Autre Chanson.
L'amour se fait congnoistre
Quelque fois jeune enfant,
Mais tout à coup vient croistre
Alors qu'on le deffend,
Qui des cueurs se rend maistre
Et les va eschauffant:
Et si à poinct
Les picqu' et poingt,
Qu'au mesme poinct
Les rend que point
N'ont contraire desir.
Mais deux en un
Ont en commun
Un eternel plaisir:
Et n'est aucun
Qu'autre en vueille choisir.
Si faute à l'oeil on treuve
On la peut amender,
Et par une loy veuve
On luy peut commander:
Mais qui le cueur espreuve,
Il ha beau demander:
Amour discret
Vit en secret,
Bien qu'un regret
Soit tousjours prest
Pour le cueur entamer,
Qui le surprend
Et si luy rend
Un mal tousjours amer:
Mais tant soit grand
Ne laisse point d'aymer.
[Chant de Vertu, et
Fortune:]
A Monsieur C. de l'Estrange, Abbé de la Celle.
Au sein de mon ennemie
Jadis ma muse endormie
Par somnolente paresse,
Ignare estimoit cela,
Ne voulant ailleurs que là
Rire, ny faire caresse:
Mais regardoit droictement
Vers l'oeil qui sa flamme attise,
Ainsi que le dur aymant
(Guide au nocher) vers la Bise.
Jusques à ce que la tienne,
Par ses vers tira la mienne
Du fond de l'aveugle somme:
Et à ce nouveau reveil,
Luy donna ennuy pareil
Que le jour aux yeux de l'homme:
Quand sa plus vive splendeur
Se present' à luy subite,
Sortant de la profondeur
Des prisons, ou il habite.
Lors un desir qui s'allume
Sur le pinceau de ma plume,
M'invita à paindre un' Ode:
Encor ne pouvoy choisir
Le doux repos du loisir
Lieu, propos, ny temps commode:
Toutesfois le reculer
Trop long, envers toy m'accuse:
Et au long dissimuler
Trouver je ne puis excuse.
Plume qui bassement volles,
Et bas traynes mes parolles
Prens l'aer froissant la closture:
Contre le rebelle frain,
Va ores d'un front serain
Jusques au ciel de Mercure:
Et vise de ne saillir
En grand precipic', et honte,
Que de poeur fasses pallir
Le noir esmail de la fonte.
Tout oyseau prend la vollée
Sans peril en la vallée,
(Le vol trop haut ne prospere)
Icare sceut bien cela,
Quand ses aisles esbranla
Contre le veuil de son pere.
Qui trop haut se veut renger,
Sa fin est tousjours douteuse,
Vivre ne peut sans danger,
Et sa cheute est plus honteuse.
Ait il l'aisle forte, ou molle
Oyseau est dict, mais qu'il volle,
Et brancher aux hayes puisse:
Ceux là, ceux là sont des miens,
Aussi entre pigméens
Estre petit n'est pas vice:
C'est dont en bas styl' icy
Chanter veux la controverse
De ta grand' vertu, aussi
De Fortun' à moy adverse.
Bien que la chose merite
Estre depainct' et escripte
Par autre main que la mienne,
Au moins de l'une des trois,
Desquelles je ne voudrois
Choisir autre que la tienne,
Paignant les vers bien uniz
Et les Rithmes immortelles,
De la plume du phenix
La plus riche de ses aisles.
Vertu princesse asservie
Aux aguillons de l'envie,
En ses pas simple, et modeste
Fixe tousjours s'entretient,
Et la vie qu'elle tient
Est tesmoing de tout le reste:
Mais (car souz un voille noir
Envie la rend obscure)
Le monde ne la peut veoir:
Ou si la veoid, n'en ha cure.
Sa beauté sans fard se monstre,
De soymesme elle s'accoustre,
De soymesme ell' est aornée:
Et ses filz pleins de bon heur,
Merite, gloire, et honneur
La tiennent environnée.
