CHAPITRE VI.
Démembrement que souffrit l’empire de Charlemagne.—Ruine de sa maison.—Avénement de Hugues-Capet au trône.
La guerre, allumée entre les trois fils de Louis-le-Débonnaire, avoit été terminée en 845 par un nouveau partage dont ils convinrent. Lothaire avoit été reconnu en qualité d’empereur; et outre le royaume d’Italie et les provinces qui s’étendent depuis les Alpes jusqu’au Rhône et à la Saône, il occupa dans l’Austrasie tout le pays dont son second fils, nommé aussi Lothaire, forma le royaume de Lorraine. Louis-le-Germanique posséda au-delà du Rhin l’ancienne Germanie, et en deçà de ce fleuve, quelques villes avec leur territoire, telles que Spire, Mayence, &c. Charles-le-Chauve n’eut dans son partage que le pays qui avoit autrefois composé le royaume de Neustrie, une partie de la Bourgogne et l’Aquitaine. Tout le monde sait comment les états de la succession de Lothaire[81] et de son frère Louis-le-Germanique furent usurpés par des étrangers sur la maison de Charlemagne, et commencèrent à former des puissances entièrement indépendantes de la France. C’est à l’histoire du royaume de Charles-le-Chauve qu’est désormais bornée celle de la nation française, qui, après avoir fait de si grandes conquêtes, se trouvoit resserrée dans des bornes plus étroites qu’elle ne l’avoit été sous les derniers rois de la première race, et ne retiroit d’autre avantage de ses travaux, que de voir former de ses débris, par la défection des vaincus, des puissances qui étoient devenues ses ennemis.
Tandis que les princes Carlovingiens, qui ne régnoient plus que dans la France proprement dite, tomboient de jour en jour dans le plus grand avilissement, les rois de Germanie, plus dignes de leur place, et qui tiroient encore quelque force du crédit que les lois conservoient chez les Allemands, portèrent leurs armes en Italie, et réprimèrent une foule de petits tyrans qui aspiroient à l’empire, et que l’imbécillité des empereurs Lothaire et Louis II y avoit laissé naître. Ils protégèrent l’église de Rome, et méritèrent que les papes, presque souverains et déjà reconnus par Charles-le-Chauve pour dispensateurs de la dignité impériale, l’unissent pour toujours à la couronne[82] de Germanie. Le préjugé avoit attaché au titre d’empereur un rang supérieur à celui de roi, et Louis-le-Débonnaire avoit fortifié ce préjugé, en voulant que l’empereur eût une sorte de juridiction sur les différens royaumes de sa succession. Si Charles-le-Chauve, de concert avec Louis-le-Germanique, n’eut pas fait la guerre assez heureusement pour forcer l’empereur Lothaire son frère à reconnoître l’indépendance de sa couronne et le traiter comme son[83] égal, la dignité impériale, qui devoit être chez les Français un monument éternel de leur gloire et de leur courage, n’auroit servi qu’à les rendre dépendans de la nation allemande qu’ils avoient vaincue.
Les Français voyoient sans chagrin ces diverses révolutions. Occupés de leurs troubles domestiques et des intérêts particuliers de leurs familles, il leur importoit peu que le roi perdît ou conservât le titre d’empereur, et que des peuples que Charlemagne avoit subjugués, se rendissent indépendans d’une maison dont ils ne vouloient plus eux-mêmes reconnoître l’autorité. Quand Arnoul fut couronné empereur et roi de Germanie, à la place de Charles-le-Gros qu’il avoit fait déposer, Eudes, fils de Robert-le-Fort, s’empara sans opposition de la couronne de France, qui appartenoit à Charles-le-Simple comme au seul mâle de la maison Carlovingienne. Ce prince ne recouvra une partie du bien de ses pères que pour éprouver des disgraces. Peu s’en fallut qu’au lieu d’être en état de réclamer les lois de la succession, et de faire valoir ses droits sur la Germanie, l’Empire et l’Italie, il ne se vît encore enlever la couronne de France par Robert, frère du roi Eudes. Ayant été assez heureux pour rassembler quelques forces et battre cet ennemi, qui fut tué dans la déroute de ses troupes, il ne tira aucun avantage de cette victoire. Ce prince n’échappoit à un écueil que pour échouer contre un autre. Héribert, comte de Vermandois, le retint prisonnier dans le château de Péronne pendant les sept dernières années de sa vie; et Raoul, duc de Bourgogne, profita de cette espèce de vacance du trône pour se faire couronner roi de France; ce titre ne lui donna aucune autorité nouvelle, et son règne dura quatorze ans.
