plus tôt que de coutume ... Dites donc, qu'est-ce que vous faites, aujourd'hui?

—Pourquoi cela?

—Enfin, êtes-vous libre?

—Libre!... Libre!... Ça dépend! dit Mareuil, qui s'était précisément promis d'aller, dans l'après-midi, chez Mme Lozières ... Ça dépend un peu de l'heure et aussi de ce que vous avez à m'offrir ...

—Voilà! fit Brévannes. Il y a tantôt répétition générale à l'Odéon ... La jeune enfant est souffrante et ne peut venir ... Voulez-vous la remplacer? On raconte que la pièce est intéressante ...

Mareuil se recueillit. Cette proposition ne le séduisait guère, mais une soudaine envie le poussait à profiter du prétexte pour retarder cette visite de combat que, la veille encore, il hésitait à rendre, à livrer.

Il pensa avec soulagement: «Il ne serait peut-être pas mauvais de la faire attendre ...»—puis, tout haut:

—C'est convenu! Cela me va!

—Alors prenez votre chapeau ... Nous mangerons de l'autre côté de l'eau ... Ne lambinons pas!... Le rideau est à une heure.

Lorsqu'ils furent en voiture, après quelques instants de silence, Brévannes demanda:

—A propos, et la santé du cœur?

—Mon Dieu, dit Mareuil ... je n'ai pas trop à me plaindre ... Je suis même étonné de souffrir si peu ... A tel point, que je fais des expériences, que je me mets à l'épreuve pour voir si c'est bien fini, si ce n'est pas un engourdissement passager ... Je me représente la dame en train d'accomplir des infamies, des débauches extraordinaires ... Rien! Cela me laisse calme, cela augmente seulement un petit peu la répulsion que j'ai pour elle ... Je lui crie un gros mot, une injure ... Mes lèvres se soulèvent de dégoût ... Et c'est tout!... Quant à ces messieurs ...

—Quels messieurs?

—Vous savez bien, le boursier, l'avocat, la bande, enfin ...

—Eh bien?

—Eh bien! je ne leur en veux presque plus ... Je n'ai plus pour eux qu'une sorte de curiosité ... Oui, tenez, je voudrais bien voir leurs têtes, leurs têtes de cocus ... Car ils l'ont été, comme moi, les imbéciles, comme tout le monde le sera avec la dame!... Je commence à la comprendre, cette personne, je commence à la connaître!...

Brévannes approuva:

—Votre état d'esprit me semble, en effet, assez bon ... Et alors, vous ne l'aimez plus?...

—On le dirait ... C'est, d'ailleurs, ce qui me confond, mon vieux ... Car, pourquoi est-ce que, du jour au lendemain, je ne l'ai plus aimée? Parce que j'ai su qu'elle me trompait? Je l'ai cru d'abord. Mais, ensuite, j'ai réfléchi ... Ce n'est pas la raison ... J'aurais pu savoir et pardonner, continuer de l'aimer ... J'aurais pu désirer la revoir, accepter qu'elle revînt comme elle m'en priait ... Pas du tout, j'ai refusé ...

—Et maintenant, vous refuseriez encore?... Vous refuseriez si elle vous écrivait, si elle vous donnait pour demain ou après-demain un petit rendez-vous amical?

—Je refuserais, parce que je n'ai plus envie d'elle ... Et puis, pas de danger qu'elle m'écrive ... Elle est sans doute enchantée que ce soit terminé, d'avoir sa tranquillité, sa liberté ... Elle ne viendra pas me chercher, allez ... Mais vous, Brévannes, vous expliquez-vous cela, que je ne l'aime plus?...

Brévannes tiraillait sa longue moustache blonde.

—Moi?... Moi? Je ne me suis jamais engagé à vous fournir des éclaircissements psychologiques sur votre cas ... Comment!... Vous ne souffrez plus, vous avez la chance de ne plus souffrir et vous demandez, en sus, des explications!... Vous en voulez trop, mon jeune ami! Vous êtes insatiable!