Mais comme bastardz, conceuz
En grand vituper', et honte
Sont rejettez, et d'iceux
Le monde n'en fait point compte.
D'ailleurs fortune logée
En place mal assiegée,
Tenant geste sourcilleuse,
Un de ses piedz va haulsant,
A tous costez balancant
En son estre perilleuse:
Toujours crolle cà, et là
Sa pierre mobile, et ronde:
Et semble que l'oeil ell' ha
Dessus tout l'univers monde.
Des fiers lions ha la gueule,
Aussi devor' elle seule
Les plus hauts biens: et son ventre
Sent le bouq, bouq est aussi
Chacun, et se sent ainsi
Qui en prosperité entre:
Serpente est l'extremité
De mortel venin noircie,
Des pieds ha la sommité
Semblant au nom de Licie.
De ses deux mains l'une est bresve,
L'autre longue ayant un glaive
Pour diviser les richesses:
Mais (trop aveugl' en son faict)
N'egalle les parts que fait
Du butin de ses largesses.
Ceux à qui visage humain
Elle monstre (la perverse)
Les eléve d'une main,
Et de l'autre les renverse.
Les chefz Royaux environne
De mainte, et mainte coronne
Qu'elle ourdist: Et des hautz sceptres
Garnit leurs mains: Et leurs filz
Souvent ne sont point assis
Au trosne de leurs ancestres.
L'un mect bas, l'autr' en hautz lieux
Pour un temps donne l'entrée:
L'un ha pir' et l'autre mieux
Bien qu'ilz soyent d'une ventrée.
Ceste folle ha grand' sequelle
De gens qui vont apres elle
Pour dorer leur esperance,
Mais comme fumée au vent
S'evapore bien souvent
Avec sa perseverance:
De ses thresors embellit
Les piedz legers de sa fuytte,
En qui l'espoir s'envieillit
Courant tousjours à la suitte.
Elle me tir' à grand' force
Par la corde que j'ay torse
D'un desir, mais l'effrontée
La faveur que me promet,
De moy encor ne permet
Que soit experimentée:
Dont puis que veut tant vexer
Des desirs la vieille trouppe,
Certes mieux vaut la laisser
Et que la corde je couppe.
Mes jours serains luy desplaisent,
Et mes plus obscurs luy plaisent
(De mon bien trop offencée)
Ce que je veux ne veut point,
Et voudroit bien en ce poinct
Mettre loy à ma pensée:
C'est pourquoy usant du fin
Contre la volonté mienne,
Je desire mal, à fin
Que le contraire m'advienne.
Vertu en mespris tenue
De fortun', est revenue
Posseder sa digne place:
Mais la felonn', ha bien sceu
La chasser avec le feu
De sa temerair' audace:
Souz les piedz, encor plus bas
La tient esclav': et l'envie
En est garde, et ne veut pas
Qu'on manifeste sa vie.
Qui souz vertu se veut mettre
Ne peut que droicturier estre:
Car elle n'est point coustiere:
Il vainc les maux angoisseux,
(Vertu aussi entr' iceux
Demeure saine et entiere)
De maints soucis est battu,
Et pauvreté l'importune:
On void aussi la vertu
A la porte de Fortune.
Nonobstant leur resistence,
Avec toy font residence
Par amour appariées:
Mais c'est le vouloir de Dieu
Qui veut qu'en si digne lieu
On les trouve mariées:
Toutesfois les parts des biens
Sont encores trop petites,
Car plus grands seroyent les tiens
Les librant à tes merites.
Ma muse encor alourdie
De son vieil somme, ha ordie
L'Ode que je te presente,
Tesmoing de ma volonté
De te veoir plus haut monté
Que ta fortune presente:
Et venu aux derniers bords
De ton heur, si prend envie
Aux soeurs, ne me chaut si lors
Couppent le fil de ma vie.
[Chant Funebre de feu Anne
Philiponne, Damoyselle:]
A
M. Albert, Seigneur de
Sainct Alban.
