XVII

Et voici qu'elle marche dans le crépuscule à côté du bien-aimé et lui demande doucement:

—De quoi te faut-il consoler?

Jean-Paul s'émeut de cette bonne volonté.

—Asseyons-nous sur ce banc, Marthe, on est bien pour causer...

Le banc s'appuyait au chêne qu'on appelait «le gros chêne», malgré que d'autres le fussent plus que lui; les taillis s'arrêtaient brusquement sur des prairies trop vertes et qu'on devinait mouillées. A six heures, déjà des vapeurs les noyaient; on avait coupé les aulnes qui le long du ruisseau charmèrent l'adolescence de Jean-Paul. Mais ils repoussaient hâtivement, traversant les prés d'une ligne feuillue où l'eau, invisible, chantait.

—Marthe, j'ai essayé de me délivrer de moi-même—j'ai voulu me renoncer... Mais que peut un tel effort, sinon nous révéler notre impuissance?

Marthe, je ne fus jamais plus mon prisonnier que dans ces exercices d'apostolat où Vincent et Jérôme Servet me convièrent. Ah! les pauvres âmes, à qui notre prétention est de faire du bien! Nous les embellissons passagèrement, comme ces jolis jardins d'exposition qui ne durent que quelques jours...

Lorsqu'un jeune homme en voit un autre qui le veut sauver, avec quelle terreur il devrait s'en garer!

—Tu n'as pas aimé les âmes pour elles-mêmes, Jean-Paul...

—Mais peut-on aimer les âmes autrement que pour soi? dit le jeune homme. Celles à qui l'on s'attache en se disant: «Jésus lui-même eut un disciple préféré» sont destinées à la mort lente d'une amitié—soit que, hâtant le dénouement, on les abandonne comme un vêtement usé—soit qu'on y mêle un peu de pitié et c'est alors le mensonge des tendres gestes qui n'ont plus de sens... Ah! quelle agonie!

Marthe se leva.

—Il fait froid, dit-elle.

Les jeunes gens marchèrent dans l'allée du «tour du parc» où la robe de Marthe était la seule tache claire; et Jean-Paul se disait: «Pourquoi parler à celle qui ne comprend pas?...» Mais la jeune fille murmura soudain une phrase qui prouva qu'elle fut attentive:

—Ton cœur est aussi fermé à l'amitié qu'il l'est à l'amour!

—C'est vrai, Marthe,—et sais-tu ce qu'est l'amour?

Elle dit, d'une voix qu'elle voulait rendre indifférente:

—Oui, Jean-Paul, je le sais.

Il n'osa répondre, et il fauchait avec sa canne les tiges longues des fougères...

Une sirène d'automobile déchira l'air. Les jeunes gens revinrent à la hâte. M. Bertrand Johanet, le père de Jean-Paul, énorme dans ses fourrures, embrassa le jeune homme avec une tendresse timide:

—Je n'ai pu attendre jusqu'à demain, Jean-Paul...

Sa barbe, épaisse et mal soignée, ne laissait voir que peu des joues brûlées par le soleil et le grand air... Le nez, rouge et gonflé, éclatait comme une braise dans la figure commune. Le poil jaillissait en touffes des oreilles... Le gros homme était gêné devant ce fils trop délicat comme autrefois devant la jeune femme qui vécut et mourut à ses côtés, fidèle, silencieuse, résignée...

Le dîner fut long et copieux. Jules Balzon adorait son cousin. Ils avaient de communs souvenirs d'enfance que le professeur évoquait avec assez de verve... Le père de Jean-Paul riait bruyamment, se congestionnait et quand son fils lui offrait un peu d'eau, reculait le verre en disant:

—Tu es trop généreux.