XV

Le lendemain, néanmoins, il attendit la fin du déjeuner pour tenter le premier assaut; et, comme Brigitte servait le café:

—Mes enfants! dit-il... Je suis chargé de vous transmettre une invitation... Si elle ne vous agrée pas, vous serez libres de la décliner!... Mais je vous en conjure, d'abord, veuillez m'écouter jusqu'au bout...

Tandis qu'il parlait, la tête basse, griffant machinalement de l'ongle la toile cirée de la table, Mme Raindal décochait à sa fille des œillades épouvantées. Thérèse y répliquait par une mimique rassurante des lèvres ou des paupières. Et, au dernier mot de M. Raindal, elle proféra d'une voix paisible, sans nulle altération ni de colère, ni de peur:

—Mme Chambannes est très aimable, père... Seulement, pour ma part, je juge son invitation inacceptable. Et je serais étonnée que maman ne fût pas de mon avis!

—Oh! tout à fait! approuva Mme Raindal avec un hochement de la tête.

—Et puis-je vous demander vos raisons? interrogea le maître d'un ton qu'il s'appliquait à rendre onctueux.

—Ma raison, et je ne donne que la mienne, fit Thérèse d'un ton similaire, ma raison c'est que, soit dit sans t'offenser, Mme Chambannes n'est pas une société pour nous...

Le maître se contenait encore:

—Qu'entends-tu par là?...

Thérèse repartit:

—Il me semble que c'est assez clair...

M. Raindal s'était levé et tournait autour de la table, en écrasant un cure-dents dont la pointe craquait sous ses doigts:

—Bon! bon!... Je vous ai promis que vous seriez libres... Vous êtes libres... Je ne m'en dédis pas...

Puis, d'une voix plus forte;

—Mais, sapristi cependant, il m'est impossible de m'en tenir à ces insinuations... Mme Chambannes est une personne pour laquelle je professe la plus grande sympathie, et, je ne crains pas de l'avouer, la plus vive estime... Je ne peux pas laisser passer des accusations aussi abominables et aussi indécises...

D'un suprême effort il se maîtrisait, et il ajouta sur un ton moins rude:

—Je vous en prie, toi ou ta mère, parlez franchement... Qu'avez-vous à reprocher à Mme Chambannes?...

Il y eut un silence. Brigitte, effarée dans cette atmosphère lourde de querelle, avait prestement regagné sa cuisine. Des deux côtés on serrait la bride aux fureurs et aux invectives qui se rebellaient, prêtes à bondir.

—Allons! réitéra le maître... J'attends vos explications... Je t'attends, Thérèse, puisque ta mère ne répond pas...

Mlle Raindal riposta avec gravité:

—Père, qu'il soit bien établi, n'est-ce pas? que nous n'avons pas l'intention de te froisser dans tes amitiés, que nous ne parlons que pour ton bien, que pour le nôtre...

Le maître s'impatientait:

—Oui, oui, va...

—Eh bien! je t'assure que Mme Chambannes n'est pas pour nous une personne à fréquenter, ni surtout une personne dont nous puissions accepter l'hospitalité... Faut-il mettre les points sur les i?

—Mets-les! ne te gêne pas...

—Nous ne pouvons aller habiter chez une femme qui, presque publiquement, a un amant...

M. Raindal faillit étouffer et, ayant aspiré une large bouffée d'air:

—Un amant! clama-t-il... Qui cela?... Qui te l'a dit?...

—Personne! mes yeux... Il n'y avait qu'à regarder et à voir... D'ailleurs ses amies m'ont paru de la même trempe... A aucun prix, je ne fréquenterai ces femmes-là!...

—Tes yeux! fit M. Raindal qui suivait son idée... Et comment s'appellerait, selon tes yeux, le jeune homme en question?...

Thérèse répliqua:

—Ce que j'ai dit suffit... Je n'ajouterai pas un mot...

Le maître jetait à sa fille un regard de défi et de haine; puis, haussant les épaules:

—Oh! tu me fais pitié... Tes indignes calomnies n'ont pas même l'excuse de la bonne foi, de l'erreur... C'est la rancune qui te pousse... Tu en veux à Mme Chambannes de sa beauté, de sa grâce... Tu es une envieuse et une sotte!... Oui, je le répète, une sotte!...