Si en ma langu' estoit le dueil
Et que visible fut à l'oeil
Comm' au cueur secret je le porte,
De regret que Pluton auroit
Encor' un coup il ouvriroit
Les verroux qui ferment sa porte,
Permettant en tirer l'esprit
De ton erudic', ou abonde
Tant d'honneur: mais laissant le monde
Son chemin en ces lieux ne prit.
Et croy bien que le piteux son
Qui de mon triste cueur derive.
Esmouvroit aussi le poisson
Qui porta Arion à rive
A rompre les flotz du soucy,
Lesquelz se pressent tout ainsi
Que sur mer quand le vent arrive.
Mon ame doncques flestrissant
D'ennuy qui tant la va pressant
Pour un temps ha esté ravie,
Et au corps qu'elle abandonnoit
Attachée ne se tenoit
Que du moindre fil de la vie:
Mais d'un train royde s'en volla
Sur les aisles de sa pensée,
Et comme si fust insensée
Divers chemins prind cà et là:
Se hastant par les vagues lieux
Trop plus que l'aigle avec sa proye
Allant jadis offrir aux Dieux
La plus rare beauté de Troye:
Et panchée à son corps disoit
Heureuse ceste Ecthase soit,
Qui le jour des secretz m'octroye.
Ores bas, ores volloit haut
Par dessus l'element plus chaud
En vollant la sente embrasée:
Et souz elle laissoit loing, loing
L'arc qui fut de la paix tesmoing
Quand l'eau eut la terre rasée.
Et de là se plongeant en l'aer
Le fendit d'une aisle baissée,
Sans que vers sa maison laissée,
Encores desirast aller:
Mais allant front à front du vent
Vint par rencontr' en la montaigne
Qui bien haut son chef va levant,
Et en mer ses racines baigne:
Mais si loingtain estoit cela
Que Navire onq n'aborda là,
Fust la Caranelle d'Espaigne.
Tout ce que plus à l'homme nuict
Prend vigueur souz la froyde nuict
De ce mont, ou des nuictz la pire
Pour ne recepvoir le clair jour
Les rideaux de son long sejour
(Tant soit peu) jamais ne retire.
Des crys qu'on y oyt, vient horreur,
De l'horreur poeur, de poeur la fuyte,
Mais mon ame fit grand' poursuite
De scavoir d'ou venoit l'erreur
Parquoy trenchant l'aer obscursi,
D'un vol contrainct est arrivée
A l'huis de mort: la mort aussi
En ce lieu tousjours est trouvée,
Et subgectz au pouvoir qu'elle ha,
Faut que trestous passent par là
Quand la chair de vie est privée.
L'huis est grand, et grand faut qu'il soit
Causant les tourbes qu'il recoit
De ceux qui la vie abandonnent.
Là est le grand nombre arresté
De tous les maux qui ont esté,
(Ceux j'entendz qui la mort nous donnent.
Là se combattent les humeurs,
La fievre aussi sans cesse y tremble,
Et du venin qu'illeq' s'assemble,
Se font prestiferes tumeurs:
Les trois soeurs, en pareil y sont
Par qui l'am' est du corps ravie,
Ou de leurs cizeaux rouillez font
Les coups qui abbregent la vie:
Quand l'une la veut allonger
L'autre s'efforce à l'abbreger,
Esmeues de contraire envie.
Celle des petis et des Roys
Est torse par l'une des trois:
L'autre charpit, et l'inhumaine
Couppe de son mortel cizeau
Le filet ou pend le fuseau
Ou se plie la vie humaine,
Dont pareil nombr' on trouve là
Que de vivans, sans la grand' trouppe
Que de jour en jour elle couppe
Mais compte ne faict de cela.
Ceux qui sont de maux entachez,
Leur filace est de noudz garnie,
Et les vices y attachez
La rendent grosse, et mal unie.
On congnoit au contraire aussi
Ceux là qui ont leur vie icy
De vertu riche et bien munie.