Hugues-le-Blanc pouvoit suivre l’exemple d’usurpation qu’Eudes et Raoul lui avoient donné; mais, soit que son ambition fût satisfaite d’être un des plus grands seigneurs du royaume, soit qu’il crût que la royauté dépouillée de toutes ses prérogatives, en le rendant suspect à la plupart des grands vassaux, ne lui donneroit que des prétentions qu’il seroit dangereux de vouloir faire revivre, il plaça sur le trône Louis IV, surnommé d’Outremer. Il le protégea, lui fit la guerre, le tint renfermé dans un château, ou lui donna la liberté, selon qu’il importoit à ses intérêts. Lothaire ne fut aussi couronné que de son consentement. Mais, quoique Hugues fût le maître absolu du prince, parce qu’il avoit des forces beaucoup plus considérables que lui, et que leurs domaines se touchoient, il faut bien se garder d’en conclure avec quelques historiens, qui n’ont pas remarqué les révolutions arrivées dans l’état, et la forme bizarre que le gouvernement avoit prise, qu’il pût disposer de la nation comme les Pepins et Charles Martel en avoient autrefois disposé. Ceux-ci étoient maires du palais; et quoique leur autorité fût odieuse, elle étoit reconnue dans toute l’étendue et par tous les ordres du royaume. Hugues-le-Blanc n’étoit que duc de France; et cette qualité ne lui donnoit que, dans la province de ce nom, le même pouvoir que les autres grands vassaux avoient dans les provinces qui leur étoient tombées en partage.
Louis V, surnommé le Fainéant, ne régna qu’un an; et Hugues-Capet s’empara du trône au préjudice de Charles, duc de Lorraine, seul prince de la maison de Charlemagne, second fils de Louis d’Outremer, et oncle de Louis V. Quelques historiens ont dit que Charles fut rejeté par sa nation, à laquelle il s’étoit rendu odieux, en se dégradant au point de se rendre vassal de l’empereur. Si cela est ainsi, il faut convenir que les Français furent, dans le moment de la révolution, bien différens de ce qu’ils avoient été jusqu’alors, et de ce qu’ils furent encore un moment après. S’ils étoient si jaloux de la gloire de leur prince; s’ils croyoient que la plus légère tache le rendît indigne de régner sur eux, pourquoi avoient-ils donc fait eux-mêmes, aux derniers Carlovingiens, les affronts les plus humilians? Pourquoi souffroient-ils qu’on les retînt dans les prisons? Pourquoi les avoient-ils réduits à une telle misère, que les fils puînés de ces rois sans domaine, n’ayant pas même à espérer un château de la succession de leur père, étoient obligés d’aller chercher fortune hors du royaume? et c’en étoit une sans doute très-considérable pour le second fils de Louis d’Outremer, que d’être fait duc de Lorraine par l’empereur.
Mais les Français étoient bien éloignés de penser que l’hommage et la vassalité avilissent un prince. Ils avoient vu les rois de Provence et de Bourgogne se déclarer vassaux de l’Empire, sans perdre l’éclat de leur dignité. Jamais on n’imaginera que les ducs de Normandie, de France, d’Aquitaine, de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Toulouse, de Troyes, de Vermandois, &c. regardassent l’hommage comme une bassesse, et l’eussent cependant prêté à des rois aussi puissans que Charles-le-Simple, Louis d’Outremer, Lothaire et Louis-le-Fainéant. Si Charles est jugé incapable de porter la couronne, parce qu’il relève de l’Empire pour la Lorraine, pourquoi donc Hugues-Capet, après avoir été fait roi, et ses fils, rendent-ils les devoirs du vasselage[84] à différens seigneurs de leur royaume, pour les fiefs particuliers qu’ils possédoient dans l’étendue de leurs terres? C’est une étrange absurdité qu’on assujettisse ces rois à un hommage qui avoit rendu le duc de Lorraine inhabile à monter sur le trône de ses pères.
