VII

Jamais Thérèse ne travailla avec autant d'ardeur que durant les jours qui suivirent.

C'était sa façon de se soigner à elle, sa médication infaillible, quand la retroublaient ce qu'elle nommait ses «crises de souvenir».

Alors elle macérait son cerveau par l'étude comme les dévots leur chair rebelle dans les exercices de piété.

Pendant des semaines, elle ne quittait plus son bureau que pour se rendre aux bibliothèques. Sitôt rentrée elle s'attablait à la besogne. Puis, le dîner à peine fini, elle se remettait fiévreusement au travail jusqu'à ce que le sommeil la gagnât; et le lendemain elle recommençait.

Rarement la guérison tardait. Sous cet afflux glacial de savoir, toute son effervescence peu à peu s'éteignait. La fatigue pliait ses désirs et l'immense drame de l'histoire lui faisait prendre en dérision ses petits chagrins de sentiment. Un dernier souffle d'orgueil, à ces pensées hautaines, achevait de sécher les larmes intérieures que distillait encore son cœur. La discipline l'avait ressaisie et, comme un cheval rétif qui revient enfin au brancard, elle reprenait sa vie coutumière, d'une âme tranquille et sans joie, mais trop lasse pour se révolter.

Cette fois même, en plus, par un excès de scrupule, elle s'était promis de ne rien tenter pour esquiver le dîner Chambannes. La rechute avait été si grave, si subite, si puérile qu'il lui fallait un châtiment. Elle voulait revoir en face ce beau M. de Meuze, se convaincre de sa sottise en affrontant de nouveau le danger.

Mais au fond sa bravoure ressemblait à cette confiance qu'inspire le dédain de l'adversaire. Elle ne redoutait plus Gérald parce que, le supposant l'amant de Mme Chambannes, elle reportait sur lui le mépris qu'elle éprouvait pour la jeune femme.

Etait-ce bien uniquement du mépris? Dans sa fierté, Thérèse ne pouvait croire qu'elle enviait cette petite créature dénuée d'intellect. Non, tout au plus en avait-elle pitié!

Elle aimait à se rappeler les maladresses d'expression, les fautes d'ignorance ou contre le langage commises presque à chaque phrase par la gentille Mme Chambannes. Et la niaiserie des propos de Gérald! Et sa voix, une voix de viveur, traînante et grasse, avec ces accents impérieux mais sans autorité qui semblent n'avoir jamais commandé qu'à des filles ou des maîtres d'hôtel! Un joli couple qu'ils formaient tous deux! Un ménage assorti!

Et elle trouvait le dîner lent à venir, tant elle eût voulu à présent les braver l'un et l'autre, les tenir sous la froideur hostile de ses yeux gris...

Le soir, à plusieurs reprises, M. Raindal dut l'arracher à son travail. Elle ne se levait qu'en rechignant, après des prières répétées. Il la grondait doucement et, par plaisanterie, il lui offrait son bras pour la reconduire à sa chambre. Ils s'en allaient ainsi le long du corridor obscur. Tout reposait dans la maison. Parfois les puissants ronflements de Mme Raindal atteignaient jusqu'à eux, malgré les portes closes. Ils s'arrêtaient à l'écouter en souriant. Puis, sur le seuil, ils s'embrassaient et M. Raindal repartait à tâtons.

«Pauvre fille!» songeait-il dans un attendrissement mêlé d'admiration.

Ah! s'il avait su! S'il avait deviné les luttes, les angoisses de cette âme masculine! S'il avait entendu le «Pauvre père!» dont Mlle Raindal, tout bas, plaignait son manque de clairvoyance!

Mais les semaines, à ce régime, s'écoulaient rapidement, et enfin le jour du dîner Chambannes arriva.

Vers sept heures un quart, Thérèse était occupée à ajuster devant la glace la lourde pelisse de bure qui lui servait de sortie de bal, quand un grand bruit de dispute retentit dans le couloir et aussitôt quelqu'un frappa.

—Entrez! fit la jeune fille.

M. Raindal parut, en gilet et manches de chemise. Sa cravate blanche dénouée pendait à travers son plastron.

—Tu ne sais pas ce qui se passe? s'écria-t-il... Ta mère qui trouve que nous avons accepté trop vite l'invitation de Mme Chambannes, que nous aurions dû nous renseigner... Nous renseigner! Sur quoi, auprès de qui, je te le demande, pour un dîner sans importance!... Et elle voulait que nous nous excusions maintenant, au dernier moment, cinq minutes avant départir! Non, je t'en prends à témoin, toi qui, à ce que j'ai cru voir, n'aimes pas beaucoup cette dame, que dis-tu de celle-là?

—Peuh! fit Thérèse déroutée.

—Tu t'imagines, n'est-ce pas, d'où cette idée lui vient? poursuivit M. Raindal en tournant autour de la chambre... De ces messieurs, naturellement!... De la sacristie!... Oh! elle n'a pas été longue à avouer... Aussi je l'ai prévenue que si, à l'avenir, ces gaillards s'avisaient encore...

