V
Des messieurs en redingote, mornes et résignés, encombraient les passages, et vainement la maîtresse de la maison les suppliait de s'asseoir: héroïquement, ils voulaient rester debout, cependant que, devant la cheminée, des poètes se succédaient, il y en avait de très vieux, qui, malgré la couperose de leurs joues et leur ventre ridicule, clamaient passionnément des vers d'amour. Jean-Paul éprouvait à leur endroit quelque pitié. Mais les jeunes, avec leurs faces amères et défiantes, l'exaspéraient—ceux surtout qui portaient des cheveux longs et des cravates à triple tour, ceux qui écrivaient eux-mêmes leurs noms sur les carnets des journaliste?... De toute cette littérature, une impression de médiocrité, de pauvreté se dégageait, dont chacun, semblait-il, avait conscience: quand le poète regagnait sa place, serrant des mains, opposant un sourire d'ineffable satisfaction aux très bien, très bien des confrères, un silence terrible s'établissait... On parlait bas ... les plus bornés éprouvaient un malaise qu'ils ne s'expliquaient pas; les gens ironiques entourés de poètes, ou de parents et d'amis de poètes, ne savaient que faire de leur ironie; les violents se mouraient d'indignation rentrée—et les dilettantes, pour qui la bêtise humaine constitue un spectacle plaisant, demeuraient, eux aussi, atterrés devant cet excès de ridicule.
Dans la cohue, Jean-Paul essayait vainement de reconnaître Vincent Hiéron. Excédé, il se réfugia au petit salon, jusqu'où n'arrivaient pas les clameurs des poètes...
Une seule lampe y mettait son âme recueillie. On sentait que les maîtres de maison devaient passer là leur soirée: les fauteuils étaient affaissés, une boîte à ouvrage accrochait de la lumière... Jean-Paul, un peu gêné de violer cette intimité, fut sensible à tant de bonne paix et de recueillement. Il demanda pardon à ces choses qui lui étaient étrangères, mais qui avaient l'air si doux, et s'assit. On n'avait pas fermé les contrevents de la porte-fenêtre. L'arbre du jardin se détachait sur un morceau de ciel encore pâle.
Un couple entra. Jean-Paul, dont la vue était basse, devina seulement la présence de Marthe. Il ne voyait que sa silhouette, ses cheveux fauves et lumineux, sa poitrine irréelle ... et comme toujours, il la jugea peu désirable. Elle se retourna:
—Jean-Paul, tu es là?... Faut-il, monsieur, dit-elle en souriant au jeune homme qui raccompagnait, que je vous présente un ancien ami?
Le jeune homme entra dans le rayonnement de la lampe. Et Jean-Paul murmura le nom de son ami d'enfance:
—Vincent...
Comme il avait peu changé! Jean-Paul reconnut l'orgueil douloureux de ce visage et tout ce corps chétif secoué par une âme violente, insatisfaite... Il se rappela les prétentions exaspérées du collégien, ses mépris sifflants. Le regard seul était plus calme; on y voyait la paix de ceux qui vivent face à face avec leur Dieu.
Jean Paul répétait:
—Te voilà ... c'est toi...
—Je t'avais reconnu déjà en entrant dans le salon, Jean-Paul. Et d'abord, sois assuré que je ne suis au milieu de ces imbéciles que pour obéir à ma mère. Mais j'aurai vingt et un ans dans un mois. Je serai délivré!
—Pourquoi, Vincent, n'es-tu pas venu vers moi, puisque tu m'as reconnu?
... A ce moment, Jean-Paul regarda Marthe. Elle comprit et s'éloigna, triste—se sentant si peu de chose aux yeux du bien-aimé, dès qu'un ami ou même un simple camarade était là.
—Je me suis au contraire dissimulé, pour te mieux observer, disait Vincent.
Il considéra un instant Jean-Paul, et ajouta:
—Ah! oui, tu es resté le même ... il m'a suffi de te voir aller et venir dans ce salon, de groupe en groupe, comme jadis en récréation ... il m'a suffi de voir ta démarche hésitante et ta solitude, et quand on lisait certaines inepties, j'ai bien reconnu la façon dont s'abaissent les coins de ta bouche...
Ils revinrent ensemble. Jean-Paul parlait, parlait, cédant au besoin de livrer son âme à l'ami retrouvé. Il disait sa tristesse incurable, sa débile volonté, combien la vie lui apparaissait médiocre...
—Tu me disais les mêmes choses au collège, Jean-Paul, et tu me les rediras jusqu'à l'heure où tu sauras ce que veut dire se renoncer.
—Je ne le peux pas. Je ne m'appartiens plus ... déjà au collège, tu me jugeais «livresque», je me souviens.
—L'amour des livres, Jean-Paul, c'est encore l'amour de toi-même, car tu ne lis que ceux où tu te retrouves. Mais l'homme n'est à lui-même qu'un bien petit dieu. Tu ne vis pas, parce que tu es ton prisonnier. Il faut se renoncer pour vivre...
Il avait ce ton de prédicant qu'affectent les jeunes hommes inquiets de problèmes sociaux et religieux.
—Je ne peux pas ... je ne peux pas...
—J'ai prié pour toi, Jean-Paul, même quand tu me croyais loin... Je prierai jusqu'à l'heure où tu seras enfin délivré de toi-même ... où tu te seras donné à Dieu et à Dieu dans les hommes.
Jean-Paul ne sourit pas d'une telle éloquence, car il avait, au collège, entendu cette même voix. Le désir lui vint d'être seul pour pleurer.
Ils se turent, séparés à chaque instant par l'ignoble cohue du boulevard Saint-Michel.—Ah! comme Jean-Paul les exécrait ces faces d'étudiants exténués, couvertes souvent de boutons, fendues par des rires.
Les deux jeunes gens s'arrêtèrent devant la maison où Vincent habitait, rue des Écoles.
—Connais-tu l'union Amour et Foi, Jean-Paul? demanda brusquement Vincent.
—Oui, de nom. J'ai vu souvent des affiches rouges ... et j'ai même assisté à une conférence de Jérôme Servet qui la dirige, n'est-ce pas?
—C'est cela. D'ailleurs nous en parlerons.
Ils fixèrent un rendez-vous pour le lendemain.
Les enfants quittaient le Luxembourg où des couples s'attardaient encore. Jean-Paul demeura seul dans le jour mourant. Comme l'âme de son ami était loin de la sienne!
«Il ne revient vers moi que pour me sauver, se dit-il. Ah! que m'importe d'être sauvé par lui, si j'en veux être aimé...? Et puis mon cœur est las de ces conversions que suit l'inévitable reniement. Après une crise religieuse, j'eus le sentiment toujours que dans ces colloques passionnés de mon âme avec Dieu, relus aux heures de dégoût, je fis moi-même tous les frais: les demandes et les réponses n'y sont que de moi. Mais trop faible est ma pauvre voix pour tenir longtemps les deux rôles...»
Jean-Paul songea qu'il s'était livré sans arrière-pensée à l'ami presque toujours silencieux...
«Comme il m'observait!» se dit-il.
Un autobus monstrueux remplit à ce moment la rue des Saint-Pères d'un fracas de ferrailles. Jean-Paul ferma les yeux.