XIII
Par exception, cette fois, l'oncle Cyprien n'avait pas amplifié. Depuis le jour de leur déconvenue, rue de Prony, M. Raindal, en apercevant son frère, ne pouvait se défendre d'un sentiment de malaise hostile; et, soit que la vue de l'oncle Cyprien évoquât un fâcheux souvenir, soit que le maître appréhendât ses questions, il lui marquait à chaque visite une froideur plus acrimonieuse.
Puis le départ de Mme Chambannes avait porté à M. Raindal un coup dont son vieux cœur pantelait encore. Une semaine après, il recevait bien de Zozé quelques lignes où elle s'excusait de cette fuite discourtoise: elle avait eu «de petits ennuis qu'elle lui expliquerait sans doute de vive voix». Mais le vague même de cet ajournement impatientait autant le maître que si la jeune femme se fût abstenue de tout détail concernant sa fugue. De petits ennuis! Sûrement ils ne provenaient pas de Chambannes, toujours absent, loin de Paris. De qui alors et de quelle sorte? Des ennuis d'argent? Hypothèse peu vraisemblable. Des ennuis de famille? Non plus, puisque la seule parente de Mme Chambannes l'avait accompagnée aux Frettes. Des ennuis d'amour? M. Raindal repoussait avec véhémence cette dernière solution qui, au fond, excitait plus sa colère que son incrédulité. Et quand l'idée s'en dessinait à l'horizon de ses rêveries, il s'acharnait à l'effacer, à la détruire comme un cauchemar absurde.
Des chagrins d'amour, Mme Chambannes! L'amitié du maître se révoltait à cette sotte calomnie. Coquette, frivole, enfant, si l'on voulait; mais amoureuse, sa petite élève, fi donc! Ce n'était pas à lui qu'il fallait conter de semblables inventions, à lui qui la connaissait, qui l'étudiait, qui la jugeait depuis bientôt plus de quatre mois. L'unique jeune homme en situation de la courtiser, ce grand Gérald de Meuze, ne semblait guère, avec ses façons lasses et ses traits fatigués, le héros propre à captiver une nature aussi vivace, aussi primesautière. A peine un robuste officier, un jeune poète ardent, un musicien illustre, auraient-ils eu quelque faible chance, sinon de la séduire, du moins de la troubler. Et M. Raindal, non sans un secret soulagement, constatait auprès de Mme Chambannes l'absence de tels favorisés.
Pourtant, au faîte de ses inductions, un vertige de tristesse le faisait retomber soudain. Il se remémorait l'arrivée rue de Prony, la maison vide et l'outrage qu'il avait subi. Comme elle l'aimait peu, pour l'avoir ainsi oublié! Comme, dans ses affections, dans ses pensées, il devait figurer à un rang infime et précaire! Comme il s'était exagéré l'influence et l'attraction qu'il exerçait sur elle!
Par dignité il avait résolu de ne pas répondre à sa lettre, et chaque jour qui passait sans nouvelles ébranlait davantage ce fier vœu. Où était-elle? A quoi occupait-elle ses journées, ses soirées? Pourquoi ne l'appelait-elle pas là-bas?
Parfois, dans une brusque envolée d'orgueil, il se soulevait hors de ces soucis. Il jurait de ne plus condescendre à des enquêtes si mesquines, si ravalantes pour un esprit supérieur. Il atteignait aux abruptes régions où souffle la pure brise d'éternité. Mais il ne planait pas longtemps seul dans ces hauteurs pacifiées. Au bout d'un instant l'image légère de Zozé avait monté l'y rejoindre. Il soupirait en la revoyant. Un accès de lucidité lui dévoilait la forte attache qui le liait à sa petite élève. Il haussait les épaules, revisait ses griefs contre Mme Chambannes, essayait de la dédaigner. Vain effort. Il aurait voulu éprouver du mépris, de la rancune. Elle ne lui inspirait que du regret.
Au milieu de cette inquiétude, il ne trouvait de répit que dans le travail, dans le livre nouveau qu'il préparait.
—Un livre, déclarait-il à Thérèse qui pourrait bien avoir le succès du précédent... Je ne t'en dis pas plus maintenant... J'attends que ça ait mûri... Tu verras... ce n'est pas mal...