Il n'acheva pas. Mme Raindal venait d'entrer le corsage à demi agrafé.

—Chut!... murmura-t-elle... On a sonné!... Thérèse, il faut que tu ailles ouvrir, mon enfant!... Brigitte est descendue pour chercher une voiture.

—Bien, mère!

Thérèse courait tirer la porte et elle retint un petit cri de surprise en reconnaissant, dans la pénombre, l'oncle Cyprien qui s'essuyait les bottes sur la carpette jaune du palier.

—Bonsoir, mon neveu! fit-il joyeusement.

Mais, apercevant la pelisse et les gants blancs de Thérèse:

—Tiens! vous sortez?... Et moi qui venais manger la soupe... En voilà une déveine!...

L'oncle Cyprien était entré. Thérèse répliqua d'un ton contraint, car, de peur des critiques, on avait caché à M. Raindal cadet le dîner chez les Chambannes:

—Oui, mon oncle, nous dînons en ville!

Le maître, au bruit de la voix fraternelle, était accouru. Il échangea avec son frère l'accolade coutumière. Et, prévenant les questions:

—Tu n'as pas de chance... Nous ne dînons pas ici... Voyons, veux-tu venir demain?...

—Parfaitement! fit l'oncle Cyprien.

Et, après une pause:

—Hum! Y aurait-il indiscrétion à vous demander où vous dînez?

Thérèse n'osa plus nier:

—Nous dînons rue de Prony, chez Mme Chambannes, une dame dont nous avons fait connaissance au bal Saulvard...

—Chambannes! fit l'oncle Cyprien avec une grimace de défiance... Comment écris-tu cela?

Thérèse épela lettre par lettre. M. Raindal cadet fronçait le sourcil:

—Chambannes! Chambannes!... répétait-il, comme pour essayer à son oreille le son de ce nom inconnu.

Enfin se résignant:

—Eh bien! au revoir! déclara-t-il... A demain!...

Il serrait la main de son frère, de sa nièce. Et il descendit l'escalier en grommelant: «Chambannes! Chambannes!»

Ce nom, malgré son ensemble, avait une espèce de résonnance juive qui lui déplaisait. Puis, tout le monde sait la malice des Juifs à déguiser leurs noms d'origine, à les changer en noms français. Tel qui s'appelle Duval, Durand, Dubourg dissimule, sous ces syllabes gallo-romaines ou franques, un nom reçu au Sinaï; et l'oncle Cyprien se glorifiait d'un flair exceptionnel pour déceler ces supercheries. Il n'avait même admis la pureté de son nom familial qu'après de minutieuses recherches dans les bibliothèques. Aussi, dehors, s'élança-t-il vivement vers la brasserie Klapproth où Schleifmann ne manquerait pas d'éclairer ses soupçons.


—Comme vous arrivez tard! s'écria le Galicien qui entamait une plantureuse portion de rôti de veau aux confitures.

L'oncle Cyprien s'assit à côté de lui, et tout en étudiant la carte:

—Oui, je voulais dîner chez mon frère... Mais ils dînent dehors, chez une Mme Chambannes...

—Rue de Prony? fit Schleifmann.

—Vous connaissez donc cette dame? demanda l'oncle Cyprien.

—Oh! très peu... C'est une fort charmante personne... Je la rencontre quelquefois chez les parents d'un de mes élèves, le jeune Pums, le fils de M. Pums, le sous-directeur de la Banque de Galicie.

—Ah bah! fit l'oncle Cyprien.

—Et même je savais que votre frère devait dîner chez elle... Mme Chambannes a invité Mme Pums, devant moi, en lui donnant la liste des convives... Elle paraît, du reste, faire grand cas de votre frère...

—Vous le saviez et vous ne me l'avez pas dit? s'écria M. Raindal cadet avec un regard de reproche.

Schleifmann retint un sourire.

—Mon Dieu, non!... Vous ne m'en disiez mot... J'en ai conclu que votre frère ne vous avait pas informé... Alors, la discrétion, vous comprenez?...

L'oncle Cyprien devint soucieux:

—Ecoutez-moi, Schleifmann... Répondez franchement!... Qu'est-ce c'est que ces Chambannes?... Sont-ce des gens bien?...

Schleifmann feignit d'avaler de travers une bouchée, pour gagner le temps de réfléchir. Il ne voulait certes point mentir à son ami. Mais, d'autre part, pourquoi aiguillonner encore cette fougueuse malveillance, toujours prête à bondir, pourquoi susciter peut-être ensuite des querelles de famille? Il choisit un demi-mensonge, et, d'une voix indifférente:

—Peuh!... Je ne saurais trop vous dire... Le mari m'a semblé un assez pâle personnage... Il est ingénieur et s'occupe d'affaires de mines, je crois... La femme est jolie, élégante, avenante... D'ailleurs, je vous le répète, je les connais à peine...

L'oncle Cyprien avait cessé de manger et se mordillait la moustache. Puis, brusquement, comme lâchant un déclic:

—Ils sont juifs, n'est-ce pas?