Or quand la troupp' apperceu m'eut,
Un debat entr' elles s'esmeut
De la vie, en ceste guerre
Quand l'une la venoit filer,
L'autre venoit l'anichiler,
Pour rendre deserte la terre.
De sa main hideuse prenoit
A grands flottes le fil de vie,
Et de coupper non assouvye
Sa colere ne reffrenoit.
Parquoy horrible estoit à veoir
Les effortz des jumelles lames
Si grands, qu'elles avoyent pouvoir
D'un seul coup ravir cent mill' ames,
Dont cuidoy (en ayant veu tant,)
C'estre la fin que lon attend
Par les inevitables flammes.
A cest esclandre l'oeil volla
Loing, loing vers Gaulle, et congneut là
De son Roy la preuse conqueste,
Ou l'honneur d'Espaigne arrachoit,
Et ainsi qu'un lyon marchoit
Jouïssant du fruit de sa queste:
Des corps morts à son loz dressant
Les montjoyes de la victoire
Qui ja unir font à sa gloire
Les deux cornes de son croissant:
Car vers le fleuve des Germains
Desja il se recourbe, et arque:
Et si menace les Romains
Du pouvoir de ce grand Monarque:
Dont le glaive en pais allegeant,
Aux durs conflictz va soulageant
Les cizeaux de la fiere parque.
Leur fureur apres destournant,
Et contre Gaulle la tournant,
Luy survint un leger esclandre
Au pris des grands maux assemblez
Qui (comme feu parmy les blez)
Ses haineux les verront descendre:
Tant seront alors descouppez
A l'abord des forces terribles:
Et apres ces troubles horribles
Doit naistre une nouvelle paix,
Que nostre prince tresheureux
Plantera sur la terre ronde,
Et les hommes l'auront entr' eux
Tant qu'ilz seront vivans au monde.
Lors vivront tous souz mesmes loix
Ausquelles Germains, et Gaullois
Feront que leur vie responde.
Par les coups donnez à travers
Elles font de meurdres divers
Cà, et là en mainte contrée,
Et couppant leurs filetz bien tordz
La vie (helas) enclos' au corps
De Philiponn' ont rencontrée!
Qui voyant sa chair au sercueil
(Faict' à la mort nouvelle proye)
S'en rirent car toute leur joye
Est de remplir noz cueurs de dueil:
Reffroignans leurs ridez museaux
Monstroyent des dentz un, et un ordre
Rouillez non moins que leurs cizeaux,
Et moussez ainsi par trop mordre.
Et rians, là se desbatoyent
Des filetz qu'en deux partz mettoyent,
Commencez seulement de tordre.
Si pour ton ame ainsi mourant
Le regret en terre fut grand,
Pour si grand' perte inopinée,
Le ciel tant plus ayse ha esté
De veoir l'esprit en liberté
Ayant sa chair abandonnée.
Là aussi on oyoit chanter
Cantiques tous plains de louange
Pour l'honneur de ce nouveau Ange
Qui là haut se vint presenter.
Ou heureux, entre les heureux
Ou bon entre les bons eut place,
Si qu'alors je fu desireux
Que mon ame du monde lasse
En Ecthase demeurast là
Pour tousjours contempler cela
Ravie de celeste grace.
O Esprit, ô Ange nouveau
Retiré en lieu sainct, et beau
Pour jamais avec tes semblables,
Or es tu heureux mille fois
Pour les plaisirs que tu recois
Interditz aux ames coulpables:
A fin que tout cest univers
Puisse entendre si digne chose,
Au tombeau ou ton corps repose,
De ma main j'escriray ces vers.
Si quelqu'un desire scavoir
Ou est le thresor de ce temple,
Que ce sepulchre vienne veoir,
Et les vertuz d'Anne y contemple,
Son cueur ha l'honneur advancé,
Et comme morte elle ha laissé
De ses moeurs aux autres l'exemple.
Fin.