VII

Entre une femme à son premier adultère et une femme ayant cédé à plusieurs amants, il n'y a pas grande différence. C'est immédiatement, chez les novices, la même astuce, la même liberté d'expressions et de gestes, la même dépravation que chez les anciennes. On dirait qu'avant la faute les plus honnêtes avaient de l'adultère un sens secret, une habitude atavique et cachée qui n'attendait que la chute pour se révéler; et, dès les débuts de l'abandon, on voit ces dames se mouvoir sans répugnance dans leurs fonctions nouvelles, comme de jeunes canetons s'ébattant naturellement dans la croupissure des mares.

Gilbert sut d'abord gré à Mme Lozières de cette prompte métamorphose.

Elle venait chaque après-midi chez lui, toujours gaie, toujours affectueuse, ne mentionnant jamais ni mari, ni remords, et pleine d'ardeurs complaisantes.

Parfois, tandis qu'il se rhabillait, elle se mettait au piano, vêtue seulement de ses fines lingeries blanches, les cheveux dénoués, retombant en masses d'or sur ses épaules nues, et elle chantait.

Ses doigts effleuraient à peine les touches, les frôlaient comme des cordes de harpe, laissant le dessus à sa voix amoureuse et chaude. Elle chantait des mélodies de Massenet, de Gounod, des airs énervants et sensuels où la tendresse gémit sur le ton des désirs.

Et Mareuil, se recoiffant devant la glace qui la reflétait, pensait:

«Il n'y a pas à dire, elle est charmante!... Quel succès elle aurait ainsi, dans le monde!...»

Pourtant, il n'atteignait pas souvent à ces remarques admiratives, et plus il connaissait Mme Lozières, au contraire, plus il se sentait mécontent et déçu.

Certainement, elle était charmante, tout à fait charmante de corps, d'esprit, d'élégance. Elle causait ingénieusement, drôlement, d'une manière sautillante et comique, aussi bien que Mme Hardouin, sinon mieux. Elle se montrait envers lui une maîtresse dévouée, docile, une maîtresse parfaite.

Mais il fallait, pour l'apprécier, qu'il fût près d'elle, tout près, chez lui, sous l'influence directe de ses caresses, de ses baisers, de sa fraîche beauté.

Autrement, il avait la sensation d'être seul, libre, sans passion, sans compagne d'âme.

Il se rendait rue Fortuny, l'esprit tranquille, avec cette démarche paisible et traînarde qu'on a pour faire une course, une visite due.

Puis, Lucie partie, il lui semblait, au bout de quelques minutes, qu'elle s'effaçait, disparaissait de sa pensée derrière un voile montant d'indifférence et de néant. Rien ne lui demeurait de l'avoir vue, de compter la revoir; et les heures d'amour terminées, il se trouvait dans la rue, comme un employé au sortir du bureau, inactif, désœuvré, insoucieux de la besogne du jour ou de celle du lendemain.

Il se souvenait alors de ce qu'il ressentait au temps de Mme Hardouin, au temps de cette Jack dont l'image pâlissait graduellement en sa mémoire comme l'image d'un mauvais démon défunt. C'était, après les rendez-vous, des retours glorieux, des soirées passées, dans le silence de l'atelier, à revivre l'honneur enivrant de l'avoir possédée, des rêveries continues vers elle, une poursuite imaginaire de sa personne dans des théâtres, des salons supposés,—ou encore de longues veillées employées à dessiner des bibelots qu'il lui commanderait, des bibelots rares et uniques, où la matière serait presque signée de sa tendresse inventive.

Et lorsqu'il comparait au présent, il en voulait un peu à Mme Lozières de le laisser, loin d'elle, tellement calme, inoccupé, comme si la jeune femme eût manqué à un pacte, violé les conditions de leur engagement.

Mais bientôt, quelque chose de plus grave commença à l'inquiéter.

