III

Bruges, 12 décembre.

Visité l'hôpital Saint-Jean, beau, grave, recueilli.

Kerjean m'a conduite devant le grand rétable du "Mariage mystique". Moi, assise sur la longue banquette, lui debout derrière moi, nous avons contemplé. Kerjean jouissait de mon ravissement.

Quand mon grand ami regarde une chose belle, il a des yeux bleus qui s'éclairent et dont la douceur charmée rit…

Au sortir de l'hôpital Saint-Jean, j'ai voulu me promener à pied. Nous avons ouvert nos parapluies…

Dans une vieille rue paisible et délabrée, avec ses petites maisons jaunes, toutes pareilles, ses murs bas, ses étroits pignons… une angoisse indéfinissable m'oppressa. J'ai pris le bras de Kerjean.

— Guillaume, ai-je murmuré (je m'étudie à prononcer "Guillaume"),
Guillaume, Bruges m'ennuie… Voulez-vous que nous retournions à Paris?

Dans le train

Quelques notes griffonnées pour clore ce journal.

Promenade matinale. Nous suivons des rues aux noms évocateurs. Nous pénétrons dans la rue Cour-de-Gand à la recherche de vieilles maisons intéressantes. Et voilà que, soudain, nous nous trouvons devant celle qui porte — indûment, paraît-il — le nom de "Maison de Memling".

— Oh! ai-je dit, quelle belle vieille chose! J'aurais regretté de ne pas voir cette maison…

Mais cette réplique est arrivée sur moi, vite, comme si elle s'échappait:

— Elle est historique… Fabrice de mauve y a fait des achats…

— Comment le savez-vous?

— Vous me l'avez dit vous-même, à Vichy, en me racontant que de Mauve vous avait beaucoup parlé de Bruges… et que votre rêve était d'y aller un jour… — Vous avez bonne mémoire… ai-je murmuré.

C'était méchant de m'avoir parlé de Fabrice de Mauve!… Kerjean l'a compris. Il s'est approché de moi doucement et a passé son bras sous le mien.

…Je n'aime plus Bruges… Oh! Fabrice, pourquoi me l'aviez-vous fait aimer?

Le train court dans la nuit. Depuis qu'installés en tête à tête dans un wagon où la complaisance rémunérée du chef de train nous défend des intrus, nous roulons vers Paris, je retrouve mon grand ami Kerjean. Il a son bon visage souriant… du temps où il n'était pas encore Guillaume.

Adieu! Bruges… sans regrets!