XXIV
Liette doit aux bontés de Jean-Paul un joli «quatrième» à Passy, une femme de chambre et une cuisinière. Ces deux subalternes occupent dans sa vie une place essentielle. Jean-Paul est tenu au courant de leurs faits et gestes, n'ignore rien des dernières insolences de «cette fille» ni de ce qu'on apprit sur son compte chez le crémier.
Même chez la discrète Marthe, Jean-Paul avait remarqué ce goût des femmes pour les histoires d'office et d'antichambre: rien ne les intéresse au monde que leurs servantes.
Mais plus encore que la conversation de Liette, Jean-Paul redoutait les «parties» avec Lulu et son amie et quelques compagnons de plaisir dans les lieux de plaisir, cabarets artistiques, restaurants de nuit où l'on compose de la joie avec du champagne, beaucoup de lumière électrique, des tziganes, et la valse chaloupée. Au long de ces mornes soirées, Jean-Paul évoquait les douces et graves soirées d'autrefois.
Les soirées d'autrefois! Jean-Paul revit le cercle intime de quelques amis—alors que, malgré l'heure avancée, nul ne pouvait quitter le tiède petit bureau—l'étroite lueur de la lampe ... chacun prenait dans la bibliothèque de Jean-Paul le livre le plus aimé, et lisait à son tour.
Une élégie de Francis Jammes contenait toute la tristesse des vieux domaines abandonnés où passent les dolentes ombres d'anciennes jeunes filles, élevées au Sacré-Cœur. Elle évoquait d'obscurs salons campagnards, d'où l'on entend l'herbe vibrer, dans l'accablement des siestes.
L'Invitation au voyage, de Baudelaire, faisait frémir ces jeunes âmes captives, au seuil d'une pure et passionnée adolescence.
Un autre—ah! comme Jean-Paul entendait, à ces heures ignobles, sa voix!—un autre murmurait l'ineffable musique de Verlaine: «Souvenir, souvenir que me veux-tu?...» Et toutes les mystiques ardeurs de Sagesse venaient mourir dans cette voix. Et quand les âmes atteignaient enfin ces sommets, où toute parole semblerait vide, l'un d'eux se mettait au piano. Quelle douleur, pour Jean-Paul, d'évoquer, parmi les obscènes frénésies d'un orchestre tzigane, le large apaisement de la Sonate au clair de lune!...
Quelquefois les compagnons de plaisir se mêlaient d'être sérieux. On imposait silence aux femmes. On atteignait «à causer aviation».—Un monsieur ne voulait que des monoplans. Un autre avait du goût pour les biplans. On démontrait l'infériorité de la race allemande en se basant sur les échecs de Zeppelin. Un soir, on traita même des questions de sociologie.
Lulu, qui avait bu pour quatre-vingts francs d'extra-dry dans sa soirée, disait: «Si les ouvriers mettaient de côté, au lieu de dépenser leur argent au cabaret...»
Pourquoi Jean-Paul se rappela-t-il alors un certain soir, à Bordeaux, où il errait avec Vincent Hiéron dans les allées du jardin public? Une musique jouait la marche du Tannhaüser; au centre d'une grande ville, cette odeur d'herbe fauchée enivrait et les effluves des tilleuls paraissaient avoir la mortelle douceur des fleurs monstrueuses qui endorment et qui tuent....
Dans l'infâme tumulte d'un restaurant de nuit montmartrois, Jean-Paul évoque cette soirée d'exaltation sur les calmes allées d'un jardin public, en province... Il entend Vincent lui donner ce détail précis: «Dans le Nord, Jean-Paul, un ouvrier, père de quatre enfants, est inscrit d'office au bureau de bienfaisance!»
Jean-Paul regarde autour de lui ces faces bestiales—sur la table, le poing rouge de Liette, une main qui n'est soignée que depuis peu de temps... Du moins ne profanera-t-il pas son désespoir, le seul orgueil qui lui reste, dans ce bouge, parmi ces bêtes ... alors il boit une coupe de vin de Champagne et Liette dit:
—Jean-Paul commence à être gai...
Il est gai, en effet. Il rythme avec ses deux poings la valse chaloupée...