XIV
Jean Péloueyre avait demandé qu'on descendît son lit dans une chambre du rez-de-chaussée qui ouvrait sur le jardin. Quand il étouffait, on poussait sous la véranda le lit de fer et il regardait le vent rétrécir ou dilater le bleu entre les feuilles. On avait fait venir une sorbetière parce qu'il n'avalait guère, hors le lait cru et froid, qu'un peu de glace parfumée. Son père venait le voir, lui souriait, mais de loin. Peut-être Jean eût-il préféré les ténèbres de la chambre pour y cacher son agonie, mais il avait choisi de mourir au jardin afin que Noémi fût moins exposée à la contagion. Des piqûres de morphine l'assoupissaient. Repos! Repos après ces horribles après-midi au chevet du fils Pieuchon criant de désespoir à cause de ce qu'il quittait à jamais: des soir de noce à Bordeaux, les danses dans des cabarets de banlieue autour d'un orgue mécanique, les randonnées en bicyclette, lorsque la poussière se colle à de maigres cuisses velues et qu'on se crève, et surtout les caresses des filles. Les Cazenave répandirent partout le bruit que l'avarice de M. Jérôme interdisait à son fils le bienfait des climats plus doux et les cures d'altitude. Mais, outre que Jean n'était pas homme à mourir hors du gîte, le docteur Pieuchon professait que contre la tuberculose, rien ne vaut la forêt landaise: il tapissa même de jeunes pins la chambre du malade comme pour une Fête-Dieu et entoura le lit de pots débordants de résine. A bout de science enfin, il fit appeler son jeune confrère, bien qu'il fut dès lors avéré que Jean Péloueyre ne tolérerait plus l'iode «à dose massive». Noémi accueillit le beau garçon avec une indifférence qui n'alla pas jusqu'à ignorer qu'il pâlissait sous son regard ou lorsque leurs mains se touchaient. A chaque rencontre elle savourait cette certitude que rien ne lui était plus au monde que ce gisant—son époux. Mais il se peut aussi qu'au plus obscur de son cœur, elle sentît le jeune mâle solidement harponné et qu'elle ne fût si tranquille que parce qu'elle était assurée de le tirer sur la berge, un jour, vivant et palpitant... Jean Péloueyre défendait à Noémi de l'embrasser, mais il acceptait l'imposition de sa main fraîche sur son front. Croyait-il maintenant qu'elle l'aimait? Il le croyait et disait: «Soyez béni à jamais, mon Dieu, qui, avant que je meure, m'avez donné l'amour d'une femme...» Et comme autrefois dans ses courses solitaires il ruminait indéfiniment le même vers, aujourd'hui, quand il se sentait las de son chapelet et pendant que Noémi tenait son poignet, comptant les pulsations, il répétait à mi-voix le cri de Pauline: Mon Polyeucte touche à son heure dernière, et souriait. Non qu'il se crût un martyr. Toujours on avait dit de lui: «C'est un pauvre être.» Et jamais il n'avait douté qu'il en fût un. Le regard en arrière sur l'eau grise de sa vie l'entretenait dans le mépris de soi. Quelle stagnation! Mais sous ces eaux dormantes avait frémi un secret courant d'eau vive, et voici qu'ayant vécu comme un mort, il mourait comme s'il renaissait.
