CHAPITRE V.
De l’origine de la noblesse parmi les Français.—Comment cette nouveauté contribua à l’abaissement de l’autorité royale, et confirma la servitude du peuple.—Digression sur le service militaire rendu par les gens d’église.
Tant que les bénéfices ne furent pas héréditaires, les distinctions accordées aux Leudes ne furent que personnelles. Leur noblesse, qui ne se transmettoit pas par le sang, laissoit leurs enfans dans la classe commune des citoyens, jusqu’à ce qu’ils prêtassent le serment de fidélité entre les mains du prince. Les citoyens, en un mot, formoient deux classes différentes; mais les familles étoient toutes du même[30] ordre.
Quand au contraire les bénéfices changèrent de nature en devenant héréditaires, les fils d’un bénéficier, par le droit même de leur naissance, qui les appeloit à la succession de leur père, se trouvèrent eux-mêmes sous la truste ou la foi du roi, et furent d’avance ses obligés ou ses protégés. La naissance leur donnant une prérogative qu’on n’acquéroit auparavant que par la prestation du serment de fidélité, on s’accoutuma à penser qu’ils naissoient Leudes. La vanité, toujours adroite à profiter de ses avantages, est encore plus attentive à les étendre sur le plus léger prétexte. Ces Leudes d’une nouvelle espèce se crurent supérieurs aux autres, et on commença à prendre de la noblesse l’idée que nous en avons aujourd’hui: les familles bénéficiaires, qu’on me permette cette expression, formèrent une classe séparée, non-seulement de celles qui n’avoient pas prêté le serment de fidélité au prince, mais des familles mêmes dont le chef avoit été fait Leude suivant l’usage ancien.
On ne balancera point à regarder ce que je dis ici de l’origine de la noblesse chez les Français, comme une vérité incontestable, si on remarque que la prestation du serment de fidélité, qu’on exigea dans la suite indifféremment[31] de tout le monde, et qui ne fut qu’un gage de l’obéissance, ne valut presque dès-lors aucune distinction, ou du moins ne donna pas une certaine prérogative de dignité et de prééminence, dont les seules familles bénéficiaires jouissoient. Cette prérogative est réelle, puisque les familles distinguées par leur illustration, leurs alliances et leurs richesses, mais qui dans le moment de la révolution ne se trouvèrent pourvues d’aucun bénéfice, se crurent dégradées, et cherchèrent par d’autres voies que la prestation du serment de fidélité, à réparer le tort que l’hérédité des bénéfices leur avoit fait. De quoi se seroient-elles plaintes, si elles n’avoient pas vu que les familles bénéficiaires formoient dans l’état un ordre distingué de citoyens, et que la loi, la coutume ou le préjugé leur accordoient quelque droit ou quelque honneur particulier?
Leur jalousie fut extrême, et pour satisfaire leur orgueil alarmé, il fallut avoir recours à une des plus étranges bisarreries dont parle notre histoire; ce fut, ainsi que nous l’apprend Marculfe, de changer ses propres, ou, comme on parloit alors, son aleu en[32] bénéfice: c’est-à-dire, que le propriétaire d’une terre la donnoit au prince, qui, après l’avoir reçue en don, la rendoit au donateur en bénéfice. Cette mode de faire changer de nature à ses biens auroit été la manie la plus extravagante, si les bénéfices n’avoient communiqué une prérogative particulière aux familles qui les possédoient. C’eût été rendre sa fortune incertaine et s’exposer à perdre une partie de son patrimoine même, si quelque événement imprévu rendoit au prince ses anciens droits sur les bénéfices.
Soit que l’abaissement de la puissance royale, d’où les bénéfices tiraient leur origine, les dégradât et les avilît; soit que les esprits s’accoutumassent peu-à-peu à ne regarder dans les bénéfices que les droits seigneuriaux qui donnoient une autorité réelle; il arriva, par une seconde révolution, que toutes les seigneuries indistinctement communiquèrent à leurs possesseurs les priviléges, les droits et la dignité qui n’avoient d’abord appartenu qu’aux seuls bénéfices. En effet, on négligea sur la fin de la première race de conserver les titres primordiaux de ses possessions. Étoient-elles dans leur origine un bénéfice ou un aleu? Cette question devint inutile. Sans doute que la possession d’un bénéfice ne conféra plus aucune prérogative particulière; elle fut même si peu un titre de noblesse quand les seigneuries formèrent, sous les successeurs de Clotaire II, l’usage général du royaume, que les seigneurs employèrent au contraire toutes sortes d’artifices pour dénaturer ces possessions et persuader qu’elles étoient des propres.