Et il se remettait à marcher dans son cabinet, les mains derrière le dos, la tête basse, comme pointant contre le troupeau fugitif des idées.
Le livre avait pour titre provisoire: les Oisifs dans l'Egypte ancienne, et serait moins un ouvrage d'érudition qu'une étude morale, appuyée de documents historiques.
M. Raindal se proposait d'y démontrer, par des exemples, que le grand moteur social est la recherche des plaisirs et particulièrement des plaisirs dits galants: vers la femme et à sa conquête s'achemine toute l'œuvre du labeur humain—les raffinements surtout et les arts lui sont redevables souvent de leur naissance et toujours de leur prospérité—c'est pour elle que se sertissent les gemmes, que se brodent les soies, que résonnent les mélodies... A méditer ces développements, M. Raindal plus d'une fois avait gagné la fièvre ou la migraine. Les faits, à son appel, bondissaient hors de leurs cellules, accouraient se ranger en bataille comme de dociles petits soldats. Et il y avait notamment un chapitre,—le chapitre VI,—sur l'Amour et la Galanterie dans l'Egypte ancienne d'après les légendes religieuses, les objets de toilette et les contes populaires, dont le maître possédait déjà la ligne et presque tous les paragraphes.
A de certains jours, cependant, il avait des scrupules sur le mérite de sa conception. Ne l'accuserait-on pas de poursuivre l'entreprise de scandale inaugurée par son dernier livre? Ne lui reprocherait-on pas de s'attarder exprès aux épisodes licencieux? Etait-il même doué de la compétence nécessaire pour approfondir les prestigieux problèmes du sentiment?
M. Raindal rejetait en bloc les deux premières questions, au nom de ce dédain que doit une âme élevée aux insinuations de l'envie.
La troisième lui paraissait plus délicate, plus sujette à des controverses. Il se plaisait à en causer au salon, avec Bœrzell qui, pas un dimanche, n'avait manqué de rendre, rue Notre-Dame-des-Champs, la visite permise.
—Sincèrement, monsieur Bœrzell, interrogeait-il, pensez-vous qu'il faille avoir été un libertin pour bien apprécier les finesses du sentiment?... Croyez-vous, en un mot, que pour parler convenablement de l'amour, il soit obligatoire d'en être un spécialiste, un professionnel, un pratiquant?...
—Heu! maître! répliquait avec réserve Bœrzell... La question est complexe... J'avoue que je n'y ai point encore réfléchi...
—Et ne croyez-vous pas, continuait M. Raindal, qu'il existe une multitude de sentiments que l'on apprécie d'autant mieux qu'on ne les a pas éprouvés soi-même?...
—Incontestablement! ripostait Bœrzell.
—Remarquez qu'en ce cas, on garde une fraîcheur d'impressions, une netteté de vues qui sont du plus haut prix pour l'analyse scientifique... On n'est dès lors aveuglé ni par la vanité, ni par l'intervention des souvenirs personnels... L'esprit conserve intacts son impartialité, sa pénétration, le calme indispensable aux observations régulières...
—Assurément, maître!... répondait Bœrzell. Toutefois ne craignez-vous pas que de cette procédure il ne résulte dans les écrits quelque peu de froideur?
—Du tout, cher monsieur! protestait M. Raindal. L'essentiel est d'aimer l'idée du sujet qu'on traite, d'aimer l'amour si c'est d'amour qu'on parle... La chaleur de la sympathie réchauffe tout... Les œuvres sont comme nos enfants. Il n'y a de froides, de mal venues que celles qu'en les faisant nous n'avons pas aimées...
Et il regagnait lentement le cabinet de travail, tandis que Bœrzell souriait à Thérèse. Car, dans leurs fréquentes causeries, le jeune savant avait obtenu des semblants de confidences qui ne lui laissaient guère de doutes sur les écarts mondains du maître.
Le quatrième dimanche, M. Raindal ne parut pas au salon. Il était sorti censément pour faire visite au directeur du Collège, mais en réalité pour aller s'assurer si sa petite élève n'avait point, sans le prévenir, réintégré peut-être l'hôtel. La vue des volets clos lui ôta ses espoirs. Il sonna pourtant, recarillonna. Personne ne répondit. Et l'on avait atteint aux premiers jours de mai! Elle était partie depuis quatre semaines! Quand reviendrait-elle donc?
Il s'en alla à pied par les rues à demi solitaires. Tout y était pour lui ressouvenir pénible. Que de fois il avait accompli ce trajet, l'âme et les yeux encore lénifiés par la gentillesse de Mme Chambannes! Quel changement à présent! Quel abandon! Et, le long de la route, comme pour se détourner de ces pensées chagrines, ou y opposer des lèvres un démenti physique, il souriait aux petites filles, aux petits garçons endimanchés que traînaient leurs parents d'une main indolente.
Bœrzell, quand le maître rentra, n'avait pas pris congé. Il était dans le salon à babiller avec Thérèse. Mme Raindal, auprès d'eux, lisait un ouvrage de piété. Le maître s'évertua à montrer une humeur joyeuse. La récente mésaventure d'un de ses collègues, que des faussaires avaient abusé, lui servit de prétexte à plaisanter les érudits. Que vaut au fond la science brute, si l'esprit ne l'anime point? Que serait, entre autres, son prochain ouvrage, à lui M. Raindal, s'il ne s'étayait pas de considérations générales et humaines? Bœrzell l'approuvait complètement; et, d'une ingénieuse digression, il ramena peu à peu la causerie sur le rôle social de l'amour. Le maître mordit à l'appât avec fougue. Ses nerfs se détendaient voluptueusement dans cet agréable assaut de dialectique contre un adversaire si subtil. La nuit tomba qu'il n'avait pas cessé de discourir.
—Vous dînez avec nous, n'est-ce pas, M. Bœrzell? fit-il, comme Brigitte allumait les lampes.
Et il ne le lâcha qu'à onze heures, étourdi par la lutte, et balbutiant de lassitude. Mais, sitôt seul devant sa fille, la mélancolie l'avait ressaisi. Il se sauva vers son lit, sans presque souhaiter le bonsoir, comme vers une distraction, vers un refuge d'oubli.
Le lendemain matin il se leva tard, à huit heures et demie. Le courrier ne lui avait rien apporté de Mme Chambannes; et, la tête dans l'eau, il s'ébrouait maussadement lorsque Brigitte entra.
—Une dépêche pour monsieur...
—Mon pince-nez!... Donnez-moi mon pince-nez, vous dis-je!
Il éprouva une commotion, en déchiffrant sur le papier bleu, l'écriture de Mme Chambannes. Il ouvrait le télégramme et lut:
Dimanche soir.
«Mon cher maître,
«Me voici enfin de retour. J'ai hâte de vous revoir. Si nous profitions de ce que les fournisseurs et les amis me laissent encore la paix pour faire demain matin notre fameuse visite au Louvre? Alors, sauf contre-ordre, à demain matin, neuf heures et demie, rendez-vous place du Carrousel, devant le pavillon de Sully. Comme ce sera charmant de nous revoir!
«Votre petite élève,
«Z. Chambannes.»
D'instinct, M. Raindal avait consulté la pendule qui marquait neuf heures, et se précipitant vers la porte:
—Brigitte! clama-t-il dans le couloir... Brigitte! Ma redingote... la neuve... Mes bottines vernies... Mon chapeau... Vite, ma fille...
—Qu'y a-t-il, père? fit Thérèse qui survenait à ce tapage.
M. Raindal déplora d'avoir crié si fort. Il se trouvait acculé à dire la vérité.
—Peuh! c'est Mme Chambannes! répliqua-t-il en se grattant le dessous de la barbe... Elle me donne rendez-vous à neuf heures et demie pour la mener au Louvre... Je n'ai pas à flâner, tu vois...
Et, sur un sourire de la jeune fille:
—Je ne ris pas! riposta Thérèse qui avait recouvré son sérieux.
M. Raindal s'énervait:
—Si, tu ris! Il n'y a pas à nier... Va, parle... Pourquoi riais-tu?
—Tu veux absolument le savoir, père?... Eh bien! c'est parce qu'aujourd'hui, lundi, le musée est fermé...
—Je n'y songeais plus... C'est ma foi vrai!... Je ne puis cependant pas la laisser poser...
Et brusquement, devinant qu'on le soupçonnait de mensonge:
—Du reste, regarde! fit-il en tendant le télégramme... Le jour et l'heure y sont... Demain matin, neuf heures et demie.
Thérèse, hautainement, écartait le papier:
—Oh! inutile, père!...
—Si! si! j'exige que tu regardes...
Elle jeta sur la feuille un coup d'œil sommaire, et, la rendant à M. Raindal:
—Tu as raison!... Dépêche-toi!...
—Bon! bon!... Je te remercie toujours! fit-il d'un ton bourru.
Il ne reprit ses sens qu'en parvenant au Pavillon de Sully. La demie sonnait à la grande horloge qui surplombe les pilastres rosés de la porte. M. Raindal poussa un murmure rassuré. Déjà, d'être arrivé à temps, il en oubliait sa colère contre Thérèse.
Devant lui la vaste place s'étendait ombreuse et déserte dans le noble encadrement de ses palais illustres. Au loin la trouée des Tuileries semblait une région de lumière sans bornes, dont la réfraction blanche pâlissait jusqu'au ciel. Des rafales tièdes s'en échappaient qui courbèrent un instant les verdures des deux jardinets proches. Le maître respira fortement. Au printemps, il aimait cet arome lacté et savoureux que charrie l'air des matinées. Puis son âme s'harmonisait peu à peu avec la quiétude auguste du décor.
Il se mit à marcher devant le péristyle, la tête baissée vers ses gants de Suède clair qu'il achevait de boutonner. Quand, au bruit d'une voiture, il relevait les yeux, à l'une des hautes fenêtres du pavillon Colbert, il distinguait deux scribes du ministère des finances qui l'épiaient en souriant. Cette surveillance ne l'offusquait point. Il se figurait l'ébahissement admiratif des jeunes gens lorsque Mme Chambannes paraîtrait. Eh! oui, c'était une dame qu'il attendait! Et quelle dame! De leur vie, probablement, ces messieurs n'en avaient jamais aperçu de si élégante ni de si spéciale!
Mais par l'avenue de gauche, un fiacre découvert s'acheminait dans la direction du Pavillon de Sully. Le maître s'élança juste pour aider Mme Chambannes à descendre. Elle était en costume bleu sombre avec une blouse dont la soie changeante miroitait dans l'entre-bâillement de sa courte jaquette, et elle appuya à la main de M. Raindal sa main gantée de blanc, en exhalant un petit rire candide de bonjour ou de merci.
—Eh bien! cher maître, dit-elle, quand elle eut payé le cocher, vous ne m'en voulez pas trop? Vous n'êtes pas trop fâché contre votre méchante élève?...
M. Raindal cligna des paupières sous le tendre regard dont elle le pénétrait. Il avait perdu l'habitude.
—Mais non! chère madame! bredouillait-il... Je suis, avant tout, charmé de vous revoir... M. Chambannes se porte bien?...
—A merveille... Revenu d'hier... A propos, il m'a prié de vous inviter à l'Opéra ce soir... On donne Samson et Dalila et la Korrigane. Nous avons une seconde loge... Vous viendrez, n'est-ce pas?...
—Peuh! madame...
—Si, si, vous viendrez... Je le veux!...
Elle inspectait les alentours d'un coup d'œil scrutateur; et, avisant le cartouche à lettres dorées qui surmontait le péristyle:
—C'est là, n'est-ce pas?
—Hélas! impossible aujourd'hui, chère madame!...
Aux explications du maître, Zozé eut une moue bougonne:
—Pour une fois que je suis libre, comme c'est contrariant!... Alors où irons-nous?...
—Je ne sais pas, madame!... Où vous voudrez!
Il considérait distraitement les petits squares circulaires dont les feuilles bruissaient sous un courant de brise. L'intérieur ne s'en voyait pas; et, dans l'emmêlement de leurs branchages serrés contre la grille, l'accès même en paraissait clos. On eût dit deux galantes charmilles de théâtre, posées là, par mégarde, ou provisoirement. Le maître songea: «Mais ce serait parfait!» et tout haut, désignant d'un geste le jardinet le plus voisin:
—Si nous entrions ici pour causer un instant, avant de nous séparer?
—C'est une idée!... fit Mme Chambannes... Ils sont délicieux, ces amours de squares...
Le jardin se composait, au dedans, d'une minuscule pelouse qu'entouraient quatre bancs verts, ouvragés à l'antique. Ils s'assirent sur l'un d'eux, en face du pavillon Denon. Au fronton s'alignaient, à intervalles égaux, une rangée de statues, isolées et pareilles sous leur égalitaire costume de marbre. Seuls ces regards sans vie plongeaient dans le petit square.
—Il n'y a pas foule! remarqua Mme Chambannes.
Puis, visant de son ombrelle les statues du fronton:
—Dire que vous serez un jour comme cela, cher maître!
—Rien n'est moins certain, madame, fit modestement M. Raindal.
—Et moi, où serai-je à cette époque? poursuivit Zozé d'une voix grave.
—Oh! les vilaines pensées!... Est-ce votre séjour aux Frettes qui vous a rendue si morose?
Non, à parler franchement, Zozé s'y était au fond divertie. Les promenades, la nature, la solitude l'avaient ragaillardie, remise de Paris! Car quelle est la femme, en vérité, qu'à un moment donné, Paris ne dégoûte pas? Quelle est la femme qui ne finit pas par en être excédée, des visites, des potins, des théâtres, des couturières, de tout le surmenage mondain?... La campagne avec un ou deux bons amis, comme M. Raindal, par exemple, le repos, une cure de grand air, tel semblait présentement à Mme Chambannes «l'idéal», «le rêve». Et si elle était revenue...
—Mais pardon, interrompit le maître... Pourquoi êtes-vous partie?... Je suis peut-être indiscret en vous rappelant votre promesse...
—Non, pas du tout...
Elle fouillait âprement le sol du bout de son ombrelle, les deux coudes aux genoux, en une pose de méditation.
—Je suis partie parce que j'ai eu des ennuis... Une amie en qui j'avais confiance et qui m'a indignement trompée...
—Ah!... Je vous plains bien! fit-il.
Elle levait les yeux au ciel dans une extase mélancolique. Des langueurs humides glissèrent entre ses cils. La tristesse la transfigurait. Avec son petit col-carcan, si moderne, si masculin, ses traits prenaient dans l'affliction un reflet de sainteté perverse.
—Ainsi vous avez eu beaucoup de peine? fit derechef M. Raindal qui ne la quittait pas du regard.
—Oh! oui, beaucoup!...
—Ma pauvre amie! murmura le maître dont la voix s'altérait... Vous me permettez de vous appeler de ce nom?
Mme Chambannes hochait la tête.
—Je ne vous en demanderai pas plus au sujet de votre départ! continua-t-il... Sans le vouloir, je vous ai fait mal... Et je serais inexcusable d'insister... Mais à l'avenir, si jamais vous êtes malheureuse, je vous en prie, traitez-moi en ami, confiez-vous à moi... Sans me donner de détails, dites-moi que vous souffrez, et je m'emploierai de tout mon cœur à vous soulager, à vous distraire... J'ai pour vous tant d'affection!...
—Merci! fit-elle un peu surprise du ton pressant dont il parlait... Je vous remercie... Comme vous êtes bon, cher maître!
Elle s'était à demi retournée vers lui et le fixait, en souriant, d'un de ses plus fervents regards. Des profondeurs béantes s'ouvraient dans ses prunelles. Tout son visage frémissait de malice coquette. M. Raindal crut sentir une flamme qui lui perçait les tempes. Le délire l'emportait. Il saisit avec une craintive brusquerie la main de Mme Chambannes; et, dans un frénétique baiser, ses lèvres y écrasèrent l'aveu d'amour qu'elles n'avaient osé prononcer.
—Oh! prenez garde! fit Mme Chambannes en se reculant.
—A quoi donc? riposta gauchement le maître.
Une sueur d'angoisse lui humectait le front. Il essaya de ricaner par contenance. Il s'arrêta, perplexe. La physionomie de la jeune femme le déconcertait. Elle avait une expression sévère, mais sans rigueur, où, plutôt que la rancune, dominait l'alarme décente. Ses yeux demeuraient sombres malgré le palpitement narquois qui plissait l'angle de leurs paupières. Qu'allait-elle faire? S'indigner, pardonner ou sourire?
Elle se leva, et, d'une voix paisible où tremblait à peine un écho d'ironie:
—Cher maître, au revoir. Il faut que je rentre... Me conduisez-vous jusqu'à un fiacre?...
M. Raindal lui serrait la main d'une imperceptible pression.
—Volontiers, chère madame! fit-il tandis que ses regards s'évadaient vers les statues de la colonnade.
Elle passa la première par l'étroite porte de la grille. M. Raindal la suivait en tirant machinalement sur le poignet de ses gants de Suède.
Lorsqu'elle fut en voiture, et que les roues déjà s'ébranlaient, il recouvra l'audace de la contempler. Elle avait de nouveau sa figure coutumière, ses yeux tendres et hardis.
—A ce soir, au fait! cria-t-elle... N'oubliez pas, cher maître, loge 40...
Le guichet du Carrousel franchi, elle ne put garder son sérieux. Elle souriait d'un sourire si franc, si intense, qu'un gavroche à pied la singea, s'écriant:
—Bon Dieu, que c'est drôle!...
Certes oui, c'était drôle. Le père Raindal amoureux! Qui s'en fût douté? Et ce baiser qu'il lui avait appliqué, ce baiser en coup de massue, tellement brutal et timide à la fois! Le pauvre homme!... Quel dommage qu'on fût brouillé avec l'ignoble Germaine! Comme on se serait amusées ensemble de cette petite histoire!
Au souvenir de l'amie perfide, Mme Chambannes s'était rembrunie. Elle ne retrouva sa bonne humeur qu'après déjeuner, quand elle eut narré l'entrevue à sa tante Panhias.
—Fais attention, mon enfant! recommanda la grosse dame... A cet âge-là, c'est quelquefois très dangereux!...
—Pour qui? interrogea Zozé.
—Pas pour toi, naturellement!
Mme Chambannes fit tournoyer dans l'air une bouffée de sa cigarette:
—N'aie pas peur... Je serai prudente... Et qui sait? je me suis peut-être trompée!...
—Peut-être! répéta d'un ton sceptique la tante Panhias.
Zozé ne répliqua pas. Elle revoyait le jardin du Louvre, les mines ardentes et timorées de M. Raindal. Oh! si Gérald avait été là, caché derrière, dans un massif! Cette idée de quasi représailles la ravissait. Elle fuma encore deux cigarettes à s'en imaginer successivement les scènes burlesques ou pathétiques.
Le soir, à l'Opéra, c'était une de ces salles de printemps où renaît dans un resplendissement de lumière, de pierreries et de chairs offertes, tout cet éclat public de luxes et de beautés, de richesse et d'aristocratie qui a semblé s'éteindre, se dissiper avec les derniers poudroiements du jour.
Dès que Zozé parut, plusieurs jumelles des clubs et des premières loges se braquèrent de son côté.
Car elle avait avancé en grade, la petite Mouzarkhi! A présent, on lui tenait compte de ses deux années de liaison. Cela lui créait, sinon un lien de parenté avec cette élite mondaine d'alentour, du moins comme un fait de guerre à son actif, une campagne heureuse qui diminuait les distances. Elle n'était plus la petite exotique inconnue dont on s'enquérait sur un ton de semi-mépris. Elle était presque une des leurs: la petite Chambannes, celle qui durant deux ans avait capté, «chambré» le jeune Meuze; et, sous le masque des lorgnettes, les lèvres esquissaient vers elle des sourires de bon vouloir.
Puis la présence du vieux monsieur assis auprès de Zozé, au premier rang de la loge, intriguait les curiosités. On dut attendre l'entr'acte pour être renseigné.
Cependant, au fond du théâtre, apparaissait la théorie des jeunes Philistines. Dalila marchait à leur tête, sa noire chevelure surchargée de fleurs et de joyaux versicolores. Elles chantaient, la voix pâmante, une sensuelle mélopée:
Beau-té, don du ciel, prin-temps de nos jours,
Doux char-me des yeux, es-poir des amours,
Pé-nè-tre les cœurs, ver-se dans les â-mes,
Tes dou-ces flam-mes!
Aimons, mes sœurs, ai-aimons tou-jours!
M. Raindal se raidit contre un piquant frisson qui lui courait des reins à l'occiput. Instinctivement, il considéra la salle. Le silence s'y faisait plus grave et plus vibrant. Une marée de volupté montait de l'orchestre aux loges avec les langueurs de la musique. Les prunelles de quelques femmes étincelaient de lueurs sauvages. Des seins haletaient. Les lourds obusiers des jumelles tiraient à pleins regards. Tous et toutes presque, après cette longue journée d'hypocrisie, s'avouaient enfin amants sous l'entraînant cynisme de la mélopée.
Le maître s'absorba dans des comparaisons. Il se rappelait d'autres soirées passées à l'Opéra, avec Thérèse et Mme Raindal, dans des loges données par le ministère, en été, ou à l'occasion des séances des Sociétés savantes. Quelle transformation—pour ne pas dire quel progrès—s'était depuis opérée dans son esprit! Que de phénomènes sociaux lui restaient à cette époque inaccessibles, indifférents et comme nuls! Il s'expliquait par là ses bâillements de jadis, l'ennui et l'espèce de gêne qu'il ressentait à ces spectacles. Tant de notions lui manquaient pour en goûter les agréments! Au lieu qu'aujourd'hui...
Il reporta ses regards vers la salle. Toutes les places en étaient garnies. Le ballet des prêtresses de Dagon allait commencer et une gaieté libertine relâchait maintenant les visages, d'accord avec la grâce enjouée des danseuses.
M. Raindal, à part lui, nota ce changement. Combien de nuances dans la dépravation aristocratique de l'assemblée! Combien de degrés ténus entre la gravité de l'instant d'auparavant et la jovialité d'après!
Puis, tout en battant la mesure du preste rythme oriental qui réglait les passes des ballerines, il examinait de temps à autre Mme Chambannes, sa chère amie, comme il n'osait pas encore ouvertement l'appeler.
L'effleurement d'un sourire indécis ondulait à travers sa fine petite figure qu'immobilisait la rêverie. Parfois elle saisissait sa jumelle, visait une loge, un rang de fauteuils, et, l'inspection achevée, elle décochait à M. Raindal comme un regard de compensation. Lorsque le rideau s'abaissa, elle se réfugia avec le maître dans le salon exigu qui formait, en arrière, une sorte de boudoir rutilant. Chambannes se tenait debout devant eux. Il ne prêta que peu d'attention aux propos de M. Raindal qui décrivait selon les plus récentes données de l'exégèse, les rites et les vicissitudes du culte de Dagon. Le rideau d'ailleurs se releva avant que le maître eût terminé.
Le décor représentait un jardin avec un banc vert au premier plan, et, à droite, la villa de délices où le crime devait s'accomplir.
Quand Dalila s'assit sur le banc enserré d'arbustes et que Samson, chancelant d'amour, s'y laissa tomber auprès d'elle, M. Raindal ne put se retenir de lancer du côté de Zozé un sournois coup d'œil allusion. Sans feindre de le remarquer, Mme Chambannes accentua complaisamment d'un sourire la rêverie de son profil. Le maître la remercia d'une petite toux amicale.
Eh! somme toute, le matin, avait-il été si coupable? De sang-froid même et à distance, il ne regrettait pas ce baiser de folie, cette caresse incorrecte, dont la franchise au moins méritait le respect. Et pourquoi s'ingénier à cacher plus longtemps des sentiments sincères? Pourquoi jouer l'indifférence, quand c'était le contraire que Mme Chambannes lui suggérait?... De l'amour? Non pas. Mais une certaine tendresse, une espèce d'affection, qui, pour n'être pas exclusivement paternelle, ne dépassait point cependant ce que l'âge autorise entre une toute jeune femme et un homme sur le retour. A quoi bon se dissimuler par des subterfuges intimes, par des mensonges illusoires, la vivacité de ce penchant? Les exemples n'en pullulaient-ils pas dans l'histoire? Sans parler de Ruth et Booz dont il semble que le roman ait eu une fin bourgeoise, ne citait-on pas une foule de maîtres qui s'étaient très purement épris de leurs disciples, hommes ou femmes, malgré la dissemblance des intellects ou des années? Ainsi, quoi de commun entre le cerveau d'un Socrate et le cerveau d'un Alcibiade?...
La suave cantilène que murmurait Dalila à Samson détourna fort à point le maître de ces scabreux rapprochements. La pièce se dramatisait. Au tomber du rideau les milices philistines cernaient silencieusement la maisonnette où sommeillait le héros trahi. M. Raindal, à mi-voix, récita les strophes inoubliables:
Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme...
Il continuait. Mme Chambannes déclara ces vers très jolis. Elle voulait connaître le nom de l'auteur.
—C'est de Vigny, madame! fit M. Raindal en la rejoignant dans l'arrière-salon de la loge.