—Je n'en suis pas sûr! fit Schleifmann. Le mari est originaire du Berri où les juifs ont, en général, peu colonisé... Quant à la femme, elle aurait plutôt le type sémitique... mais si affiné, si mélangé, que je n'ose pas affirmer...

—Pourtant leur nom! insista l'oncle Cyprien.

—Leur nom? répliqua le Galicien, provoqué dans son amour-propre de philologue. Effectivement, il n'y aurait rien d'impossible à ce que ce fût un nom juif francisé... Chambannes pourrait très bien être un arrangement de Rhâm-Bâhal, ou, par corruption, Rhâm-Bâhan, c'est-à-dire, si mes souvenirs sont fidèles, quelque chose comme haute-idole, idole-élevée...

—Rhâm-Bâhan! répétait avec satisfaction l'oncle Cyprien... Rhâm-Bâhan!... Évidemment c'est cela... Je me disais aussi...

Mais les aveux de Schleifmann le mettaient en appétit, et, d'une intonation négligente, la bouche à dessein remplie de nourriture, il insinua:

—Vous parliez tout à l'heure d'une liste, il me semble, des convives qui seraient chez cette dame...

—Ouais! Ouais! fit évasivement Schleifmann.

—Eh bien, qui était-ce? interrogea de même l'oncle Cyprien.

Le Galicien équivoqua:

—Je ne me rappelle plus au juste!... Non, je vous assure... J'ai oublié!

—Allons donc, Schleifmann! Cherchez, tâchez de retrouver... Qu'est-ce qui nous presse?

La tentation était trop forte. Manquer cette occasion de contenter ses rancunes, renoncer à flageller toute cette clique incrédule qui l'avait méconnu jadis, non, Schleifmann, à la fin, ne s'en sentait plus le pouvoir. Et doucement, par gouttelettes légères, il commença d'abord à lancer son venin contre les moins haïs:

—Eh bien, soit! disait-il... Cherchons!... Il y aura là-bas M. Givonne, un peintre qui peint des éventails ou des tambours de basque pour les bals de la haute société et qui vend tout ce qu'il veut sur le marché américain... Hum!... M. Mazuccio, un petit sculpteur italien qui passe son temps à raconter comment sont faites, en dessous, les femmes dont il a sculpté le buste...

—Joli monde! encouragea l'oncle Cyprien.

—M. Herschstein, poursuivit Schleifmann, qui s'animait, cet excellent homme d'Herschstein.. Ho! Ho! Un que je vous recommande!... Une barbe grise de patriarche, de grosses joues, une tête de bon papa, la pâte du bon Dieu... Ce qui ne l'empêche pas d'être un des grands chefs de la bande noire... Vous savez, ce clan de boursiers allemands qui spécule chaque jour contre les fonds français... Ah! on propage bien des légendes, bien des faussetés sur les juifs... Mais, hélas! elle est vraie, celle-là, elle existe, cette sale bande! Et, le premier jour d'émeute où le peuple s'avisera d'aller regarder un peu sous leur nez ce qu'ils tripotent dans ce coin-là, rien ne dit que votre camarade Schleifmann ne sera pas de la partie, mon cher Cyprien!...

—Brave ami! fit M. Raindal cadet avec émotion.

—M. Herschstein donc et madame, une grande bringue à l'esprit étroit, routinier, qui s'imagine tout effacer en faisant des largesses à tous les pauvres, à toutes les œuvres de charité...

Schleifmann tapa du poing sur le marbre de la table:

—La charité! Diable de bête! Oui, on t'en donnera de la charité, le jour où ta canaille de mari nous aura tous fait expulser...

—Chut! Chut! Du calme, Schleifmann!—murmura l'oncle Cyprien, sûr maintenant du Galicien comme d'un feu qui ronfle et qui flambe—... Du calme, mon ami!... Et puis?...

—Et puis M. de Marquesse! continua Schleifmann... Un propre coco, encore... Un ingénieur conseil... Conseil! Ha! Ha!... Conseil judiciaire probablement... Déjà deux sociétés où il conseillait et qui ont fini devant le juge... Mais il s'en tire tout de même, le garçon!... On dit que sa femme l'aide... Elle n'est pas belle pourtant, une vraie tête de cheval... Seulement les hommes sont si stupides dans ce monde-là... Pour une particule, ils vous entretiendraient une jument, mon cher!

—Adorable! fit M. Raindal cadet en se tordant les lèvres d'une plissure de dégoût.

—Ensuite, mon compatriote Pums, un petit brun à moustache noire, une figure de tzigane, et sa femme une petite rousse... Oh! par exemple, jolie, elle, grassouillette, le nez retroussé, une vraie chair à peintre, quoi!

—Vous dites? questionna l'oncle Cyprien.

—Oui, je les appelle ainsi, ces dames, à cause de leur goût pour les peintres... Quand on est peintre, on n'a qu'à se baisser pour les prendre, comme un chiffonnier dans un tas...

—Alors, Mme Chambannes, vous pensez que...

Schleifmann, prestement, l'interrompit:

—Non, non, oh! non!... Au contraire!

