XVII

Le lundi soir, après dîner, on passa au salon pour prendre le café.

Zozé inaugurait une robe en mousseline bleu de lin, dont le corsage échancré laissait à nu son cou cerclé d'un double rang de perles. Le marquis était en habit et cravate blanche, Gérald en smoking avec une rose jaune à la boutonnière. Et il émanait d'eux comme un reflet de fête.

Les hautes croisées de la pièce étaient demeurées ouvertes. Elles donnaient de plain-pied sur la terrasse du pourtour. Par l'écartement de leurs battants, on apercevait la pelouse et les corbeilles, l'amas touffu des arbres du parc. Le jour ne se retirait qu'à regret. Ses clartés grises semblaient, dans l'air, disputer à la nuit la tiède saveur de cette journée finissante.

—Jolie soirée! fit M. de Meuze qui fumait un cigare au balcon de la terrasse.

M. Raindal, assis dans le fond du salon, face à la fenêtre, lisait le journal près d'une lampe. Mme Chambannes et Gérald causaient dans l'angle de gauche sur un petit divan de cretonne. La tante Panhias servit à chacun le café, tout en maugréant contre son mari qui s'était obstiné à ne partir qu'après le dessert. Avait-on jamais vu entêtement si absurde! Dès lors que l'on se rendait au-devant de quelqu'un, n'était-ce pas le moins que de sacrifier son dessert? Et elle tourmentait Zozé pour connaître l'heure des trains, calculer les correspondances, décider si l'oncle Panhias arriverait en temps voulu!

M. de Meuze, qui reparaissait, interrompit ces doléances:

—Vous m'excuserez, mesdames! fit-il... Le voyage m'a harassé... Je vais aller mettre au lit ma vieille patraque de personne!...

Il s'approchait de M. Raindal pour lui tendre la main.

—Chut! murmura-t-il en se retournant vers les jeunes gens... La science dort... Paix à son sommeil!... Bonsoir, chère madame!...

Zozé lui adressait de la tête un amical adieu.

—Oh! ce n'est rien! déclara à mi-voix la tante Panhias... Cela lui prend presque chaque soir, à ce brave M. Raindal!...

Elle s'esquivait avec le marquis, ayant vingt choses à commander pour les appartements des nouveaux hôtes, le retour de Chambannes, la voiture qu'il fallait atteler.

—Enfin seuls! susurra gouailleusement Gérald.

—Plus bas, mon chéri! implora Zozé qui lui pressait la main.

—Quoi?... Puisqu'il dort!...

Zozé, les sourcils froncés, examinait M. Raindal sans lâcher la main de son Raldo. Puis, se levant et tirant à elle le jeune homme:

—Tiens, venons sur la terrasse... Je serai plus tranquille...

Elle soupirait:

—Oh! mon Raldo, quelle scie qu'il soit resté!... Et tu sais, nous l'avons encore pour quinze jours!...

—Oui, tu m'as dit!... Bah! s'il nous gêne, on le sèmera, le Kangourou!... Ce ne doit pas être bien difficile!...

Il s'étaient accoudés dehors à la balustrade de pierre blanche. M. Raindal, minutieusement, entr'ouvrit les paupières. D'où il se trouvait placé, il ne voyait que de biais que Mme Chambannes, l'évasement de sa jupe bleu pâle, son buste de trois quarts, sa fine tête profilée à droite.... Pour parler à Gérald, sans doute, à Gérald qu'il devinait tout près, coude à coude avec elle, comme il avait été lui-même, là-haut, dans la chambre lumineuse, le premier jour de l'arrivée!... Il retint sa respiration afin d'essayer de les entendre. Il ne distinguait qu'une mélopée de paroles confuses, une cascade de syllabes ouatées dont le sens se brisait aux invisibles cloisons de l'air.

Parfois le buste de la jeune femme oscillait, son profil sombrait dans le noir. Un meurtrier arrêt tranchait l'entretien. M. Raindal, les mains collées à son fauteuil, contemplait avec un recul de souffrance la robe pâle sans tête, le corps décapité de sa petite élève. Pourquoi se penchait-elle tant? A quel mystère inclinait-elle le chuchotement de sa bouche rieuse?

Et soudain une grande ombre fila derrière Mme Chambannes, la silhouette de Gérald, sa rose, sa moustache brune. Des pas agiles descendirent les marches du perron. Les cailloux grincèrent dans le jardin. Maintenant, d'en bas, une voix contenue monologuait par intervalles. Mme Chambannes, la tête fixe, paraissait l'écouter; et son index, devant le visage, opposait des gestes de refus.

