LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE
Et, par un doux après-midi, nous allâmes donc, quelques jeunes fous et folles, à la grotte dont le cerbère ne savait plus quelles attentions délicates me témoigner depuis que je lui avais donné l'insigne marque de confiance de déposer chez lui le trésor ; et tantôt c'était d'un pot de miel ou d'un lièvre, ou de truites, ou de ces écrevisses dont l'ingestion avait déterminé chez Eliézer un accès de franchise somnambulique.
Ce jour là, Salbaya mit à la disposition de notre joyeuse bande ses meilleurs fruits, son fromage frais, ses bottes de paille sèches, renforcées de toutes ses chandelles, pour en illuminer jusqu'aux plus sombres recoins de la crypte.
Nous nous amusâmes fort, en esquissant la représentation de la Légende dans ce même abri naturel dont la clémence avait jadis protégé Iguskia et Ithargia.
Eva n'était plus qu'un éblouissant éclat de rire.
Mais, lorsque je la fis se coucher, tant soit peu en chien de fusil, dans la fosse qui avait renfermé un trésor moins beau qu'elle, et dont il fallait qu'elle ressurgît, après un sommeil de tant de siècles, revêtue de la robe nuptiale, et telle qu'une Robinsonne ou Belle au Bois dormant, on ne savait plus s'il fallait ou non garder son sérieux.
— Le rôle que tu me fais jouer là est un peu lugubre? fit-elle. Tu as l'air de mesurer mon caveau avant que je sois morte. Rappelle-toi que je n'ai nulle envie de prendre mon rôle à la lettre.
— Il faudra, ordonnai-je à Salbaya qui restait bouche bée devant ce qu'il devait prendre pour une opération de sorcellerie, mais qui tolérait décidément, sans le moindre murmure, mes faits et gestes les plus extravagants, que vous agrandissiez un peu cette ouverture avant d'y replacer le rocher que vous venez d'ôter.
— Le fait est, fit Eva, que si ce trou doit devenir mon lit nuptial je n'y serai pas au large.
Elle ne croyait pas si bien dire.
Tous les préparatifs qui devaient servir mon plan s'enchaînaient à merveille, le plus simplement du monde, pour confondre Jacob Meyer et son neveu.
Lorsque je les revis chez eux, je leur déclarai que la clef était à leur disposition, mais que M. Passerose m'avait déclaré ne consentir à la leur livrer que s'ils la remettaient chaque soir au gardien ou à moi-même.
— Croyez, messieurs, leur dis-je, que je ne demande à conduire cette affaire qu'à la plus grande satisfaction de tous, pour vous obliger le mieux possible, et ne déplaire en rien à mon ami M. Passerose. Tout se peut concilier. Il est donc convenu que, d'aujourd'hui en quinze, la clef sera en votre possession, de dix heures du matin à six heures du soir. J'ai donné ordre à Salbaya, qui vous la remettra, de vous laisser seuls à vos fouilles. Quant à moi, vous m'excuserez de ne pouvoir me joindre à vous, et m'associer à vos savantes recherches. Je m'absenterai à ce moment.
Je surpris un signe d'intelligence satisfait dans le double clin d'œil qu'échangèrent Jacob et Eliézer.
Il ne me restait plus qu'à mobiliser ma cousine Eva au moment opportun.
La veille du jour où la clef devait être prêtée à mes Juifs (je ne doutais pas qu'ils ne voulussent se rendre à la grotte dès la première minute) je leur fis tenir ce mot :
« Demain, à dix heures précises, Salbaya vous confiera la clef. »
Il n'avait pas été difficile d'obtenir d'Eva et de sa mère qu'elles revinssent passer une quinzaine dans ma villa, d'où l'on sait qu'en peu de temps on peut gagner les grottes d'Isturitz.
La belle enfant était toujours bonne, aussi heureuse de vivre, encore qu'elle eût pu avoir alors quelque sujet de souci, ma tante ayant reçu, deux jours avant leur arrivée, la visite de l'huissier.
Ce n'est point que cette pauvre femme administrât mal sa fortune, mais elle n'en avait point. J'avais gros cœur de cette situation. Je les aidais bien dans quelque mesure, mais pas autant que je l'eusse désiré. J'ai toujours eu un faible pour la Bohême innocente, et ma tante était quelque peu de ce pays.
Quant à sa fille, je l'eusse sans doute épousée si, comme je l'ai expliqué, notre genre d'affection mutuelle, et nos jeux d'enfance qui se continuaient en somme dans les grottes, n'avaient fait d'elle ma sœur et, de moi, son frère.
Mais elle était si jolie que je ne désespérais pas qu'elle sauvât, par un mariage, une situation si obérée. Son alerte démarche de Basquaise, aux pieds pointus, chaussés de blanches sandales, semblait chanter toujours : « Suivez-moi! »
Je m'imaginais très bien de la sorte une descendante immédiate d'Iguskia et d'Ithargia, et je savais qu'elle jouerait à ravir, pour mes fins vengeresses, devant Jacob et Eliézer, son rôle de Robinsonne de la Légende.