—Mon ami! supplia Mme Raindal.

—Laisse, mère! fit Thérèse, dont les doigts frémissaient contre le rebord de son assiette... Papa ne sait plus ce qu'il dit... Tout ce que je souhaiterais, c'est qu'avec les autres, il fût plus clairvoyant, qu'il aperçût l'abîme de ridicule où il court et où il nous entraîne...

M. Raindal asséna sur la table un coup de poing exaspéré et, prenant sa femme à témoin:

—Tu entends comme elle ose me traiter!... Elle perd la raison... Elle est folle...

—Je suis folle? cria Thérèse.

Elle courait vers sa chambre. Elle rentra un instant après, et, lançant à travers la table, trois journaux dépliés:

—Si je suis folle, je ne suis pas la seule... Lis un peu! Ils ne sont pas fous, je suppose, tous ceux qui écrivent là-dedans!...

Elle signalait de sa main tremblante, sur les feuilles, des passages marqués au crayon.

M. Raindal, d'un geste méprisant, rafla, au hasard, l'une des trois et parmi les échos, il lut:

«Qui racontait donc que les femmes ne s'intéressent plus à l'histoire? Ce n'est certes pas mon vieux camarade La Croix-Charmerilles, qui me narrait hier l'anecdote que voici:

«Depuis six mois, une de nos plus jolies exotiques s'est éprise d'histoire ancienne. Et, chaque semaine, un de nos savants les plus en vue vient à domicile lui donner des leçons.

«Quant à la période de l'histoire enseignée et au nom de l'illustre professeur, cherchez dans les environs de l'Institut et rappelez-vous aussi un des plus gros succès littéraires de l'automne dernier.

«Histoire ancienne, ancienne histoire!»

M. Raindal, d'une poussée, avait projeté à terre les deux autres gazettes:

—Et tu prétends me salir avec ces infamies?

Il piétinait à coups de talon les feuilles:

—Tiens, voilà le cas que j'en fais de tes immondes journaux!... Pouah! Dire que c'est ma fille, ma propre fille, qui collectionne ces ordures et qui s'institue chez moi l'auxiliaire de mes ennemis!

Il s'affaissait sur une chaise. Thérèse accourut auprès de lui:

—Père, père! implorait-elle en s'agenouillant, pardonne-moi... Tu m'as mal comprise... J'ai manqué d'égards, de ménagements... Mais tu sais bien que je t'aime, que je suis incapable de vouloir te peiner...

M. Raindal la contemplait d'un air attendri. Elle insista:

—Embrasse-moi... Pardonne-moi ma vivacité... Je te jure...

Il la relevait doucement, et, l'asseyant sur ses genoux comme un petit enfant qu'on dorlote:

—Tout est oublié... Je te pardonne... Là, ne pleure pas, c'est fini... Cela n'a pas d'importance.

Elle reprit, d'une voix entrecoupée de sanglots:

—Je te jure, père... c'était dans ton intérêt...

—Quel intérêt? fit M. Raindal, en relâchant soudain l'étreinte.

—L'intérêt de ta réputation, murmura Thérèse timidement, l'intérêt de ton nom... Tu ne t'en rends pas compte, père. L'amitié t'aveugle... Mais tu es en train de compromettre l'une et l'autre...

M. Raindal, d'un brusque élan, s'était relevé:

—Ainsi, je vous compromets! fit-il avec une intonation sardonique... Je vous déshonore?... Je déshonore votre nom? C'est exact... En effet, depuis bientôt trente-cinq ans, je ne travaille guère qu'à cela... Ha! ha!... C'est la pure vérité!...

Il s'exaltait, recommençait, autour de la table, sa promenade:

—Oui, vous êtes bien à plaindre, d'avoir un mari, un père aussi compromettant, comme vous dites!... Un homme qui amasse turpitudes sur turpitudes, dont la vie n'est qu'un tissu de folies et de débauches... un homme...

Thérèse l'interrompit:

—Tu te fâches encore, père... Tu te moques de nous... Tu travestis exprès mes paroles... J'ai dit, et je le maintiens, que tu ne peux que te nuire en conservant cette intimité avec Mme Chambannes... Je l'ai dit parce que c'était mon devoir, parce que le moment en était venu... Et rien ne m'empêchera de te le redire...