Mareuil suivait son idée:

—Par contre, si je ne souffre pas, je m'ennuie ferme!... J'ai essayé de travailler ces jours-ci. Pas moyen! Est-ce affaire de tempérament ou d'habitude? mais je sens que je ne suis capable que d'aimer, que je ne suis bon qu'à cela, qu'il n'y a que cela qui m'intéresse ... Je suis devenu homme de sentiment, comme d'autres sont hommes de cheval, hommes de finances, hommes d'études ...

Et il répéta, ravi de sa trouvaille:

—Oui, je suis un homme de sentiment!... Saisissez-vous?

Brévannes répliqua d'une voix narquoise:

—Si je saisis?... Passez-moi donc une allumette ... Si je saisis?... Comme un huissier!... Mais on n'est pas homme de sentiment tout seul. Vous oubliez, mon brave monsieur, qu'on ne l'est généralement qu'à deux ... c'est le minimum!

—J'oublie? fit Mareuil, à son tour ironique ... Ah! j'oublie?... Et qui vous dit que nous ne serions pas deux?

Brévannes l'examina avec compassion:

—Déjà?...

—Déjà! repartit Mareuil d'un ton résolu ... Parfaitement, j'ai en vue une petite femme charmante ...

—Que vous aimez?

—Je n'irai pas jusqu'à vous jurer que je l'aime ... ce serait exagérer!... Mais je crois que je l'aimerai, que je l'aimerai bien ... avec le temps ...

Brévannes leva les bras en signe d'absolution:

—Au fait, si c'est votre manie, si cela vous plaît, vous auriez tort de vous priver!... Une façon comme une autre d'aiguiller sa vie!...

Et il ajouta en posant sa main sur le genou de Mareuil:

—Vous êtes riche, n'est-ce pas? Ou du moins vous n'avez pas besoin de travailler pour vivre ... Vous n'avez pas non plus une âme de missionnaire ou de héros, à ce qu'il me paraît ... Alors, ce ne sera jamais moi qui vous conseillerai de vous tourmenter pour la gloire, pour qu'on déclare que vous avez du talent ... Et, qui sait? on ne le déclarerait peut-être pas ... On déclarerait peut-être, au contraire, que vous n'en avez aucun ... Non, voyez-vous, mon petit Mareuil, quand, comme vous, on n'a dans l'existence ni charges ni responsabilités, ce qu'il y a de mieux, pendant le court bout de temps qu'on séjourne ici-bas, c'est encore de faire ce qui vous amuse!...

La voiture s'arrêta, et ils pénétrèrent dans le restaurant où ils déjeunèrent rapidement.

Mareuil n'écouta pas la pièce. Il songeait à Mme Lozières, se figurant les émotions qui devaient l'agiter, tandis que l'heure s'avançait sans qu'il vînt, le ton distrait dont elle devait parler aux visiteuses—toute désappointée, toute au regret de s'être laissée aller à cette promenade clandestine, à cette familiarité de causerie intime avec un monsieur si inconséquent ou si froid.

De plus, il avait remarqué, dans une baignoire voisine de son fauteuil, Mme Béatry, une petite brunette élégante que, de l'orchestre, on lorgnait beaucoup; et il la fixait obstinément.

C'était une jeune veuve aux lèvres un peu fortes, aux narines très ouvertes et frémissantes, une de ces jeunes veuves en présence desquelles on juge immédiatement que c'est du mari et du mari qu'il leur faut, ou quelque chose d'approchant.

Des bruits bizarres couraient sur elle, que Mareuil savait, s'étant informé, après l'avoir fréquemment rencontrée dans son quartier, et pris de cet intérêt qu'on a souvent pour certaines anciennes amies de rue, aux regards devenus affables, à la longue même souriants. Une malpropre histoire d'argent: M. Béatry rédigeant un testament qui interdisait à sa femme de se remarier sous peine de voir passer aux enfants, deux petits garçons, la fortune presque entière; et ensuite, Mme Lestang, la mère de la jeune veuve, asservie à ces clauses sataniques, veillant autour de sa fille comme un factionnaire devant une banque, repoussant au large tous les prétendants comme des voleurs, épouvantée à l'idée d'une rechute dans la gêne d'où le premier mariage les avait miraculeusement tirées.