Chambannes était sorti. Ils demeuraient en tête à tête. M. Raindal se demandait s'il ne conviendrait pas de réitérer le baiser du matin, ne fût-ce que pour signifier à Mme Chambannes la persistance de ses velléités nouvelles. Par un reste d'irrésolution, il préféra s'en tenir à la causerie littéraire.
Mais comme il se mettait à raconter les poignantes amours de Vigny et de Mme Dorval, brusquement la porte s'ouvrit. Sur le seuil de la loge, se dressait un grand jeune homme brun dont M. Raindal ne vit d'abord que la moustache noire et les larges prunelles railleuses.
—Tiens, monsieur de Meuze!... Entrez donc! s'écria avec aisance Mme Chambannes.
Pourtant elle avait rougi; et, d'entre ses paupières, il partait vers Gérald des œillades si caressantes, si réjouies et si humbles, que M. Raindal du coup se sentit mortifié. Il voulut se mêler à la conversation, critiquer les interprètes, louer la musique. Les mots se dérobaient. Une crue soudaine de méchante humeur avait noyé sa verve. Il se leva.
—Vous sortez, cher maître? interrogea Zozé.
—Oh! une minute, pour me dégourdir, prendre l'air...
Involontairement il avait claqué la porte. Il erra au hasard par les couloirs jusqu'au loggia de l'escalier.
—Vous! s'écria Chambannes en venant à sa rencontre.
M. Raindal riposta sans entrain:
—Oui, il faisait trop chaud dans ce petit salon... J'ai laissé votre femme avec M. de Meuze, le jeune, ou enfin, le fils, si vous aimez mieux...
Chambannes ne semblait pas frappé par cette révélation. M. Raindal le jugea un peu benêt. Ils rentrèrent ensemble au premier tintement de la sonnerie d'entr'acte.
Zozé était seule dans la loge. Elle accueillit le maître d'un rayonnant sourire de bienvenue.
—Bonne promenade?
—Pas mauvaise! fit M. Raindal que tant de charme désarmait.
Néanmoins, il garda une figure revêche durant tout le troisième acte. Il ne cessait de songer à Gérald. Ce jeune homme, au surplus, ne lui avait jamais été que médiocrement sympathique. Fat, bellâtre, des mines impertinentes que ne justifiaient guère une intelligence fort pauvre, des opinions banales, un rare manque de lettres, rien en lui n'était de nature à conquérir M. Raindal. Et puis—le maître s'accrocha à ce souvenir avec ténacité—et puis n'évoquait-il pas au physique Dastarac, ce gredin de Dastarac? N'avait-il pas, à la soirée Saulvard, fait échouer l'excellent Bœrzell? C'était de là, à n'en point douter, que provenait l'antipathie première. Sottise de chercher plus loin! M. Raindal ne chercha donc pas.
A peine essayait-il de suivre les regards de Zozé à travers l'immense nef, d'en découvrir l'aboutissement. Difficile poursuite. Ils étaient si incertains, si fuyants, ces regards, ils embrassaient de leur tendresse tellement de personnes et d'espace! Après quelques tentatives infructueuses, le maître renonça.
—Et où est placé M. de Meuze? interrogea-t-il seulement, d'un ton d'insouciance.
—M. de Meuze?... A l'orchestre, je crois... Mais il ne doit plus y être... Il allait finir la soirée chez des amis...
—Ah! bon! fit négligemment M. Raindal. Je vous demandais cela, vous savez...
Effectivement, Zozé savait! Elle se mordit les lèvres pour ne pas sourire. Hé! hé! la tante Panhias n'avait pas si mal dit. Il faudrait faire attention.
La soirée s'acheva sans nulle autre algarade. M. Raindal s'était beaucoup plu au ballet final; et le pas de la Sabotière l'avait transporté.
En rentrant, il se rendit dans son cabinet de travail. Il tenait à consigner, avant de se mettre au lit, un petit nombre d'observations morales qu'il avait ébauchées au cours de la soirée. Elles se rapportaient toutes au rôle de la femme en tant que moteur social et trouveraient leur emploi dans le chapitre VI.
Quand il eut tracé la dernière, M. Raindal rassembla les feuilles. Il n'y avait pas moins de six grandes pages écrites sans ratures et d'un caractère serré.