NOTES HISTORIQUES.


Note Ire, [pag. 4] de l’Éloge.

Naissance et jeunesse de l’abbé Mably.

[1] L’abbé de Mably naquit à Grenoble le 14 Mars 1709, d’une famille honorable. Il avoit pour frère l’abbé de Condillac: ses neveux, fils de M. de Mably, grand prévôt de Lyon, ont eu l’honneur d’avoir quelque temps Jean-Jacques pour instituteur; c’est pour l’un d’eux que Rousseau fit le petit écrit qui a pour titre: Projet pour l’éducation du jeune Sainte-Marie; c’est peut-être à ce premier essai que nous avons dû l’Emile.

Le jeune Mably fit ses humanités à Lyon, chez les Jésuites, école célèbre, d’où sont sortis tant d’illustres disciples, et dont peut-être on sent trop aujourd’hui le vide.

Sa famille étoit alliée des Tencin. Une dame qui a rendu ce nom célèbre réunissoit alors chez elle l’élite des gens de lettres; outre ses dîners de beaux esprits, elle avoit des dîners politiques; Montesquieu en étoit; Mably y fut admis. Il venoit de donner le parallèle des Romains et des Français, dont on disoit du bien. Madame de Tencin, entendant le jeune abbé parler des affaires publiques, et raisonner avec beaucoup de sagacité sur les événemens politiques, jugea que c’étoit l’homme qu’il falloit à son frère, qui commençoit à entrer en faveur et dans la carrière du ministère.

Le cardinal, occupé jusqu’alors des affaires d’église, étoit fort peu instruit des intérêts de l’Europe. C’est pour l’instruction particulière de ce ministre, pour l’endoctriner, que le jeune abbé fit l’abrégé des traités depuis la paix de Westphalie jusqu’à nos jours; ce travail, perfectionné depuis, a produit le droit public de l’Europe.

Le cardinal sentoit sa foiblesse dans le conseil: pour le tirer d’embarras, l’abbé de Mably lui persuada de demander au roi la permission de donner ses avis par écrit: c’étoit Mably qui préparoit ses rapports et faisoit ses mémoires. Il avoit souvent communication des instructions et des dépêches des ambassadeurs. Ce fut lui qui, en 1743, négocia secrétement à Paris avec le ministre du roi de Prusse, et dressa le traité que Voltaire alla porter à ce prince. Frédéric, qui ne l’ignoroit pas, conçut dès-lors une grande estime pour l’abbé Mably: c’est une singularité bien digne de remarque, que deux hommes de lettres, sans caractère public, fussent chargés de cette négociation importante, qui alloit changer la face de l’Europe.

On détermina Louis XV à se mettre à la tête de ses troupes. Le conseil vouloit établir les armées sur le Rhin; c’étoit le sentiment de Noailles et de Tencin: Mably soutint qu’il falloit faire la campagne dans les Pays-Bas; il se trouva que le roi de Prusse demanda la même chose. Mably eut la gloire de s’être rencontré avec le monarque: il avoit jugé juste.

Ce fut encore lui qui dressa les mémoires qui devoient servir de base aux négociations du congrès ouvert à Breda au mois d’avril 1746: ces divers travaux décidèrent sa vocation pour la politique.

Mais peu de temps après il se brouilla avec le cardinal, pour une querelle qu’ils eurent à l’occasion d’un mariage protestant que Tencin vouloit casser. Il disoit qu’il vouloit agir en cardinal, en évêque, en prêtre. Mably lui soutenoit qu’il devoit agir en homme d’état. Le cardinal ajouta qu’il se déshonoreroit s’il suivoit son avis; l’abbé, indigné, le quitta brusquement, et ne le revit plus.

Pour complaire à sa famille, l’abbé de Mably étoit entré de bonne heure dans les ordres; mais il s’en tint au sous-diaconat, et on ne put jamais l’engager plus avant. Il ne vouloit point se mettre, par son état, en contradiction avec ses principes. En quittant le cardinal, il sacrifia sa fortune à sa liberté; il s’adonna tout entier à l’étude, et vécut dans la retraite.

Note II, [page 6] de l’Éloge.

Son amour pour les anciens.

[2] Mably s’est nourri dans tous les temps de la lecture des anciens: il savoit presque par cœur Platon, Thucidide, Xénophon, Plutarque, et les ouvrages philosophiques de Cicéron.