Mareuil se rappelait ces détails contés, autrefois, par un camarade; et tout en lorgnant Mme Béatry: «Ce brésillon m'irait assez, m'irait autant que la petite Lozières ... Oui, mais il y aurait à se faire présenter ... Sans compter la mère à franchir, le boule-dogue de mère ... Trop de besogne!...»

A la sortie, pourtant, il l'attendit quelques minutes. Elle ne paraissait pas. Il s'en alla sans effort.


La semaine lui sembla lente. Il rêvait à Mme Lozières, se l'imaginait, rue Fortuny, entièrement à lui, ayant abandonné toute pudeur; et cela lui suggérait des désirs qu'il notait avec joie, comme des présages d'amour en bonne voie. Puis, lorsque ces exercices ne suffisaient pas, lorsqu'il lui venait des tentations de renoncer à la lutte, vite il les écartait en se remémorant le passé, les jeunes modèles qu'il avait fréquentées avant Mme Hardouin, les parties désolantes le dimanche, dans la banlieue, les retours bruyants, la nuit, parmi la foule,—et l'encrassement d'ennui qui lui restait, pour plusieurs jours, de ces journées de fête. Recommencer, retomber à ces pauvres escapades, après les sublimes heures de passion, après ce qu'il avait appris à ressentir? Merci! Non, c'était aimer qu'il voulait.

Seulement, par exemple, il ne permettrait pas que Lucie prolongeât trop la résistance, s'avisât de le traîner, de le jouer. Il lui accorderait les délais d'usage, le temps de se donner; mais le moment venu, si elle ne cédait pas, il passerait à une autre, car elle n'avait pas un charme si exceptionnel enfin qu'on ne pût en trouver de pareilles, et même de meilleures.

Il était donc dans les dispositions les plus rigoureuses quand, le samedi suivant, vers une heure et demie, il sonna à la porte de Mme Lozières.

Il avait choisi cette heure à dessein, de façon à se rencontrer seul avec elle et à se déclarer sur-le-champ, dès le premier tête-à-tête. On l'introduisit dans un boudoir attenant à un salon plus vaste et meublé de meubles anciens, tendus de soieries effacées. Puis on revint lui dire que Madame le priait de vouloir bien patienter un peu, et qu'elle ne tarderait pas.

Il se mit à se promener à travers la pièce, inspectant les tableaux posés aux murs, les fleurs des potiches, les photographies éparses dans de jolis cadres, sur un guéridon bas.

Il repassait en son esprit les phrases qu'il se proposait de prononcer d'abord, les mots décisifs qui seraient comme le signal de la bataille—de cette bataille qui finirait peut-être pour lui sans grand dommage, par le triomphe de l'adversaire, ou bien qui engagerait, une fois de plus, sa vie pour combien de mois, combien d'années?

Il entendit un frôlement d'étoffes sur le tapis, des pas hâtifs, puis Mme Lozières parut, agrafant la dernière agrafe de son corsage. Elle lui indiqua un siège et d'une voix un peu essoufflée:

—Vous ne m'en voulez pas?... Je n'étais pas prête ... J'ai dû sortir ce matin et lorsque vous avez sonné, je commençais à peine ma toilette ... Ce que je me suis pressée!...

Elle tapotait sa robe, une longue robe de réception en soie cuivre, recouverte de dentelles noires.

Mareuil répliqua:

—Je regrette que vous vous soyez tant pressée ... C'est moi qui suis coupable ... J'arrive à une heure indue, à une heure absolument incorrecte ...

Elle souriait, les yeux baissés:

—Le fait est que vous arrivez un peu tôt!

—Mais j'ai une excuse! dit Mareuil.

—Et laquelle?

—C'est d'avoir commis exprès cette incorrection.

—Exprès? fit madame Lozières, d'un air candide.

Mareuil répéta en pesant sur le mot:

—Exprès!... Oui, je désirais vous voir seule ...

—Eh bien, dans ce cas, dit Mme Lozières avec aisance, dépêchez-vous ... Vos instants de plaisir sont comptés, car, dans un quart d'heure, Mme de Brégy, ma tante, sera ici pour m'aider à recevoir ...