Un soir, le curé et le docteur Pieuchon s'étant attardés dans le vestibule, Noémi les rejoignit et amèrement leur demanda compte de leur silence: pourquoi ne l'avaient-ils pas avertie des stations quotidiennes de Jean au chevet d'un phtisique? Le docteur baissait la tête, s'excusait sur ce qu'il ne connaissait pas l'état de M. Jean. D'une charité sans borne, comment se serait-il étonné d'un dévouement qu'il pratiquait lui-même et dont son fils était le bénéficiaire? Le curé se défendit plus vivement: Jean Péloueyre avait exigé le silence; envers ses dirigés, un directeur doit pousser la discrétion jusqu'au scrupule: «Mais c'est vous, monsieur le curé, c'est vous qui avez voulu ce fatal voyage à Paris.—... Moi seul, Noémi?» Elle s'appuya contre le mur, élargissant du doigt une éraflure dans le plâtre peint en faux-marbre. On entendait tousser dans la chambre. Les savates de Cadette traînèrent. Le Curé dit encore: «J'ai agi après avoir prié, Noémi. Il faut adorer les voies de Dieu.» Il enfila sa douillette. Mais, dans le secret, il était la proie de sentiments contraires, et, au long de ses insomnies, pleurait sur Jean Péloueyre; en vain se répétait-il que le malade avait testé en faveur de Noémi, et que c'était l'intention de M. Jérôme, après la mort du pauvre enfant, de donner la maison et le plus possible de son bien à la jeune femme,—à condition qu'elle ne se remariât pas. Le curé, homme scrupuleux mais trop enclin à entrer dans le destin des autres, interrogeait son cœur. Il n'avait pas douté que ce mariage dut être heureux,—et sub specie æterni, n'en fallait-il admirer la réussite? Quel était son gain en cette affaire? Bon pasteur, il n'avait eu souci que de son troupeau. Le curé, chaque fois qu'il se jugeait, se renvoyait absous, mais ne se lassait pas de rouvrir son procès. Il redoutait d'avoir perdu le discernement de l'injuste et du juste, et n'en revenait pas d'hésiter sur la valeur de ses actes. Humilié, il pontifia moins: pour célébrer sa messe quotidienne, il ne défit plus la queue de sa soutane et renonça au chapeau tricorne qui le distinguait de ses confrères. Toutes ses petitesses, une à une, se détachaient de lui. Il reçut sans joie la nouvelle que, bien qu'il ne fût pas curé-doyen, l'évêché lui octroyait le droit de porter le camail sur son surplis. Comment avait-il pu tenir à ces misères, lui, le gardien des âmes? Rien ne lui était plus, à cette heure, que de démêler sa part dans ce drame: avait-il été l'instrument docile de Dieu? ou le, pauvre curé de campagne s'était-il substitué à l'Etre infini?
Cependant, chaque soir, sur la route gelée, une carriole emportait le jeune docteur. A travers les cimes serrées des pins, le clair de lune filtrait, mal retenu par les branches jointes. Les têtes rondes et sombres planaient dans le ciel comme un vol immobile. Plusieurs fois, à quelques cents mètres du cheval, de courtes ombres de sangliers, d'un talus à l'autre, traversèrent. Les pins s'écartaient autour d'un nuage au ras du sol qui recélait une prairie. La route fléchissait et l'on entrait dans l'haleine glacée d'un ruisseau. Le jeune homme, sous sa peau de bique, isolé dans l'odeur du brouillard et de sa pipe, ne savait pas qu'il y eût, au-dessus des pins, les astres. Son nez ne se levait pas plus de la croûte terrestre que le museau d'un chien. Et quand il ne songeait pas au feu de la cuisine où tout à l'heure il se sécherait, et à la soupe dans quoi il verserait du vin, sa pensée s'attachait à cette Noémi si proche de sa main et qu'il n'avait jamais touchée. «Pourtant, se disait ce chasseur, je ne l'ai pas ratée; elle est blessée...» Son instinct l'avertissait quand le gibier féminin était forcé, demandait grâce. Il avait entendu le cri de ce jeune corps. Combien en avait-il possédé de femmes, défendues, mariées à des hommes et non à un débris comme ce Péloueyre! Atteinte et plus qu'une autre démunie, cette Noémi serait-elle seule inaccessible? Tant que durerait l'agonie du mari, sans doute obéissait-elle à une pudeur; mais avant que son époux fût très malade, qui donc avait retenu cette perdrix à demi fascinée? Quel aimant plus fort l'attirait dans l'ombre, loin de la lampe? Un autre amour? Il ne croyait pas qu'elle fût dévote; cette espèce-là, le jeune docteur pensait la bien connaître: il avait dû déjà se mesurer avec le curé pour la conquête d'une ouaille. La dévote joue, se passe un péché véniel, tourne autour du feu, se brûle un pied, et à la dernière seconde glisse entre les doigts, comme ramenée, par un fil invisible, au confessionnal. Il fit des plans pour quand Jean Péloueyre aurait «clampsé». Il se disait: «Je l'aurai.» Et il riait, possédant la patience du Landais qui chasse à l'affût.
Vers ce temps-là, les personnes pieuses du bourg qui, au milieu du jour, entraient à l'église et s'y croyaient seules, tressaillaient au bruit d'un soupir dans le chœur: presque tous ses instants de liberté, le curé les vivait dans cette ombre, devant son juge. Là seulement il goûtait la paix, non pas celle que donne le silence des églises de campagne ténébreuses et comme immergées, mais cette paix que rien au monde ne donne. Le prêtre concevait qu'il y avait loin du petit être chétif, de ce Jean Péloueyre à peine capable, aux veilles de grandes fêtes, de frotter les cristaux des lustres et de ramasser les longues mousses dont les dames faisaient des guirlandes,—qu'il y avait loin du tueur de pies à ce mourant qui donnait sa vie pour le salut de plusieurs. Le curé s'abîmait devant Celui dont le secret est de rendre semblables à Dieu, des esclaves.