COMMENT JE PASSAI BACHELIER
Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le
Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le retour aux
champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires
de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.
-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé?
-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j’aille à
Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse
pas sans quelque appréhension.
-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège
de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais.
Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se
faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées,
avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de
quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit
sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me disant :
-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les
gaspiller.
Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le
bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main.
Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs
qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la
plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles
dames, avec les poches pleines
de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, un autre
pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le
grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon,
avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire."
Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne
connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était
de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de
Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu’il mît
dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi.
On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là
un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version
latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :
-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée
que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous.
Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes à l’oeuvre; à coups de
dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis à l’heure sonnante,
notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et nous
ouvrit la porte en disant :
-- A demain!
Ce fut la première épreuve.
Messieurs les écoliers s’éparpillèrent par la ville et je me trouvai
seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le
pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée.
"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je me mis en
quête d’une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et,
comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les
enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs
larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air de me
toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me
tenait en crainte.
Comme je passais au faubourg, j’aperçus une enseigne avec cette
inscription : Au Petit Saint-Jean.
Ce Petit Saint-Jean me remplit d’aise. Il me sembla soudain être en
pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui paraît
de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de
Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de Saint-Jean...
Et j’entrai au Petit Saint-Jean... J’avais deviné juste.
Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes bâchées, des
camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et
riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à table.
La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des
jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de
Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au marché une
fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du jardinage.
-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines?
-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait abondance : j’ai dû
les laisser à vil prix.
-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on?
-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l’on
m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.
-- Et les haricots "quarantains"?
-- Ils ont claqué.
-- Et les oignons?
-- Enlevés sur place.
-- Et les courges?
-- Il faudra les donner aux cochons.
-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre?
Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le
jardinage.
Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.
Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait :
-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas indiscrétion, êtes-vous dans
le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.
-- Moi, non... je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour
passer bachelier.
-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça?
-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il a dit "batelier" : il
doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le bac!... Pourtant il
n’y a pas de Rhône à Nîmes!
-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que
c’est un conscrit, qui vient passer à la "batterie"?
Je me mis à rire, et, prenant la parole, j’expliquai de mon mieux ce
que c’était qu’un bachelier.
-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous
ont appris... tout : le français, le latin, le grec, l’histoire, la
rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l’astronomie,
la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer,
alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font
subir un examen...
-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et
qu’on nous demandait : Êtes-vous chrétien?
-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes sortes de
mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous répondons bien, ils
nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons être notaires,
médecins, avocats, contrôleurs, juges, sous-préfets, tout ce que nous
voudrez.
-- Et si vous répondez mal?
-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait aujourd’hui,
parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que nous
passerons à l’étamine.
-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien
y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou... Et
que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?
-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les
batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se
battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les
batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des
Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois...
Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui
commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres,
de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!
-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt y a-t-il à vous
faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et depuis le temps
que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas possible que des
hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On voit bien là qu’ils
n’ont pas autre chose à faire. S’il leur fallait, comme nous, aller
tous les matins retourner la terre à la bêche, je ne crois pas qu’ils
s’amusassent à parler des Sarrasins ou des bâtards du roi Hérode...
Mais allons, continuez...
-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes
les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de
toutes les rivières... et, à propos des rivières, il faut dire d’où
elles sortent et où elles vont se jeter.
-- Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de
Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander
d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d’eau! On conte
qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis
laissé dire qu’un berger dans le gouffre d’où elle sort de terre,
laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva à sept bonnes lieues de
là, dans une source de Saint Rémy... Est-ce vrai ou non?
-- Tout ça peut-être... Ensuite, il nous faut savoir les noms de
toutes les mers qu’il y a sous la "chape du soleil".
-- Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant.
Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?
-- Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, du chlorure...
-- Oh! que non! un poissonnier -- tenez, qui était du Martigue, --
m’assura que ça venait des bâtiments chargés de sel qui y ont fait
naufrage depuis tant et tant d’années!
-- Si ça vous plaît, à moi aussi... On nous demande comment se forme
la rosée, la pluie, la gelée blanche, l’orage, le tonnerre...
-- Pardon, si je vous interromps! reprit le Remontrant; pour la
pluie, nous savons bien que les nuages, dans des outres, vont la
chercher à la mer. Mais, la foudre, est-ce vrai qu’elle est ronde
comme un panier?
-- Cela dépend, lui répliquai-je. On nous demande aussi l’origine du
vent, et ce qu’il fait de chemin à l’heure, à la minute, à la
seconde...
-- Que je vous interrompe! fit encore le Remontrant, vous devez donc
savoir, jeune homme, d’où sort le mistral? J’ai toujours entendu dire
qu’il sortait d’un rocher troué et que, si on bouchait le trou, il ne
soufflerait jamais plus, le sacré mangeur de fange! C’en serait une,
celle-là, d’invention!
