X

Il se logea dans le premier hôtel qu'il rencontra quai Voltaire. Le matin, il regardait pleuvoir sur la Seine qu'il n'avait encore osé franchir, puis, à midi, se glissait jusqu'au café de la gare d'Orléans où il somnolait, dans le grondement des trains qui emportaient vers le Sud-Ouest des voyageurs bienheureux. N'osant s'attarder, son repas fini, sans consommer, il buvait après sa bouteille de vin blanc, deux verres de liqueur, et son agile esprit se mouvait dans l'absolu. Ses tics, des mots entrecoupés, parfois faisaient sourire les voisins et les garçons; mais tapi entre le tambour de la porte et une colonne, il demeurait le plus souvent inaperçu. Jusqu'aux réclames, il lisait les journaux: meurtres, suicides, drames de la jalousie et de la folie, tout était bon à Jean Péloueyre qui se repaissait du mal universel. Après le dîner, un ticket de deux sous lui donnait accès aux quais: il cherchait le wagon où était écrit le nom d'Irun et dont les larges vitres, le lendemain matin, refléteraient les landes monotones. Il avait calculé que ce train passait à moins de quatre-vingts kilomètres à vol d'oiseau de la maison Péloueyre. Il posait sa main sur la paroi du wagon et lorsque le convoi s'ébranlait, on eut dit un homme qui voit disparaître à jamais la moitié de son âme. Dans le café, où de nouveau il s'attablait, c'était l'heure d'un orchestre et Jean Péloueyre subissait jusqu'au désespoir la toute-puissance de la musique sur son cœur. Elle le livrait sans recours au fantôme de Noémi. Il voyageait par la pensée sur ce corps que jamais il n'avait contemplé qu'endormi. Dans le sommeil, au long des nuits de septembre et quand le clair de lune coulait sur le lit, le triste faune avait mieux appris à connaître ce corps que si, amant heureux, il l'eût possédé dans un mutuel délire. Il n'avait jamais tenu entre ses bras qu'un cadavre mais il l'avait réellement pénétré avec ses yeux. Peut-être connaissons-nous mieux qu'aucune autre, la femme qui ne nous a pas aimés. A cette heure, Noémi dormait dans la vaste chambre froide, elle dormait bienheureuse, délivrée d'une repoussante présence, toute à la volupté du lit désert. A travers l'espace, il sentait la joie de sa bien-aimée, sa joie parce qu'il n'était plus contre elle couché. La tête entre les mains, Jean Péloueyre s'excitait à la colère: il reviendrait au pays, s'imposerait à cette femme, jouirait d'elle, dût-elle en crever! Il en ferait un objet à son usage... Alors, en lui, elle surgissait muette, soumise, avec cette douce gorge lourde, comme un arbre qui tend son fruit. Il se rappelait ses consentements à mourir d'horreur et sans un cri... Jean Péloueyre payait les consommations, suivait le quai jusqu'à l'hôtel, se déshabillait à tâtons pour ne pas se voir dans la glace.

Tous les trois jours, on lui portait avec son chocolat une enveloppe qu'il n'ouvrait quelquefois que le soir. Ah! que lui importaient ces hypocrites vœux pour son retour! Le seul plaisir de Jean Péloueyre était de penser que la main de Noémi à ce papier s'appuya,—que l'ongle de son petit doigt avait creusé cette ligne sous chaque mot. Vers la fin de mars, il crut sentir quelque sincérité dans l'appel de Noémi: «... Je suis sûre que vous ne croyez pas à mon désir de vous revoir. C'est mal connaître votre femme...» Elle écrivait encore: «Je m'ennuie de toi.» Jean Péloueyre froissait la lettre et relisait celle que son père lui avait adressée par le même courrier: «... Tu trouveras Noémi changée à son avantage: elle a repris de l'embonpoint, elle est superbe; elle me soigne et me dorlotte avec tant de bonne humeur que j'oublie de la remercier. Les Cazenave ne paraissent plus céans, mais je sais qu'ils imaginent de la brouille entre vous: laissons-les dire. Je reprends du poil de la bête; ce n'est pas comme le fils Pieuchon qui ne sort plus qu'en voiture et qu'on croit perdu, bien qu'un médecin de B... prétende le guérir avec de la teinture d'iode diluée dans l'eau: les jeunes s'en vont avant les vieux...»

