X

Les nerfs, cette sorte de «nerfs», elle en souffrait déjà depuis une semaine, Mlle Raindal, ainsi que chaque année à l'approche de la saison nouvelle.

Le soir, quand une tiède bouffée traversait l'air glacé comme l'haleine du printemps en marche, sa gravité coutumière tournait à la mélancolie; et elle attendait l'inévitable épreuve, dont ce souffle pervers lui annonçait le retour.

L'universelle magie qui bouleverse alors tous les êtres la frappait avec une particulière rigueur. Rien ne pouvait la garantir, ni son savoir, ni sa raison, ni sa virile volonté. Elle succombait sous un alanguissement de désirs sans but, qui par leur confusion même laissaient un champ immense aux rêves de sa chasteté subitement insurgée. Elle passait tour à tour des élans de tendresse les plus puérils aux imaginations les plus chimériques. Des larmes d'émotion humectaient ses paupières, ou tout à coup elle fondait en sanglots; et pour le parfum d'une fleur, un orgue qui jouait en bas, un mendiant qui chantait dans la rue une romance surannée, elle sentait son cœur se gonfler de tristesse, avec des envies machinales d'appuyer sa tête sur l'épaule robuste de quelqu'un.

C'était dans ces instants de faiblesse qu'elle éprouvait le plus de haine contre Mme Chambannes, et contre son père le plus d'intolérance. Leur conduite à tous deux lui semblait plus révoltante, plus absurde, plus dérisoire que de coutume, et elle se consolait à prendre pour du mépris l'envie que lui inspirait leur bonheur d'être ensemble.

Puis, le sentiment aigu de sa laideur et de son isolement l'entraînait à des souhaits tous irréalisables.

Ah! être belle, ou plutôt simplement être une de ces créatures séduisantes que quelques hommes se disputent et qui peuvent choisir! Être femme, en un mot, surexciter des convoitises, repousser des assauts, mener la vie guerrière de son sexe au lieu de s'étioler dans une existence factice, parmi des besognes neutres et des amusements d'érudit!

Mais comment changer, sans le charme nécessaire? Comment essayer de plaire avec ces mains osseuses, ces yeux décolorés, cette bouche amincie, qui n'avaient plu qu'une fois et pas au delà de huit jours?

Elle en arrivait dans son découragement à jalouser les filles qu'elle voyait passer sur le boulevard Saint-Michel, les grisettes. A certains moments, pour partager leurs joies, elle eût de bon gré tout donné, sa science, son honneur et l'honneur des siens. Elle se rappelait aussi des femmes illustres par leur esprit mais qui, trop laides pour qu'on les aimât, n'avaient pas reculé devant les débauches clandestines; et elle relisait en cachette, avec des frissons sensuels, les historiens de scandales où ces faits étaient relatés. Parfois en revenant chez elle au crépuscule, elle entendait un pas d'homme qui la suivait. Qu'allait-il faire? L'accosterait-il? Elle en avait presque l'espoir, quoique sûre de se bien défendre... Un soir, rue de Rennes, elle osa se retourner: elle aperçut un vieux monsieur de l'âge de M. Raindal qui lui souriait avec des grimaces de connivence.

Elle s'enfuit d'un pas trébuchant, chassée par la rage, la déception, le dégoût d'elle-même.

Elle ne retrouvait de quiétude que, la journée achevée, quand, la bougie éteinte, elle se glissait entre les draps. Il n'y avait pas pour elle d'instant plus savoureux. Étendue sur le dos, elle laissait monter doucement la marée du sommeil. Ses membres se paralysaient, ses pensées s'emmêlaient, elle avait la sensation que son corps l'abandonnait; et la nuit sans reflets favorisait ce rassurant mirage. A ne plus se voir laide, Mlle Raindal gagnait de l'audace. Son âme enfin libérée et, comme nue, s'élançait bravement en oraisons d'amour. Qui invoquait-elle donc par ces adorations? Albârt? Un autre?... Le sommeil l'emportait avant qu'elle précisât, et durant des heures ensuite, elle s'étirait haletante parmi des songes bizarres qu'elle avait oubliés le lendemain au réveil.