M. Raindal, oubliant toute prudence, avait complètement écarquillé les yeux. Une brusque volte-face de Zozé les lui fit refermer juste à temps. Que se passait-il donc? Elle pénétrait dans le salon, y cherchait un objet,—une mantille, présuma M. Raindal, au froissement de la soie, des dentelles,—resortait sur la pointe des pieds, se retournait un instant à la hauteur du seuil... Puis ses talons sonnaient contre les degrés du perron. Le sable de l'allée recraquait sous des pas.

—C'est un peu fort! murmura le maître qui se levait en s'étirant.

Il prêta l'oreille. Tout, dehors, s'était tu. Ah çà! où se sauvait-elle? Oui, dans le jardin, se promener avec le jeune Gérald. Mais s'ils se promenaient, comment expliquer ce silence? Auraient-ils, par hasard, franchi la limite coutumière, été jusqu'à la pelouse, peut-être même au delà? Invraisemblable licence! Pourtant M. Raindal tenait à s'en assurer. A son tour, il vint s'appuyer au balustre de pierre blanche. Son cœur, par chocs désordonnés, tapait contre les côtes, et ce martèlement continu se propageait à son bras gauche comme un sourd tocsin intérieur. Il plongea d'un coup d'œil dans le jardin.

Le silence y persistait, sous le ciel chamarré d'étoiles. Un demi-jour bleuâtre s'étalait partout où les massifs, les arbres, quelque obstacle résistant et dense n'avait pas rabattu ses fragiles lueurs. Ainsi la pelouse se discernait avec tous ses contours, toutes ses corbeilles fleuries et sa pente légère. L'allée du bord aussi dessinait nettement ses clairs méandres de gravier. Et l'obscurité ne renaissait qu'après, à la haute muraille des tilleuls, qui dilataient au loin, dans l'atmosphère humide, la senteur de leurs floraisons tardives.

D'habitude, M. Raindal raffolait de ce parfum sucré. Il l'aspirait avec gourmandise, la bouche grande ouverte, les narines palpitantes. Mais, à présent, l'angoisse pétrifiait tout son corps, sauf les yeux. Il n'avait plus de force, de vie, de conscience que pour inspecter l'ombre, que pour fouiller les ténèbres de ses regards cupides, des regards qui voulaient et voulaient encore voir...

Non, personne sur la pelouse, personne dans l'allée, nul bruit par le gravier! Ils se cachaient donc dans le parc, les misérables?

A cette question terrible, le maître ne prit pas le loisir de répondre. Brusquement, il s'était redressé; et d'une allure automatique, dont la raideur même titubait, il descendit les marches.

Deux enjambées lui avaient suffi pour gagner la pelouse, la terre grasse qui étouffait le bruit de ses pas. Il eut un ricanement sardonique, une sorte de toux victorieuse. Au moins par ici, par ce sol mou, on ne l'entendrait pas venir. Heu! heu!... Où se dirigeait-il de sa démarche fascinée? Que dire, que faire, qu'inventer, si au coin d'un sentier il se heurtait à eux? Y songeait-il seulement, sous la sauvage douleur qui le brûlait sans trêve, le poussait en avant comme une bête folle sous l'incendie? Il ne sentait plus rien, ni le parfum des tilleuls, ni la fraîcheur de l'herbe qui humectait ses chevilles, ni l'odieux de cette poursuite, ni la honte de ses ruses!... Il approchait, il atteignait le parc, il allait voir!...

Il s'était engagé au plus épais de la futaie. Le tapis des feuilles mortes exhalait lentement vers lui son âcre odeur de pourriture éternelle et toujours renouvelée. Des branchettes souples lui cinglaient la face. Des racines entravaient ses pieds. Et il continuait, les yeux à moitié clos par crainte des épines, la sueur coulant à son front, les mains projetées en avant pour palper l'ombre et le feuillage.

Mais subitement, il s'arrêta. De la gauche, de l'endroit où il supposait la clairière des tilleuls, l'espacement des arbres, le champignon de pierre et les sièges de jonc, une rumeur montait, comme un duo de voix violentes et langoureuses. Un instant, elles cessaient, puis elles réitéraient leurs plaintes. Il eut l'impression que son cœur se rétrécissait, s'annihilait dans sa poitrine. Il avait stoppé une minute, car ses jambes pliaient... Il reprit sa marche, haletant, courbé en deux comme un gorille, frôlant des mains le sol. Les voix se précisaient à mesure qu'il rampait vers elles et soudain il faillit fléchir. Il percevait tout maintenant, jusqu'au son familier de ces voix. Et c'était un échange d'invocations tellement éhontées, d'apostrophes à la fois si bestiales et si tendres qu'il en demeura stupéfié. Ah! seule peut-être la reine Cléopâtre avait jamais déchu à ce degré d'impudeur!... M. Raindal n'eut pas le courage de regarder, de voir. Une panique rageuse l'emportait, un besoin frénétique de fuir, d'échapper aux tortures de cette futaie infernale. Alors il se précipita dans une course éperdue, furieuse, sans peur du bruit cette fois, sans peur de se trahir, broyant les branches sur son chemin, se vengeant contre les arbustes, ahanant, galopant avec un fracas de gros gibier qui détale sous bois devant la meute. Il était à bout de souffle. Il buta contre la pelouse où les dahlias le reçurent. Il s'était prestement relevé, les genoux alourdis de terre moite. Il se remit en route d'un train plus modéré, quoique hâtif encore.

Sans courir, ses jambes nerveusement pressaient le pas, se soulageaient à cette allure vive. Parvenu au bas du perron, instinctivement il brossa de la manche ses habits. Par un restant de clairvoyance, il redoutait la tante Panhias, sa curiosité, ses questions possibles. Mais le salon demeurait vide. Le maître s'élança dans le vestibule, gravit moelleusement l'escalier... Enfin il était dans sa chambre. D'un coup de pied retentissant il referma la porte. Sa main tremblante tournait à double tour la clef dans la serrure. Il se laissa tomber, épuisé, au bord de son vaste lit apprêté déjà pour le sommeil...

La lassitude pourtant ne l'avait pas calmé. Des bouillonnements de colère déferlaient dans ses veines. Il esquissait avec les mains des gestes de destruction. Il aurait voulu tenir Mme Chambannes, la briser comme les branches du parc, l'émietter, l'anéantir.

Sa petite élève! Sa petite élève! Était-ce elle, était-ce cette bouche candide qui avait proféré de si abominables mots? A chaque souvenir de chaque parole, il sentait dans son cœur s'enfoncer comme une lame. Non, son jugement prévenu s'insurgeait contre tant d'opprobre, sa mémoire mentait!... Sa petite élève! Sa chère amie! Et, simultanément, à ces noms d'affection il joignait les plus basses insultes. Il évoquait Thérèse, sa haine contre Zozé, et il l'eût voulue auprès de lui pour haïr la coupable ensemble.

Oh! Thérèse ne s'était pas trompée sur la niaiserie de cette Mme Chambannes, sur sa dépravation, sur sa médiocrité. En une fois, elle l'avait mieux appréciée, devinée, condamnée, que lui en cent rencontres. Car elle n'aimait pas, Thérèse, tandis que lui, il aimait, hélas!

—Oui, je l'aimais, je l'aime! murmurait-il d'une voix fervente comme pour renier par cet aveu repentant tous les chétifs travestissements, tous les artifices de pruderie où s'était abritée sa passion sans vaillance.

Un bruit de volets qu'on fermait, de pas dans l'escalier, interrompit ses oraisons. Il espérait que Mme Chambannes monterait demander de ses nouvelles. Que lui répondrait-il? Se jetterait-il à ses genoux, en balbutiant piteusement des prières d'amour? Ou la repousserait-il de quelque riposte méprisante?

Il n'eut pas à choisir. Zozé ne montait pas. Et, à sa place, les échos du parc reprenaient dans l'esprit du maître leur diabolique et vil concert, le duo de leurs accents ravis.

Oh! les atroces, les répugnantes paroles! M. Raindal comparait avec les notes latines de son livre. C'était à vingt siècles de distance presque les mêmes mots, les mêmes folies que celles dont Cléopâtre, dans les pires extases, se plaisait à stimuler son amant, le soudard Antoine! Par quel miracle d'universelle et immuable perversité ce vocabulaire infâme s'était-il transmis honteusement de la reine des Égyptes à la gentille amie du maître? Que de couples amoureux avaient dû, d'âge en âge, le redire et le conserver!...

Puis tout d'un coup, dans le trouble de ces parallèles historiques, une nette intuition brilla. M. Raindal comprenait, il s'expliquait enfin l'œuvre de sa petite élève... Son professeur plutôt, sa petite éducatrice, qui depuis le premier jour, peu à peu, lui avait appris l'existence raffinée, les jouissances matérielles, la réalité saisissable de tous ces termes qu'il employait naguère distraitement dans ses phrases, dans ses livres, comme les pièces symboliques d'un échiquier sans vie!... Plaisir, amour, luxe, élégance, ardeur des sens, beauté, grâce, passion, tendresse, autant de vocables inertes, avant que Mme Chambannes les lui eût vivifiés!

Et la leçon dernière, l'achèvement de cet apprentissage, ne venait-il pas de s'accomplir, là-bas dans la futaie où peut-être elle était encore, pâmée, à l'oublier aux bras d'un autre!...

La souffrance inconnue dont le déchirait cette vision apparut à ses lèvres en un rictus d'horreur. Il s'était levé de son lit, les paupières clignantes. Ses poings battirent l'air dans un élan de menace. Il fut quelques minutes sans retrouver le fil de ses méditations.

Dans le fauteuil de cretonne où il s'était écroulé, fourbu, il revivait toute sa carrière, la succession de ces années vertueuses dont la droiture jadis exaltait son orgueil. Comme elle lui semblait aujourd'hui maussade, mesquine, cette étroite petite sente parcourue au prix de tant de peines et de tant d'efforts! Elle lui faisait l'effet d'un de ces petits chemins détournés qu'on longe aux jours de fête, pour fuir la joie des autres... Auprès, il entrevoyait, comme dans une estampe ancienne, la kermesse bruyante de la Vie, des groupes qui chantaient, des gerbes fleuries, des ivresses, des femmes avec des hommes, l'exubérance fougueuse de la multitude en liesse... Et lui cependant, à l'écart, poursuivait pas à pas sa route, après l'étape franchie n'apercevant que l'étape prochaine, ne s'appliquant qu'à ne pas dévier, ne mettant son zèle qu'à ne pas se distraire... Que lui importait de l'autre côté qu'on s'amusât et qu'on vécût?... Ne savait-il pas de science certaine la vanité vulgaire des plaisirs qui contentent la foule, et le dégoût qu'ils laissent, et la sottise où ils ravalent, et ce peu de chose qu'est la femme, mulier, devant un esprit supérieur?...

Les femmes, il n'en avait guère connu qu'une, la sienne. Sauf des escapades d'étudiant, oubliées aussitôt que faites, il se rappelait son existence de jeune homme, les quatre ans écoulés au désert sous les ordres de Mariette-Bey, son imperturbable chasteté, ce précoce mépris de l'amour dont le «Grand Bey» lui-même le raillait. Quand les camarades quittaient le campement, se rendaient à la ville voisine pour voir les danses des bayadères ou passer une nuit de congé avec les filles indigènes, le plus souvent M. Raindal découvrait quelque prétexte à ne pas les rejoindre: un travail à achever, un papyrus à déchiffrer, une indisposition fortuite. «Sapristi, Raindal, dégourdissez-vous donc, mon garçon! commandait le Grand Bey de sa voix sarcastique... Vous finirez par nous faire croire que vous avez une liaison avec une momie!» Le jeune savant riait, promettait de suivre les camarades, et, à la dernière minute, se rétractait. Les bayadères l'ennuyaient. Depuis, hormis sa femme, rien, pas une aventure, pas un souvenir, ni un gracieux visage, ni aucun de ces fantômes chéris dont une particulière beauté—la main, le sourire, la finesse des baisers, la douceur des yeux—vous flatte jusqu'à la tombe de sa compagnie secrète.

Et à présent il était là, blanchi, défiguré par l'âge, incapable de plaire, pantelant d'amour à l'heure où les voluptés cessent, épris d'une jeune femme qui en aimait un autre... Quel châtiment! Quelle agonie! Combien de temps durerait-elle à lui montrer toutes les béatitudes manquées par morgue pédantesque ou superbe confiance en soi?...

Il s'était rapproché de la cheminée; et debout, vis-à-vis du miroir, il tordait ses traits en grimaces pour se convaincre encore plus de sa décrépitude sans recours. Ah! oui, un joli teint, de jolies dents, et des rides, et des boursouflures, et des mollesses de chair, tout ce qu'il fallait, ma foi, pour séduire une femme!

Les roues d'une voiture écrasèrent le gravier du jardin. On entendait des appels de voix, des rires. Georges arrivait.