Puis, d'un ton malicieux:

—Mme Chambannes a une vie régulière, tout à fait régulière...

Et, suivant l'association normale des idées:

—Je retourne à mes gens... Le marquis de Meuze et son fils, le comte de Meuze...

—Tiens, tiens! fit ironiquement M. Raindal cadet... De faux nobles, je suppose?

—Non, de véritables... Ils sont très liés avec les Chambannes... Et tenez, le vieux marquis vous plairait extrêmement... Il a, comme vous, m'a-t-on assuré, horreur des juifs, qui l'ont presque ruiné à l'époque du krach...

Mais la flamme satirique du Galicien tombait. Il cita encore quelques noms sans commentaires: Jean Bunel, le romancier, M. Burzig, un jeune remisier, M. Silberschmidt avec sa femme.

Et, comme il se taisait:

—C'est tout? demanda l'oncle Cyprien.

—Absolument tout! déclara Schleifmann en frottant ses lunettes d'or dont la transpiration avait terni les verres.

M. Raindal cadet prit une mine goguenarde:

—Un dernier détail, s'il vous plaît?

—Je vous écoute, fit Schleifmann.

L'oncle Cyprien se rapprocha, et, la voix engageante:

—Tous Prussiens, naturellement?

—Non, mon cher Raindal! riposta le Galicien... Tous Français ou, ce qui est pareil, naturalisés... Naturalisés depuis la guerre... Le petit Pums est leur vétéran... Français de 78, le petit Pums... Ah! je me souviens très bien comme il était fier, après, quand il est revenu à Lemberg, lors de sa visite annuelle... Il courait de maison en maison, chez les amis, chez les parents, déployant partout son décret de naturalisation... On aurait dit qu'il montrait le diplôme d'un grade...

—C'en est un! observa l'oncle Cyprien.

—Oui, oui, poursuivait Schleifmann, tous naturalisés Français, sauf le jeune Burzig que j'oubliais... Mais ce n'est pas sa faute... C'est la faute à monsieur son père... Une manie de changement qu'ils ont dans cette famille... Le grand-père naît à Mayence et se fait Américain. Bon! Le père vient à Paris et se transforme en Français... Puf! Ce n'est pas assez!... Voilà qu'il fait son fils Anglais pour lui éviter le service militaire... Je vous dis jamais, jamais contents, ces damnés Burzig!...

Il ricanait, la bouche méprisante.

—Ah! si les juifs de France avaient un peu de sang aux veines, je vous garantis que depuis beau jour ils auraient mis dehors tous ces touristes-là... Il fallait vous leur faire la vie si dure, si terrible...

—Mais vous-même, Schleifmann, demanda M. Raindal cadet, est-ce que vous n'allez pas bientôt vous naturaliser?...

Le Galicien eut un sourire mélancolique:

—Moi, mon ami?... A mon âge!... A quoi bon?... Le destin m'a créé sans patrie et sans patrie je reste... Je suis M. Schleifmann, citoyen de l'humanité, comme disait l'autre...

—C'est très gentil tout cela, objecta l'oncle Cyprien... Cependant, en cas de guerre...

—La guerre? murmura rêveusement Schleifmann... La verrai-je, d'abord?... Puis, je suis bien vieux, mon cher Raindal, je serais un bien pauvre soldat... Je le regrette... Quoique je déteste la guerre, les imbéciles raisons pour lesquelles les nations se massacrent, j'aurais tout de même aimé servir la France, le pays le moins bête, en somme, le plus généreux que j'aie connu...

—Baste! fit M. Raindal cadet... Vous pourriez vous rendre utile autrement...

—Oui, c'est vrai! murmura à mi-voix Schleifmann comme se parlant à lui-même... En 1871, il y a eu la Commune!...

Mais l'oncle Cyprien n'avait pas entendu cette tragique réponse. Déjà il était tout aux farces du lendemain. Il se figurait avec délices l'ébahissement de son frère quand il l'interpellerait: «Eh bien!... Et notre vieux Herschstein, comment va-t-il? Et cette charmante Mme Pums?... Et l'honorable M. Burzig?...» Il en riait si fort qu'il s'excusa auprès de Schleifmann.

—Pardonnez-moi, je pense à quelque chose... quelque chose de tellement drôle... Ha! ha! c'est impayable!...

Et, dans un mouvement de reconnaissance:

—Voyons, Schleifmann, vous accepterez bien un petit verre de kirschenwasser?... Garçon, du kirschenwasser et deux verres, deux grands, des verres de clients, vous savez, mon petit!...

Le garçon reparaissait avec une fiole enveloppée de paille. L'oncle Cyprien versa deux hautes rasades et, soulevant son verre pour trinquer:

—A l'humanité, Schleifmann! fit-il courtoisement.

—A la France! riposta le Galicien en choquant les verres.


Au même instant, la famille Raindal faisait son entrée dans le salon des Chambannes.

Zozé marcha vivement à la rencontre du maître. Elle portait une ample robe de soie rose à ramages effacés qui lui donnait une silhouette d'infante. Chambannes la suivit, en souriant peut-être sous le mystère de son énorme moustache blonde. Et le défilé des présentations commença.