Il fut toujours leur admirateur passionné; et véritablement les anciens sont encore et seront toujours nos maîtres: ils sont et seront les législateurs du goût, de la morale et de la vertu, tant qu’il y aura des hommes éclairés et sensibles sur la terre. L’étude de l’antiquité n’est pas moins indispensable pour les littérateurs que pour les artistes. Ils nous ont donné des modèles que nous n’avons pas encore surpassés; ils étoient plus près de la nature: et c’est sans contredit une des plus belles et des plus utiles institutions des peuples modernes, que d’avoir établi dans leur sein une société d’hommes choisis, qui fussent, en quelque sorte, les dépositaires des beautés et des trésors des anciens, dont la principale occupation fût de nous conserver et de nous transmettre les lumières qui brillent dans leurs écrits, comme le feu sacré de Vesta: ce sont les prêtres du temple; ils veillent sans cesse à ce que ce sacré foyer ne s’éteigne ou ne s’évapore dans un siècle futile ou chez un peuple frivole. C’est à cette école des anciens, et sur-tout dans l’histoire et les écrits des peuples libres, que l’on puise avec leur génie, des leçons de morale, de grandeur d’ame, d’amour de la patrie, des lois et de la liberté; ceux qui ne voient que du grec et du latin dans cette étude, s’abusent étrangement: tant qu’on pourra puiser à cette source pure, l’ignorance et la servitude ne s’empareront pas tout-à-fait de l’univers; il y aura toujours de l’espoir. C’est là que s’est formé Mably; et il a peut-être encore plus cherché dans ces saintes émanations les traces de leurs vertus que le feu de leur génie.

On lui a reproché d’avoir outré cette admiration pour les anciens; mais s’il l’a poussée trop loin, ce dont on peut douter, s’il est vrai que cet amour de l’antiquité l’ait rendu quelquefois trop sévère envers ses contemporains, il faut avouer aussi que l’engouement du public pour certaines nouveautés, l’oubli des bons principes, le torrent qui nous précipite dans un goût et dans les mœurs dépravées, dont nous ne pouvons prévoir le terme, ne justifient que trop peut-être ses craintes et ses alarmes.

Note IIIe. relative aux [pag. 8] et [80] de l’Éloge.

Notice des ouvrages de l’abbé Mably, par ordre chronologique.

[3] L’abbé de Mably n’est pas encore assez connu. Nous avions d’abord formé le projet de donner l’analyse raisonnée de tous ses ouvrages: peut-être seroit-il agréable et intéressant de lire dans une centaine de pages l’extrait de vingt volumes: ce travail est à peu près fini; mais il auroit pu paroître prématuré avant le jugement de l’académie, et il ne doit appartenir qu’à celui que son suffrage en aura déclaré le plus digne. Nous nous contenterons de donner ici une notice chronologique de ses ouvrages.

1o. Parallèle des Romains et des Français.

Deux volumes in-12, 1740.

([Page 15] de l’Éloge.) Le public accueillit l’ouvrage, et encouragea le jeune auteur. Un critique sévère trouvoit ce livre noblement écrit, et, en plusieurs endroits, avec beaucoup d’esprit et de génie. (Observations sur les écrits modernes, année 1740.) Un autre disoit: Je ne sais si Sparte et Athènes ont eu quelque citoyen plus éclairé que l’abbé de Mably sur leurs intérêts. (Mercure d’octobre 1740, page 2210, 2217).

L’auteur fut plus sévère que le public. Il trouva le livre mauvais, et il le dit: «Pour moi, quand je vins à revoir mon ouvrage de sang froid, je trouvai qu’un plan qui m’avoit paru très-judicieux, n’étoit en aucune façon raisonnable: nul ordre, nulle liaison dans les idées, des objets présentés sous un faux jour: ce n’étoient pas là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle, &c.». (Avertissement des observations sur les Romains.)

Il est rare de trouver une contradiction de cette nature entre un auteur et ses critiques: au reste, cet aveu noble et courageux annonçoit dès-lors un ami de la vérité, un homme droit et austère, et peut-être la conscience du talent qui se sent en état de mieux faire. «Au lieu de corriger mon parallèle incorrigible, ajoute-t-il, j’en fis deux ouvrages séparés et absolument nouveaux.» Ce sont les observations sur les Romains et les observations sur l’histoire de France.

Mably étoit tellement honteux du succès de son livre, qu’un jour, le trouvant chez M. le comte d’Egmont, il s’en saisit malgré ceux qui étoient présens, et le mit en pièces.

2o. Droit public de l’Europe, fondé sur les traités, depuis la paix de Westphalie, en 1648, jusqu’à nos jours.

(La première édition est de 1748, en deux volumes; la seconde de 1754, en 3 vol.; la meilleure est celle de Genève 1764, aussi en 3 volumes).

([Page 8] de l’Éloge.) Le droit public de l’Europe parut la même année que l’esprit des lois.