Mais à la plénitude enfiévrée de ses nuits elle mesurait le néant de ses jours. Toute la matinée, des anxiétés de valétudinaire la torturaient. Quand cela finirait-il? En était-ce fait pour toujours de la vaillance de son cœur, de sa raison, de son esprit? Ou le chagrin, comme tant de fois, s'userait-il peu à peu de lui-même, faute de remèdes et de soulagement?... Ces questions l'affolaient d'angoisse. Elle étreignait entre ses bras son oreiller, et ses lèvres s'écrasaient contre, pour qu'à travers la porte on ne l'entendit pas gémir...


Une après-midi, à la Bibliothèque nationale, elle feuilletait debout devant un pupitre de chêne les énormes in-folio du Corpus inscriptionum ægyptiacarum, quand tout à coup une ombre passa sur les pages du livre. Elle redressa la tête et reconnut Bœrzell, le prétendant évincé, le jeune assyriologue de la soirée Saulvard. Accoudé en face d'elle à l'autre pente du pupitre, il la saluait en souriant:

—Bonjour, mademoiselle! fit-il avec un clignement de ses yeux affectueux derrière le cristal du binocle. Heu! heu! Il me semble que vous avez des lectures bien frivoles!...

—N'est-ce pas? fit Thérèse, lui rendant son sourire... Mais ce n'est rien encore après de ce que j'ai demandé...

—Quoi donc?

Elle énuméra les titres des livres qu'elle attendait. Bœrzell feignait de s'indigner, criait au vol, à l'usurpation. Si les femmes maintenant s'ingéraient dans de pareilles études! Et ils demeurèrent quelques minutes à causer dans cette pose d'idylle, par-dessus le pupitre qui leur tenait lieu de barrière fleurie.

Enfin Thérèse s'écria:

—Allons, monsieur, au revoir... Voilà qu'on m'apporte mes volumes... Ce n'est plus le moment de bavarder... Je retourne à ma place...

Bœrzell s'inclinait, un gros in-octavo sous le bras:

—A bientôt, mademoiselle, j'espère...

—A bientôt, monsieur...

Instinctivement, elle le regarda s'éloigner, entre les rangées de liseurs courbés à leur tâche.

Sans savoir comment, elle le trouvait moins gauche qu'au bal, moins déplaisant, transfiguré.

Il s'avançait d'un air placide, décochant de-ci de-là un bonjour, s'arrêtant pour une poignée de main, s'attardant à un bref colloque, et dans cette atmosphère propice, sa chevelure en broussaille, sa barbe mal taillée, sa redingote luisante, sa silhouette négligée de combattant de l'idée, tous ses désavantages mêmes le servaient. Il bénéficiait de cette beauté passagère que donnent l'aisance et l'autorité dans un milieu approprié. Il était beau comme un chef de bureau dans son cabinet de ministère, beau comme un adjudant à la porte d'une caserne.

—Peuh! le pauvre diable n'est pas si mal, murmura Thérèse en regagnant sa place.

Puis elle se mit à la besogne et l'oublia complètement. Mais comme, à la sortie, elle s'approchait du vestiaire, la voix de Bœrzell retentit encore au-dessus de son épaule.

—Oui, c'est moi, mademoiselle!...Me permettez-vous de vous accompagner?... Je crois que nous sommes voisins... Moi, j'habite le haut de la rue de Rennes...

Mlle Raindal hésitait. Non pas que la convenance de l'offre l'inquiétât. Elle dédaignait depuis longtemps les petits préjugés sur les cas de ce genre; car les vieilles filles sont comme des souveraines déchues qui, le pouvoir une fois perdu, s'affranchissent de l'étiquette. Par contre, elle supputait si jusqu'à la rue de Rennes la société de Bœrzell l'ennuierait.

Enfin elle prononça:

—Eh bien! soit!... Je ne demande pas mieux... Faisons route ensemble...