Les dames, les premières: la petite Mme Pums, dans une gaine noire pailletée d'or d'où jaillissait plus fraîche, plus blanche, par contraste, sa chair potelée de rousse rieuse; Mme de Marquesse, une grande blonde aux mâchoires chevalines et dont la jupe de crêpe mauve dessinait vers les hanches une ossature massive de République ou de Liberté; Mme Silberschmidt, une maigre brunette à figure de poule malade; Mme Herschstein, plus anguleuse et hautaine en son corsage de satin blanc qu'une lady de vieille race. Puis les messieurs un à un, au hasard de la proximité. Ils s'inclinaient profondément, et ils avaient tous des regards déférents en même temps que curieux, des serrements de main empressés et timides, des phrases respectueuses et inachevées, comme devant un souverain étranger dont on ne sait pas bien l'étiquette ni la langue.

Pums, le petit doyen des naturalisés, fut présenté le dernier. Menu, propret, de teint jaunâtre, vêtu avec la plus sobre correction, ce qui frappait d'abord dans sa physionomie, ce n'était pas son type de boursier viennois ni sa forte moustache noire, ni le grisonnement de ses tempes, c'était la saillie de ses deux grosses prunelles couleur chocolat clair, et si avides de voir, si ingénues, si langoureuses que, sans une flamme de malice qui vacillait parfois au fond, on eût dit des yeux de bon petit garçon étonnés par le vaste monde. Il s'exprimait en un français convenable, juste à la lisière de l'accent tudesque, un français naturalisé comme lui, et seul il vint à bout de son compliment de présentation.

M. Raindal n'eut pas le temps de le remercier. On passait dans la salle à manger.

Mme Chambannes s'assit entre le maître et le marquis de Meuze. Son mari en face d'elle avec Mme Raindal à sa droite et, à sa gauche, Mme de Marquesse. Un peu plus loin, Thérèse avait pour voisins Gérald et Mazuccio, un remuant petit faune brun, qui zézayait avec une furia de moustique vénitien. Les autres s'installèrent à la ronde, selon les cartes de bristol qui marquaient leurs places; et l'on servit le potage parmi un silence d'attention.

Visiblement, on guettait le maître. On attendait ce qu'il allait dire d'important, d'extraordinaire; et les dames surtout prêtaient l'oreille, se représentant M. Raindal, d'après la Vie de Cléopâtre, comme une espèce de roquentin célèbre qui, à table, devait sûrement en débiter de «raides».

La déception ne tarda point. Décidément, il n'était pas bien amusant, ce M. Raindal, ni bien original, avec son gros nez mou, ses mains pendantes, ses manières de vieux préfet gêné—et sa voix qu'on n'entendait guère. Sans compter qu'on y perdait peu. Des renseignements sur le climat de l'Egypte, les moyens de transport, les époques de voyage favorables, je vous demande un peu si le Bædeker, le Joanne ne vous en auraient pas dit autant!

Et bientôt M. Raindal n'eut plus pour auditeurs que le marquis et Mme Chambannes, qui ne se lassait pas de le questionner.

Au fond, il ne se sentait point en verve. Non pas que Mme Chambannes l'intimidât par ses fervents regards ou ce caressant roulement des r qui rendait sa voix si doucement impérieuse. Il lui savait gré, au contraire, de n'être pas décolletée plus; et il la trouvait pleine de grâce dans ce corsage pudiquement échancré pour découvrir à peine, avec un petit carré de peau mate, son cou svelte sans bijoux. Mais, bien plus que les tendres œillades de la jeune femme, le luxe environnant l'incommodait. Lui qui avait consacré un chapitre entier au Faste de Cléopâtre, lui qui n'avait pas bronché devant les gemmes, les ors, les encens et toutes les somptuosités de la Vie inimitable, il demeurait comme ébloui devant la réalité d'une magnificence de beaucoup inférieure. La profusion des fleurs qui serpentaient en guirlandes autour de la table, le scintillement des cristaux taillés, les menus objets du service, l'élégance lustrée des convives formaient autant d'aspérités brillantes où son œil s'accrochait avec ses pensées. Puis, ce qui augmentait encore ses distractions, c'était le ronronnement de locomotives à l'arrêt, les schh, les harrh, les horrh, les pff qui fusaient maintenant du groupe Silberschmidt, Herschstein et Pums, massés à l'extrémité de la table.