-- Le gouvernement s’y oppose, dit un Barbentanais; si n’était le
mistral, la Provence serait le jardin de la France! Et qui nous
tiendrait? Nous serions trop riches.
Je repris:
-- On nous interroge sur le règne animal, sur les oiseaux, sur les
poissons, jusque sur les dragons.
-- Attendez, attendez, cria le Remontrant, les mains levées, et la
Tarasque? n’en parlent-ils pas, les livres? Certains prétendent que
ce n’est qu’une fable; pourtant j’ai vu sa tanière, moi, à Tarascon,
derrière le Château, le long du Rhône. On sait d’ailleurs
parfaitement qu’elle est enterrée sous la Croix-Couverte.
Et je repris pour en finir:
-- On nous questionne, bref, sur le nombre, la grosseur et la
distance des étoiles, combien de milliers de lieues séparent la terre
du soleil.
-- Celle-là ne passe pas, cria le Palamard de Noves, qui est-ce qui
va là-haut pour mesurer les lieues? Vous ne voyez donc pas que les
savants se moquent de nous : qu’ils voudraient nous faire accroire
que les pigeonneaux tètent? Une jolie science que de vouloir compter
les lieues du soleil à la lune : qu’est-ce que cela peut bien nous
faire? Ah! si vous me parliez de connaître la lune pour semer le
céleri, ou bien d’ôter les poux des fèves ou de guérir le mal des
porcs, je vous dirais : voilà une science, mais tout ce que nous
conte ce garçon, c’est des fariboles.
-- Tais-toi donc, va, gros bouc, cria toute la bande, ce jeune
dégourdi en a plus oublié peut-être que tout ce que tu peux savoir...
C’est égal, mes amis, il faut une fameuse tête pour pouvoir y serrer
tout ce qu’il nous a dit!
-- Pauvre petit, disaient de moi les jeunes filles, regardez comme il
est pâlot! On voit bien que la lecture, allez, ça ne fait pas du
bien. S’il avait passé son temps à la queue de la charrue, il aurait
assurément plus de couleur que ça... Puis, à quoi sert d’en savoir
tant?
-- Moi, fit alors le Rond, je n’ai été, en fait d’école, qu’à celle
de M. Bêta! Je ne sais ni A ni B. Mais je vous certifie que s’il
m’avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième part de ce
qu’on leur demande pour passer bachelier, on aurait pu, voyez-vous,
prendre la mailloche et les coins et me taper sur la caboche.
Inutile! les coins se seraient épointés.
-- Eh bien! les camarades, conclut le Remontrant, savez-vous ce qu’il
faut faire? Quand nous allons à quelque fête, où l’on fait courir les
taureaux, soit qu’il y ait de belles luttes il nous arrive souvent de
rester un jour de plus pour voir qui enlèvera le prix ou la
cocarde... Nous sommes à Nîmes : voilà un gars de Maillane qui,
demain matin, va passer bachelier. Au lieu de partir ce soir,
messieurs, couchons à Nîmes et demain nous saurons au moins si notre
Maillanais a passé bachelier.
-- Ça va! dirent les autres, de toutes les façons la journée est
perdue : allons, il faut voir la fin.
Le lendemain matin, le coeur passablement ému, je retournai a l’Hôtel
de Ville avec tous les candidats qui devaient se présenter. Mais déjà
pas mal d’entre eux n’étaient pas si fiers que la veille. Dans une
grande salle devant une grande table chargée d’écritoires, de papiers
et de livres, il y avait, assis gravement sur leurs chaises, cinq
professeurs, en robes jaunes, cinq fameux professeurs venus exprès de
Montpellier avec le chaperon bordé d’hermine sur l’épaule et la toque
sur la tête. C’était la Faculté des Lettres, et voyez le hasard : un
d’eux était M. Saint-René Taillandier, qui devait quelques ans après
devenir le patron, le chaleureux patron de notre langue provençale.
Mais à cette époque, nous ne nous connaissions pas et l’illustre
professeur ne se doutait certes pas que le petit campagnard qui
bredouillait devant lui deviendrait quelque jour un de ses bons amis.
Je jouai de bonheur : je fus reçu, et je m’en allai par la ville,
comme porté par les anges. Mais, comme il faisait chaud, je me
rappelle que j’avais soif; et, en passant devant les cafés, avec ma
houssine en l’air, je pantelais de voir, blanchissante dans les
verres, la bonne bière écumeuse. Mais j'étais si craintif et si
novice dans la vie, que je n’avais jamais mis les pieds dans un café,
et je n’osais pas y entrer!
Que faisais-je pour lors? je parcourais les rues de Nîmes, flambant,
resplendissant, si bien que tous me regardaient et que d’aucuns,
même, disaient :
-- Celui-là est bachelier!
Et quand je rencontrai une borne fontaine, je m’abreuvais à son eau
fraîche et le roi de Paris n’était pas mon cousin.
Mais le plus beau, ensuite, fut au Petit Saint-Jean. Nos braves
jardiniers m’attendaient impatients, et me voyant venir, rayonnant à
fondre les brumes, ils s’écrièrent :
-- Il a passé!
Les hommes, les femmes, les filles, tout le monde sortit, et en
veux-tu des embrassades et des poignées de main! On eût dit que la
manne venait de leur tomber.
Alors, le Remontrant (celui qui parlait du gosier) demanda la parole.
Ses yeux étaient humides et il dit :
-- Maillanais, allez, nous sommes bien contents! vous leur avez fait
voir, à ces petits messieurs, que de la terre, il ne sort pas que des
fourmis, il en sort aussi des hommes.
Allons, petites, en avant et un tour de farandole.
Et nous nous prîmes par les mains et, dans la cour du Petit
Saint-Jean, un bon moment nous farandolâmes. Puis on s’en fut dîner,
nous mangeâmes une brandade, on but et on chanta jusqu’à l’heure du
départ.
Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais
à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du Petit Saint-Jean, ce
moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et
je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois,
me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité.
Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de
froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec
leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si
connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le
Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait
le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si
enviés, quand j’étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels
enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres,
nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis qu’on ne s’était
vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait
enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la
charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle
des mules de Maillane; Tanin s’était loué pour le mois de semailles
au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et
trois nuits, à la foire de Beaucaire.
Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux
dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première
communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, c’est-à-dire, le droit
d’aller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de
leur belle.
Moi qu’avaient dépaysé mes sept années d’école, j’étais hélas! le
seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de
fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je
remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas à l’aise comme avec les
camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses,
faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais pour elles devenu
un "monsieur" et si à l’une d’elles j’avais conté fleurette, elle
n’eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles.
De plus, ces gars, élevés dans un cercle d’idées toutes primaires,
avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi
ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait
décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient
ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien
chargée, ou un fumier
bien empilé.
Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les veillées où j’eus
l’occasion ainsi d’écouter nos derniers conteurs : entre autres le
Bramaire, un ancien grenadier de l’armée d’Italie, qui mangeait
toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces
bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l’entendre,
lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient :
-- Cric! -- Crac!
-- De la m... dans ton sac,
Du butin dans le mien!
un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé
sous la tente.
Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c’était le
vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si
simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de mon poème de Nerto. Et
à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd’hui
dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur
partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque, et,
des veillées anciennes, c’est à peine s’il en reste une espèce de
semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que
les menuisiers ou bien les cordonniers.
Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d’être
perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les
bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus
chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou habitué de la
veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la
chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la
voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit.
Seulement pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait
sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait
debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les
femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères
apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs
enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots.
Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre,
la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de
chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer
leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un
ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes
de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment,
parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et
que c’était un conte vrai.
Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain
Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa maison resta close
pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint
l’habiter et les fenêtres se rouvrirent.
Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur
étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et
sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un
bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès
qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et dès qu’on
l’éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux.
Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous
les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit,
sous l’escalier, sous les planches de l’évier, ils ne virent rien qui
pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les
jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens
prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui
voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et
ils partirent.
Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là;
et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à
tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe
éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se
maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où provenait le bruit.
Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu’on adresse
aux revenants pour les exorciser :
-- Si tu es bonne âme, parle-moi!
-- Si tu es mauvaise, disparais!
Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée de son aux chats, et le
bruit s’entendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux
lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants.
-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient,
en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en
repos.
-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut
être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé
d’enfants, n’aura pas eu de service, et l’âme du défunt certainement
doit être en peine.
-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine.
Et aussitôt les femmes, entre voisines et liard à liard ramassèrent
de quoi faire dire une messe au pauvre Claudillon. Le prêtre dit la
messe ; il fit pour Claudillon les prières voulues, et quelques
Maillanais de bonne volonté retournèrent voir, la nuit, s’il y avait
toujours hantise.
Hantise de plus en plus : c’était un remuement de papiers, de
parchemins, qui faisait dresser les cheveux! et chacun ajoutait la
sienne : au haut de l’escalier on avait trouvé une botte, une botte
toute cirée : d’autres avaient aperçu, par le trou de l’évier, un
spectre entouré de flammes qui descendait de la cheminée ! Isabeau la
boisselière conta que le matin, en faisant la chasse aux puces, elle
trouvait sur son corps des bleus -- qui sont des pinçons des morts;
et Nanon de la Veuve assurait que, la nuit, on l’avait tirée par les
pieds.
Les hommes, le dimanche, près du puits de la Place, s’entretenaient
tous de la chose et disaient:
-- Claudillon, le pauvre Claudillon, était pourtant un brave homme :
il n’est pas croyable que ce soit lui.
-- Mais alors qui serait-ce?
Le grand Charles, un pince-sans-rire que tout le monde respectait,
car il les dominait tous, autant par la stature de son corps de
géant, que par l’aplomb de sa parole, dit après avoir toussé :
-- N’est-ce pas clair? Du moment qu’on remue des papiers, ce doit
être des notaires.
Tout le monde s’écria :
-- Le grand Charles a raison, ce doit être des notaires puisqu’ils
remuent des papiers : -- et tenez, ajouta le vieux Maître Ferrut, je
m’en souviens maintenant, cette maison s’était vendue, dans ma
jeunesse, au tribunal; elle venait d’un héritage où l’on avait
plaidé, vingt ans peut-être, à Tarascon; et tant grattèrent les
notaires, les avocats, les procureurs, que ma, foi, tout se mangea...
Parbleu, ces gens doivent brûler comme des chaufferettes; et rien
d’étonnant qu’ils reviennent fureter dans les actes et les écrits
qu’ils ont passés.
-- Ce sont des notaires! ce sont des notaires! L’on n’entendait plus
que cela dans les rues de Maillane. Les Maillanais n’en dormaient
plus et, lorsqu’ils en parlaient, en avaient la chair de poule.
-- Ha! nous le verrons bien, si ce sont des notaires! dit
flegmatiquement M. Jérôme le moulinier de soie.
Feu mon oncle Jérôme avait servi dans les Dragons où il fut
brigadier, au temps de Bonaparte, et il portait fièrement au haut du
nez, la glorieuse balafre d’un beau coup de bancal qu’un hussard
allemand, à la bataille d’Austerlitz, ne lui donna pas pour rire.
Acculé près d’un mur, il s’était défendu seul contre vingt cavaliers
qui le sabraient, jusqu’à ce qu’il tombât, la face coupée en deux par
un revers de lame. Ce fait lui avait valu une pension de sept sous
par jour, dont il avait tout juste pour le tabac qu’il prisait.
Il était, cet oncle Jérôme, le plus fameux chasseur à la pipée que
j’aie connu. Peu lui importaient les affaires, la famille, le négoce
: quand venait la saison, tous les matins, il partait en chasse. Sa
pincette dans une main, portant sur les épaules la grande cage de
verdure sous laquelle il se cachait, lorsqu’il traversait des
chaumes, on aurait dit un arbre en marche. Et il ne revenait jamais
sans avoir attrapé trois ou quatre douzaines de culs-blancs ronds de
graisse, dont il se régalait avec M. Chabert, ancien chirurgien de
l’armée d’Espagne, qui avait vu Madrid avec le roi Joseph. On
débouchait alors le vin de Frigolet et, nargue du souci, ils buvaient
à la santé des Espagnoles et des Hongroises.
Mais bref, M. Jérôme chargea ses pistolets et, tranquille comme quand
il allait à la pipée, il vint, à la nuit close, se blottir dans la
maison du pauvre Claudillon. Muni d’une lanterne sourde, qu’il
recouvrit de son manteau, il s’étendit là sur deux chaises, attendant
que les "notaires" remuassent leurs papiers.
Tout à coup, frou-frou! cra-cra! voilà les papiers qui se froissent,
et que voit-il? deux rats, deux gros rats qui s’enfuient là-haut sous
la soupente.
Car dans cette maison, comme on en voit dans beaucoup d’autres, il y
avait, pour recouvrir l’escalier, une soupente.
M. Jérôme monta sur une chaise, et sur le plancher du réduit trouva
tout bonnement des feuilles de vigne sèches.
Le pauvre Claudillon, avant que de mourir, avait, parait-il, rentré
ses raisins et les avait étendus sur les ais de la soupente, en un
lit de feuilles de vigne. Lorsqu’il fut mort, les rats mangèrent les
raisins et, les raisins finis, ces lurons, toutes les nuits, venaient
fureter sous les feuilles, pour y ronger les grains qu’il pouvait y
avoir encore.
Mon oncle enleva les feuilles et s’en revint coucher. Le lendemain
matin, lorsqu’il alla sur la place :
-- Eh bien! monsieur Jérôme, lui dirent les paysans, vous avez l’air
quelque peu pâle! les notaires sont revenus?
M. Jérôme répondit :
-- Vos notaires, c’était un couple de rats qui remuaient des feuilles
au-dessus de la soupente, des feuilles de vigne sèches.
Un immense éclat de rire prit les bons Maillanais; et, depuis ce
jour-là, les gens de mon village n’ont plus cru aux revenants.