Mareuil réprima une moue de mécontentement. La survenue de cette Mme de Brégy, la seule proche parente de Lucie, depuis trois ans orpheline, l'inquiétait. Mme Lozières reprit:

—Vous savez que vous avez failli me faire gronder, l'autre soir ... Je ne suis rentrée qu'à sept heures et demie, et mon mari ...

Mareuil déposa son chapeau sur le tapis, à sa droite.

—Pardonnez-moi de vous couper la parole ... Mais vous présumez bien que j'avais mes raisons pour souhaiter de vous voir ainsi ...

Elle eut un geste d'ignorance.

—Oh! je vous en prie, fit Mareuil, laissez-moi parler ...

Et s'exhortant, se forçant, sans aucun élan:

—Voilà!... Je ne suis pas venu samedi dernier, parce que je n'osais pas encore ce que j'ai le courage d'oser aujourd'hui ... Je viens vous demander de vous revoir ...

—De me revoir?... Mais vous me voyez!... Vous me reverrez!...

—Comprenez-moi ... De vous revoir plus souvent, ailleurs qu'ici, de vous revoir seule, enfin ...

Elle essaya de plaisanter:

—Toujours seule, alors ... Et pourquoi?

—Pourquoi?... Pourquoi?... Parce que je ne peux plus me passer de vous, parce que depuis dix jours, je ne pense qu'à vous ...

Il attendit un instant qu'elle lui fournît la réplique, mais elle gardait le silence, les yeux attentifs vers les petits boutons de nacre de ses hauts gants, qu'elle boutonnait lentement.

Il s'écria:

—Vous avez l'air de ne pas me croire. Vous ne me répondez pas ... Pourtant, je vous jure que je suis sincère ... Et si peu que vous me connaissiez, vous savez bien que je me doute de l'importance de ce que je vous dis, que je le pense puisque je vous le dis ... je vous en prie ... je vous en prie, ne refusez pas ... Vous me feriez tant de peine!...

Sa voix tremblait. Il s'arrêta, bien plus ému du son de ses paroles que de leur sens vrai; et il se félicitait: «Allons, allons! C'est mieux!... Cela ne va pas trop mal!»

Elle redressa la tête:

—Vous avez fini?... Je ne voulais pas vous interrompre ... Cela vous aurait peut-être contrarié ... Et puis, je peux vous l'avouer franchement ... votre déclaration était assez charmante, assez discrète, pour donner le désir de l'entendre jusqu'au bout ... Ensuite, avec la même franchise, je réponds à votre demande, je vous dis: C'est impossible!

Mareuil vivement se rassura: «Cela ne signifie rien! Continuons!»—Et avec une intonation désespérée:

—Impossible?

—Oui, impossible ... Le motif? C'est que je ne veux être la maîtresse ni de vous ni de personne ...

Mareuil eut envie de prendre son chapeau, de s'en aller; mais se contenant, il proféra d'un air indigné:

—Maîtresse!... Maîtresse!... Ma maîtresse!... Il s'agit bien de ça ... Maîtresse!... C'est-à-dire que vous ne me croyez pas, que vous me considérez comme un chercheur de femmes, un chasseur d'occasions, un monsieur qui serait bien aise de vous avoir comme une autre, tout bonnement parce que vous êtes jolie et gracieuse ... N'est-ce pas, c'est bien cela que vous pensez, malgré mes confidences de l'autre jour, malgré tout ce que je vous ai révélé de moi-même dans cette conversation affectueuse?... Comme c'est mal!

Elle balbutia très gênée:

—Vous vous trompez ... J'ai au contraire pour vous, depuis notre causerie, une profonde sympathie ... Vous m'avez dit ce jour-là des choses qui m'ont beaucoup plu ... Pourtant, ce que vous me proposez est, je vous le répète, impossible ...

Il y eut un temps. Mareuil songeait: «Aurait-elle un amant?» Puis apercevant sa mine contrite: «Mais non, elle a l'air sérieusement ennuyée ... Et puis quand même, qu'est-ce que cela ferait?... Ah! c'est dur! c'est dur!»