Ne cherchons point à nous tromper; ce ne furent, ni les lois, qui ne subsistoient plus, ni la nation divisée, qui décidèrent entre Charles et Hugues-Capet; la force seule fit le droit de celui-ci. Il étoit, par ses possessions[85] et ses alliances, le plus puissant du royaume, et Charles n’y possédoit rien. La loi de la succession déjà violée en Allemagne, en Italie, dans la moitié des Gaules et en France même, devoit donc se taire devant Hugues-Capet. Il étoit à la tête d’un parti puissant, et chef d’une famille qui depuis long-temps avoit formé son plan d’élévation; son rival descendoit, il est vrai, de Charlemagne, mais Charlemagne étoit oublié, et on n’avoit sous les yeux que les derniers princes qui avoient déshonoré sa maison.
La nation française ne déféra pas la couronne à Hugues-Capet, comme elle l’avoit donnée à Pepin. Les historiens contemporains ne disent point qu’il se tint à ce sujet une assemblée[86] générale des grands; et quand ils le diroient, il ne faudroit pas le croire. Ces assemblées étoient déjà fort rares sous le fils de Louis-le-Débonnaire. Qui ne voit pas qu’elles étoient impraticables depuis que les comtes s’étoient rendus souverains dans leurs gouvernemens, et les seigneurs dans leurs terres? L’anarchie où le royaume étoit plongé, prouve évidemment que toute puissance publique y étoit détruite. Par quel prodige se seroit-il formé presqu’autant de coutumes différentes qu’il y avoit de seigneuries, si la nation eut toujours tenu ses assemblées? Comment toutes les lois auroient-elles été oubliées? Pourquoi le gouvernement féodal auroit-il été si long-temps à prendre une forme constante?
D’ailleurs, je demande en vertu de quel titre Hugues-Capet, simple vassal de la couronne, auroit convoqué les états, et ordonné à ses pairs, les vassaux immédiats du roi, de s’y rendre? Mais ce qui tranche toutes les difficultés, c’est que l’intervalle de la mort de Louis V, au couronnement de Hugues-Capet, fut trop court pour assembler les grands du royaume. Hugues se contenta d’appeler auprès de lui ses parens, ses amis et ses vassaux; il en composa, si l’on veut, une espèce d’assemblée, telle que celles qui avoient élevé Eudes et Raoul sur le trône, se fit reconnoître pour roi par ses partisans, et se mit en état de défendre sa dignité contre les seigneurs qui épouseroient les intérêts du dernier Carlovingien.
La prérogative royale étoit si peu de chose, et les grands tellement indépendans du prince, ainsi qu’on le verra bientôt quand je parlerai des droits et des devoirs respectifs des suzerains et des vassaux, que l’élévation de Hugues-Capet et les droits de son compétiteur ne pouvoient pas former une question bien importante, lorsqu’elle fut agitée. Il paroissoit presqu’indifférent aux seigneurs français d’avoir un roi ou de n’en point avoir. Ceux qui servirent Charles par générosité crurent bientôt en avoir trop fait en sa faveur. Ceux qui ne lui étoient attachés que pour nuire à Hugues-Capet, se laissèrent gagner par des bienfaits ou des promesses; et Charles, abandonné de ses partisans, ne laissa aucun héritier de ses droits.
L’extinction de la maison de Charlemagne devint un événement de la plus grande importance. Il étoit heureux pour les royaumes qui s’étoient formés des débris de la puissance française, que la postérité de Charles-le-Chauve ne subsistât plus. Les anciennes lois de la succession pouvoient servir de prétexte à des mécontens ou à des ambitieux, pour augmenter les troubles, les désordres, les calamités dont l’anarchie féodale menaçoit tous les peuples de la chrétienté.
Quelque irrégulière que fût la manière dont Hugues-Capet étoit monté sur le trône, il devint un roi légitime, parce que les grands du royaume, en traitant enfin avec lui, reconnurent sa dignité, et consentirent à lui prêter hommage et remplir à son égard les devoirs de la vassalité. Ce fut un vrai contrat entre le prince et ses vassaux. L’intention présumée de ceux-ci, en se soumettant à reconnoître un seigneur au-dessus d’eux, n’étoit pas sans doute de se faire un ennemi qui eût le droit de les dépouiller de leurs priviléges; et Hugues-Capet fut censé consentir à la conservation des coutumes féodales, que des exemples réitérés et le temps commençoient à consacrer. Mais je prie de le remarquer; ce contrat étoit subordonné à un devoir primitif, et dont rien ne peut exempter les hommes. Ce devoir consiste à faire tous ses efforts pour délivrer sa patrie de ses vices, et y faire régner l’ordre, la paix et la sûreté: falloit-il donc respecter l’absurde et tyrannique gouvernement des fiefs?
Fin du livre second.
OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE.