XI

On ne se défend bien que contre les douleurs vivaces, les douleurs aiguës qui vous martèlent, vous poignardent, vous déchirent.

Les autres, les lents et sourds malaises des maladies chroniques—ceux de l'âme comme ceux du corps—on négocie d'abord avec eux, on essaie d'en avoir raison par des traitements, des régimes, toute la diplomatie des remèdes modérés; puis, s'ils persistent, s'ils résistent, ces malaises, on les laisse faire, on s'en désintéresse, on ne s'en occupe plus, sauf quand, par accident, leurs taquineries journalières vont trop loin, jusqu'à la souffrance réelle.

Quelques jours après sa dernière tentative avortée, Mareuil s'était trouvé justement dans cet état d'esprit où l'on renonce aux soins, à la guérison, où l'on se résigne à traîner en soi ce surcroît de mélancolie, d'incertitude, que la maladie vous inflige; et il n'aspirait plus maintenant au retour du passé, à la vie agitée de naguère, à cette existence de passion qui lui semblait, avant, la forme unique du bonheur.

Les échecs, même en l'instruisant, avaient restreint ses exigences. Mme Lozières, c'était, en somme, il s'en apercevait, la matérielle de l'amour largement assurée, une femme dévouée, ardente et raffinée,—toujours prête, toujours à la portée de ses désirs,—c'était la satisfaction facile et sûre, sans rien de ces démarches, de ces prières, de tous ces débours de temps, de tendresse et d'efforts que coûte l'installation d'une liaison nouvelle. Alors, avec une sagesse presque bourgeoise, une nonchalance prudente d'infirme, il avait fini par se convaincre qu'il y aurait folie à chercher mieux ailleurs; et cette sorte de raisonnement lui suffisait chaque fois pour calmer les révoltes sentimentales qui le gagnaient encore, à de rares occasions, quand il était sur le point d'aller rue Fortuny, quand il sortait, tout las, des bras de Mme Lozières, quand un air de musique, un parfum, une intonation lui rappelaient Mme Hardouin,—l'oubliée.

Chez les Brévannes, du reste on n'avait pas tardé à remarquer le changement qui s'était accompli en Mareuil.

Il s'accordait plus aisément avec les amis du journaliste, tolérait les plaisanteries sur l'amour, se tenait informé comme eux—comme tous les gens sans passion—des incidents de la vie parisienne, des choses de la politique, du théâtre, et souvent même il discutait, citait des preuves à l'appui de son opinion, et s'enflammait pour les affaires des autres.

Aussi, le Grand-Cob avait-il proclamé, dans un déjeuner rue Taitbout, que Mareuil avait l'air beaucoup moins abruti qu'autrefois, qu'il devenait fréquentable, un garçon comme tout le monde, quoi!—et la bande entière s'était ralliée à son avis.

Puis, bientôt, une communauté d'intérêts avait scellé cette bonne entente, lié Mareuil au groupe Brévannes par les solides liens de l'égoïsme.

En échange d'un portrait gratuit, Labernerie lui consacrait, au cours d'un compte rendu, vingt de ces lignes à effet qui troublent, pendant toute une journée, les cafés de Montmartre et les brasseries du centre. Moyennant un pareil service, le Grand-Cob s'astreignait ensuite à célébrer bruyamment partout, dans les bureaux de rédaction, dans les tripots, chez les demoiselles, le talent du petit Mareuil. Enfin, Charleval, impressionné par ces éloges constants, lui obtenait, peu après, la commande des costumes de Grenadinette, sa dernière œuvre, une espèce d'opéra-bouffe, à ballets, à mise en scène somptueuse.

La pièce, il est vrai, avait succombé sous les blâmes unanimes et méprisants de la critique—Labernerie lui-même, en son impartialité, se voyant forcé d'écrire que «M. Charleval avait souvent été mieux inspiré».

Mais le dessinateur s'était sauvé de cette catastrophe à son avantage, grâce à une amicale campagne conduite par Brévannes, dans les couloirs, et qui avait fourni aux critiques le prétexte d'ingénieuses digressions, toutes en l'honneur du jeune peintre, certains même disaient «du jeune maître».

Mareuil se laissait porter, se laissait pousser, charmé de ce tapage sympathique, de cette brise de succès soudaine; et, graduellement, il reprenait son rang dans le régiment de la société, marchant au pas de la foule, ayant l'équipement régulier, le fourniment d'usage: une jolie maîtresse indulgente, les petites ambitions qui distraient, la faveur du Boulevard qui soutient—et nul répit pour penser, souffrir du piètre train des choses.

Quelquefois pourtant, à une phrase du Grand-Cob, à une grossièreté de Labernerie, il se souvenait des soirées de jadis chez Brévannes, et il avait honte d'écouter froidement ces paroles qui alors l'eussent fait pâlir, frémir de dégoût,—honte de la vulgarité de ses plaisirs, de sa vie médiocre, de sa bonhomie sans idéal et complaisante.

Une ombre de tristesse passait sur son visage. Il se sentait le cœur vidé, vanné, fourbu, irrémédiablement.

Il fallait que le Grand-Cob le rappelât à la décence:

—Hé, Mareuil!... On broie donc encore du noir?... Déplorable pour la santé, n'est-ce pas, Angèle?

—Oui, mon gros, répondait invariablement Angèle.

L'interpellée n'était autre qu'Angèle de Cérans, la jeune brune, basse sur jambes, avec une tête de garçon, qu'un jour, à l'Hippique, Gendrey avait recommandée à l'admiration de Mareuil.

Depuis trois semaines environ, le Grand-Cob en avait acquis la propriété presque exclusive, selon des conventions tacites qui les unissaient ensemble jusqu'à l'automne. Un luxe qu'il s'était payé, cette gamine maussade, comme on se paie une voiture au mois, un tableau, un voyage—à la suite d'une veine fructueuse à Monte-Carlo, quarante mille francs raflés en deux soirs, puis vite rapportés à Paris. Et, dès ce moment, ç'avait été une série incessante de prodigalités habilement dispensées, un déménagement rue du Helder, dans un vaste appartement-atelier,—des dîners fins, aux cabarets en vogue, avec le ménage Brévannes,—des soupers, à la sortie des premières, où l'on conviait les hommes d'esprit attitrés,—une combinaison savante de divertissements inédits où s'affirmait devant Angèle, ravie, la supériorité des gens de presse sur les fades gens du monde délaissés.

Cependant le Grand-Cob voulait davantage, une manifestation solennelle dont tout Paris serait bouleversé, et qui mettrait définitivement Angèle au premier plan de la haute galanterie.

Un soir, enfin, au début de mai, il annonça chez Brévannes qu'il avait trouvé:

—Oui, j'ai trouvé!... Une idée à la Newton!... Je vous la donne en mille!

Personne ne répliquait.

—Eh bien! voici!... Je vais organiser rue du Helder un dîner de la Jeune Génération. Pas de femmes au-dessus de trente ans ... ce que nous avons de plus ingénu, de plus neuf!... C'est une idée, ça, hein?

La bande applaudissait sans réserves.

—Attendez!... Je n'ai pas tout dit ... Ce dîner aura lieu le 24, le jour de la Sainte-Angèle, de façon que la réclame serve un peu à la petite ... Voyons, Angelot, ça te va-t-il?

—Oh! oui, mon gros! fit tièdement Angèle.

—Vous en avez de la chance! déclara Henriette ... C'est pas à moi ...

Elle s'arrêta sur un regard sévère de Brévannes.

Le Grand-Cob développait ses vues, en détail. Mareuil serait chargé de dessiner l'invitation,—une farandole de nymphes parisiennes, contournant le texte de Gendrey.

—Mais du nu, du sein, de la jambe, de la jarretière!... Des poses soignées, des poses qui vous remuent le monde!... Et si vous avez peur de galvauder votre beau talent, vous ne signerez pas, c'est tout simple ... Est-ce promis?

—Promis! fit Mareuil en souriant.

Et, jusqu'à l'heure du départ, on s'entretint uniquement du dîner de la Jeune Génération et des perfectionnements qu'on pourrait ajouter à cette superbe fête.


En dépit d'une scandaleuse pression exercée sur lui, à l'aide de mines renfrognées, de phrases acrimonieuses et même de lettres d'injures non signées, Gendrey était demeuré fidèle à son programme, inflexible sur la limite d'âge.

L'atelier de la rue du Helder offrait donc un exquis spectacle quand, le jour du dîner, vers huit heures, Mareuil y pénétra.

Du haut en bas, les murs étaient tendus d'étoffes anglaises bleu-pâle—la couleur favorite d'Angèle—des longues bandes de légère soierie bleu-pâle qui se joignaient, s'ajustaient au plafond pour former un dôme mouvant et souple, au milieu duquel un lustre électrique se balançait, répandant sur le salon ses lueurs d'un jaune intense et doux.

Puis, tout autour de la pièce, des divans recouverts de la même soierie bleu-pâle, où les meilleures de la Jeune Génération, décolletées, gantées au delà du coude, les poignets serrés de bracelets scintillants, causaient avec des messieurs en frac,—privilégiés des clubs, de la littérature, du théâtre; et des massifs de fleurs, disposés çà et là, mêlaient, dans l'air, leurs parfums aux parfums personnels des dames.

Le Grand-Cob, très en beauté—gilet blanc, moustache retroussée au fer—s'élança à la rencontre de Mareuil:

—Mon petit, vous êtes fadé!... Place d'honneur, tout à fait!... A votre droite, Angèle; à votre gauche, Ninette Rabastens ... Une Lyonnaise premier choix. Tenez, celle qui s'adresse à Charleval!...

Il indiquait une grande fille en robe de satin mauve, une de ces belles personnes, à la taille roulante et ferme, au noble et sensuel profil de gallo-romaine, comme il en tourne, les soirs d'été, à Lyon, place Bellecour, sous les yeux aguichés des riches marchands de soie.

—Hein! Vous n'êtes pas à plaindre!

Et appelant Brévannes:

—Dites-moi, présentez donc Mareuil à Rabastens. Je n'ai pas le temps ... Vous serez bien aimable!...

Brévannes toucha familièrement l'épaule nue de Ninette:

—Permettez-moi ...

Elle eut comme un tressaillement en apercevant Gilbert.

—Permettez-moi de vous présenter mon ami Mareuil, votre voisin de table.

Elle le regarda, avec attention, et, d'une voix mouillée, d'une voix trémulente de petite fille, qui étonnait, sortant de ce corps majestueux, elle dit:

—C'est vous qui faites des choses dans les journaux?

—Oui, Mademoiselle, c'est moi!

—Ah!... C'est très chic, ce que vous faites!... Il faudra que je vous mendie un dessin!...

Mareuil repartit courtoisement:

—Et il faudra que je vous le donne ... Nous recauserons de cela tout à l'heure, si vous voulez ...

Un maître d'hôtel, sur le seuil de la salle à manger, clamait que Madame était servie. Angèle saisit le bras de Labernerie, et l'on se mit à table.

Le Grand-Cob, assis en face d'Angèle, entre Henriette Brévannes et Suzette de Luz, surveillait assidûment les convives, multipliait les signes aux domestiques, avait la sensation d'être plus jeune de dix ans à l'époque, où chez lui, chaque soir, c'étaient des fêtes semblables, des dîners aussi élégants, avec des candélabres, enguirlandés de fleurs à la base, des femmes décolletées, des messieurs aux plastrons d'émail blanc—tout l'appareil d'une véritable réunion mondaine. Et il se penchait vers Mareuil, pour lui demander, si, dans le monde, il avait déjà vu mieux, quand tout à coup, à travers le demi-calme du premier service, des mots virulents retentirent. On venait d'entendre quelque chose comme «traînée», à quoi une voix furieuse se hâtait de répondre par quelque chose comme «veau».

D'un coup d'œil, le Grand-Cob avait reconnu les coupables et, se levant, il les gourmanda rigoureusement:

—Voyons, Miss Hobson!... Voyons Kerjeu!... Qu'est-ce que ça signifie ces manières?

Mais les deux antagonistes continuaient à vider leur différend—une simple petite querelle de concurrentes—parmi le silence intéressé de l'auditoire;—et à présent, Lilly Hobson avait le dessus, invectivant Kerjeu, dite la Fée-Colère, en un anglais indigné:

—You brute! You devil beast! You nasty thing!...

Le Grand-Cob comprit que s'il se déclarait pour l'une des adversaires, il compromettait tout le succès de son dîner, et avec beaucoup de présence d'esprit, il prononça:

—Mes enfants, en voilà assez!... Nous ne sommes pas ici pour parler affaires! Que celles qui ont des comptes à régler, se le tiennent pour dit!... Ou bien qu'elles aient l'obligeance de passer sur le palier!...

L'énergique ultimatum de Gendrey fut accueilli par une flatteuse rumeur d'approbation; et le repas se poursuivit correctement, sans plus d'encombre.

Vers le dessert même, la conversation prit un tour général et littéraire,—au sujet de Grenadinette, qui, malgré les meurtriers verdicts de la presse, atteignait actuellement sa soixantième représentation,—des recettes quotidiennes de cinq et six mille francs.

Charleval en arguait pour nier l'influence de la critique, vanter la suprématie du public, seul juge, seul maître,—crier ouvertement ses ressentiments, ses griefs durant tant d'années amassés.

Labernerie disculpait les confrères, et tout le monde lançait son mot avec cette fougue qu'on a, dans certains milieux, dès qu'il s'agit des excitantes questions du théâtre.

—Dites donc, Mareuil, chuchota Angèle, à la faveur du vacarme. Dites donc! Pourquoi est-ce que vous ne dites rien à votre voisine?...

Mareuil répliqua:

—J'ai dit!... J'ai dit!... Mais cela ne rend pas!... Elle m'a carotté un dessin, au potage ... Et puis il n'y a plus eu moyen de lui tirer ça!...

—Tiens! Elle n'est pas stupide pourtant ... Elle a du débit, vous savez!...

Et s'inclinant un peu, en avant de Mareuil:

—Hé! Raba!

Rabastens avança sa belle tête grave, sa belle chevelure brune à reflets roux, ondulée et tordue à la grecque.

—Pardon, Monsieur ... Qu'est-ce qu'il y a, mon chat?

Angèle s'exclama:

—Qu'est-ce qu'il y a?... Il y a que tu fais la tête. Pourquoi?

Rabastens eut un sourire attristé, et de sa voix candide de petite fille:

—Moi?... Je ne fais pas de tête! J'écoute, voilà tout!

La discussion s'envenimait, en effet. Labernerie, dans le feu du débat, avait lâché quelques allusions aux précédents fours de Charleval, et le vaudevilliste s'exaspérait, s'apprêtait visiblement à attaquer le critique par ses côtés faibles,—du côté de l'érudition, voire des mœurs, de la vie privée.

Le Grand-Cob dut intervenir de nouveau et, le verre en main:

—Messieurs, il me semble qu'après cette brillante discussion, il ne nous reste plus qu'à boire à la centième de Grenadinette!

Cette proposition pleine de tact et d'à-propos réunit tous les suffrages.

Charleval riposta en buvant à la prospérité d'Angèle. Les toasts s'entrecroisaient: à la critique, aux Beaux-Arts, aux jolies femmes, aux clients sérieux. Gravières, le jeune substitut, porta, aussi, victorieusement un toast à la magistrature. Au bout de la table, la Fée-Colère et Lilly Hobson, réconciliées, s'embrassaient. On se leva alors, et l'on retourna, pour le café, dans l'atelier.

Une deuxième promotion d'invités arrivaient. De vieux viveurs, ayant gardé les favoris Second-Empire, ou l'impériale sous la moustache blanche frisée à la moderne; de plus jeunes à figures d'officiers, ou à larges barbes carrées, cachant les coins du col, la cravate raide; de plus jeunes encore, le fretin, les alevins de la noce, l'air de petits Chateaubriands d'écurie, avec leurs blêmes faces de lads, leurs épaisses tignasses de poètes romantiques. Puis, des journalistes, des peintres, des acteurs. Puis, en toilettes de bal, les générations ultérieures,—les demoiselles évincées du dîner, pour raisons d'âge, mais qui n'avaient pas osé rompre, rejeter l'invitation, s'insurger contre cette puissance qu'était le Grand-Cob. Et toutes, sans rancune, entouraient Gendrey, s'extasiaient aux tentures de l'atelier, félicitaient Angèle du succès de la fête.

Enfin, un pianiste fit résonner des accords et des danses s'organisèrent.

Dans l'intervalle, certaines de ces demoiselles chantaient des chansonnettes.

Les unes parodiaient les étoiles, s'en tenaient au genre modeste de l'imitation. D'autres plus ambitieuses visaient l'originalité, expérimentaient une façon à elles de détacher le couplet, et, tout le temps qu'elles chantaient, leurs regards se figeaient vers Labernerie, vers Brévannes, vers les journalistes présents, comme pour évaluer ce que serait la Presse, à leur égard, si elles réalisaient un jour leur rêve de s'exhiber publiquement, au café-concert, au théâtre.

Ensuite, les danses recommençaient: des valses où les valseurs tourniquaient les mains réciproquement posées aux épaules, comme dans les bals de barrière,—des quadrilles où les jupes se tendaient sur les croupes, tandis que les traînes, ramassées sous le bras, s'entr'ouvraient, laissant voir des floraisons touffues et molles de dentelles pâles.

—Allons! Chargez, chargez! commandait le Grand-Cob, la figure dilatée d'orgueil, et son regard allumé désignait mystérieusement, aux couples de flirteurs, les chambres proches, les chambres sombres, où il fallait que l'on achevât les charges ordonnées.

Dans la salle à manger, un bar anglais, un authentique bar anglais, à haut comptoir, à hauts tabourets, prodiguait aux invités les viandes froides, les sandwichs, les œufs au fromage, les cocktails et les alcools pimentés. Des domestiques circulaient à travers le salon avec des plateaux chargés de coupes de champagne, de boîtes de cigares variés et de cigarettes égyptiennes.

—Vraiment, déclara Brévannes, vautré à côté de Mareuil sur un divan ... Vraiment, ce Gendrey a le sens de la fête! Ça n'est pas bien drôle, tout ça ... Mais, c'est fastueux, c'est large!... C'est presque de l'art, tenez!

—Je ne dis pas! fit Mareuil en bâillant.

Et il parcourait encore d'un regard circulaire les demoiselles du bal, repris de sa manie de chercher si, parmi ces poitrines blanches, ces corps sveltes, ces visages avenants, mais taillés dans la même substance, sur le même et banal modèle, il ne découvrirait pas peut-être une personne différente, l'introuvable personne depuis un an perdue.

Une énorme clameur l'arracha à ses réflexions:

—Caleçon! caleçon! hurlait l'assistance.

Cette injonction violente s'adressait à Gravières qui, très ivre et suggestionné par les invités, s'était successivement débarrassé, pendant un quadrille, de tous ses vêtements, sauf de celui qu'on le priait d'ôter.

—Caleçon! Caleçon! répéta l'assistance.

On formait le cercle autour du danseur. Des dames se retenaient aux bras de leurs voisins, épuisées, à force de rire.

—Caleçon! Caleçon! répétaient de nouveaux arrivants.

Gravières, l'œil hagard, cédait, mettait la main sur le premier bouton, quand l'orchestre s'arrêtant, l'empêcha de commettre l'outrage à la pudeur requis.

Brévannes regardait, avec une moue gouailleuse, le jeune magistrat que deux messieurs serviables aidaient à se rhabiller, comme un client après le duel, et il murmura:

—Peuh! si ça les amuse!... Venez-vous au bar?... J'ai une faim d'ogre, moi!

—Oui, à l'instant! dit Mareuil ... Le temps de croquer ce pochard et je suis à vous!...

Il avait tiré une carte de visite et traçait dessus quelques brefs coups de crayon. Une grande forme mauve lui voila subitement Gravières. Il releva la tête et aperçut devant lui Rabastens, qui le contemplait d'un air timide de requête:

—Je vous dérange, monsieur Mareuil?

Il glissa la carte repliée dans son gousset:

—Du tout! du tout! J'avais fini!... En quoi puis-je vous être agréable?... Pas danser, n'est-ce pas?... Ce n'est pas mon blot!...

Elle répliqua:

—Oh! simplement savoir l'heure!...

—L'heure? Il est deux heures et demie ...

—Ah!... très bien!... Je vous remercie!... J'aurais encore une question ...

—Allez donc!...

—Dans quel quartier habitez-vous?...

—Avenue de Villiers ... dans le haut ...

Elle s'exclama joyeusement:

—Ah! c'est tout près de chez moi!... Dites-moi, est-ce que cela vous ennuierait de me reconduire, de me déposer sur la route, boulevard Malesherbes?... Je n'ai pas fait venir ma voiture ... Et j'ai peur, la nuit, dans ces fiacres qu'on ne connaît pas!... Oh! ne vous gênez pas! Répondez franchement!...

Mareuil la fixait, étonné de la demande, étonné du ton anxieux de Rabastens. Il lui prit les deux mains et l'attirant, debout, contre ses genoux, d'un mouvement paternel et camarade:

—Alors, vous avez si peur que cela dans les fiacres, mon enfant?...

Elle inclina sa fine tête de statue, en souriant d'un petit sourire timoré.

—Eh bien!... On vous déposera!... Quand désirez-vous partir?

Elle répondit avec vivacité:

—Oh! le plus tôt possible ... Je suis fatiguée!... J'en ai un peu assez ... depuis huit heures, vous comprenez!

—Tout de suite, hé? questionna Mareuil.

—Oui, cela m'irait!... Seulement, nous filerons chacun de notre côté, pour que ce tas d'imbéciles ne se mette pas à crier ...

Elle montrait du regard un groupe de jeunes gens, qui, postés à la sortie du salon, avaient imaginé de signaler par des grognements réprobateurs le départ des invités et, particulièrement, celui des couples.

—Parfait! dit Mareuil ... Rendez-vous aux paletots!...

Il songeait:

«Jolie fille!... Qu'est-ce qu'elle me veut?... Elle veut peut-être tout bonnement que je la raccompagne?...»

Et s'approchant du Grand-Cob qui, juché auprès de Brévannes, sirotait, sur le comptoir du bar, une boisson au champagne:

—Dites donc, Gendrey ... Qu'est-ce que c'est que cette Rabastens?... Avez-vous des notions?

—Ah! ah! fit le Grand-Cob triomphalement ... Ah! ah! ça brûle? Bravo! Enchanté!... Eh bien, au physique, vous avez dû vous rendre compte!... Au moral?... Voyons, il y a Gravières qui pourrait vous renseigner ... Ou bien ...

Il inspectait des yeux le bar, le salon:

—Non, ils sont tous partis ... Tant pis! En deux mots, c'est une femme à béguins, une femme à caprices, tout à fait! Elle a pour ami en chef un homme marié, un jeune industriel, pas vilain du tout ... Le nom m'échappe ... Enfin une femme charmante, dont je n'ai eu que des compliments ... Et, maintenant, mon petit, soyez heureux!

Gilbert protestait contre ce souhait. Gendrey riposta sceptiquement:

—Mon cher maître, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas faire attendre cette petite ... Elle va attraper froid sur le palier! Il souffle là un un de ces vents-coulis!

—Mais vous vous trompez!... Je vous ...

Gendrey lui coupa la parole:

—Oui, oui!... Dépêchez-vous! dépêchez-vous!

Mareuil serra les mains de Brévannes, du Grand-Cob, et rejoignit, au vestiaire, Ninette qui le guettait, toute prête, enveloppée d'un long manteau de peluche mauve.


Le fiacre—un maraudeur à ressorts criards et durs—allait lentement, les fers du cheval toquant la chaussée, et Gilbert, par paresse de causer autant que par crainte de sembler trop gauche ou trop dédaigneux, avait saisi la main de Rabastens, dont il embrassait les doigts minces, d'une lèvre distraite, tout au bout, sur les ongles frais et polis.

Elle se pencha à la portière en soupirant:

—Quelle belle nuit, n'est-ce pas?... Avez-vous déjà peint des nuits?

Mareuil réprima un sourire:

—Pas bien souvent!... Pourtant, c'est un beau sujet!...

Elle lui pressa la main presque tendrement; et il continuait de mordiller ses doigts aigus en silence.

Mais comme la voiture avait dépassé Saint-Augustin, Ninette s'écria:

—C'est curieux!... Je n'ai plus sommeil!... L'air m'a complètement réveillée! Et vous?...

—Moi?... Non, je n'ai pas extraordinairement sommeil ...

Elle ajouta d'un ton de prière:

—Eh bien! savez-vous, si vous étiez aimable, vous viendriez prendre une tasse de thé, avec moi, en ami?

—Chez vous?

—Oui, chez moi!... Une occasion de visiter ma petite maison!...

Mareuil répliqua, sans élan:

—Heu!... Il est bien tard!!!

Elle dit, d'une voix déçue:

—Vous ne voulez pas?

—Si! si! Nous prendrons le thé!

—Oh! merci!

Il tâta instinctivement sa poche, à droite, pour s'assurer que son portefeuille y était, qu'il aurait de quoi se conduire en galant homme, le cas échéant; puis, aussitôt, il ressentit une mortifiante confusion d'avoir, involontairement, eu ce geste d'amant payeur:

«Oui, voilà où j'en suis!... Il ne se passera rien, c'est plus que certain ... Et se passerait-il des choses, que probablement, ce ne serait pas une affaire d'argent!... Mais, tout de même, j'ai fait le geste!...»

Et il pensait à Jack, aux ricanements méchants, dont elle l'accablerait, si elle le voyait, lui, l'homme des grandes amours, dans ce fiacre, près de cette Rabastens, se préoccupant, comme un gigolo ou comme un vieillard, de la question des honoraires.

—Nous descendons? dit Ninette.

La voiture s'était arrêtée en face d'un de ces petits hôtels bas qui terminent le boulevard Malesherbes.

La jeune femme gravit, devant Mareuil, un étroit escalier tendu de tapis persans, et, tournant un bouton électrique, elle illumina sa chambre, où ils étaient entrés.

—Une seconde!... Je cours prévenir ma femme de chambre pour le thé.

Mareuil se promenait à travers la pièce, meublée, avec goût, de meubles Louis XVI, en étoffe rosâtre.

Il se devinait sous le coup d'un de ces accès de tristesse, de mauvaise humeur que lui causaient toujours le rappel des jours d'autrefois, le contraste avec le présent; et il aurait voulu s'en aller, sauter par la fenêtre, ne plus se souvenir surtout, retrouver le calme, l'apathie que, la veille encore, il avait.

Ninette revenait:

—Quel guignon! La femme de chambre est couchée ... Le valet de chambre aussi ... Je vais les faire lever, hein?

—Mais non! Mais pas du tout! dit Mareuil en reprenant son paletot ... Je vous le disais ... Ce n'est pas l'heure des orgies!...

Elle implora:

—Vous partez?... Oh! non!

Elle avait collé ses lèvres à l'oreille de Gilbert; elle lui chuchotait, d'un ton caressant, une offre équivalente au moins à la tasse de thé promise, et il fléchissait, pour la première fois, l'idée surgissant en lui de tenter de cela pour oublier—de s'étourdir par la fatigue, par la brutalité. Enfin, il dit en souriant:

—Une tasse de vous, alors?

Elle s'exclama, radieuse:

—Ah! vous restez!... Vous restez!... Ça, c'est bien!

Elle lui retirait son paletot, son chapeau, sa canne, comme on fait à un invité récalcitrant:

—Maintenant, je vous demande cinq minutes ... Vous avez là des cigarettes, du sherry, des biscuits ... tout ce qu'il faut pour patienter ... Je ne serai pas longue!

Elle lui envoya, des doigts, un baiser, et soulevant une portière, au fond de la chambre, elle disparut.

«Le Cob a raison, songeait Mareuil ... Une femme à béguins, tout à fait ... Elle a dû le préparer de loin son coup du thé!...»

Il s'était étendu, à moitié, sur un moelleux petit canapé, placé obliquement à la cheminée, et il défaisait, en chantonnant, les boutons de son gilet, les boutons de ses bottines. Il avait un certain contentement de ne pas finir la soirée seul en son spleen, une certaine vanité de cette aventure si vivement conclue et s'achevant dans l'élégance discrète de cette chambre rose odorante.

«Bah!... Ce n'est pas la trahison que je rêvais!... Cela n'a même aucun rapport avec une trahison!... Mais ça pourra être agréable, une heure ou deux ... J'aurais été bien bête de refuser!...»

Rabastens rentrait, les cheveux à-demi dénoués, vêtue d'une longue robe de nuit en surah blanc.

—Me voici!... Je n'ai pas flâné!...

Elle s'assit au près de Mareuil, et lui glissant la main autour de l'épaule, elle commença à l'embrasser, dans le cou, de baisers délicats, de baisers pressés et sans bruit.

Il la serra contre lui. Elle bégayait de sa voix de petite fille:

—Oh! Mon chéri! Mon chéri!

Puis, soudain, comme il allait se lever, elle le retint d'une pesée de bras, et elle éclata en sanglots.

—Oh! Mon chéri! Mon chéri! Mon chéri!

Elle l'embrassait plus fort, plus fiévreusement qu'avant sur la chair même que mouillaient ses larmes.

—Oh! Mon chéri! Mon chéri!

Il s'imagina d'abord qu'elle était grise, qu'elle pleurait pour avoir trop bu, et il se dégageait:

—Eh bien?... Eh bien?... On a du chagrin?... On a de la peine?...

Mais elle s'enlaçait davantage à lui, l'embrassait davantage, en sanglotant, sans rien dire.

—Voyons! fit Mareuil agacé ... Voyons, qu'est-ce que tu as?... Est-ce de ma faute?

—Oh! non, mon chéri! gémit Rabastens ... Non ce n'est pas ta faute à toi!... Pour sûr que ce n'est pas ta faute!...

—La faute de qui donc?

Ninette répliqua, en s'essuyant les yeux d'une main:

—Oh! si je te le dis, tu te ficheras de moi!...

—Pas du tout!

Elle secouait la tête:

—Non, non, tu te ficheras de moi! On se fiche toujours de moi quand je la raconte, mon histoire!

Mareuil, intrigué, déclara:

—Puisque je te jure!...

—Oui, oui, on dit ça ... Tu veux le savoir, ce que j'ai?... Eh bien! j'ai que tu ressembles à un homme que j'ai aimé, que j'ai aimé, aimé ... Oh! oh!...