Il réunit toute son audace, et de sa voix la plus câline, la plus douce:

—Je serais navré de vous importuner ... Cependant, réfléchissez ... Que risqueriez-vous? Ce que vous avez risqué la première fois, pas davantage: une promenade solitaire, une autre si celle-là ne vous avait pas déçue; puis d'autres, peut-être si vous vouliez ...

Et après une pause:

—Je suis bien obligé de vous expliquer tout cela ... Vous vous êtes si complètement méprise sur mon compte!... Non, véritablement, je sais trop ce que c'est que d'aimer pour supposer que, du premier coup, au premier mot, on puisse inspirer de la tendresse ... Ces sentiments ne viennent que peu à peu, quand on se connaît, quand on s'apprécie ... Et les femmes qui prétendent les avoir autrement, eh bien! elles ne valent pas plus que les hommes dont nous parlons ... Ce sont des gredines ... des aventurières!...

Il s'exprimait avec autorité maintenant, soutenu par ses rancunes, ayant retrouvé ce ton éloquent de passion meurtrie qui intriguait Lucie; et victorieusement il ajouta:

—D'ailleurs, est-ce que je vous ai dit que je vous aimais, moi? Est-ce que j'ai eu cette impudence?... Non, je ne vous l'ai pas dit!... Je vous ai tout dit sauf cela ...

Mme Lozières, comme éblouie par ce raisonnement, répliqua:

—C'est vrai ... J'en conviens ... Mais précisément je ne veux pas m'exposer à aimer, à tous ces dangers d'un flirt ... Je vous en conjure, qu'il ne soit plus question de ces choses et contentez-vous que je reste votre amie, que j'éprouve pour vous une grande, une réelle sympathie ...

Il prit sa main, sa main dégantée, et y posa un long baiser. Elle contemplait distraitement la fine raie blanche qui séparait ses cheveux souples et lustrés; puis, plus loin, la chair blanche de sa nuque dans l'écartement du col, et, tout à coup, elle tressaillit, sentant les dents de Mareuil qui, dans un baiser plus fort, l'avaient un peu mordue.

—Oh! laissez-moi!

Elle avait arraché sa main.

—Je vous demande pardon! fit Mareuil, dont le regard brillait.

Deux coups sonnèrent à la pendule. Il se dit: «Deux heures! La tante Brégy menace ... Un dernier essai, et je file!...»

Il rapprocha sa chaise du petit canapé où Lucie était assise, et d'un air chagriné:

—Ainsi, nous ne nous reverrons plus?

—Si, nous nous reverrons!

—Non, puisque à dater d'aujourd'hui, vous ne recevez plus ...

Elle cherchait une excuse, une compensation à lui opposer.

—Eh bien! nous nous rencontrerons ... Nous nous verrons peut-être au Bois, aux eaux ... Et l'hiver prochain, vous reviendrez me rendre visite ...

—L'hiver prochain! s'exclama Gilbert ... Dans six mois! Dans huit mois!... Quelle tristesse!

Il avait ressaisi sa main qu'il embrassait avec plus d'ardeur, couvrant de baisers son poignet et même au-dessus, la peau délicate de son bras. Il releva un peu la tête, étonné de son inertie, et la vit les paupières battantes, le visage convulsé de cette belle expression douloureuse de bête agonisante qu'ont les femmes qui faiblissent.

Alors, sans hésiter, il s'assit près d'elle et prestement l'attira à lui.

Elle bégayait:

—Je vous en supplie! Je vous en supplie!

Il ne l'écoutait pas, continuait de l'embrasser, dans le cou, dans les cheveux, sur le front, mais comme il atteignait sa bouche, elle se dégagea d'un sursaut violent—et brutalement, les sourcils froncés, les bras serrés au corps, dans un ramassement de défense, elle dit:

—Allez-vous-en!... Je veux que vous vous en alliez!

Il implora à son tour:

—Je vous en prie!... Ne soyez pas fâchée ...

Elle demeurait silencieuse, les yeux vers le tapis, ramenant d'un geste nerveux ses cheveux défaits dans la lutte.

Il répéta à mi-voix:

—Vous n'êtes pas fâchée?

Puis, avant qu'elle n'eût pu répondre, il l'enlaça de nouveau.

Elle se débattit. Mais il était plus robuste, la retenait de ses bras fermes, de toute sa force surexcitée. Elle cessa presque de résister, chuchotant seulement, par instants, en un effort suprême:

—Allez-vous-en!... Je vous en supplie!... On va entrer!... On va venir!

—Mais non! mais non! répondait Mareuil ... Je vous assure ... Ne craignez rien ...

On ne venait pas, en effet: ni tante Brégy, ni visites, ni personne. Et la lutte se poursuivait, muette, solennelle, dans le désert de cet étroit salon, devant les meubles indifférents, sans autre bruit que celui des baisers, des soupirs, des supplications ou parfois des vitres vibrant au passage d'une voiture, dans la rue.

—Je vous aime ... je vous aime tant! murmurait Mareuil d'une voix sourde, oubliant soudain sa réserve, toutes ses déclarations chevaleresques.

Elle sanglotait toujours:

—Oh! partez! Je vous en supplie ... Mais je suis folle ... Mais je ne me reconnais plus ... Oh! laissez-moi!

Enfin, elle eut l'énergie de le repousser, de se débarrasser, et elle se leva d'un bond, les cheveux en désordre, les joues toutes rosées, toutes brûlantes des petites piqûres continues de sa barbe rase.

Il s'était levé également, et dans la glace, derrière elle, Lucie l'aperçut un peu décoiffé, un peu rouge, lissant sa moustache défrisée par les baisers.

Elle le regarda d'abord durement; puis, comme il souriait avec une expression enfantine de regret, elle se retourna, souriante aussi, et d'un ton de gronderie amicale:

—Je vous en prie ... Allez-vous-en ... Nous avons été d'une imprudence absurde ... Je tremble encore, en y pensant ... Il faut que vous partiez!...

Il répliqua, en se reculant:

—C'est bien ... Je vais partir ... Cependant, avant que je parte, ne voulez-vous pas me dire si je vous reverrai?...

Elle agitait la tête pour refuser, la bouche pincée d'une moue railleuse et mélancolique.

Il reprit:

—Si! Je désire plus que jamais vous revoir! Vous ne pouvez pas me dire non ... maintenant ...

Elle l'interrompit:

—Comment, «maintenant»?... Qu'entendez-vous par là?... Ah! vous avez des mots malheureux, mon cher!

Il se fit humble, essaya de pallier la faute:

—Je voulais dire: maintenant que vous savez combien je vous aime ... Comme vous êtes méchante!... Comme vous prenez méchamment toutes mes paroles!...

Elle lui tendit la main en signe de pardon:

—Au revoir!

—Au revoir!

Il regardait sa main et les yeux dans ses yeux, d'une voix précipitée il dit:

—Je m'en vais ... Mais après-demain lundi, je vous attendrai, près du pont de l'Alma, du côté du Champ de Mars ... J'y serai à deux heures ... Il y a là des endroits où l'on ne rencontre personne ... Je vous en prie, venez ...

Il l'attira sans qu'elle se défendît, lui donna sur les lèvres un lent et dernier baiser.

—Viendrez-vous?

Elle balbutia, les paupières closes:

—Je ne sais pas ... Peut-être!... Laissez-moi!

Il était sur le seuil du petit salon:

—Alors, c'est convenu!... Demain, deux heures!

Elle répliqua:

—Oui, oui, peut-être ... Je ne promets rien ...

Mais, soudain, elle tressaillit:

—Chut! Chut! Arrêtez!

Une porte par-delà les tentures, les murailles du salon, du côté de l'antichambre, s'était refermée avec un claquement lointain, et Mme Lozières guettait, la figure anxieuse, le buste penché en avant:

—On n'a pas sonné? fit-elle.

—Je ne pense pas ...

—Ce ne peut être que mon mari ... Mais non, il n'est que quatre heures ... Enfin, rentrez ... J'aime mieux cela ...

Ils revinrent dans le boudoir et s'assirent en silence:

—Mais parlez donc! murmura Lucie avec impatience ... Parlez donc!... Dites-moi quelque chose!... Vous avez vu cette pièce des Menus-Plaisirs? Est-ce aussi mauvais qu'on le raconte?

Mareuil répondit au hasard:

—Oh! ce n'est pas bien remarquable ... C'est une opérette comme on en a déjà fait cent ... Pourtant, au second acte ...

Le parquet voisin cria sous des pas lourds, et un gros homme barbu d'une quarantaine d'années, une sorte de Labernerie, pénétra dans le petit salon.

Mareuil s'était levé. Mme Lozières présenta:

—M. Mareuil, dont je t'ai souvent parlé ... Mon mari ...

Lozières serra la main de Mareuil:

—Asseyez-vous donc, monsieur!... Je suis enchanté de faire votre connaissance ... J'ai vu votre exposition au Grand-Art ... C'était ravissant!...

Puis, se tournant vers sa femme:

—Ta tante n'est donc pas venue?

Lucie repartit d'un air préoccupé:

—Mais non ... Elle devait venir à deux heures!... Je n'y comprends rien ... je suis même un peu inquiète ...

Lozières la rassura:

—Elle aura été retenue chez un fournisseur ... Elle va sans doute arriver ... D'ailleurs, je suis là pour la remplacer, si tu veux bien ... Figure-toi que le ministère a été renversé cet après-midi au début de la séance ... Alors, j'en ai profité pour filer ...

Mareuil crut habile d'intervenir.

—Ah! le ministère est tombé?

—Oui, monsieur, sur une petite question de douanes ... Et il ne l'a pas volé ... Si on m'avait écouté, si le ministre avait tenu compte de mes observations, il serait encore debout ... Mais ces gens-là sont trop bêtes, ils n'ont que ce qu'ils méritent!...

Mareuil, peu initié à la politique, approuva:

—Vous l'avez dit!

M. Lozières poursuivit:

—Et tenez, justement le ministre de l'intérieur, Dubourdet, vous en avez certainement entendu parler ...

—Je ne me rappelle pas! fit Mareuil.

—Au fait, vous étiez peut-être bien jeune dans ce temps-là!... Eh bien, savez-vous, monsieur, que monsieur votre père l'a condamné avec moi à 1,000 fr. d'amende et à huit jours de prison?

—Mon père?

—Parfaitement, mon cher monsieur! Votre père ... C'était en 1876 ... Dubourdet et moi, nous faisions du journalisme dans la Nièvre ... Un jour, nous avons été appelés en correctionnelle pour des articles contre le Maréchal ... M. Mareuil présidait ... Je m'en souviens, comme si j'y étais. Un homme froid, très courtois, qui nous bourrait de prévenances ... Ce qui ne l'a pas empêché de nous condamner ensuite au maximum ...

Mareuil fit un geste d'innocence.

—Oh! Je ne vous en rends pas responsable, dit Lozières ... Il avait bien raison, monsieur votre père ... Cela aurait dû me servir de leçon. Est-ce qu'on se dévoue, est-ce qu'on risque la prison pour une clique pareille!... Quand je songe que ce Dubourdet a été président du conseil!... Dubourdet, la risée de notre génération, cet imbécile, ce grossier personnage!... Président du conseil ... ça!... C'est à se tordre, ma parole!...

Mareuil le contemplait curieusement. Il était grand, large d'épaules, corpulent, avec une face à barbe brune, le front dénudé, sauf un restant de petits cheveux en brosse, qui s'obstinait sur le devant,—la tête des politiciens arrivés au pouvoir après le Seize-Mai, une tête classique de 363; et il avait tout des hommes de cette époque, le visage barbu, les allures tantôt arrogantes, tantôt bon enfant, la redingote en drap lisse, le pince-nez épais, la gaucherie tapageuse du parvenu. Il eût paru le lendemain à la tribune, comme successeur de Dubourdet, que les profanes s'en fussent à peine aperçus. Il ressemblait à ceux de sa génération exactement comme tous lui ressemblaient.

Lucie était sortie, sous prétexte de donner des ordres.

M. Lozières reprit avec aigreur:

—Enfin, les voilà par terre! Je n'en suis pas fâché ... D'ailleurs, eux ou d'autres, ce sera toujours la même chose. On mentionne déjà Ginestas, pour les finances!... Ginestas!!! Ha! ha! encore un de mes camarades, celui-là ... C'est lui qui m'a engagé à entrer dans l'administration ... Une jolie idée, mon cher monsieur ... Ils m'ont enterré là-dedans, enfoui comme un gêneur ... Ils m'ont nommé receveur, chef de division ... Et ils se croient quittes envers moi parce qu'ils m'ont gratifié de ça!...

