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Dans une petite salle très éclairée, une assistance chuchotante et inattentive de jeunes gens écoutent la conférence de Jean-Paul—en écoliers qui n'attachent aucune importance à ce que peut dire le pion. Il y a là deux ou trois jeunes hommes de qui l'adolescence soignée trahit l'éducation congréganiste, puis des apprentis bien tenus, dont les mains gercées aux ongles noirs témoignent seules qu'ils ne fréquentent pas la faculté de droit; un garçon coiffeur aux cheveux luisants de tous les fonds de pots du patron, les bons ouvriers canalisés vers l'union Amour et Foi, par les patronages.

«De même que le servage succéda à l'esclavage, pour être lui-même remplacé par le salariat moderne ... de même, camarades, nous devons croire que le patronat n'est pas éternel...»

Jean-Paul dévide, sans presque y songer, le rouleau des vieilles formules démocratiques. Ses regards errent distraitement sur cet auditoire qui s'ennuie.

Pourtant il distingue dans un coin deux yeux bruns attentifs, une figure terne qu'attriste la bouche lasse, un grand front déjà ridé ... et Jean-Paul après ce pauvre visage, remarque le torse musclé dans le tricot marron et il voit encore les grosses mains aux gerçures terreuses, des mains dont l'enfant ne sait que faire, des mains qui ne savent pas être inoccupées...

Jean-Paul, pour réveiller son auditoire, fait, aux dépens des bourgeois, une plaisanterie qui lui est familière ... et voici que la bouche du petit ouvrier sourit, d'un sourire très jeune, qui montre les dents abîmées... Jean-Paul devine cette âme attentive. Il parle maintenant d'une voix émue et contenue, et regarde là-bas s'illuminer les yeux bruns, ces yeux dont jaillit comme une lumière très lointaine entre les paupières malades.

Alors, citant les émouvantes phrases de Lacordaire et de Montalembert, il dit les joies pures de l'amitié et qu'il n'existe plus de barrière entre les apprentis et les étudiants. Il montre les âmes diverses, unies en une foi commune; il le dit et sans doute est-il à cet instant tout à fait convaincu; désormais l'auditoire s'intéresse passionnément.

«Nous aurons, camarades, l'âme d'un ami pour nous consoler aux heures désenchantées. Nous vivrons des heures de joie infiniment douces que les autres hommes ne connaissent pas...»

Celui qui parlait ainsi, n'était-ce pas ce Jean-Paul, petit bourgeois sensuel et sec, que choquait la moindre vulgarité et que la plus excusable inélégance indisposait? Pourtant au long de ces quinze jours, il avait souvent éprouvé un vertige devant l'abîme qu'il sentait se creuser entre lui et ses camarades, même ceux de sa classe qui aimaient le peuple autrement que par littérature, et le soir, après s'être exaspéré dans un cercle d'études, que de fois il s'était réfugié dans sa chambre, ayant en lui le désir violent de se désencanailler! Il revêtait alors un pyjama aux teintes fondues, et aiguisait son dégoût, en lisant les vers crispés de Jules Laforgue...

Au fond de la salle, le petit ouvrier écoutait avidement comme s'il avait conscience que Jean-Paul s'émouvait pour lui seul.

Ce fut en effet vers lui qu'après la conférence Jean-Paul se dirigea. Il s'appelait Georges Élie et travaillait dans la menuiserie. Au «patro» l'abbé lui avait parlé de l'union Amour et Foi. Alors il était allé à la conférence de Jérôme Servet, qui l'avait, disait-il, «emballé».

—Je l'ai trouvé épatant, épatant...

On sentait l'effort douloureux que Georges Élie faisait pour réunir les quelques mots usuels de son vocabulaire.

Jean-Paul regardait ce visage exténué cette apparence de force physique et pourtant d'épuisement qu'ont les pauvres corps d'enfants qui travaillent trop jeunes. Devant ces yeux inquiets et tristes, une grande pitié l'envahissait. Il oublia que ses pitiés s'usaient vite et lui parla d'une voix basse. Il lui parla de la «Cause», de la grande révolution morale que Jérôme Servet voulait accomplir dans l'âme prolétarienne.

Il lui dit qu'ils étaient frères maintenant, que rien ne les séparerait, puisqu'ils communiaient dans une même foi, dans un même amour...

Georges Élie écoutait. Une émotion ardente et douce lui donnait envie de pleurer.

—Alors, vous voulez être mon ami?

—Mais oui, je veux bien, dit Jean-Paul.

Ah! s'il avait su tout ce que l'enfant mettait dans ce mot d'amitié! S'il avait su qu'il y avait là tous les besoins d'affection d'un jeune être brutalisé, toutes les faims d'une tendresse chaque jour refoulée!

En revenant dans les rues de Bordeaux, vides à dix heures, ils purent causer. L'apprenti livra à Jean-Paul sa petite âme sensible et scrupuleuse de séminariste manqué, il lui dit son isolement à l'atelier—les grossières moqueries qu'il devait subir... Jean-Paul l'écoutait, un peu distrait, souriant parfois du savoureux accent local d'Élie.

A la porte de l'hôtel il fallut se quitter. Jean-Paul eut un frisson de peur, lorsque l'enfant lui dit avec emphase:

—Hein? c'est entre nous à la vie, à la mort, mon vieux...

Le jeune bourgeois songea un instant à détruire l'illusion de ce pauvre petit qu'il trouvait déjà laid et commun ... qu'il n'aimerait jamais, qu'il n'était pas digne d'aimer, qu'il ferait souffrir. Mais il prit conscience de sa vocation d'apôtre. Jérôme Servet l'avait dit: Il faut se donner aux âmes—aux plus obscures—aux dernières.

Et conscient de son mensonge qu'il croyait héroïque, Jean-Paul lui répondit:

—Oui, mon petit, à la vie, à la mort...