XXXI
A cette même heure, Marthe, vous étiez assise sur votre lit, dans une grande chambre de campagne. La lampe à huile, dont vous ne songiez pas à remonter la mèche, faisait luire l'acajou des meubles. Une pluie d'automne ruisselait doucement contre les vitres. Vous entendiez dans le grand silence des landes, les cahots d'une charrette, l'aboiement d'un chien de garde et, plus rapprochés, les pas traînants de votre père, qui lisait en se promenant dans la salle de billard où restaient accrochés les chapeaux de soleil des grandes vacances.
Sur la cheminée, dans la lumière de la lampe, vous aviez laissé aussi les dernières lettres de Jean-Paul. Leurs mots tendres et passionnés avaient réveillé en vous la joie que vous n'attendiez plus—une joie qui se renouvelait à toutes les minutes de votre vie—qui vous obligeait à demeurer tard sans dormir afin de vivre plus longtemps avec elle—une joie qui, la nuit, vous réveillait, et qu'au matin, vous retrouviez encore si aiguë que vous vous demandiez un instant si ce n'était pas votre ancienne peine...
Non, la vieille peine s'est éloignée Mais vous savez qu'autour de votre cœur elle rôde et qu'elle y veut rentrer. Vous savez que le bien-aimé demeure malgré tout un enfant chargé de chaînes et qu'il n'est pas encore délivré...
Marthe, vous souriez bravement à toutes les trahisons possibles; d'avance, vous les absolvez; votre minutieux amour prévoit, comme sa future vengeance, des redoublements de tendresse—et la sérénité des pardons silencieux.
1909–1912