Elle s'arrêta, étouffée de nouveau par les sanglots, et s'apaisant:

—Tu lui ressembles!... Tu lui ressembles, tiens, que quand tu es arrivé chez Gendrey, quand je t'ai vu, là, qui me saluais, j'ai pensé que je devenais folle, que c'était lui, lui-même qui me saluait, tu comprends?... Et que, ensuite, j'en ai été triste tout le dîner, toute la soirée, tant ça me rappelait de choses de te voir ...

Mareuil interrogea:

—Il y a longtemps que vous vous êtes séparés?

Rabastens réfléchit:

—Il y a ... il y a trois ans!

Puis avec colère:

—Séparés!... Séparés!... Dis qu'il m'a trompée, qu'il m'a fait toutes les infamies!... Il était maréchal des logis aux cuirassiers, à Lyon!... Il s'appelait de Bormes, Jean de Bormes, tu connais peut-être?

—Non, je ne connais pas!

—Oui, j'en ai supporté pendant un an!... J'en ai enduré!... Et, un beau jour, j'en ai eu trop ... Ça me tuait ... J'ai emballé pour Paris et je me suis jetée dans la fête ...

Elle avait pris, sur la cheminée, une petite boîte à poudre en argent, et se tamponnait légèrement le visage. Mareuil l'attira à lui, et d'un ton de sympathie:

—Ainsi, depuis ... depuis, tu n'as aimé personne?...

Elle répliqua d'un air farouche:

—Personne!... Ah! ce n'est pas manque d'avoir essayé ... J'en ai essayé de toutes les couleurs, des blonds, des bruns, des châtains ... Et j'espérais que ça recommencerait comme avec Jean ...

—Eh bien?

—Eh bien!... Ça durait deux jours, trois jours, et après, ils me dégoûtaient ... Non, cela ne reviendra pas, ce temps-là ... Je ne suis plus bonne qu'à faire la noce ... Ils me dégoûtent, tous, tous!...

Elle énumérait des faits, des mésaventures—des gens qu'elle avait cru aimer et qui, le lendemain, lui répugnaient, une multitude de déceptions, de désillusions décourageantes; et Mareuil l'écoutait avidement, avec cet intime acquiescement aux confidences, ce sentiment de secrète confraternité qu'ont entre eux les malades, quand ils causent de leur cas. Elle s'interrompait parfois pour l'embrasser ou bien pour s'excuser:

—Je t'ennuie, mon chéri?... C'est idiot, ces histoires, hein?...

—Du tout! Du tout! disait Mareuil ... Très intéressant, au contraire!...

Il lui semblait que c'était sa maladie, sa douleur, sa tristesse qui se lamentaient par la bouche de Rabastens, cette jolie bouche en arc, au relevis un peu amer, un peu sensuel, et il questionna:

—Cependant, moi?... moi?...

Elle s'écria:

—Oh! toi ... toi! c'est différent ... c'est presque lui ... Et puis, est-ce qu'on peut dire? Peut-être qu'il me dégoûterait aussi, lui!... Tiens, ne parlons plus de cela ... Je sens que je me remettrais à pleurer ...

Elle s'était levée et, tirant Mareuil par la main, elle avait, de la tête, un gracieux mouvement d'invite. Mais il demeurait assis, il examinait d'un œil curieux de praticien cette belle fille naïve dont il savait si bien le mal, cette belle fille condamnée—comme lui, comme tant d'autres—à ne plus aimer, à user toujours de son corps sans plaisir d'âme, sans transport.

—Pourquoi est-ce que tu me regardes, mon chéri? s'écria-t-elle.

Alors, il se leva à son tour, et, l'étreignant dans ses bras, il lui donna un long baiser attendri, un long baiser de pitié sincère.

—Tu es gentil!... Tu es gentil! murmurait Ninette, vaguement surprise.

Et il répondait en l'embrassant encore, doucement, comme un enfant que l'on console:

—Pauvre petite!... Pauvre petite Rabastens!


Dans les arbres du boulevard, les moineaux piaillaient gaiement à la venue du jour, quand Ninette s'endormit, la tête appuyée sur l'épaule de Mareuil.

Par instants, elle avait des soupirs plaintifs, elle bégayait:

—Jean!... Mon Jeannot!...

Gilbert ne la détrompait pas. Il répliquait à mi-voix, avec un sourire:

—Oui, oui, dors!... Je suis là! Je suis là!

Puis, il restait immobile, longtemps dans la même position, pour ne pas troubler Ninette, pour la laisser au bonheur de ses songes; et cela l'amusait, lui, la victime de Jack, de jouer ce rôle généreux, de veiller ainsi, après les caresses, la victime de Jean de Bormes, sans amour, par charité pure.