Il désignait, du menton, le ruban rouge de sa boutonnière:

—Ah! non, mes gaillards!... Ce serait trop simple!... On ne s'en tire pas à si peu de frais avec un Lozières, avec un monsieur de ma taille ...

Il continuait de cracher ses rancunes, ses déceptions de fonctionnaire mécontent, citant des abus, des compromissions, des iniquités, un tas de scandales ignorés—se confiant à Gilbert, à cet inconnu, comme à un ami, à un affidé, comme au fils du feu président, qu'il supposait acquis à l'opposition, plein de haines identiques.

Et Mareuil répliquait d'un ton indécis, timoré,—tout ahuri encore de cette brusque intrusion de la politique, de la vie sociale, dans ce petit salon où, l'instant d'avant, il n'y avait que des bruissements de baisers, de supplications, de soies froissées.

Il éprouvait aussi une pitié étrange pour ce pauvre homme si près d'être trompé, une pitié que jamais l'autre, jamais M. Hardouin ne lui avait inspirée, et il faisait ses questions douces, déférentes, sympathiques comme des demandes de pardon.

—Notre ministère? s'exclamait M. Lozières. Le ministère des finances?... Pas meilleur que les autres, mon cher monsieur! Entièrement aux mains de la haute-banque, des tripoteurs ... Mais le moindre agent de change, le moindre coulissier y possède plus d'autorité que moi ... Ce matin même, le ministre m'a forcé à poser une heure, à bouleverser tous mes services. Et devinez pourquoi?... Pour recevoir une de vos connaissances ... M. Lepassereau, un banquier de troisième ordre ... C'est un peu fort, avouez-le!

Mme Lozières rentrait, accompagnée d'un valet de chambre portant le thé et qui toisa Gilbert de côté.

Le jeune homme se leva. Elle voulait le retenir:

—Vous n'accepterez pas une tasse de thé?

Il s'excusa, alléguant l'heure, un rendez-vous qu'il ne pouvait remettre.

M. Lozières déclara:

—Maintenant que vous avez appris le chemin, j'espère que nous vous reverrons ...

Il salua, en remerciant, et sortit.

Mme Lozières était demeurée impassible, sans un sourire d'intelligence, sans un regard ami.

Mareuil descendit l'escalier lentement, se retraçant une à une les péripéties de cette visite scabreuse.

«C'est égal, cela a été bon train! On ne traîne pas dans l'administration.»

Il arrivait dehors: «Bigre! Ça pince!»

Une bise glaciale l'avait cinglé, une de ces âpres bises d'avril qui charrient avec elles comme des restants d'hiver; et aussitôt il eut la sensation d'un temps pareil, d'un jour pareil, dans le passé—le jour où Mme Hardouin lui avait accordé les premiers baisers.

Après, il s'était promené à travers les rues, pendant des heures, poussé par une furie de marcher, dévisageant les femmes d'un œil fixe d'homme ivre; et, dans sa fierté, dans sa joie aveuglante, il lui semblait que, d'un revers de main, il eût pu toutes-les prendre. Oui, il se rappelait très bien cela, jusque dans les plus minutieux détails. Puis, soudain, au milieu de ces souvenirs, il crut voir M. Lozières, sa silhouette gesticulante et révoltée: «Ha! ha!... Ginestas!... La clique!... Mon cher monsieur!...» Il murmura, repris de pitié: «Pauvre diable!»—et il cherchait, recherchait, il avait besoin de retrouver pour s'étourdir l'image lointaine, l'image fugitive de Lucie suppliante et pâmée.

«Je l'aime, n'est-ce pas!... Je vais l'aimer, cette petite ... Alors, pourquoi me gêner?»

Mais il eût souhaité l'aimer davantage, être encore emporté dans cet affolement d'amour où l'on ne sent plus de repentir, où morale, scrupules, conscience fuient devant les désirs comme des fétus sous la tempête.