M. Raindal fut saisi de l'envie de descendre. Il alléguerait le retour de Chambannes, la bienvenue à lui souhaiter, et il pourrait revoir Zozé. La main sur le bouton de la porte, un scrupule d'amour-propre le retint. Non, c'eût été trop lâche! Il resta.

Des portes claquèrent au-dessous. Le silence se refaisait par la maison. M. Raindal eut au cœur un nouvel élancement. Il réfléchissait que maintenant le mari était chez sa femme... Ses épaules se secouèrent dans un ricanement mauvais. Bah! il ne l'enviait pas ce malheureux Chambannes. Non, vraiment, il n'y avait pas de quoi! Être le mari d'une écervelée, d'une petite sotte, d'une indigne créature qui l'instant d'avant... Il ne termina pas. Ses yeux s'injectaient de sang. Des malédictions brutales jaillissaient de ses lèvres. Il étouffait. Il ouvrit la fenêtre.

La nuit avait fraîchi. Dans le lointain, parfois, dans la plaine, un train faisait sinuer à l'horizon son serpent de lumières jaunes. Ou bien les coqs du voisinage, abusés par la fausse pâleur du ciel, se lançaient à travers les espaces leurs intrépides saluts, auxquels des chiens répondaient en hurlant.

M. Raindal gravement contempla les étoiles bleuissantes. Chacune lui représentait un soleil avec des satellites gravitant autour. Il se demandait combien de douleurs identiques à la sienne devaient en ce moment gémir sur ces planètes obscures. Il raisonnait, calculait, se grisait de pensées altières. Il invoquait la Douleur humaine, la Souffrance des Mondes, la Plainte universelle,—toute la pitié convenue, toute la charité verbale, toute l'hygiène égoïste et hypocritement tendre, tous les remèdes déclamatoires que les livres enseignent aux chagrins personnels. Mais il n'en éprouvait aucun soulagement.

Pauvre penseur, pauvre maître, pauvre homme! Ah! oui! il pouvait appeler à son aide les spectacles célestes, les astronomes, les philosophes Newton, Laplace, Kant et Hegel! Il pouvait se gonfler! Il pouvait se grandir!

Il n'en gardait pas moins à gauche de sa poitrine un atome de chair plus sensible, plus réel que tous ces infinis de parade, impuissants à le guérir comme à le dominer.

Que lui demeurait-il donc dans l'accablante catastrophe? Sa famille? Il avait, depuis un an, perdu jusqu'au goût de la chérir! Son travail? Il en détestait l'œuvre, le mirage menteur, la routine malfaisante!

Alors il referma la fenêtre. Il renonça aux étoiles. Il se rassit sur son lit et se mit à pleurer.

Finies, les illusions! Finies, les fatuités de vieillard! Il s'en irait le lendemain. Il ne serait pas témoin de leur humiliant amour. Il ne verrait plus jamais sa chère petite élève. Et il pleurait... Douleur enfin sincère, sans vilenies de rancune, sans parodie d'orgueil, douleur humble qui s'avoue et qui aime ses larmes! M. Raindal y trouva l'apaisement, puis le sommeil.


Le lendemain cependant, vers dix heures, comme il descendait au jardin, une commotion soudaine rouvrit sa plaie intime.

—Oui, monsieur, Madame est sortie, assurait Firmin... Elle est allée se promener en tonneau avec M. de Meuze..

—Avec lequel? aboya presque M. Raindal.

—Avec M. le marquis... M. le comte et Monsieur sont encore dans leurs chambres.

—Ah! bien! Bon! fit M. Raindal en recouvrant son flegme.

Il s'assit dans un rocking-chair, à l'ombre de la terrasse, et il affecta de s'absorber à la lecture d'un journal.

Mais ses yeux immobiles ne parcouraient pas les lignes. Leur zèle intérieur suivait d'autres idées, d'autres phrases, le petit discours de séparation, quelques paroles mystérieuses et fermes dont le maître annoncerait son projet de partir. Il en savait le principal, quand Notpou montra sa noire crinière rase à l'orée du feuillage.

Le marquis dans la voiture saluait cordialement de la main M. Raindal. Oh! plus de retardements! Plus d'hésitations! Le maître était bien évincé, destitué de son pouvoir! Jusqu'au père de Gérald, jusqu'à ce vieux marquis qui lui prenait aussi sa chère petite élève et dont il se sentait jaloux!... S'en aller, il fallait s'en aller au plus tôt! La souffrance elle-même exigeait ce prompt sacrifice!