Car on se mettait à l'aise là-bas, on se déliait la langue dans un petit gargarisme de parler du pays. Le français? Un dialecte de cérémonie, bon pour les politesses, pour les rapports mondains. Mais entre soi, en causant affaires, choses sérieuses ou intimes, pourquoi se retenir? D'ailleurs, comment l'auraient-ils pu? N'était-il pas plus fort que tout, plus fort que les décrets, plus fort que les serments, ce langage natal qui leur remontait aux lèvres avec la naïve vigueur de l'instinct? Et il fallait voir le clin-d'œil goguenard dont Pums corsait ses demandes sur la Krankheit (la maladie) du sultan, ou l'autre clin-d'œil narquois dont Herschstein accompagnait ses réponses. Un coup diablement réussi que cette indisposition du sultan, une idée de Herschstein, lancée de Paris à Vienne, relancée de Vienne à Paris et qui, l'après-midi durant, avait bouleversé la Bourse. Des trois francs, des six francs, des dix francs de baisse sur les valeurs turques, la masse des fonds d'Etat saisie dans la débâcle! Ci une centaine de mille francs pour chacun des membres actifs de la bande noire, et vingt-cinq mille francs seulement pour Pums, simple allié, sorte de complice honoraire. N'importe! Il n'avait pas à se plaindre et, comme voulant payer Herschstein de retour, il lui expliquait le plan nouveau de la Banque de Galicie concernant les mines d'or: un immense syndicat qui, sous le nom de Société d'études, raflerait dans le marché les valeurs minières les moins suspectes. Manœuvre aisée, au demeurant, qui consistait à les déprécier d'abord par des nouvelles alarmantes pour les hausser ensuite aux cours les plus élevés par des nouvelles optimistes. L'enfance de l'art, quoi! le procédé infaillible. Et le jeune Burzig, qui, à titre de citoyen britannique, n'avait cessé de flirter en anglais avec la jolie Mme Pums, revint brusquement à l'allemand familial pour se joindre aux projets du groupe. On discutait avec Marquesse sur les valeurs à choisir, les mines qu'on drainerait dans l'opération. On citait des noms anglais ou bataves, plus fulgurants que des diadèmes: l'Etoile rose de l'Afrique du Sud, le Soleil du Transvaal, la Source des Escarboucles...

Et soudain la petite pupille verte du marquis de Meuze donna des signes d'inattention. Elle fuyait, virait, vacillait dans l'orbite comme un bouchon de ligne à fleur d'eau. Elle semblait essayer d'entendre. Hein! il ne se trompait pas? On parlait bien de mines d'or, au bout de la table? Parfaitement... De mines d'or? Nom d'un bonhomme! Nom d'un chien! Comment écouter ces seigneurs, sans désobliger l'autre, ce M. Raindal, avec ses satanées histoires de momies et de Mariette-Bey?... Le marquis s'empourprait en vain à tenter de suivre les deux conversations. Des bribes seulement lui parvenaient de la plus éloignée: fontein... rand... Chartered... Cecil Rhodes... de Beers... claim..., dont les syllabes techniques aiguillonnaient encore sa curiosité. C'est qu'il ne s'agissait pas non plus d'une bagatelle! Cent vingt mille francs d'engagés sur le marché des mines. «Cent vingt mille!» se répétait le marquis, cela ne vous conférait-il pas les droits à un peu d'anxiété? Et, comme lui répondant, dans un demi-silence, la voix de Pums proféra:

Ja! gewiss... Ich glaube dass die Red Diamond...

La Red-Diamond-Fontein!... La mine préférée du marquis, sa valeur de prédilection, «sa petite Red-Diamond», comme il l'appelait victorieusement! Pour le coup, M. de Meuze ne put plus se contenir. D'une volte brutale, son buste avait pivoté vers les financiers et il interrogea:

—Pardon, monsieur Pums, vous venez de nommer, je crois, la Red-Diamond?... Serait-il indiscret de savoir ce que vous en disiez?

—Du tout, marquis, fit Pums, qui s'honorait toujours que M. de Meuze le consultât.

Et, par égard pour le vieux gentilhomme, le procès des valeurs minières se poursuivit sur-le-champ en français.

Mais M. Raindal n'avait pas remarqué cette défection. Depuis quelques instants, déjà, il ne parlait plus que pour Zozé, et, graduellement, il lui semblait qu'un brouillard de sympathie les isolait ensemble du restant des convives.

«Je disais bien, songeait-il, charmé et aguerri aussi par le mélange des vins qu'il avait bus... Une suivante de Cléopâtre!... Une petite Grecque!... Une vraie petite Grecque!...»

Puis il reprenait:

—Un jour que les fellahs refusaient de porter à bord nos bagages, Mariette-Bey se précipite sur eux, le revolver au poing...

Et Zozé, en se récriant, s'émerveillait de ces récits. Elle ne manquait, au surplus, ni de bon vouloir, ni de respect devant les maximes de philosophie ou les développements historiques, quitte à relâcher son zèle quand elle ne comprenait plus. Alors son regard se dérobait, allait tour à tour s'appuyer innocemment sur chacun des convives, par un besoin de tendresse impersonnel et quasi mécanique qu'elle conservait encore de ses recherches d'antan.