Il s'était présenté à Mme Lozières comme un chevalier exceptionnel et passionné, un personnage héroïque de roman d'amour; et, à tout instant, il oubliait son rôle, il lâchait des phrases maladroites qui décelaient la froideur de ses sentiments, tout son égoïsme d'homme qui désirait sans beaucoup aimer.

Elle le regardait avec stupeur:

—Comme vous êtes ironique!... Vous! Un amant! C'est vous qui dites cela?...

Il s'excusait, corrigeait ses paroles, et le lendemain, par négligence, recommettait les mêmes erreurs.

Ou bien—et c'était pis—il se rappelait son rôle. Il le débitait, il le jouait, comme un rôle de théâtre, avec les lacunes de souvenir qu'on a en scène, ces durs moments où l'on cherche ses mots, la suite de la tirade. Il balbutiait, bafouillait, terminait par une plaisanterie, et toujours il restait agacé de s'entendre réciter ces déclarations vaines, ces théories mensongères, écœuré de toute cette parodie de passion où il s'était si étourdîment contraint.

Il finit par s'effrayer des rendez-vous comme d'un examen à subir. Il ne se décidait à y aller qu'à la dernière minute; et fréquemment il arrivait en retard. Dès le seuil, il apercevait, blottie piteusement en un coin de la chambre, Mme Lozières, gardant encore ses gants, son chapeau, sa voilette, n'ayant osé se dévêtir dans la crainte qu'il ne viendrait pas.

Elle disait simplement:

—Ah! vous n'êtes guère exact!

Et il lisait sur sa figure l'angoisse qu'il avait eue en espérant Mme Hardouin, cette crispation douloureuse que donne, quand on aime, l'attente incertaine et solitaire.

Il avait des regrets, consolait Lucie, se jetait à ses genoux, par raillerie, pour obtenir son pardon; et ces jours-là, il redoublait d'attentions, de tendresse fictive, ne voulant pas qu'elle souffrît comme il avait souffert.


Juillet cependant finissait dans une chaleur lourde. Tout le monde, peu à peu, quittait Paris. Mme Mareuil était allée, comme chaque année, rejoindre son frère à Monneville. Les Brévannes s'installaient pour trois mois à Plouhinec, un trou sauvage de la Bretagne. Mme Lozières hésitait sur le choix d'une villégiature.

Enfin, dans la première quinzaine d'août, elle apprit à Gilbert que son mari avait loué une villa à Saint-Germain.

Elle pleurait presque à l'idée de la séparation.

—Oh! mon ami chéri, deux mois sans vous!... Pensez donc!...

Il répliqua de même, car il ne parvenait pas à la tutoyer:

—Allons, allons, ne pleurez pas!... Je ne quitterai pas Paris cet été, et lorsque vous serez libre, vous viendrez vite ici ...

Elle lui sauta au cou:

—Oh! merci! merci!... Je vois que vous m'aimez!...

Il avait l'arrière-pensée de tenter un essai, de se rendre compte si, de la voir moins, cela augmenterait ses désirs, son amour peut-être.

Mais dès que Mme Lozières fut partie, il eut à vaincre une difficulté nouvelle.

Il avait promis de répondre régulièrement à ses lettres, et toutes les fois qu'il s'asseyait pour lui écrire, il avait un frisson de paresse en face des pages à remplir.

«Qu'est-ce que je vais lui dire?»

Il traçait en tête du papier: «Ma chère petite amie ...»—puis des minutes, des minutes fuyaient sans qu'il lui vînt quoi que ce fût à ajouter, à mettre au-dessous, d'un peu sincère ou vraisemblable.

Il regrettait alors de n'avoir plus cette profusion de phrases douces, de tournures amoureuses dont il usait contre Mme Hardouin,—cette belle armée de mots caressants et charmeurs, si honteusement battue jadis et qui, à l'heure présente, l'aurait si bien servi.

Il essayait de ressaisir son vocabulaire, de retrouver quelques-unes de ces cajoleries, de ces petites confidences intimes qui sont tout dans les correspondances d'amants; mais il lui semblait que sa plume rétivait, se refusait à écrire les mots tendres, tiquait sur eux comme sur des mots grossiers:

«C'est épatant!» s'écriait-il.

Et finalement, il rédigeait une lettre glaciale, banale et brève, d'une affection forcée, et qu'en relisant, il avait envie de détruire.

Au bout de huit jours, un matin, il reçut une dépêche de Mme Lozières: «Attendez-moi onze heures et demie.—Petit Fifre.»—car elle avait adopté, sur son conseil, ce pseudonyme.

Ils déjeunèrent ensemble rue Fortuny. Elle s'arrêta un instant de manger, lui tendant, par-dessus la table, sa main à baiser, et elle murmura:

—Comme je suis heureuse!... Quand reviendrai-je?... En voilà au moins pour une semaine!... Cela ne vous paraît-il pas interminable, ces journées loin l'un de l'autre?...

—Oh! si!... Mais nous n'y pouvons rien!... C'est la vie!...

Elle répliqua:

—Je sais ... Vous vous résignez plus facilement que moi!...

Et pendant quelques moments, ils demeurèrent sans causer.

Au sujet des lettres, elle ne se permit qu'une observation détournée:

—Quel petit papier à lettre vous avez!... A peine commencé, c'est tout de suite lu!...

Il put dissimuler son embarras:

—Je suis très honoré de votre critique ... Dorénavant, je vous écrirai sur du papier ministre, ce que je découvrirai de plus grand ...

Elle ne partit qu'à six heures et demie. Elle descendait l'escalier, devant Mareuil, la tête penchée vers les marches, la nuque soucieuse d'une personne qui n'a pas tout dit, retient encore quelque chose. Il songeait: «Je parierais qu'elle ronchonne, qu'elle n'est pas satisfaite ... Est-ce qu'elle me préparerait une scène?... Aujourd'hui, bigre, ce ne serait pas le jour!»

Elle se retournait au même moment:

—Je vous en prie ... Voulez-vous m'être très agréable?

—Vous pensez! dit Mareuil ... Je n'aspire qu'à continuer!

Elle sourit:

—Non!... Je parle sérieusement ... Eh bien! je dîne ce soir avec mon mari aux Ambassadeurs ... Venez-y dîner aussi ... De cette façon, j'aurai passé près de vous la journée complète ... Dites, voulez-vous?

Mareuil répondit d'un ton de remontrance:

—C'est un peu canaille ce que vous me proposez là!... Enfin, puisque vous le désirez!... A tout à l'heure!... Convenu!

En réalité, ce qu'il y avait d'indélicat dans ce rendez-vous plutôt prématuré, ne le choquait pas beaucoup.

Du jour où, pendant leur flirt, Lucie lui avait objecté la fidélité conjugale, il s'était tenu pour dégagé de tout ménagement pitoyable envers Lozières. Ç'avait été, dès lors, à ses yeux, l'obstacle, l'ennemi—une infortune qui ne le touchait plus.

Seulement les exigences de Lucie le révoltaient, et, sitôt dehors, il se mit à maugréer:

«De onze et demie à midi et demi, à six et demie ... sept heures!... Sept heures de moi!... Cela ne lui suffit pas?... Il lui en faut encore?... Ah! elle a du vice!...»

Mais soudain il rougit de ces réflexions:

«Pauvre petite!... Quand je songe que de Jack j'aurais trouvé cette idée admirable ... exquise!... Je suis parfois fièrement injuste!...»

Il rentra chez lui s'habiller, et montant dans un fiacre:

—Aux Ambassadeurs ... Prenez par le plus long!...

Il faisait nuit grise lorsque la voiture stoppa devant le jardin du restaurant. Toutes les tables, serrées en bataille, étaient occupées, et leurs lampes basses, à abat-jour roses, n'éclairaient que les clairs corsages des dames, les plastrons blancs des messieurs—les visages disparaissant dans l'ombre.

Mareuil parcourut les intervalles des rangées, feignant de chercher une place, suivi d'un maître d'hôtel qui l'exhortait à la patience.

Il ne voyait pas Lucie, et il allait pousser jusque sur la terrasse ses investigations. Un garçon le rattrapa.

—Monsieur! Monsieur!... Il y a là-bas, derrière, un monsieur qui vous appelle!

—Où cela?

—Là, Monsieur, là!

Et il reconnut Lozières qui agitait, en signe d'invitation, sa serviette.

—Venez donc ... Nous vous offrons l'hospitalité ... A moins que vous n'ayez ... mieux! fit le gros homme avec un sourire d'indulgence polissonne.

—Mais nullement! dit Mareuil. Au contraire ... Je suis enchanté de vous rencontrer ... Vous allez bien, madame?... Vous êtes encore à Paris, par cette chaleur?...

Lucie remercia, donna tous les détails sur sa maison de campagne, son installation; et lorsque son mari baissait les yeux vers le potage, elle faisait à Mareuil des petites grimaces amicales et impudiques.

Lozières l'interrompit:

—Mais, ma chère amie, cela n'intéresse pas M. Mareuil, tes histoires de ménage!...

Et, coupant la parole à Gilbert qui protestait, il reprit:

—Eh bien! Qu'est-ce que vous dites de la situation, mon cher monsieur?... Sommes-nous dans la mélasse, dans le pétrin!... Pirates au Tonkin ... Massacres en Afrique ... Vingt millions de déficit de plus que l'année dernière ... La rente qui fiche le camp tous les jours ... Les banques qui s'effondrent ... Ah! ce sont des malins, nos gouvernants, des bonshommes de première force!

Il était lancé. Mareuil le laissa crier.

Les trois mois qui venaient de s'écouler n'avaient pas calmé les ressentiments de M. Lozières, son pessimisme de fonctionnaire inassouvi. Il s'obstinait à juger perdu ce pays ingrat à son dévouement passé; criminels, ces vieux camarades de lutte qui ne l'avaient pas hissé avec eux jusqu'aux agréments du pouvoir, et il dressait leur procès partialement, férocement, ayant souvent de ces trouvailles d'injures que la haine inspire et qui amusent.

Mais, un moment, comme il élevait très haut la voix, Mareuil voulut le mettre en garde:

—Ne craignez-vous pas qu'on vous écoute, qu'on vous dénonce?... C'est si facile de révoquer quelqu'un!...

Lozières asséna sur la table un coup de poing indigné, qui fit sauter, dans leur plat d'argent, les truites que Lucie partageait:

—Moi? moi?

Il se tapait sa poitrine dodue:

—Moi? moi? me révoquer!... Jamais ils n'oseront, mon cher monsieur! Me révoquer, moi?... Mais ils savent bien que je connais leurs saletés depuis A jusqu'à Z ... Ils aimeraient mieux me nommer trésorier, directeur, amiral, général, maréchal, est-ce que je sais, moi? Tout, plutôt que de me révoquer!

Il avala d'un trait son verre de champagne:

—Oui, je voudrais voir cela, qu'ils me révoquent!... On en entendrait de belles, alors, je vous le jure ... Tenez, je serais homme à fonder un journal, un vrai journal, mon cher monsieur, pour leur apprendre à traiter le monde!...

Il blêmissait de colère.

Mareuil n'insista plus. Une courbature tirait, brûlait tous ses muscles, une somnolence l'envahissait,—la fatigue de cette causerie achevant celles de la journée. Il avait assez de la femme, assez du mari, assez surtout de ces puérilités hypocrites, de ces basses cachotteries d'adultère où, l'année d'avant, il goûtait encore tant de plaisir.

Il prit congé des Lozières à dix heures; et lorsque, la semaine suivante, Lucie lui suggéra de renouveler la rencontre, il refusa nettement:

—Non, ma chérie ... Une fois passe!... Mais deux fois, ce ne serait pas raisonnable!...

—Alors, venez dîner chez nous, à la campagne ... mon mari ne demanderait pas mieux ...

Il réfléchit, puis avec fermeté:

—Non plus!... On jaserait ... On potinerait ... Inutile de vous compromettre!...

Elle questionna:

—Et à Paris?... A Paris, accepterez-vous?

—Peut-être!... Nous verrons, dit-il.

Mais il pensait prudemment:

«Jamais de la vie! M'enchaîner par une intimité mondaine!... Sait-on ce qui arrivera?... Non, pas de bêtises!...»

Elle dut se contenter des déjeuners rue Fortuny. Il l'accueillait bien, d'ailleurs, tout dispos après ces huit jours d'éloignement, et elle pouvait avoir l'illusion d'être aimée.


Les premières pluies d'octobre ramenèrent à Paris Mme Lozières. Cependant, sa tante, Mme de Brégy, partant sous peu pour Nice, elle fut obligée de lui consacrer la plupart des après-midi, de l'accompagner dans ses courses à travers les magasins, chez les fournisseurs.

Elle ne venait plus, rue Fortuny, que le matin et elle déplorait la brièveté des rendez-vous.

Un jour qu'elle s'en désolait, Mareuil lui dit:

—Ne nous plaignons pas!... Profitons des bons moments, car bientôt ils vont diminuer!...

Elle s'écria, comme terrifiée à l'idée d'une rupture possible:

—Diminuer!... Pourquoi cela?... Qu'est-ce qu'il y a?...

Mareuil tira de sa poche un exemplaire de la Pure Vérité.

—Il y a, ma chérie, qu'on se verra moins, parce que, hélas! je vais avoir à travailler!

Il indiquait une annonce en tête du journal, où son nom, Gilbert Mareuil, était imprimé en immenses lettres, hautes d'un centimètre environ.

La note expliquait que la Pure Vérité inaugurait, à partir du 15 novembre, un supplément illustré et qu'outre le concours de plusieurs maîtres de la plume et du pinceau «connus, déclarait-elle, et aimés du public», le journal s'était assuré, pour ce recueil, la collaboration régulière de Gilbert Mareuil, «l'artiste attitré des élégances parisiennes, que les dernières expositions avaient classé, du coup, parmi nos premiers peintres modernistes.»

—C'est mon ami Brévannes qui m'a fait engager et qui a rédigé l'avertissement, dit Mareuil. Hein!... elle n'est pas dans un sac, cette petite note?

Lucie tout attristée, pressentant un péril, quelque chose qui la menaçait vaguement, balbutia:

—Oh! je suis ravie pour vous!... Mais, alors, est-ce que cela nous gênera beaucoup pour nous voir?

Mareuil simula un air affairé:

—Mon Dieu, ma chérie, je ne sais encore rien de précis ... Seulement, il est évident que nos rendez-vous seront moins rapprochés ... Au lieu de tous les jours, deux ou trois fois par semaine, à peu près ...

Elle refoula l'envie de pleurer qui la gagnait, et d'une voix un peu étranglée:

—C'est bien! Je m'en remets absolument à vous ... Vous me verrez quand vous le désirerez, quand cela ne vous dérangera pas dans votre travail ...

Mareuil, ému de sa douceur, l'avait saisie dans ses bras et la dorlotait:

—Quoi? On a le cœur gros?... Mais, on se verra aussi souvent que possible ... J'ai dit trois fois au hasard, ce sera peut-être plus ...

Elle s'en alla confiante, rassérénée.

Mareuil avait promis de lui réserver un numéro du premier supplément; et le jour où parut la feuille, il ne manqua pas de l'apporter rue Fortuny.

Mme Lozières ouvrit avidement la page du milieu qui contenait le dessin colorié. L'image représentait une Parisienne, l'aspect sévère et railleur, qu'un jeune homme élégant accostait le sourire aux lèvres et le chapeau soulevé. En bas, on lisait le titre: Abordage.

Elle considéra avec attention la gravure:

—C'est très réussi ... très ingénieux ... Oui ... c'est très réussi!

Sa figure, peu à peu, s'était rembrunie. Elle reprit:

—Elle est jolie, cette femme ... Vous la connaissez?

—Non, dit Mareuil ... Je l'ai dessinée de chic, de souvenirs arrangés. Pour ces sortes de petites machines, cela suffit bien ...

Elle interrogea d'un air engageant:

—Franchement?... Vous ne la connaissez pas? Ce ne serait pas, par exemple, cette dame?

—Quelle dame?

—La dame d'avant moi!... La dame au mari tyrannique!...

Mareuil prononça tranquillement:

—Voyons, mon amie, vous n'y songez pas!... Vous supposez que cette femme que j'ai ... que j'ai reçue chez moi, j'irais la coller dans un illustré qui tire à trente mille exemplaires? Madame se moque!...

Elle se rétracta:

—Mais non ... je suis absurde ... J'ai eu des pensées ridicules, ces temps derniers. Je me figurais que lorsque je ne venais pas ici, vous ... Mais non, c'est trop bête!

—Vous, quoi?... fit impérieusement Mareuil.

—Eh bien! que vous me trompiez ... le mot est lâché!

Gilbert haussa les épaules.

—Si vous avez de ces idées, je ne peux pas vous les retirer... Vous savez mes opinions sur la trahison ... Je vous les ai assez dites, il me semble!... Et avec ces théories, je serais un bien triste monsieur ...

Il s'interrompit, et après une pause:

—Au fait, dit-il d'un ton froissé, au fait, j'ai grand tort de me justifier!... Et si je dois renoncer à mon travail, me tourmenter tout le temps de vos soupçons, vous comprenez ...

Sans qu'il achevât, elle comprit, et plus jamais elle ne le questionna, ne laissa paraître la moindre méfiance. Mais dans ses lettres, Mareuil apercevait clairement l'indice de sa jalousie, à certains mots douteurs, à certaines expressions ambiguës et douloureuses, qui lui remémoraient ses suppliques à Mme Hardouin, ses cruelles luttes épistolaires d'antan.

Il jetait le papier au feu en grommelant une parole de compassion, commençait à dessiner, et, au bout d'un moment, l'avait oubliée.

Il se plaisait maintenant à son labeur, ne s'en séparait qu'à regret, et quelquefois même, afin de terminer une esquisse amorcée, il changeait le rendez-vous du jour ou du lendemain, il alléguait un surcroît de besogne imprévu, des commandes supplémentaires qu'on lui avait censément adressées, il mentait—puisque ses croquis du journal ne lui prenaient guère que deux à trois heures par semaine.

Un matin qu'il venait de télégraphier ainsi à Mme Lozières, pour remettre le rendez-vous de l'après-midi, il eut des scrupules:

«Vraiment, pensait-il en se rasant, je ne suis pas généreux. Je me conduis avec cette enfant comme un pur calfat! Et pas ça à lui reprocher!... Toujours jolie, toujours de bonne humeur, toujours en forme!... Qu'est-ce que j'ai donc contre elle?...»

Il se promenait, le blaireau à la main, la figure élargie d'une barbe blanche de savon mousseux,—et tout à coup, en s'arrêtant:

—Ce que j'ai? Ce que j'ai? Mais c'est bien simple ... Je ne l'aime pas!... Voilà ce que j'ai!...

Il l'avait dit tout haut, comme pour en faire une chose accomplie, indéniable—il l'avait proféré à pleine voix ce constat d'indifférence, cet aveu décisif qu'il se réitérait chaque jour tout bas, depuis deux mois, sans vouloir l'écouter, sans accepter d'y croire.

Puis, prenant acte de sa déclaration, rapidement il ajouta:

«Non, je ne l'aime pas ... et, par conséquent, je n'ai plus qu'à la quitter!...»

Aussitôt, il vit la scène d'adieux, Lucie en larmes, plus tard sa propre solitude, la course aux maîtresses, à l'amour, une multitude de tracas proches ou lointains, et il se sentit ému, faible, moins courageux à rompre.