M. Raindal s'était arrêté et croisait les bras sur sa poitrine:

—Alors, quoi? fit-il en provoquant du regard tour à tour sa femme et Thérèse... Qu'est-ce que vous voulez?... Il s'agirait de vous expliquer, pourtant!... Vous voulez que je n'aille pas aux Frettes?...

—D'abord! répliqua fermement Mlle Raindal.

—«D'abord!»... Le mot est plaisant en soi... Mais je suis accommodant!... Va pour «d'abord»... Et ensuite?...

—Ensuite, dit la jeune fille, nous voudrions que, sans rompre avec Mme Chambannes, tu diminues le nombre de ces visites régulières, de ces dîners à jour fixe, parce qu'à tort ou à raison, on en rit, on en jase...

—Et où en jase-t-on, s'il te plaît?

—Partout!... Au Collège, à l'Institut, chez tes confrères, dans les journaux...

Le maître eut un sourire amer:

—Ah! vous êtes bien renseignées!... C'est probablement M. Bœrzell qui...

—Lui et tout le monde, père... Lui et les allusions, les paroles méchantes dont on s'amuse à nous blesser, parmi nos relations, dans les visites que nous faisons ou qu'on nous fait...

M. Raindal riposta par une bordée de bruyants sarcasmes:

—Évidemment, le danger est plus grave que je ne pensais... Il ne faut pas négliger les avertissements de tous ces honnêtes gens. Il faut se méfier, enrayer... Et, dès maintenant, je me remets entre vos mains... C'est vous qui réglerez les jours et les heures de mes visites rue de Prony... Au besoin, Brigitte pourra m'y conduire et m'en ramener. Je suis si faible, si inexpérimenté, si enfant!...

Il continua sur ce ton pendant quelques minutes; et, par un phénomène de suggestion, toute sa virilité tardive s'affolait, s'insurgeait à mesure contre cette servitude dont il créait lui-même le détail et les épisodes. Chaque trait l'aiguillonnait d'une piqûre nouvelle, lui infusait aux veines un poison chaleureux qui surexcitait sa souffrance avec son énergie. Il se voyait dans l'avenir privé à tout jamais de Mme Chambannes, interné pour toujours loin d'elle, en proie aux pires tortures de la séparation et de la jalousie peut-être. Car, si Thérèse avait dit vrai!... Une angoisse lui cingla le cœur. Ses regrets imaginaires touchaient au paroxysme. Il changea soudainement d'accent; et, d'une voix sourde, précipitée, qui sonnait la révolte:

—Assez plaisanté! fit-il... C'en est assez... Oh! depuis longtemps je me doutais de toutes les pensées mauvaises, de tous les honteux soupçons que vous accumuliez contre moi!... Vos complots, vos risées, vos conciliabules et jusqu'à vos silences plus insidieux que le reste, rien ne m'a échappé!... Si tout à l'heure, quand vous m'avez montré le fond de vos âmes, j'ai éprouvé de la surprise, je la dois moins à l'imprévu qu'au dégoût!... Oui, véritablement, je ne croyais pas y trouver tant de vase et de vilenie... Bah, passons!... Je ne sais qui vous inspire, qui vous guide et je ne tiens pas à le savoir... Mais ce que je veux et ce que j'exige dorénavant, c'est d'être maître chez moi, libre au dehors. Ce que je veux et ce que j'exige, c'est la fin de ces mines hypocrites, de ces mutismes agressifs, de toutes ces manœuvres sournoises qui ne sont que la comédie de la docilité et qui m'offusquent plus que vos insultes d'il y a un instant... Ce que je veux, enfin, c'est la confiance, c'est l'estime, c'est le respect auxquels j'ai droit par mon âge, par une vie continue de travail forcené, et, je le dis sans fausse modestie, par mon rang, par ma valeur même... Si je ne puis les obtenir, nous cesserons l'existence commune, puisque la poursuivre dans ces conditions nous serait à tous insupportable... Voilà qui est net, n'est-ce pas?... Je n'y reviendrai plus... Et pour commencer, aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous informer qu'avec vous ou sans vous, j'irai casser un mois aux Frettes... Consultez-vous. Délibérez... Vous en avez le loisir: Mme Chambannes ne part que dans dix jours... Seulement, d'ici-là, pas un mot à ce sujet, pas une remarque... Je n'en tolérerai aucune. Un oui ou un non. Je n'admets pas davantage.