Quand vinrent les premiers beaux jours, Jean Péloueyre osa enfin passer les ponts. Dans un crépuscule d'or, il regarda la Seine et ses mains touchaient le parapet tiède, le caressaient comme un être vivant. Alors une voix derrière lui chuchota; elle l'appelait: chéri; elle lui disait: viens. Tout près du sien, un jeune visage était exsangue sous le fard. Une main gonflée et sans ongles cherchait sa main. Il prit la fuite, ne s'arrêta qu'aux guichets du Louvre, soufflant un peu. Même de telles créatures, aurait-il jamais osé attendre un appel? Une autre femme que Noémi?... Il voulut, pour la première fois, se délecter en pensée d'une complice, sinon bienheureuse, du moins indifférente et sans dégoût; mais un si pauvre bonheur lui demeurait inconcevable; il reçut l'âcre connaissance de ce comble d'infortune, en éprouva un retour de colère. Ah! pourquoi ne pas consentir, ce soir, à l'anéantissement dans des bras indulgents et soumis? Sont-elles au monde pour d'autres que les Péloueyre, ces dispensatrices de caresses? Il vit trembler le ciel de huit heures dans le bassin des Tuileries; des enfants s'attroupaient à cause de ses gestes. Il fila, le dos rond, contourna la place, atteignit la rue Royale et, comme c'était l'heure de dîner, osa franchir le seuil d'un cabaret fameux.

Tapi contre la porte, face au bar où, comme à une mangeoire d'acajou, des perruches à aigrettes s'accrochent, il éprouvait avec délices que son aspect ici n'étonnait ni les femelles, ni les maîtres d'hôtel, noirs et gras—rats d'égouts de restaurants chers. Ce boyau étincelant attire trop de sauvages des Amériques, trop de fermiers et de notaires provinciaux pour qu'y fasse rire un Jean Péloueyre. Le Vouvray colorait ses pommettes et il souriait au bétail qu'attirait l'auge d'acajou. Une blonde charnue glissa de son tabouret, lui demanda du feu, but dans son verre, à mi-voix lui promit pour cinq louis de bonheur, puis de nouveau, se percha, expectante. Bien que le vieux monsieur d'une table voisine lui conseillât d'attendre la fermeture de l'établissement «parce qu'alors celles qui restent vous font des prix avantageux», Jean Péloueyre paya l'addition et sur le trottoir fut rejoint par la dame. Elle héla un taxi et fit descendre le client derrière la Madeleine. L'escalier de l'hôtel sans vestibule s'amorçait au ras du trottoir comme pour en aspirer les immondices.

Le bruit des épingles à cheveux sur du marbre, éveilla Jean de sa léthargie. Il vit des bras démesurément larges à l'endroit où ils s'attachent aux épaules. Des faveurs roses enjolivaient cette chair tremblante. Elle l'appela son loup tandis qu'avec un soin infini, elle enlevait des bas de soie végétale. Cette hâte de se donner, ce consentement, cette soumission sans dégoût, Jean Péloueyre en éprouvait une pire douleur que lorsque, de toute sa chair, Noémi lui criait: Non! Stupide, la fille le vit jeter un billet sur la table, et avant qu'elle ait pu faire un geste, il était déjà dehors, enfilait une rue comme un voleur. Il goûta, dans la cohue des boulevards, cette béatitude après un grand péril conjuré. Les marronniers nus des Champs-Elysées l'attirèrent. Un banc était libre; il s'y reposa, essoufflé toussant un peu. Cette lune tronquée qu'éclipsaient les lampes à arc, il songea qu'elle épandait sa lueur calme sur le troupeau des sombres cimes entre les Pyrénées et l'Océan. Il ne souffrait plus, tout était pur en lui. Il se délectait de sa misère sans souillure. Noémi et Jean s'aimeraient dans un jour d'été sans déclin. D'avance il goûta l'accord de leur chair glorifiée. O lumière où s'appelleront leurs corps immortels, leurs corps incorruptibles! Jean Péloueyre dit à haute voix: «Il n'est pas de Maîtres; nous naissons tous esclaves et nous devenons vos affranchis, Seigneur.» Un sergent de ville s'étant approché, le considéra un instant, puis, les épaules soulevées, s'éloigna.