Dehors il bruinait. La chaussée était grasse, et dans l'étroite rue Richelieu les chevaux glissaient, trottant de biais comme si un grand vent leur eût cintré la croupe. Quelques passants ouvraient leur parapluie. Bœrzell les imita pour abriter Thérèse. A chaque pas, il recevait des chocs et la pointe des baleines burinait à rebrousse-poil des raies dans la soie de son chapeau. Ou bien une poussée de gens les séparait. Thérèse se retournait, l'œil à la recherche du jeune savant, et elle distinguait Bœrzell qui lui souriait par-dessus les têtes, agitant en signal son parapluie dressé à bout de bras.

Ils ne commencèrent à causer avec suite qu'après qu'ils eurent franchi le guichet du Carrousel.

Et, comme le premier soir, au bal, la causerie aussitôt prit le tour professionnel. Seulement, c'était Bœrzell qui menait le jeu. Il avait orienté l'entretien vers les notoriétés de la science; et au sujet de chacune, insidieusement, il formulait son opinion. Elle se trouvait être le plus souvent narquoise et irrespectueuse. Il retirait d'un mot l'éloge qu'il avait donné de l'autre, mêlait les réserves aux louanges, les piqûres aux caresses; et sa voix même, pateline autant qu'habile, les sourires des lèvres ou des cils dont il corrigeait chaque parole trop acerbe, ses expressions, ses modèles de phrases, tout en lui paraissait d'un vieux maître orgueilleux, avec la verve de la jeunesse en plus.

Thérèse, de temps en temps, ne pouvait se retenir de l'examiner. Ah ça! le soir du bal, avait-il, par calcul, dissimulé sa force, feint la timidité pour séduire sans effaroucher? Avait-il voulu la flatter dans son amour-propre de savante en se laissant battre et dominer par elle? Ou avait-il été troublé par l'entourage?

Quoi qu'il en fût, elle s'amusait. Il n'était pas sot ce garçon, ni médiocre, ni servile. Et elle ne s'aperçut pas, tellement elle écoutait, qu'ils avaient traversé la Seine.

Ils montaient la rue des Saints-Pères, où, dans l'enchevêtrement des voitures, les cochers s'entr'invectivaient. Par moments un omnibus vacillait avec fracas contre le grès du trottoir que les roues éraflaient en tremblant. Mlle Raindal et Bœrzell se serraient contre une boutique proche. Puis la terrible machine passée, ils reprenaient leur marche. A présent Bœrzell interrogeait, s'informait des travaux de la jeune fille, et Mlle Raindal le renseignait avec complaisance, retraçait l'emploi de ses heures, le règlement de ses études.

Mais, comme ils tournaient l'angle du boulevard Saint-Germain, Bœrzell soudain eut un soupir:

—C'est dommage!... murmura-t-il.

—Quoi donc? fit Thérèse.

Il refermait son parapluie, la bruine ayant cessé.

—Rien, mademoiselle... Ou plutôt, si... C'est dommage que je ne vous plaise pas plus... Oh! même sans votre silence d'après, je m'en étais bien douté à la soirée Saulvard... J'ai bien vu cela à vos yeux quand vous êtes partie... Et cependant, vous me croirez si voulez, plus je cause avec vous, mademoiselle, plus je me convaincs que nous aurions fait un excellent ménage...

Thérèse, à l'imprévu de cette déclaration, ne put réprimer un petit éclat de rire:

—Nous? dit-elle.

—Oui, nous, parfaitement, nous!... poursuivait Bœrzell, avec un avancement bougon des lèvres qui ajoutait quelque chose de puéril à sa figure d'enfant barbu... Inutile, n'est-ce pas? entre gens de notre espèce, de jouer la comédie... On nous présentait l'un à l'autre afin de nous marier. Or supposez, mademoiselle, que je vous aie plu, à ce bal...

Il s'arrêta pour la regarder:

—Et vous comprenez bien ce que signifie ce mot «plaire». Pardieu, je n'espérais pas que vous alliez du coup tomber amoureuse de moi... Non... Ainsi, vous, vous me plaisiez: c'est-à-dire que vous m'inspiriez une profonde sympathie... Je pensais: «Voici une personne de valeur, une forte intelligence, une femme comme il m'en faudrait une, la compagne et l'amie à qui je pourrais me confier, demander conseil, sans craindre de me heurter à de la niaiserie ou à de l'indifférence...» Eh bien! supposez que vous eussiez pensé de même sur mon compte, cela suffisait... Nous nous épousions et j'étais heureux!

