DOCUMENTS

«Les mémoires de Louis Morellet, sieur de La Fontette s'arrêtent ici; on sait peu de choses sur ses dernières années qu'il vécut dans la retraite et occupé du soin de son salut, car il devint fort dévot après la mort de sa femme, disant que la mauvaise humeur naturelle d'Angélique l'ayant sûrement conduit au purgatoire et pour longtemps, il voulait essayer de gagner le ciel en droiture afin d'y goûter un peu de repos pendant l'éternité en attendant que sa femme vînt le rejoindre dans le sein de Dieu.

On doit croire, que, selon ses desseins, l'un de ses enfants suivit la voie des armes, car un La Fontette figure parmi les officiers tués pendant la retraite de Prague, mais, malgré nos recherches, nous n'avons pu retrouver le destin des deux autres, qui, vraisemblablement, n'ont pas laissé postérité. Une des filles de Bellefleur se fit comédienne contre son vœu; on croit qu'il mourut du chagrin que lui causa cette disgrâce. Thérèse Morellet était grande, spirituelle et libre, elle dansa à l'Opéra et sut plaire. C'est elle qui fit à Mlle Le Rochois, qui lui enseignait un rôle d'amante abandonnée adressant ses adieux à celui qu'elle adore, une réponse célèbre:

—Pénétrez-vous de la situation, disait le professeur; si vous étiez délaissée par un homme que vous aimeriez avec passion, que feriez-vous?

—Je chercherai un autre amant.

On a sujet de croire, surtout après cela, que la seconde fille de Bellefleur fut nonne.

(Extrait de l'ouvrage—introuvable aujourd'hui: «Considérations sur la troupe de Molière, avec des notes pour servir à l'histoire de la descendance des acteurs et actrices de l'illustre théâtre pour faire suite à celles de M. de Grimarest» (1764).)

Portrait de Bellefleur, par Mme la maréchale de Moncontour (Mémoires):

«Sa taille ne passait guère la médiocre, mais elle était bien prise et sentait l'homme de condition. Il avait la figure ronde, avec des yeux pleins de feu et en tout la mine d'un honnête homme, quoiqu'au théâtre il ne jouât que les valets. Bellefleur épousa une manière de fille de qualité qui la lui fit payer bien cher par ses dégoûts, et l'obligea de quitter le théâtre qu'il aimait. Par la suite, il devint président et dévot. Sans doute qu'il se souvenait de Perrin Dandin et de Tartuffe. On assurait qu'il était gentilhomme, mais il peut être tenu pour certain que jamais ses ancêtres n'avaient gagné tant de batailles ni obtenu tant de renom avec leurs épées, qu'il ne remporta l'un et l'autre avec son dos et sous le bâton.»

Il y a quelques années, au moment où je rassemblais et déchiffrais les feuillets épars et inédits des Mémoires de Bellefleur, le hasard—ou pour parler plus franc,—le succès d'une piste habilement suivie me conduisit à retrouver dans le Loir-et-Cher un certain baron de Lafontette, qui paraissait dans une situation de fortune assez belle et qu'on me dit infatué de noblesse d'une manière qu'on ne rencontre plus qu'en province chez les personnes inoccupées. Sous prétexte de recherches généalogiques je parvins à entrer en rapport avec M. de Lafontette qui ne me cacha pas que sa famille remontait à la plus haute antiquité. L'ayant interrogé sur le président de Lafontette, il me répondit que peut-être des cadets de sa maison avaient pu à un moment donné entrer dans la robe, mais que son ascendance directe était d'épée et qu'on pouvait retrouver à chaque page de l'histoire de France les traces des grands coups d'estoc,—il prononçait estoc avec une évidente complaisance,—fourni par les siens.

J'osai lui glisser quelques mots de Bellefleur en m'informant s'il n'avait pas quelques notions sur ce personnage de son nom, mais il rejeta avec hauteur la corrélation que j'avais paru vouloir établir entre cet histrion, dit-il, et son aïeul.

Cependant les registres de l'état civil consultés par moi donnent cette indication: Acte de naissance de Louis, Joseph, Charles, Léon Morellet de Lafontette, fils de, etc.

Ce M. de Lafontette a un fils qui n'a pas cru devoir immobiliser son activité dans les opinions réactionnaires de sa famille et qui occupe actuellement au ministère de l'Instruction publique une situation prépondérante et occulte. Son influence s'exerce d'une manière assez sensible dans le choix des croix attribuées aux comédiens comme professeurs ou fonctionnaires.


Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.—5326.