Dès qu’il y eut dans l’état des citoyens qui possédoient des priviléges particuliers, et ne les tenoient que de leur seule naissance, ils durent mépriser ceux qui ne furent plus leurs égaux, se réunir, ne former qu’un corps, et avoir des intérêts également séparés de ceux du prince et du peuple. A la qualité de juges, les seigneurs joignirent celle de capitaines des hommes de leurs terres, ou plutôt ils ne séparèrent point des fonctions qui jusques-là avoient toujours été unies dans le prince, les ducs, les comtes et les autres magistrats publics de la nation, et qui pendant plusieurs siècles encore ne formèrent qu’un seul et même emploi. La noblesse, par-là également redoutable au peuple par son droit de justice, et au prince par la milice qu’elle commandoit, s’étoit rendue maîtresse des lois, et tenoit entre ses mains toutes les forces de l’état. Il n’en falloit pas davantage pour ruiner l’autorité royale et ôter aux Mérovingiens toute espérance de la relever. Les seigneurs auroient de même affermi leur empire sur le peuple, si par leur modération ils lui avoient appris à le regarder comme légitime; mais ils ne savoient pas que rien n’est stable sans le secours des lois; s’étant élevés en les violant, ils continuèrent à n’avoir d’autre règle que leur avarice, leur orgueil et leur emportement.
Tant de changemens survenus dans la fortune des Français produisirent une nouveauté encore plus extraordinaire, et qui ne fut pas moins funeste à la nation. Les évêques et les abbés qui s’étoient fait des seigneuries, voyant que les seigneurs laïcs étoient les capitaines de leurs terres, et ne souffroient plus que leurs sujets allassent à la guerre, sous la bannière du comte ou du duc dans la juridiction duquel ils étoient autrefois compris, crurent que leurs domaines et la dignité du clergé seroient dégradées s’ils ne jouissoient pas de la même prérogative, ils allèrent donc à la guerre et commandèrent en personne la milice de leurs terres. A consulter les canons, c’étoit une chose monstrueuse de voir les successeurs des apôtres, et des hommes consacrés au silence et à la solitude, profaner ainsi la sainteté du ministère de paix et de charité, ou, par une espèce d’apostasie, violer les vœux qu’ils avoient faits à Dieu. Mais les barbares, avides et jaloux des richesses du clergé, commençoient depuis quelque temps à être admis à la cléricature, et ils avoient corrompu la discipline ecclésiastique. Dès prélats nommés pour la plupart par le prince, et qui avoient acheté l’apostolat à prix d’argent ou à force de lâchetés, avoient enfin accoutumé les esprits à voir sans étonnement les abus les plus scandaleux.
Indépendamment du tort que cette conduite du clergé fit aux mœurs publiques, en accréditant l’injustice, la force et la violence, elle lui donna des intérêts opposés à ceux du prince et du peuple. Des évêques usurpateurs, guerriers, et assez puissans pour n’avoir plus besoin d’une protection étrangère, ne devoient plus voir dans Saint-Paul cette obéissance aveugle qu’ils avoient autrefois prêchée. Qui ne sait pas respecter les lois, méprise nécessairement les droits du peuple. Les ecclésiastiques favorisèrent les entreprises de la noblesse, et profanèrent la religion, jusqu’à en faire l’instrument de leur avarice et de leur ambition.