Il se dirigeait vers son cabinet, et, la main au bouton de la porte:

—Je ne me dissimule pas, fit-il, ce qu'a de désolant une telle situation. Mais ne vous en prenez qu'à vous, qu'à vos hostilités cachées... Tout a un terme, même la patience... Or, vous avez depuis six mois étrangement abusé de la mienne!...

Il disparaissait; puis, comme s'il eût voulu se barricader contre les tentatives conciliantes, par deux fois le glissement du pêne claqua dans le fer de la serrure. M. Raindal venait de s'emprisonner à double tour.

—Eh bien, ma pauvre enfant! chuchota Mme Raindal, les prunelles luisantes de larmes.

Soit crainte d'être écoutée, soit imitant instinctivement l'accent assourdi de son père, Thérèse riposta à mi-voix:

—Que veux-tu, maman!... C'est lamentable!... Je ne pensais pas que le mal fût si profond... Nous sommes intervenues trop tard!...

—A qui le dis-tu, ma fille? soupira la vieille dame.

Thérèse demeurait muette, accoudée à la table, dans une pose de farouche rêverie.

—Qu'allons-nous devenir? reprit Mme Raindal d'un ton pleurard. Si nous fermons les yeux, cette vilaine femme nous l'enlèvera. Si nous le contrarions, il nous quittera. Et nous sommes seules, complètement seules, sans qui que ce soit pour nous conseiller, pour nous défendre...

—Peut-être pas! riposta la jeune fille en se redressant.

—Tu songes à quelqu'un?...

—Oui, à l'oncle Cyprien... Je ne vois guère que lui qui fasse peur à papa... Je vais y courir tout de suite... Je le monterai, je le chaufferai à blanc... Et ce sera bien le diable si avec une pareille machine de siège nous ne triomphons pas des résistances de père!...

Mme Raindal, à cette comparaison, malgré ses larmes, avait souri:

—Si tu espères réussir, vas-y vite, mon enfant! Hélas! il n'y a plus de temps à gaspiller!..

Thérèse se penchait sur elle pour l'embrasser:

—Ne pleurons pas, vieille maman!... Courage!... J'ai idée que tout n'est pas perdu!...

—Que Dieu t'entende, ma fille! murmura Mme Raindal, qui roulait au plafond des regards implorateurs.


La porte de l'oncle Cyprien n'était qu'aux trois quarts close, quand Thérèse atteignit le palier du sixième étage.

—On peut entrer? héla Mlle Raindal en frappant.

—Entrez!... Entrez!...

Une odeur de pétrole planait dès l'antichambre. L'oncle Cyprien, assis sur un petit pliant, une serviette au travers des genoux, astiquait son tricycle, selle à terre, roues en haut comme une voiture versée.

—C'est toi, mon neveu! fit-il du coin de la bouche, l'autre coin étant obstrué par un énorme cigare... Prends donc une chaise... Tu m'excuses?... Quand je nettoie ma machine, si je me dérange, cela me détraque mon fourbi... Tu as ta chaise?... Parfait!... Ah bien, par exemple, si je m'attendais à cette visite!... Rien de mauvais, au moins?... Ton père n'est pas malade?...

Thérèse répliqua:

—Malade, ce ne serait encore rien!...

—Sapristi, s'écria l'oncle Cyprien qui écarquillait les paupières... Tu m'effraies! Pis que malade, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça peut être, bon Dieu?...

—Je vais te le dire, mon oncle! Mais j'ai besoin de tout ton dévouement, de toute ton attention...

—Tu les as, mon neveu!... Je travaille en t'écoutant... ou je t'écoute en travaillant... Les oreilles pour toi, les yeux pour ma machine!... Mais presto, parce que tu m'inquiètes, avec tes mines solennelles...

Pendant que sa nièce parlait, M. Raindal cadet, pas une fois, en effet, ne leva les regards. Il frottait, polissait, pétrolait, les mains voletant parmi l'étalage de burettes, de chiffons noirs, de flanelles grasses, de tournevis et de clefs anglaises, qui lui donnait, à première vue, un air de tondeur de tricycles.