Le maître se leva. Il guettait le premier regard de Mme Chambannes, la mine défaite, les paupières baissées qu'elle aurait immanquablement pour lui dire bonjour. La physionomie de Zozé le déçut. Elle s'avançait vers lui souriante selon son habitude, les yeux à l'aise sous sa voilette relevée, tel un bandeau, à hauteur des sourcils; et elle lui tendait sa petite main gantée de blanc, sans contrainte, comme la veille, comme le matin d'avant, comme si entre eux la nuit, Gérald, le parc, rien de toutes ces hontes n'eût été!... Il lui serra la main d'une pression timide, et, se rasseyant dans le rocking-chair:

—Auriez-vous quelques minutes d'entretien à m'accorder, chère madame? questionna-t-il en considérant le cuir bruni de ses souliers jaunes.

—Volontiers! fit délibérément Mme Chambannes qui traînait un fauteuil auprès de celui du maître.

Elle s'assit, et, caressant M. Raindal d'une de ses chaudes œillades.

—Je vous écoute, cher maître... Vous avez des ennuis? Pas de la part de ces dames, au moins?...

Elle se dégantait sans cesser de sourire; et, les bras relevés en anses gracieuses des deux côtés de son visage, elle s'évertuait à retirer la longue épingle cachée qui piquait son chapeau marin.

—Vous vous trompez! bredouilla M. Raindal, les prunelles toujours vagues. Il s'agit justement de Langrune.

Ses mains pendantes se crispaient au bout de ses poignets. L'air ingénu de Mme Chambannes le révoltait, comme un dernier défi à sa crédulité.

—Alors?... interrogea la jeune femme.

Il osa la dévisager. Quoi! ces lèvres restaient fraîches après tant de souillures! Nulle trace ignominieuse ne salissait ce limpide regard! Pas même un frémissement! Pas même une rougeur! Le mensonge lavait donc tout de ses eaux scélérates! Un regain de fureur souleva M. Raindal. Sa prudence chancelait. Les phrases préparées fuyaient. Et, le regard fixe, la voix bourrue, les mains cramponnées au fauteuil comme pour y prendre plus d'élan, tout simplement il déclara:

—Je m'en vais!

—Vous partez! se récriait Zozé d'un ton de stupéfaction bien joué.

M. Raindal se ressouvint à peu près des paroles à dire:

—Excusez ma rudesse, ma mauvaise humeur... J'ai reçu ce matin, de ces dames, de Langrune, une lettre si pressante que je dois y céder... Elles me réclament là-bas, et je pars... Croyez que je suis navré!...

Il y eut une pause. Zozé se recueillait. Sûre à présent qu'il partirait, pourquoi ne pas conserver ce maintien d'innocence dont la ténacité ne pouvait que dérouter ses soupçons? Et avec un imperceptible sourire:

—Je vous crois, cher maître, dit-elle, quoique vous m'étonniez...

—Je vous étonne, chère madame? fit sournoisement M. Raindal dont le cœur battait plus fort.

—Voilà... J'étais en bas, ce matin, quand le facteur est venu... Il m'a remis tout le courrier et il n'apportait pas de lettre pour vous!...

M. Raindal se taisait par bravade, dédaignant de se disculper, ne niant pas sa supercherie.

—Voyons, cher maître! reprit doucement Zozé... Puisqu'il n'y avait pas de lettre, qu'est-ce qui vous fait partir? Quelqu'un vous a mécontenté?... On vous a froissé sans le savoir?... Qui, dites-moi qui, je vous prie?

Et ses yeux, alentour, semblaient chercher le fautif, le vilain, le méchant qui avait contrarié son cher maître. M. Raindal l'observa un instant, les lèvres convulsées de dégoût.

«Qui, dites-moi qui?» se répétait-il mentalement. C'était trop de fourberie et trop d'impudence, à la fin! Il repoussa son fauteuil, les mâchoires distendues, prêtes à mordre, à lâcher tout leur faix de questions, d'outrages et de reproches! Mais d'un effort, il se maîtrisait; et, marchant devant Zozé, allant, revenant, sur un court espace de dix pas, il proféra d'une voix que la fureur hachait:

—Ne me demandez rien, chère madame, rien, ce serait inutile!... Je dois partir et je pars... Je ne puis vous en dire plus... Je ne sais si vous me comprenez, et je souhaite que vous ne me compreniez pas... Oui, je le souhaite de toute mon âme... Hélas! au contraire, je crains bien que vous ne m'ayez compris...