Thérèse demeurait muette.

—Mais voilà! reprit Bœrzell d'un ton grognard... Vous ne l'avez pas pensé... Je ne vous plais pas assez... Ou, pour être plus exact, je vous déplais trop... Seulement, toute fatuité mise à part, permettez-moi de vous dire que cela m'étonne... Intellectuellement, si j'en juge par nos deux entretiens, nous nous entendrions à merveille... Nous avons sur les gens, sur les choses, à peu près les mêmes opinions... Notre vie à chacun est dirigée dans le même sens, occupée par des travaux analogues... Nos goûts et nos aptitudes sont d'accord... Reste le physique! Évidemment, c'est par là que je vous déplais, et c'est justement cette faiblesse de jugement qui me surprend chez vous... Ah! si vous étiez une de ces petites coquettes, une de ces petites écervelées, une de ces petites poupées mondaines...

—Pourtant, monsieur!... protestait Thérèse avec un sourire.

Bœrzell lui coupa la parole, et, s'excitant graduellement:

—Je vous en prie, mademoiselle, laissez-moi finir... Si, dis-je, vous étiez une de ces petites mondaines sans culture, sans élévation de caractère, et bourrée de préjugés, comme une oie de marrons, je ne m'étonnerais pas... Je me connais, allez!... Je sais bien mes défauts et tout ce qui me manque pour plaire à une petite femme de cette catégorie... Mais que vous, une personne de votre qualité, vous envisagiez le mariage comme ces demoiselles-là, que le mariage pour vous ce soit le coup de foudre, le cœur bouleversé, la passion irrésistible, le beau monsieur à moustaches et tout le tralala des romances, je vous assure, je n'en reviens pas! Et, quand je songe que très probablement nous sommes créés l'un pour l'autre, quand je songe que par extraordinaire nous nous sommes rencontrés, que nous pourrions faire ensemble un mariage intelligent, sensé, clairvoyant, et que nous ne le faisons pas, tenez, cela me mettrait presque en colère!...

Il tapait le bitume du bout de son parapluie.

—Vous avez fini? questionna Thérèse d'un ton de sollicitude.

—Oui, mademoiselle! fit-il distraitement.

Et sur-le-champ, se dédisant:

—Il n'y aurait qu'un cas, toutefois, où votre répugnance me paraîtrait logique, justifiée, digne de vous, quoi!... Ce serait si, par hasard, vous en aimiez un autre...

Mlle Raindal subitement s'était assombrie. Le seigneur de sa vie resurgissait: Albârt, avec son insolente prestance, ses grands yeux de cheval, ses lèvres ironiques. Thérèse inspecta le jeune savant d'un regard dédaigneux, puis, la voix assourdie de tristesse:

—Je n'aime personne, monsieur!... Ou, si vous préférez, j'aime un souvenir...

—Un souvenir! bredouillait Bœrzell décontenancé... Ah! bon, bon... C'est différent... je vous demande pardon, mademoiselle...

Mais avec son chapeau rebroussé et ses grosses lèvres de triton, ramenées en boule, il avait un air si déçu, si contrarié, si enfantin, que, malgré la gravité de l'instant, Thérèse dut se contraindre pour ne pas sourire.

—Vous voyez, cher monsieur! reprit-elle cordialement... Vous vous mépreniez, sinon sur mes intentions, du moins sur le fond de mes sentiments... Et la preuve que j'ai du plaisir dans votre société, c'est que, si vous voulez bien, de temps à autre, venir nous rendre visite, le dimanche, en confrère, en ami, n'est-ce pas? j'en serai tout à fait ravie...

—Je vous remercie, mademoiselle, fit Bœrzell sans élan... Certainement, je viendrai le dimanche... Ah! comme il est fâcheux, tout de même, que vous ayez sur le mariage des idées tellement... ne vous offensez pas... les idées reçues, les idées de tout le monde!... Le cœur, l'amour, c'est beaucoup, je ne dis pas... Mais il n'y a pas que cela dans l'existence!... Outre l'amour, il existe des sentiments d'affinité, de sympathie, de considération réciproque, qui peuvent établir des liens très solides entre deux êtres un peu indépendants et supérieurs...

Puis, comme Thérèse se rembrunissait:

—Enfin, je ne veux pas vous importuner davantage, mademoiselle... Ce serait mal reconnaître votre aimable invitation... Alors, si vous m'y autorisez, à dimanche!...

—A dimanche!...

Thérèse s'engageait dans la rue Notre-Dame-des-Champs. Une voix essoufflée la rappela:

—Encore moi, mademoiselle! fit Bœrzell qui la rattrapait... Un dernier mot que j'oubliais... Il se pourrait que dans mes paroles vous eussiez soupçonné une arrière-pensée d'intérêt...

Thérèse faisait de la main un geste de dénégation.

—N'importe! riposta Bœrzell... Pour rien au monde je ne voudrais être confondu avec ces jeunes messieurs qui courent le beau mariage, le mariage utile... Et, du reste, consultez M. Raindal... Il vous apprendra lui-même que dès à présent ma vie scientifique est, selon l'expression d'usage, tracée au cordeau... Mes maîtres m'aiment et me soutiennent... Mes concurrents sont peu nombreux et n'ont pour la plupart qu'un mérite de second ordre... Des Hautes Etudes je passerai donc fatalement à la Sorbonne ou au Collège de France, et de là j'entrerai, j'espère, à l'Institut... Calculez d'après ces données, mademoiselle... Un mariage avec vous n'aurait certes pas été de nature à me nuire... Cependant, sans ce mariage, au bonheur près, ma carrière sera pareille... Voilà ce que je désirais vous dire... Convenez que pour notre amitié future ces détails avaient bien leur petite importance!

—Ils en auraient eu peut-être si j'avais douté de vous...

—Heu! fit sceptiquement le jeune savant... Vous dites cela... Vous êtes polie... N'empêche que dans ces matières on n'est jamais trop circonspect... Mais, je vous retarde, excusez-moi... A dimanche, mademoiselle...

—Entendu! fit Thérèse sur un ton déjà camarade.

Lorsqu'elle pénétra dans le cabinet de travail, où M. Raindal causait avec l'oncle Cyprien, celui-ci l'accueillit d'une bordée de compliments:

—Pristi! Mon neveu!... Comme nous avons une belle mine! Et des yeux brillants!... De la gaieté plein la figure! Je jurerais que tu ne viens pas précisément de t'ennuyer!

—Effectivement! approuva M. Raindal avec timidité.

—Bah! C'est possible, répliqua Thérèse... Devinez qui j'ai rencontré? Le petit Bœrzell, tu te souviens, père? l'aspirant fiancé de chez les Saulvard... Un garçon bien étrange, avec toute une série de théories, de systèmes dont je ris encore... Bref, je l'ai invité à nous rendre visite... Et il viendra sans doute dimanche!...

—Tu as fort bien fait, fillette! affirma M. Raindal autant pour se concilier Thérèse que par une manie qu'il avait de louanger ses inférieurs... M. Bœrzell est un jeune homme d'un rare avenir... Tout le monde, à l'Académie, le tient en haute estime... Et pas plus tard qu'hier, qui donc me disait à son sujet...?

—Mais toi-même, mon oncle, interrompit Thérèse, à mon tour de t'interroger! Peux-tu me dire un peu ce que tu fais ici, en semaine, un mercredi, à l'heure sacrée de l'apéritif?...

—D'abord, objecta M. Raindal cadet, il n'est que cinq heures et demie... L'apéritif dure normalement jusqu'à sept heures et demie... Il me reste donc devant moi, mademoiselle, deux bonnes grandes heures, s'il vous plaît... Maintenant, pourquoi je suis ici? Hé! cela t'intrigue, mon neveu!... Pour demander à ton père de me mener chez Mme Chambannes...

Thérèse se mordit les lèvres, où montait un sourire.

—Oui, reprit l'oncle Cyprien, en frottant son crâne ras. Une idée que j'ai eue comme ça, une curiosité....

—Et je disais à ton oncle, continua vivement M. Raindal, sans regarder Thérèse, que j'étais tout disposé à l'y mener le jour où il voudrait...

—Pourquoi pas demain jeudi? fit l'oncle Cyprien.

M. Raindal poussait un soupir qu'il déguisa en ricanement:

—Hé! hé! demain, c'est un peu tôt... Il faut bien que j'aie le temps de prévenir Mme Chambannes... D'autant plus qu'hier soir son mari est parti en voyage...

—Ah!... En voyage!... Et où cela? fit l'oncle Cyprien.

—En Bosnie, je crois.

—En Bosnie!... Ah! vraiment, en Bosnie! répétait M. Raindal cadet pour noter en sa tête cette particularité ou pour y découvrir un indice à charge.

Et d'un ton résolu:

—Eh bien, écris-lui tout de suite, à Mme Chambannes... Deux lignes, deux simples lignes... Je jetterai ta lettre à la boite en m'en allant... Elle l'aura demain matin, au réveil, et, si elle ne veut pas de moi...

—Soit! soit! fit froidement M. Raindal qui saisissait son porte-plume.

Mais avant de tracer le premier mot, il ajouta:

—Par exemple, je t'avertis loyalement... Tu verras peut-être chez Mme Chambannes des personnes qui ne seront pas de ton goût...

—Et qui donc?

—Je ne sais pas au juste... Voyons, il y aura peut-être un abbé, l'abbé Touronde, un des amis de la maison...

A cette révélation, l'oncle Cyprien s'oublia. Comment! Mme Rhâm-Bâhan avait un abbé, un curé, un ensoutané! Non, celle-là était par trop bonne! Quelles mœurs! Quel siècle! Quel gâchis! Et l'oncle Cyprien s'en tenait les côtes.

Il ne se calma que sur un regard sévère de Thérèse qui le rappelait à ses engagements.

—Je ris, déclara-t-il, je ris parce que... tu comprends...

Puis, renonçant à s'expliquer:

—Je ris sans méchanceté... Et tu peux compter que si je me rencontre avec l'abbé Tour... Tour quoi?—baste! peu importe!—je serai très convenable... des plus convenables... Va, écris, mon ami!...

Thérèse était à bout de forces. Le fou rire la gagnait. Elle sortit sous prétexte de chercher une brochure, et, arrivée à sa chambrette, elle se laissa choir dans son fauteuil en s'esclaffant.

—Ce malheureux papa!... Quelle tête piteuse! Et l'oncle, qui veut en être aussi maintenant!... Ah! la vie est bien drôle!

Elle se sentait d'humeur à plaisanter, à trouver tout cocasse, grotesque, et au fond elle avait l'impression d'être enfin guérie, délivrée de sa crise. Spontanément elle éprouva un élan de gratitude pour Bœrzell. Le brave garçon, n'était-ce pas à lui qu'elle devait un peu ce miracle? Ne l'avait-il pas consolée, distraite, comme un enfant qui pleure, avec le miroitement de sa thèse conjugale, la bizarrerie de ses discours, la chaleur tenace de sa voix? Sans lui, sans ce comique raisonnable qui émanait de sa personne, et survivait à leur causerie, ne serait-elle pas encore à se débattre sérieusement contre la fièvre du mal, à s'épuiser dans le grave cauchemar de ses désirs inassouvis? Aurait-elle même pu s'amuser des ambitions mondaines de l'oncle, ou de sa malice sournoise, ou de quoi que ce fût? Pauvre Bœrzell! Jamais elle ne parviendrait à l'exaucer, à surmonter la répulsion que lui suggérait cette figure de vieux collégien à barbe. Mais qui sait s'il ne l'aiderait pas aux moments de détresse, s'il ne deviendrait pas un ami, un camarade fidèle qui ferait sa solitude moins morne, moins abandonnée?

Elle marchait à travers la pièce, en s'exaltant à ces espoirs, et Brigitte dut frapper deux fois pour lui annoncer que l'on servait.