—Fâcheux! se contentait-il de murmurer par instants, le front toujours baissé... Très fâcheux!... Extrêmement fâcheux!...

Toutefois, sous cet aspect affairé, il calculait de plein sang-froid. Bien que ses pertes fussent minimes, elles avaient, la semaine d'avant, contrebalancé la somme des bénéfices. Le bilan des derniers huit jours se soldait sans profit, sorte d'échec pour un spéculateur accoutumé, comme lui, au gain. De plus, d'autres valeurs minières avaient subi de violentes fluctuations. Le marché présentait des signes, sinon d'alarme, du moins de prudence. Les affaires se ralentissaient et la baisse avait frappé beaucoup de titres jusqu'ici en hausse quotidienne. Ces considérations laissaient l'oncle Cyprien pensif. Etait-ce bien le moment de prendre parti contre son frère, de pousser ouvertement à une rupture avec les Chambannes? Ne risquait-il pas de s'aliéner, par cette attitude décidée, les puissantes sympathies du camp adverse,—à savoir des Chambannes et de la bande adjacente, des Pums, des Meuze, des Talloire, c'est-à-dire de tous ses amis de Bourse et de tous ses conseillers? La question méritait qu'on n'y répondît pas à la légère.

—Et c'est alors, conclut Thérèse, que l'idée m'est venue d'avoir recours à ton aide... Il n'y a que toi qui puisses nous sauver, qui possèdes sur papa une autorité suffisante pour le tirer de la voie dangereuse où il s'enfonce plus chaque jour...

—Fâcheux! Très fâcheux! réitérait M. Raindal cadet.

Un silence passa. L'oncle Cyprien s'appliquait à égoutter le pétrole de sa burette dans un trou de graissage.

—Mais enfin, mon oncle! reprit Thérèse que cette réserve déconcertait... Tu ne dis rien?... Tu es bien de notre avis, pourtant... Il faut que ce scandale cesse... il faut arracher papa à ces gens!

—Peuh! mon neveu! fit l'oncle Cyprien en rangeant le pliant et redressant sur ses roues le tricycle... Peuh! Tu me demandes mon avis, n'est-ce pas, mon avis sincère, mon avis amical?... Je te l'exprimerai brutalement... M'est avis, à moi, que cette histoire est rudement délicate... Pardi, la conduite de ton père me paraît fâcheuse, déplorable même, et je donnerais je ne sais quoi pour l'en faire changer... Mais entre cela et aller dire à un homme de cet âge, à un homme de l'importance de ton père: «Mon petit, je te défends de retourner chez madame Une Telle... Et désormais tu n'iras plus...», entre cela et ceci il y a une différence!...

—Ainsi tu refuses de le raisonner, d'avoir avec lui un entretien sérieux?... fit Mlle Raindal qui repoussait sa chaise.

—Je ne refuse pas! rectifia l'ex-employé... Je t'explique la difficulté, la presque impossibilité de la mission dont tu désirerais me charger... Sans compter que ton père n'est pas commode, que c'est très bien un homme à m'envoyer promener, à me déclarer que tout cela ne me regarde pas... Après quoi il ne me restera plus qu'à prendre mes cliques et mes claques et à me brouiller avec lui!

Il avait saisi son tricycle par le guidon et le manœuvrait autour de la pièce, pour en expérimenter les roulements. Puis il ajouta:

—En résumé, tu m'as bien compris?... Je ne te refuse pas... Je te soumets le problème... Estimes-tu, la main sur la conscience, que j'ai des chances de succès?... Si oui, le temps de mettre mon chapeau et je suis en route... Si non, il vaudrait mieux ne pas m'exposer, pour le plaisir, à un camouflet inutile... Réfléchis!

—C'est tout réfléchi, mon oncle! fit Thérèse en domptant un sourire dédaigneux... Je finis par penser comme toi... Il est plus convenable que tu ne paraisses pas dans cette triste affaire...

M. Raindal cadet dévisageait sa nièce d'un coup d'œil défiant.

—Ho! ho! mademoiselle, nous sommes vexée, on dirait?... Je suis encore à tes ordres... Mais, crois-moi, ne t'emballe pas... Considère la question à tête reposée... Et je te parie une discrétion contre une boîte de cigares que pas plus tard que dans deux jours, tu donneras raison à ton vieux scélérat d'oncle!...