—Mais, cher maître!... protestait Zozé.

—Bon! bon! chère madame!... Vous ne me comprenez pas?... Tant mieux... Vous me comprendrez plus tard, à la réflexion... Je vous prierai uniquement de m'éviter toute lutte, de vous prêter à mon petit stratagème: la lettre reçue, vous savez, la lettre que je n'ai pas reçue... Car ma résolution est irrévocable... Je partirai cette après-midi... Rester ici une journée de plus me mettrait au supplice... Je ne peux pas!... Je ne peux pas!

Il suffoquait. Zozé s'était levée et lui avait saisi la main sans qu'il se dérobât à l'étreinte:

—Je ne vous comprends pas, cher maître... Vous êtes libre... Je n'ai pas le droit de vous retenir... Pourtant, je vous demande pardon si je vous ai offensé! fit-elle d'un accent ému, où la simulation n'était que pour moitié.

M. Raindal détourna la tête. Il ne voulait pas qu'elle vît ses yeux chargés de larmes. Il dégagea sa main, et, feignant d'examiner la pelouse, le parc, les nuages:

—Je vous remercie, chère madame... Je n'ai pas à vous pardonner! fit-il en toussant pour refouler une nouvelle montée de larmes qui éraillait sa voix... Je partirai tantôt par le train de cinq heures... Ne vous inquiétez pas de moi... Veuillez seulement me donner Firmin... Il m'aidera à faire ma malle... Hum!... hum!... hum!...

Il prolongeait sa toux, et, mélancoliquement:

—Hum!... hum!... Quand je serai parti, quand je ne serai plus là, j'espère que quelquefois vous penserez à votre cher...

Il se corrigeait:

—... A votre vieux maître, qui, lui, même de loin, ne vous oubliera pas...

La solennité de cette promesse achevait de le bouleverser. D'un pas précipité, comme frappé d'un malaise, il gagna le salon, puis le vestibule, puis l'escalier.

Zozé courait derrière en pépiant de son intonation la plus suave, la plus attendrie:

—Cher maître!... Mon cher maître!... Et à Paris... à Paris, nous nous reverrons, n'est-ce pas?...

Il ne répondit que d'en haut, la voix redevenue nette, pour ne laisser nul doute ensuite aux personnes de la maison:

—Entendu, chère madame... Je transmettrai à ma fille votre commission... D'ailleurs nous en recauserons à déjeuner, avant que je parte!


Sitôt débarqué à Paris, M. Raindal s'informa des trains pour Langrune. On lui en indiqua deux: un du soir qui arrivait dans la nuit, un autre du matin qui le déposerait à Langrune dans l'après-midi. Aviser par dépêche de son arrivée aurait alarmé ces dames. Il adopta de ne partir que le lendemain, quitte à passer la nuit dans l'hôtel le plus proche; et il descendit lentement vers la cour de la gare, où le soleil au déclin distillait une buée d'or.

Des cortèges mouvants et sans fin y défilaient sur la chaussée, sous les arcades: toute la rentrée de la banlieue laborieuse qui retourne le soir aux champs, toute la population élégante des villas de Seine-et-Oise,—tour à tour, de petits employés marchant allègrement, deux par deux, au pas militaire, le chapeau rejeté en arrière à cause de la chaleur, des bourgeois soulevant soigneusement hors de la portée des chocs un paquet de friandises attaché d'une ficelle rouge, de jeunes dames en toilettes claires avec des gants blancs comme Zozé, des collégiens, des ouvriers, des messieurs bien vêtus qui se tenaient debout dans leur fiacre pour sauter à terre plus vite... Et tous, ils allaient vers le repos, vers l'amour peut-être, vers la quiétude des campagnes, vers la belle nuit sous les arbres, vers le bonheur sans prix que M. Raindal venait de déserter!

La tristesse du maître s'en accrut, et aussi sa fatigue. Il eut l'idée de s'étourdir. Il s'attabla à la terrasse d'un café voisin et demanda une absinthe.