Le simple exposé de la manière dont les gens d’église s’engagèrent à porter les armes suffit, si je ne me trompe, pour faire connoître que leur service militaire fut dans son origine une prérogative seigneuriale, et non pas, ainsi que des écrivains obscurs l’ont avancé dans ces derniers temps, une charge de l’état qu’ils fussent obligés d’acquitter. Quelque peu raisonnable qu’ait été la conduite des Français, jamais cependant ils n’auroient imaginé d’enlever des pasteurs à leurs églises, et des solitaires à leurs cloîtres, pour en faire de mauvais capitaines. Au contraire, il ne faut point douter que si les évêques et les abbés eussent permis à leurs sujets d’aller à la guerre, sous les ordres du duc ou du comte qui les commandoit avant l’établissement des seigneuries, ou en eussent grossi les milices de quelque seigneur voisin, la noblesse l’eût regardé comme une faveur.
Qu’on me permette de m’étendre sur une matière si importante et très-propre à répandre de la lumière sur nos antiquités. Si les évêques avoient été obligés au service militaire par la constitution primitive de l’état, pourquoi, dans le temps que Grégoire de Tours composoit son histoire, n’y auroit-il encore eu qu’un Falonius, évêque d’Embrun, et un Sagittaire, évêque de Gap, qui se fussent acquittés de ce devoir? Pourquoi cet écrivain, qui occupoit lui-même un des premiers siéges des Gaules, leur reprocheroit-il le scandale qu’ils donnoient à l’église en portant les armes, s’ils n’avoient fait que remplir une des fonctions de leur état? Pourquoi les traiteroit-il de scélérats, et rapporteroit-il, pour justifier ses reproches, que ces prélats n’avoient point eu honte de servir dans l’armée que Mummole conduisit contre les Lombards? Grégoire de Tours, qui connoissoit les devoirs de l’épiscopat et de la vie religieuse, se seroit contenté de s’en prendre à la barbarie du gouvernement et des lois, et d’inviter les Français à corriger un abus aussi contraire à l’état qu’à la religion même. Quand nos pères auroient été assez grossiers pour exiger le service militaire des évêques, comme ils l’exigeoient peut-être des prêtres de leurs faux Dieux en Germanie, est-il vraisemblable que les conciles qui se tinrent dans les Gaules sous le règne de Clovis ne s’y fussent pas opposés? Pourquoi leurs représentations à cet égard auroient-elles été inutiles dans un temps que la nation se convertissoit, et accordoit au clergé la plus grande autorité?
Rapportons-nous-en au siècle de Charlemagne, plus à portée sans doute que le nôtre de juger de la nature des fonctions militaires que faisoient les évêques et les abbés. Si leur service eut été une dette qu’ils eussent acquitté, et non pas une prérogative seigneuriale dont ils eussent joui, je demande par quelle raison les chefs du clergé, eux qui avoient le premier rang dans l’état et la plus grande influence dans les affaires de la nation, auroient été tenus à remplir des devoirs dont les capitulaires mêmes nous apprennent que les derniers clercs[33] étoient exempts? Quand le gouvernement prit enfin une meilleure forme sous le règne de Charlemagne, et que la nation, éclairée par les lumières et les vertus de ce prince, sentit combien il étoit contraire aux principes de la religion, au caractère de l’épiscopat, à l’honnêteté des mœurs publiques et à la vigueur de la discipline militaire, que des évêques et des moines fissent dans des camps le métier de soldats; ce ne fut pas une exemption de porter les armes qu’on leur accorda, on leur fit une défense[34] de faire la guerre; et cette loi fut portée sur la requête et les remontrances de quelques prélats qui connoissoient leurs devoirs et les anciennes règles de l’église, et qui firent appuyer leur demande par les seigneurs les plus accrédités.
Tant s’en faut qu’on regardât alors cette défense comme une faveur accordée aux évêques, que le public crut au contraire qu’on les avoit dépouillés d’un privilége, et que le corps entier du clergé en seroit dégradé. Il fallut que l’assemblée qui en avoit porté la loi en fît connoître les véritables motifs. «Ce n’est, dit Charlemagne[35], que par une méchanceté digne du démon même, que quelques personnes mal intentionnées ont pu penser que j’aie voulu offenser la dignité du clergé et nuire à ses intérêts temporels, en faisant la loi qu’il m’a lui-même demandée, et qui lui défend de porter les armes et de faire la guerre; j’ai des sentimens tout opposés. Il n’en deviendra que plus respectable, lorsqu’il s’attachera tout entier aux fonctions divines de son état.»