Il l'attirait entre ses bras et la baisant au front:

—Du reste, qui nous dit que cet engouement durera?... Ton père s'est emporté, parce que vous le contrecarriez, et que les Raindal ont horreur de la contradiction... Soupes au lait!... Sitôt retirées du feu, elles tombent... Et tu viendrais ce soir m'apprendre que tout est arrangé, que ton père va avec vous à Langrune, baste! je n'en serais pas autrement étonné!...

Ils arrivaient sur le palier. Thérèse serra mollement la main de son oncle.

—Oh! cette main en coton! protesta M. Raindal cadet... Voulez-vous donner la main un peu mieux?

Thérèse lui obéit.

—Très bien! approuva-t-il... Bravo! A bientôt, mon neveu... Et sans rancune aucune, hein?...

Thérèse descendit en se retenant à la rampe. Elle éprouvait dans les jambes une faiblesse d'étourdissement. Ses idées s'emmêlaient dans une accablante impression de défaite et d'impuissance.

Sous la porte cochère, elle s'arrêta, hésitante. Elle ne cherchait même pas à définir son isolement, ni à élucider la grossière défection de l'oncle. Elle se sentait hébétée, paralysée, irrémédiablement vaincue.

Elle s'achemina à pas lents vers la rue Notre-Dame-des-Champs. Les passants la dévisageaient, surpris par sa physionomie égarée, ses yeux sans regard, son expression de douleur secrète. Chagrin d'amour?... Ces gants de fil jaunâtres, cette robe en alpaga roussi, ce chapeau de paille à prix fixe—et de plus pas bien jolie!... Non! Une gouvernante congédiée plutôt...

Sans s'inquiéter de leurs coups d'œil, sans les voir, elle longeait la façade des maisons, comme par besoin d'appui, au cas où elle pâmerait. Mais, à l'angle de la rue Vavin, une brusque image, un nom, l'immobilisèrent subitement: Bœrzell. Eh! oui, c'était la suprême ressource, le suprême protecteur contre la catastrophe prochaine, contre la ruine qui menaçait à bref délai le foyer familial!

Ses traits détendus par l'angoisse se vivifièrent d'un reflet d'espoir. Elle pressait l'allure. En cinq minutes, elle fut rue de Rennes, devant la porte de Pierre Bœrzell.

Au coup de sonnette, il vint ouvrir lui-même. Il était en bras de chemise, sans faux col à cause de la chaleur, son cou gras et blanc émergeant à l'aise hors du linge.

Il poussa un cri de stupeur en reconnaissant Thérèse, et vivement il lissait de la main sa chevelure ébouriffée:

—Vous, mademoiselle!... Ce n'est pas un malheur qui vous amène?

Thérèse eut un sourire contraint:

—Non, monsieur Bœrzell!... Un service, un conseil à vous demander...

—Vous permettez, mademoiselle?... Je passe devant...

Et, sitôt dans la pièce attenante au vestibule,—son cabinet de travail, une minuscule chambrette dont livres et brochures encombraient la table, les chaises, le divan,—il s'excusa sur la petitesse du local:

—Vous voyez!... Je suis bien à l'étroit... Et ma chambre est encore plus bourrée de livres... Il faudra que je déménage un de ces jours!

Il débarrassait en hâte le divan:

—Veuillez vous asseoir, mademoiselle... De quoi s'agit-il?

Mais en même temps il s'esquivait du côté de sa chambre. Il rentra sans tarder. Il avait endossé un veston et attaché à sa chemise un col blanc avec une cravate.

—Voilà!... Je suis tout à vous... En quoi puis-je vous servir, mademoiselle?...

Thérèse, avec mille réticences, recommença son récit. Bœrzell l'entrecoupait de hochements de tête navrés. Mais l'égoïste accueil de l'oncle Cyprien poussa au comble son indignation.

—C'est trop fort! déclarait-il... Non, c'est trop écœurant!...

—C'est cependant ainsi! riposta Thérèse... Vous saviez déjà une partie de nos anxiétés, avant la scène de ce matin. Vous savez tout maintenant!... Je suis venue chez vous comme chez un ami sûr... J'ai en votre discrétion, en votre jugement, en votre affection, une foi absolue... Répondez sans ambages... A notre place, que feriez-vous?...

