TA VILLE
Le bord du cadre est fait des bois de chênes des collines et du marbre bleu des Pyrénées. Un clocher assez proche coupe la vue d’un mamelon éloigné qui s’isole en s’avançant dans la plaine. Tout ce qui, comme ce mamelon, est en relief en dehors de l’horizon, semble couché sur les damiers de blés, de maïs, de vignes et d’herbes : les carènes des anciennes redoutes, les avenues et les places, le vieux pont pareil au pont du jeu de l’oie et la tour du château qui, dans un nuage d’arbres, ressemble à une leçon de dessin. Seules demeurent toujours debout les Pyrénées, car jamais elles n’abandonnent le ciel si bleu qu’il est solide.
En amont, le gave est une nappe qui forme des îlots ombreux, et, sur les cailloux, des vaguettes qui battent de l’aile ensemble comme un vol de pigeons fondu dans la lumière. En aval, le roc nu encaisse l’eau couleur d’olive et s’avance au milieu et émerge çà et là comme une troupe de bêtes d’avant le déluge.
Les maisons des vieux quartiers chaussées de galets, vêtues de jardins pareils à des châles de l’Inde vus à l’envers, coiffées de toits qu’empanachent les fumées, comme de plumes d’autruches, regardent les passants à travers leurs lunettes carrées et fixent à leurs fichus de chaux blanche, garnis de balcons à jour, des bouquets de géraniums et des colliers de piments rouges.
Tel est le tableau, ô Bernadette, où tu figures au premier plan parce que sans cela tu paraîtrais trop petite !
LA PETITE FERME DITE AU CHOÜ
Sous un ciel bleu comme une plume de geai, quand le soleil suspend ses rayons de miel aux feuilles des aulnes et quand les champs de blé sont comme l’intérieur des lis, la petite ferme est fraîche. Elle est comme la niche du chien du Bon Dieu. Peut-être est-elle placée au milieu de la Terre, et que c’est là qu’habite la fidélité. Endroit sauvage ! A deux kilomètres, sur le chemin qui continue la rue Moncade, tu tournes à gauche. De là un chemin défoncé, tantôt boueux tantôt friable, t’y conduit, à trois cents mètres. Les champs sont sur le versant d’un coteau qui s’incline de l’Est à l’Ouest. Au bas, un petit ruisseau les borne où de minces insectes patinent, projetant sur son fond blond leurs ombres en feuilles de trèfle. On les nomme des cordonniers à cause des mouvements qu’ils font. Recherche la noirceur de l’Été pour déjeuner là sur l’herbe en écoutant les maïs se froisser entre eux. En amont le ruisseau s’enfonce dans des terrains détrempés où croît en abondance le baume, cet arbuste coriace à l’odeur d’encens, et où l’on trouve çà et là des rossolis.
Lorsque je ne serai plus, dis-toi que par là je poursuivais les bécasses et que parfois cette solitude semblait lentement s’élargir et se refermer sous mon coup de fusil.
Le terrain qui se relève à l’Ouest au delà du ruisseau est flanqué de légers bosquets. Une ferme, en face de la nôtre, le domine dans les vignes. C’est la propriété de Dabitou qui invoque, le verre à la main, le pacte cordial du voisinage ancien.
Sur la crête opposée serpente le chemin craquelé qui fait songer à la fable torride : Le Coche et la Mouche. Il surplombe des ajoncs épineux tout bourdonnants d’abeilles dans l’après-midi qu’ils endorment.
Vers le Sud une claire échappée en éventail rafraîchit l’âme. Une tour en ruine et des montagnes lustrées semblent parler d’un pèlerinage au Ciel.
Pense à ce pèlerin, prie pour lui, ô ma Bernadette ! quand tu entendras la douceur du bétail respirer dans la pauvreté de l’étable.
LA VIE
La vie est comme une petite maison bâtie sur le bord d’un sentier, ô ma Bernadette,
une maison toute simple aux gros murs honnêtes
dans le jardin de laquelle on cueille du chasselas et des noisettes.
Puis l’on s’en va.
Vois la petite maison
avec son perron.
Elle est là comme nous sommes là et la saison avance à grands pas.
Qu’est-ce qui demeure,
de tout cela quand a sonné la dernière heure, celle où comme un filet d’eau une ombre à genoux pleure ?
Dieu.
Il reste Dieu, c’est-à-dire la maison
d’où jamais nous ne sortirons,
la maison où l’ange en prière sur le perron
ferme les yeux.
Mais apprends bien, ô Bernadette, pendant que tu es dans la vie
comment elle est, cette vie ; sache-la comme une leçon qu’on a suivie
du bout du doigt et qui t’aura ravie
jusqu’à la fin.
Et quand ton front si doux et bosselé
se relèvera du grand livre où tu auras épelé
le pain qui naît du blé
et le vin du raisin,
tu comprendras combien la petite maison est chère,
la maison sur le sentier, dans laquelle il n’y a rien d’extraordinaire,
mais où vivent quatre cœurs : ton père, ta mère, ta grand’mère et toi.
Et voici que le ciel
doré comme le miel
après notre réveil
s’élève sur le toit.