«Pauvre gosse!... Assurément, je ne l'aime pas comme j'aimais l'autre ... Néanmoins, j'ai de l'affection pour elle ... une affection véritable ... Alors l'affliger par une rupture brutale?... Non!... Cela ne presse pas!... On peut attendre ...»

Il alla le lendemain au rendez-vous et fut si affable, si expansif, que Mme Lozières en manifesta de l'étonnement.

—Comme vous êtes gentil, aujourd'hui!... Qu'avez-vous, mon chéri?

Il retint un sourire:

—Moi? Rien ... rien du tout!...

Et il contemplait avec attendrissement la tête dorée de Lucie qui reposait sur sa poitrine—comme une pauvre tête épargnée, sauvée par miracle de la douleur.

Mais, le lendemain, il fut, malgré lui, repris de ses velléités mauvaises. Il éprouvait ce sombre malaise précurseur d'une maladie qu'on se soupçonne, cette inquiétude indéfinie qui vous étreint avant le diagnostic: la peur de ne plus pouvoir aimer.

Dès le réveil, elle s'éveillait en lui, cette peur confuse, et jusqu'au soir elle continuait de le ronger, de le souiller avec la lenteur sûre d'enduit gras qui s'étale, qu'ont tous nos soucis intérieurs.

Il essayait bien d'en rire, de s'en démontrer logiquement la vanité, de faire le brave. Ces raisonnements ne le rassureraient pas.

«Et de deux! Jack d'abord que je n'aime plus, sans savoir pourquoi ... Celle-là, même histoire ... Décidément, ça se corse!»

Il tombait dans des crises d'irrésistible mélancolie. Il se demandait si c'était fini, si jamais encore il lui serait donné d'aimer, d'avoir ces élans du cœur, ces égarements de passion, les meilleures joies qu'il eût connues, somme toute. Et il était comme ces hommes qui, ayant eu avec une femme des défaillances physiques répétées, sont saisis d'affolement, ne pensent qu'à vérifier avec une autre la validité de leurs moyens, la gaillardise intacte de leurs forces.

Alors, la pensée de tromper Lucie le hanta. Il la méditait tout le temps, tous les jours, dehors, chez lui, partout. Mais pas une trahison de chair, pas un vulgaire béguin, qui ne prouverait rien. Non, il la tromperait pour de bon, à fond, avec une personne qu'il aimerait, qu'il faudrait qu'il aimât.

A ces combinaisons il s'exaltait, recouvrait un semblant de bravoure. En présence de Lucie, il n'avait plus aucun remords, aucun sentiment de pitié. Il se délectait même des projets scélérats qu'il formait si près d'elle, bouche contre bouche, à son insu; et il se prenait à la regarder dédaigneusement, comme une condamnée perdue, dont l'exécution n'était plus qu'une question de semaines, de jours, d'heures peut-être.

Puis, lorsqu'en partant, suspendue à son cou, elle murmurait, par habitude:

—Vous m'aimez toujours, dites?

Il lui répondait en riant:

—Si je vous aime!... Elle est bonne!...

Et la porte fermée, il songeait avec un tutoiement outrageant:

«Oui, oui, on t'aime toujours ... Ce qui n'empêche pas que, quand cela se trouvera, on te réglera ton affaire, ma petite!»

Pourtant, ces fanfaronnades ne lui servaient qu'à s'abuser sur son manque d'assurance, sa crainte de l'expérience prochaine. Il les renouvelait après chaque rendez-vous, ses vantardises, un peu comme on chante le chant de guerre au poteau de la mort. Il ne réclamait que le secours du hasard, une rencontre heureuse, pour affirmer sa puissance d'aimer. Qu'on lui fournît une femme, une adversaire, une occasion de faire ses preuves, et on verrait bien! Mais, en attendant, il était si peu sûr de lui-même, si défiant dans le succès final, qu'il ne congédiait pas Mme Lozières, qu'il n'avait pas l'audace de la quitter, d'entrer seul en campagne sans cette arrière-garde de sa liaison, sans ce refuge certain pour le cas d'un désastre.