Bœrzell dressa les bras dans un geste désespéré:

—Ah! mademoiselle!... Vous me direz que je choisis mal mon heure pour vous adresser des reproches... Pourtant vous conviendrez que, si vous vous aviez été moins rigoureuse, moins impitoyable, nous ne serions pas aujourd'hui dans une détresse aussi cruelle!...

—Comment cela? fit Thérèse.

—Oui, j'ai tenu ma promesse, je l'ai tenue religieusement... Jamais je ne vous ai parlé mariage... Une foule d'occasions s'en offraient... Je n'ai profité d'aucune... Je comptais sur votre bon cœur pour me délier un jour de ce serment... Plus je pénétrais dans votre intimité, plus mon espoir s'affermissait... Eh bien! je déplore ma patience, je déplore ma fidélité... Si j'y avais manqué, je présume qu'actuellement nous serions mariés... Et, une fois votre mari, je pouvais vous secourir, je pouvais m'immiscer dans vos dissensions de famille, je pouvais discuter avec M. Raindal, je pouvais le persuader, le fléchir... Tandis que maintenant, qu'est-ce que je puis? Rien, rien, moins que rien!... M. Raindal, aux premiers mots, me désignerait la porte... Ah! mademoiselle, tenez, en voilà un cas, un bien pénible cas, hélas! où ce mariage dont vous faisiez tellement fi aurait pu devenir utile!...

Il marchait à travers la pièce, se cognant à la table, aux sièges qu'il écartait ensuite de la main.

Thérèse murmura:

—Et, en dehors de ce mariage, vous n'entrevoyez pas de solution?...

—Non, mademoiselle! riposta fébrilement Bœrzell... Je ne suis ni votre parent, ni votre allié... Je n'ai aucune prise sur votre père...

Il exhala un long soupir:

—Et moi qui me jetterais au feu pour vous, moi qui vous sacrifierais tout, oui tout ce que vous réclameriez de moi, voyez un peu où j'en suis réduit!... A vous renvoyer comme une pauvresse, comme une étrangère qui implore la charité!... Il ne me reste même pas la consolation de vous donner un conseil... Votre père est le maître... Vous n'avez qu'à vous incliner, à le laisser partir seul si tel est son désir...

Thérèse, à bout de forces, s'était mise à pleurer, la tête renversée contre le dossier du divan, son mouchoir appuyé aux yeux.

—Et vous pleurez! poursuivait Bœrzell... Et je suis obligé de vous laisser pleurer... Si j'osais seulement vous approcher ou prendre votre main sans votre permission, je vous deviendrais aussitôt odieux... Un ami, oui, mais un ami qu'on tient à distance, et qu'à la moindre protestation d'amour on traiterait comme le contraire d'un galant homme!...

—Non, monsieur Bœrzell!... balbutiait Thérèse entre deux sanglots... Vous exagérez... C'est vrai, j'ai été très dure envers vous... Mais je vous aime beaucoup... beaucoup plus que jadis...

Il s'arrêta pour la contempler. Elle le fixait sympathiquement de ses yeux gris noyés de larmes. En un inconscient mouvement de tendresse elle tendit vers lui sa main. Il avait eu un naïf recul d'incrédulité; et, saisissant la main de Thérèse, sans s'agenouiller, sans nulle démonstration de prétendant exaucé:

—Quoi, mademoiselle! fit-il d'une voix grave où perçait l'intensité de son émoi... Est-ce que je me trompe?... Est-ce que je me méprends sur le sens de vos paroles?... Vous voudriez bien, vous consentiriez?...

—Je ne sais pas! soupira Mlle Raindal à la fois opprimée par le découragement et touchée par cette anxiété... Plus tard... peut-être... Je verrai...

—Oh! merci! s'écria Bœrzell en pressant ardemment la main fiévreuse de Thérèse... Merci, mademoiselle... Vous verrez, vous aussi... Vous verrez comme je m'efforcerai à vous rendre heureuse, tranquille...