Le petit Pums s'élançait au-devant, les paupières battantes, comme un gymnasiarque qui vise son trapèze. Il était si amoureux, le brave garçon! Gérald, lui, ripostait par une grimace cordiale du nez, de la bouche ou des joues, et Zozé devinait: «Oui, oui, c'est entendu, nous sommes amants nous deux!» Mais Mlle Raindal, hélas! paraissait moins contente. La pauvre demoiselle! Gérald et Mazuccio la lâchaient-ils assez,—l'un, la tête inclinée, à la toucher presque, sur la poitrine plane de Germaine de Marquesse; l'autre, le visage en feu, le buste poussé tout de travers contre cette petite poulette lascive de Mme Silberschmidt! Quel vide il y avait de chaque côté de la malheureuse fille! Non, véritablement ce n'était pas bien, ce n'était pas gentil de la traiter ainsi, comme une institutrice.

Après quoi, Mme Chambannes revenait plonger dans le regard de M. Raindal. Cela lui coulait intérieurement une chaleur dont il devenait rouge. Ses yeux clignaient de plaisir. Il toussait pour se ressaisir et le front relevé, il attendait inconsciemment le plongeon d'une œillade nouvelle. Ou bien il admirait le profil de Zozé, si net, si délicat sous le ramassé de sa coiffure que serrait à la nuque une minuscule bouclette de perles. Et il se disait tout en continuant ses anecdotes:

«Une vraie petite Grecque!... Une petite Grecque des Iles!...»

Cependant la vraie petite Grecque s'agitait sur sa chaise, la figure méfiante, l'œil en arrêt vers Mlle Raindal que lui cachait à demi le buisson d'orchidées mauves dressé au centre de la table.

Ah ça! de quoi s'amusait-elle donc tant, la jeune fille? Qu'est-ce qui lui creusait donc au coin des lèvres ce sourire immobile et vieillot comme une ride? Et ces regards méprisants, ces airs de pitié qu'elle avait pour vous dévisager les gens, tous les convives l'un après l'autre!

«Ma parole, songeait Mme Chambannes, on dirait qu'elle regarde des sauvages, des nègres!»

Puis aussitôt elle pensa:

«Bah! elle est vexée, la pauvre petite!... Cela se comprend aussi!...»

Et elle appelait Gérald, d'une toux amicale afin de le ramener à ses devoirs. Mais on apportait les bols. Tant pis! Trop tard! Ce serait pour une autre fois! Elle enfonça ses ongles dans la rondelle translucide qui remuait à la surface de l'eau. Et comme elle écartait sa chaise avec une discrète lenteur, tout le monde se leva.

—Mademoiselle! fit Gérald, qui tendait le bras à Thérèse.

La jeune fille y posa la main en évitant son regard d'un dédaigneux détour de tête; et ils s'avancèrent, sans un mot, du côté du salon. Gérald multipliait les mines courtoises, les attitudes déférentes, les effacements du buste, toutes les marques d'une politesse qui se sent en défaut et s'exonère à la muette. Arrivé dans le salon, jusqu'auprès de Mme Raindal, il dégagea moelleusement son bras:

—Mademoiselle!...

Il avait salué d'une courbette cérémonieuse et s'acheminait vers le fumoir. Thérèse ne put s'empêcher de le suivre des yeux.

Avec le dandinement de son grand corps sur ses jarrets pliants, il avait l'allure soulagée et lasse d'un homme qui descend de cheval ou qui revient d'une corvée. A l'entrée du fumoir, il empoigna familièrement Mazuccio par les épaules pour le faire passer avant lui; et derrière la portière en vieille tapisserie, on les entendait encore rire, d'un mystérieux rire du gosier, qui, à distance même, avait un son obscène.

—Eh bien? fillette, murmura M. Raindal en s'approchant à petits pas un peu lourds... Eh bien, ce dîner?

—Excellent! fit froidement Thérèse qui s'asseyait à la droite de sa mère. Je suis enchantée d'être venue...

—N'est-ce pas? continuait à mi-voix M. Raindal, se méprenant au ton de sa fille. Cette Mme Chambannes reçoit d'une façon parfaite... Voyons... avoue que j'ai eu raison de ne pas m'arrêter à certaines préventions, à certaines idées préconçues?...

Mme Raindal, devant l'allusion, avait soudainement rougi. Thérèse, la lèvre gouailleuse, chuchota:

—Mais, certainement père, je te le répète... Ces gens-là gagnent beaucoup à être vus de près...

M. Raindal se retourna à l'appel de Mme Chambannes qui lui offrait une tasse de café.

Au fond du salon, la petite Mme Pums et la grande Mme de Marquesse se tenaient enlacées par la taille, en se communiquant des secrets joyeux sur l'emploi de l'après-midi. Mais justement leurs dissemblances les faisaient valoir l'une l'autre, et on leur devinait les mêmes goûts, les mêmes aptitudes, tout ce qu'il fallait pour s'accorder dans des parties carrées avec deux bons garçons de tailles équivalentes.

Elles traversaient le salon toujours enlacées. Mme de Marquesse souleva la portière du fumoir. Une vive clameur salua le gracieux couple. Elles entrèrent tout à fait et la clameur redoubla. Ces messieurs n'étaient point ingrats.

Jusqu'à leur retour, la conversation dans le salon se traîna péniblement. Mme Chambannes essayait de causer avec Thérèse et Mme Raindal, tandis que Mme Herschstein complimentait, à part, le maître. Peu à peu, les sujets se faisaient rares. Après quelques remarques sur l'heure tardive des dîners modernes et quelques pronostics sur l'hiver qui venait, Zozé perdit de son aisance. De quoi leur parler, grand Dieu? Toilette? Il n'y avait pas à y songer! Les pauvres dames, vrai, elles étaient plutôt «fagotées»! Théâtres? Elles confessaient n'y être pas allées depuis près de deux ans. Alors? Zozé cherchait, s'évertuait, et les yeux gris de Thérèse, fixés durement sur elle, l'intimidaient encore davantage. Très intelligente peut-être, cette Mlle Raindal, mais pas commode, pas allante du tout, aurait déclaré Gérald. Et Zozé en arrivait presque à lui pardonner son brutal silence du dîner.

Enfin les messieurs revinrent, sauf le marquis, que Chambannes excusa auprès de M. Raindal. De coutume c'était l'instant des gaillardises. On se séparait deux par deux pour chuchoter dans les coins sombres; et en vue, dans le centre du salon, il ne restait que les personnes âgées, qui s'entretenaient paisiblement à haute voix de leurs affaires d'argent ou de leurs infirmités.

La présence des Raindal gênait sans doute l'assistance, car la manœuvre accoutumée n'eut pas lieu. Seuls Givonne, le peintre de tambours, et la petite Mme Pums, sortis les derniers du fumoir, osèrent maintenir la tradition. Ils s'étaient installés dans l'encoignure d'une fenêtre. Et, avec sa face correcte de calicot anglais, Givonne semblait de loin vanter à Mme Pums un article dont il lui promettait entière satisfaction.

M. Raindal les examina un moment avec une machinale bienveillance. Mais il sentait de l'engourdissement s'appesantir sur ses paupières. L'abondance du repas ou ses efforts de mémoire pendant le dîner lui avaient laissé une lourde fatigue. Et il abusait des sourires affables pour se dispenser de parler.

L'entrée de Jean Bunel, que Mme Chambannes amenait dans sa direction, lui fut un prétexte à se lever.

—M. Jean Bunel, dont vous avez lu, j'en suis sûre, les beaux romans! présentait Zozé.

—Mais certes, certes... Ravi, mon cher confrère! fit chaleureusement M. Raindal, en serrant la main de Bunel dont il ignorait pourtant jusqu'au nom.

L'autre, un jeune homme à fine barbe brune, avait vivement tourné une phrase d'admiration, effilée et jolie comme un cornet de bonbons.

M. Raindal remercia d'un salut. Mme Raindal et Thérèse, sur un regard du maître, s'étaient également levées.

—Vous partez! fit Mme Chambannes d'un ton de regret qu'elle exagérait.

M. Raindal balbutia des excuses, et l'on se dirigea en troupe vers l'antichambre.

Un frisson de délivrance courut dans l'assemblée. Ce n'était pas une jeune fille, c'en étaient trois qui disparaissaient par cette porte! Et il y avait de la blague dans l'air, un besoin de lâcher des folies, de reprendre ses habitudes. Mais on se retenait encore, par cette espèce de respect que la notoriété impose aux personnes incultes.

Le retour de Mme Chambannes s'accomplit dans un profond silence.

—Ah! vous êtes gais, par ici! s'écria-t-elle.

Puis après une pause:

—Eh bien! comment le trouvez-vous?

—Oh! il est très gentil votre petit ami! fit Gérald au milieu d'une explosion de rires.

Et déjà Pums, encouragé par ce succès, cherchait à dire, lui aussi, quelque chose de très comique, quand Jean Bunel, d'un ton impératif, déclara:

—C'est tout bonnement une des plus remarquables intelligences d'aujourd'hui!

—N'est-ce pas? murmura Zozé.

—Oui, poursuivait Bunel, autant par un noble élan de solidarité que pour le malin plaisir d'accabler un clubman... Oui, sans le comparer à Taine ni à Renan, je ne crois pas que l'histoire ait, dans ces dernières années, produit de cerveau plus vigoureux ni d'écrivain plus pur...

—En vérité? s'exclama Pums subitement retourné.

Du reste, il ne reprochait à M. Raindal que de parler un peu trop bas. Silberschmidt se rallia à ces considérants. Mme Herschstein, que le maître avait écoutée, affirma que M. Raindal était un homme des plus intéressants. Mme Pums lui trouvait une figure très expressive. Givonne se fit conspuer pour avoir formulé des réserves sur la toilette de Mme Raindal. Est-ce que ces choses-là comptaient?

Et le revirement était si décisif, si général, que Zozé en eut de la peine pour son petit Raldo. Pauvre chéri! Quel four!

Elle marchait vers la cheminée devant laquelle il se tenait accoté debout, les coudes contre le marbre. Puis quand elle fut tout près, elle murmura, dans un chuchotement passionné, la question qui, depuis trois grandes heures, lui desséchait la gorge:

—Tu m'aimes?

D'un clin d'œil, sans rancune, le comte affirma que oui.