Jean s'installa, chaque après-midi, à la terrasse du café de la Paix, au bord d'un triste fleuve de visages. Les maladies secrètes, l'alcool, les stupéfiants, avaient repétri à il ne savait quelle immonde ressemblance ces milliers de figures qui toutes furent des figures d'enfants. Jean Péloueyre s'intéressait à la quête des prostituées, dénombrait ce troupeau de maigres louves. Il jouait à deviner pour le compte de quel vice, ce monsieur à monocle et la lèvre pendante, chassait. Avidement Jean Péloueyre cherchait une seule face qui portât le signe des dominateurs et des maîtres, une seule et il eût suivi cet être élu; mais les yeux étaient égarés, les mains tremblaient; des convoitises hors nature salissaient des figures qui ne se savaient pas épiées. D'ailleurs, ce Maître, s'il avait existé, eût-il été immortel? Jean Péloueyre, gesticulant à cette table des boulevards comme entre les murs d'une route de son village, se citait à soi-même le mot de Pascal sur la fin de la plus belle vie du monde. On perd toujours la partie! On perd toujours la partie, ô cerveau ramolli de Nietzsche!... Des jeunes gens, près de lui, se poussaient du coude. Une femme assise avec eux interpella Jean Péloueyre. Il tressaillit, jeta de la monnaie sur la table et prit le large. Il entendit la femme crier: «On n'est pas plus dingo...» Et maintenant il se glissait dans la cohue, trottait comme un rat le long des vitrines, élaborait le plan d'une étude péremptoire qu'il intitulerait: Volonté de Puissance et Sainteté. Parfois, une glace de magasin le reflétait et il ne se reconnaissait pas. La mauvaise nourriture l'avait maigri et réduit encore. La poussière de Paris irritait sa gorge. Il aurait dû renoncer aux cigarettes et n'avait jamais tant fumé; aussi allait-il toujours crachant et toussant. Des vertiges l'obligeaient à s'appuyer aux réverbères. Il aimait mieux se priver de manger que souffrir ensuite de brûlures à l'estomac. Le ramasserait-on un jour dans le ruisseau comme un chat mort? Alors Noémi serait délivrée... Ainsi rêvait-il au cinéma où il échouait, moins attiré par l'écran que par la musique ininterrompue. Souvent le fiévreux, mourant de fatigue, entrait dans un établissement de bains. Un rideau de calicot voile la lumière, les cols de cygne gouttent, on ne sent plus vivre son corps. Jean Péloueyre ne cherchait de si médiocres refuges que parce que longtemps il ne connut à Paris d'autre église que la Madeleine, la seule qu'il rencontrât entre son hôtel et le café de la Paix. Mais un jour, un autre itinéraire lui fit connaître Saint-Roch dont la ténébreuse chapelle devint son hâvre quotidien. Odeur retrouvée de l'église natale,—présence, la même à ce carrefour de l'immense ville que dans le bourg inconnu. Pas une fois il ne franchit le seuil d'une bibliothèque.

Peut-être eût-il ainsi vécu jusqu'à la mort, si un matin une lettre du curé ne l'avait rappelé au bercail. Les termes en étaient pressants, bien qu'elle donnât de M. Jérôme et de Noémi les meilleures nouvelles. Avec une grande angoisse, Jean Péloueyre monta dans cet express dont si souvent il avait senti se détacher de lui, glisser doucement, puis plus vite vers le Sud-Ouest, le wagon qui porte le nom d'Irun.