Les paupières lui cuisaient, car dans le train derechef il avait pleuré, négligeant toute fierté, ne résistant plus au chagrin. Zozé, selon ses vœux, ne l'avait pas accompagné à la gare. Les adieux, s'étaient faits en public, devant la tante Panhias, le marquis de Meuze, Gérald et Chambannes assemblés. Exprès le maître était descendu tard pour écourter ces cruels instants. Vain calcul. Cinq minutes encore il avait dû attendre sur le perron, en présence de tous, et sourire, et parler, et répondre aux questions... Quel martyre!... S'il avait pu seulement embrasser la main de Zozé, l'embrasser avec fougue, avec ivresse, comme jadis, goûter une dernière fois cette volupté perdue!... Mais non! On le regardait, et ç'avait été sur les doigts de sa petite élève un baiser glacial et superficiel dont il lui paraissait que ses lèvres mêmes s'étonnaient!... Bah! peu de chose que ces tourments auprès de ceux qui suivraient bientôt!

Demain, il serait à Langrune, à des lieues et des lieues, forcé d'expliquer son retour, prisonnier de sa famille, exilé sur une plage morose! Demain, il serait redevenu le mari de Mme Raindal, le père de Mlle Raindal, M. Raindal de l'Institut, un vieux savant austère, sans personne pour charmer sa vie, sans nulle amitié clandestine, sans nulle petite élève, sans nulle distraction secrète, sauf ses livres, livres à écrire, livres à lire, livres à juger...

—Des livres, des livres, toujours des livres! murmurait-il d'un ton écœuré.

Et la pensée le taquinait de rester à Paris, de trouver un moyen pour éviter Langrune.

Sept heures sonnaient à l'horloge de la gare. Il paya le garçon et se dirigea du côté des boulevards.

Où dîner? Il se rappelait un restaurant, place de la Madeleine, dont Chambannes et le marquis lui avaient, plusieurs fois, vanté la cuisine.

Il s'y achemina en flânant. La salle était encore à demi solitaire. Il commanda un repas fin, avec des plats semblables à ceux que Zozé préférait, une bouteille de Saint-Estèphe et une bouteille de champagne glacé qu'on servit sur la table dans un vase d'argent. L'absinthe l'encourageait à ces libations. Depuis qu'il l'avait bue, il se sentait plus gaillard, moins triste.

Il mangea copieusement et s'appliqua à boire. Ses idées s'allégeaient et semblaient se pénétrer l'une l'autre. Confusion plaisante qui, par moments, le faisait ricaner. Vers la fin du dîner, il conçut le projet d'un drame, d'un mythe dialogué qu'il intitulerait Hercule. On y verrait le Vice, sous la figure d'une femme—qui dans le cerveau du maître ressemblait trait pour trait à Zozé—se présenter dans la demeure du héros vieilli. Et le héros se lamenterait, pleurerait sa jeunesse enfuie, implorerait les Dieux de la lui rendre... Le drame se développait selon ce thème en axiomes grandioses et en plaintes lyriques.

Conception autrement vraisemblable que de représenter Hercule, dans sa prime jeunesse, choisissant entre le Vice et la Vertu. Un tel choix s'offre-t-il dans la vie coutumière? Non, on chemine avec l'une en méconnaissant l'autre, ou inversement. Quel libertin ne regrette pas un jour les heures passées dans la débauche? Quel intellectuel ne se désole, à un instant fatal, d'avoir vécu dans l'ignorance des plaisirs interdits? Rares sont les hommes qui, par la grâce divine, mêlèrent en une juste proportion la pratique des deux... Et il y aurait de plus, dans le mythe, des strophes en prose vengeresse contre le Vice, contre Mme Chambannes.

M. Raindal se levait et secouait les miettes qui tachetaient son veston. Il prit d'une main vacillante le chapeau de feutre et la canne que lui tendait le maître d'hôtel. Puis, les yeux un peu troubles, il remonta le boulevard. Les ténèbres étaient venues. La foule joyeuse des promeneurs nocturnes se coudoyait sur les trottoirs. Des souffles d'arrière-été courbaient la cime des marronniers flétris.

M. Raindal resongea à Zozé, aux tilleuls, au parc. Mille images tentatrices zigzaguaient sous son crâne brûlant. Il aurait voulu embrasser, étreindre, aimer.

Devant la porte de l'Olympia des affiches l'attirèrent. On y apercevait des femmes en maillot, des équilibristes, une jeune personne décolletée entre des chiens savants. En haut, formé de verroteries rouges, le nom de l'établissement étincelait en lettres de rubis. Des filles entraient seules ou à deux. Par les portières entr'ouvertes fusaient des bouffées de musique guillerette et canaille.

M. Raindal hésita.

Mais d'un geste rapide comme un larcin, il avait arraché de la boutonnière sa rosette d'officier. Il s'avança droit au contrôle et disparut dans l'intérieur.