VII

— Où est M. Kerjean?…

L'homme la regarde, hésitant.

— Je suis Mme Kerjean… Conduisez-moi tout de suite, je vous prie…

Phyllis se hâte.

— Vite, vite… Ils partent au soleil levant…

L'homme rit:

— On pensait plus à causer qu'à partir tout à l'heure… M. Vignol a pris mal cette nuit… Et M. Kerjean a dit qu'il ne voulait pas le prendre avec lui…

Phyllis s'épouvante.

— Mais il emmènera quelqu'un d'autre?

— Non, madame, je ne crois pas.

L'homme s'arrête, sentant sa maladresse.

— Mon Dieu! murmure la petite Mme Kerjean.

Soudain, au grand étonnement de l'homme, son visage s'illumine…

Les mécaniciens éprouvaient l'hélice. Un bruit d'ouragan emplissait la tente où le grand oiseau blanc attendait.

Effondré sur un pliant, le petit Vignol se tenait la tête d'un air las et malheureux. Kerjean s'obstinait à refuser toute concession:

— Non, monsieur Patain, non, mon cher ami, je n'emmènerai personne…
Nous remettrons l'épreuve avec passager à une autre fois.

A ce moment, saisissant le grand oiseau par les traverses du fuselage et les cintres des ailes, les mécaniciens l'amenèrent jusqu'à l'ouverture de la tente.

A peine retombée, la toile se souleva de nouveau, et une petite voix dit:

— C'est moi, Guillaume…

Guillaume avait tressailli. Son visage blêmit.

La petite Phyl sourit. Elle appuya sa tête contre l'épaule de Guillaume. Ses yeux tendres se levèrent vers les yeux qui évitaient leur regard.

— Puisque M. Vignol est malade, Guillaume, voulez-vous m'emmener?

— Vous emmener!

Elle eut un petit rire fébrile.

— Quand je vous ai demandé en mariage, vous rappelez-vous? ce jour-là aussi, je vous demandais de prendre une passagère… Vous ne vouliez pas… Vous m'avez dit des paroles très sages, et puis… vous l'avez prise avec vous!… Emmenez-moi, voulez-vous?

— Mais songez un peu… un vol de 250 kilomètres au-dessus de la Méditerranée… je ne pourrais pas m'occuper de vous, vous rassurer, vous parler…

Elle l'interrompit:

— Je serais avec vous… J'ai confiance en vous, Guillaume, et j'ai foi en votre oeuvre… Je n'aurais pas peur… puisque vous seriez là.

Elle lui souriait:

— C'est comme jadis, quand vous me contiez de si belles histoires… Vous êtes le Bon-géant, je suis la petite princesse… N'avons-nous pas fait déjà de merveilleux voyages?… Emmenez-moi, Guillaume… emmenez-moi…

Elle parlait comme en rêve. Il l'écoutait avec un visage douloureux. — Ma petite Phyl… vous n'avez pas peur, mais moi j'aurais peur… très peur pour vous… et je serais préoccupé, inquiet, hésitant, alors que toute ma lucidité, tout mon sang-froid me sont indispensables.

Elle secoua la tête avec obstination.

— Cette peur, ce serait votre sauvegarde, au contraire… Et puis d'ailleurs, puisqu'il n'y a pas de danger…

— Ma chère petite, il y a toujours du danger en pareille entreprise.
Il y a ce grand danger: l'Inconnu!

De nouveau, elle appuya sa tête contre l'épaule de Guillaume.

Il se tut, n'en pouvant plus de trouble, d'émotion.

Tous bas, très simplement, elle dit:

— C'est à cause du danger que je suis venue, Guillaume… si vous deviez mourir, j'aimerais mieux mourir avec vous.

Ses yeux se levèrent, fervents.

Et Guillaume ne sut plus les fuir… Ses yeux d'homme et de rêveur cédèrent à l'attirance tendre, éperdue des yeux d'enfant… Il ne vit plus que l'abîme délicieux de leurs prunelles d'où montait vers lui l'âme mystérieuse, chaste et hardie d'une femme…

Il dit seulement:

— Nous vivrons, mon enfant chérie… Nous vivrons, ma précieuse petite passagère… Je vous emporte avec moi!

Elle sourit en le regardant, puis, sans un mot, lui tendit sa bouche.