Il la regardait avec bonté, de petits frissons de gratitude courant à l'angle de ses tempes. Mais, d'un coup, toute sa figure se rembrunit, et lâchant, sans rudesse, la main de la jeune fille:

—Au fait, non... Ce serait abuser de votre état, de votre désarroi... Je ne veux pas d'un consentement que je vous aurais extorqué au milieu du chagrin et des larmes... Notre mariage ne doit s'accomplir que par votre libre volonté et dans la parfaite maîtrise de vous-même... Plus tard, comme vous dites, quand vous aurez recouvré votre calme, votre clairvoyance, si vous éprouvez envers moi les mêmes sentiments, vous savez quel bonheur vous me causerez en acceptant d'être ma femme... Jusque-là je ne désire rien de vous que votre amitié... Nous ne sommes pas des héros de roman, ni des sots, ni des détraqués... Il ne faut pas que notre union se conclue par subterfuge, par surprise, par entraînement irréfléchi... Plutôt renoncer à vous toujours que vous avoir conquise par ces moyens médiocres... Et dans la suite, quoi qu'il advienne, je vous affirme que ni vous ni moi nous ne regretterons notre sagesse d'aujourd'hui, n'est-ce pas, mademoiselle?...

Il s'était planté devant Thérèse et l'interrogeait des yeux. Elle soutint longuement la ténacité de ce regard, puis, d'un accent mélancolique:

—Vous êtes la raison même! fit-elle... Vous êtes le meilleur et le plus loyal des amis... Soit!... Attendons... C'est effectivement plus digne des vieux sages que nous sommes... Cependant j'aurais aimé à vous prouver ma reconnaissance, à ne pas vous quitter, après ce que nous nous sommes dit, sans une marque d'amitié...

—Bien facile, mademoiselle! repartit posément Bœrzell.

—Quoi donc?...

—Permettez-moi, de toutes façons,—que M. Raindal vienne ou non,—de vous accompagner à Langrune. C'était pour moi une peine réelle que cette villégiature qui allait nous éloigner l'un de l'autre... Plus d'une fois, j'ai été sur le point de vous demander l'autorisation... Et j'ajournais la demande par peur de vous déplaire... A présent, je suis plus brave... Dites, me permettez-vous?

Mlle Raindal derechef lui tendait la main:

—Quelle question, monsieur Bœrzell!... Mais avec joie!...

Cette fois, il s'enhardit à un baiser de remerciement. Thérèse, par mégarde, s'était plainte d'avoir soif. Il se précipita vers sa chambre et revint portant un plateau. En un moment il eut préparé un verre d'eau sucrée où il versa quelques gouttes de rhum.

—Ménage de garçon, ménage de savant! grommelait-il par plaisanterie en tournant la cuiller... Pas d'eau de mélisse... pas de sels anglais... rien de ce qu'il faut pour recevoir les dames!...

Et, se corrigeant aussitôt:

—Chut!... Je me lance dans les allusions au mariage... Je ne me rappelais plus que mon serment recommence...

Thérèse buvait avidement, en lui souriant des paupières. Elle sursauta au timbre de la pendule, où tintaient les trois coups de trois heures.

—Et cette pauvre mère que j'oublie!... Au revoir... Merci encore. Merci de tout cœur!... A dimanche, n'est-ce pas? Peut-être y aura-t-il eu du nouveau et du bon!...

—C'est mon vœu le plus cher, mademoiselle, répliquait sceptiquement Bœrzell.

Il s'accouda à la fenêtre pour la regarder partir. D'un pas viril et balancé, elle se frayait la route à travers les passants, avec ce port de tête un peu hautain, que seuls donnent aux femmes la conscience de leur grâce ou l'orgueil de leur pensée. Et Bœrzell avait l'intuition que c'était plus qu'une jeune fille qui s'en allait là-bas: une sorte de tutrice, de mère par l'intellect,—le vrai chef de la famille Raindal.

Le tournant de la rue la dérobait à ses regards. Il referma la fenêtre. Il se sentait la poitrine gonflée par un contentement glorieux. Leur conduite à tous deux, la cordiale pureté de leur récent tête-à-tête lui paraissait le fait de personnes non vulgaires.

—Nous avons été très chic! résuma-t-il en son dialecte de vieil écolier.

Puis se rasseyant à sa table de travail, les yeux rêveurs, et comme formulant un souhait:

—Si elle voulait! murmura-t-il... Quelle société pour moi! Quelle épouse!... Car c'est un homme... un homme dans la plus noble acception du mot!...