Cette science du droit public, jusqu’alors hérissée de difficultés, parut claire, méthodique et facile sous la plume de l’auteur. Le succès n’en fut pas douteux. Ce livre écrit pour des hommes d’état, et même pour de simples citoyens, s’ils savent penser[j], est dans tous les cabinets de l’Europe, depuis la cour de Pétersbourg jusqu’à la république de Lucques. On l’enseigne publiquement dans les universités d’Angleterre. Il est traduit dans toutes les langues, et il plaça l’auteur au rang des premiers publicistes de l’Europe.

[j] V. Préface du Droit public.

Ce n’est pas sans éprouver d’obstacles qu’il enrichit la France de cet ouvrage nécessaire; quand Mably voulut le faire imprimer, l’homme en place à qui il s’adressa, le reçut fort mal, et lui dit: Qui êtes-vous, M. l’abbé, pour écrire sur les intérêts de l’Europe? êtes-vous ministre ou ambassadeur? Il auroit pu faire la même réponse que Rousseau fit à ceux qui demandoient s’il étoit prince ou législateur, pour écrire sur la politique.—«Si j’étois prince ou législateur, je ne perdrois pas mon temps à dire ce qu’il faut faire, je le ferois ou je me tairois.» (Contrat Social, pag. 2.)

La permission d’imprimer, lui fut donc durement refusée; l’abbé de Mably contint son imagination, et se retira sans rien dire. Il fit imprimer son livre chez l’étranger, mais il fallut toute la protection d’un autre ministre moins timide[k], pour empêcher qu’on n’en saisit les exemplaires.

[k] M. d’Argenson.

L’esprit des lois, et quelques autres livres qui honorent la langue et la nation, ont été arrêtés par les mêmes obstacles, qu’ils n’éprouveroient certainement pas aujourd’hui sous un ministère ami des lettres, qui loin de les redouter, semble solliciter les lumières des esprits supérieurs.

3o. Observation sur les Grecs.

Un volume, Genève, 1749.

..... Rerum cognoscere causas.

Virgile.

([Page 16] de l’Éloge.) Dans une épitre dédicatoire à un ami, et il n’en fit jamais d’autres, l’auteur donne lui-même ses motifs. «Je cherche les causes de la prospérité et de la décadence de la Grèce. L’histoire, envisagée sous ce point de vue, devient une école de philosophie; on y apprend à connoître les hommes; on y enrichit, on y étend sa raison, en mettant à profit la sagesse et les erreurs des siècles passés.»

C’étoit faire pour les Grecs ce qu’un grand homme venoit d’exécuter pour les Romains. Aussi dit-on alors de cet ouvrage que c’étoit une espèce de pendant de Montesquieu. (Voyez les 5 années littéraires, tom. 1, pag. 268.)

Ce en quoi il s’est le plus éloigné de son modèle, dont il ne parle d’ailleurs qu’avec les égards que l’on doit même aux erreurs d’un homme de génie, c’est à l’occasion du systême des climats, systême plus brillant que solide, imaginé par Bodin, et que l’auteur de l’esprit des lois a revêtu de tout l’éclat de son imagination vive et féconde.

En effet, tous les climats ont vu tour-à-tour naître, tomber et renaître la liberté et l’oppression: le despotisme a successivement promené sa faulx dévorante sur la surface du globe, et sur le sol brûlant de l’Asie et dans les marais glacés du Nord. La constitution politique, l’éducation et les lois ont fait alternativement germer dans le même pays ou des héros ou des esclaves, et il n’est point de lieux que la liberté n’ait honorés de sa présence.

4o. Observation sur les Romains.

Un volume, Genève, 1751.

([Page 18] de l’Éloge.) Cet ouvrage sentoit encore plus l’imitation que le précédent; ce n’est pas que l’auteur prétendît lutter contre Montesquieu; il avoit une intention différente, et malgré les désavantages de la comparaison, son livre a obtenu des éloges.

Ce n’étoit pas une petite entreprise de dire des choses nouvelles sur un sujet que Montesquieu venoit de traiter, ni une gloire médiocre pour l’auteur, de se faire lire après ce grand homme, comme ce ne seroit pas un médiocre éloge pour un peintre, quel qu’il fût, d’attirer encore les regards près d’un tableau de Raphaël, de Michel-Ange ou de David.

5o. Principes des négociations.

Un volume, la Haye, 1757.

(Il y en a une seconde édition de 1767.)

..... Humanis quæ sit fiducia rebus

Admonet.

Virgile.

([Page 12] de l’Éloge.) Cet ouvrage de Mably est proprement une introduction à son droit public de l’Europe; c’est la connoissance et l’exposé des vrais principes par lesquels doivent se conduire les nations à l’égard les unes des autres, pour entretenir entr’elles la concorde et la paix.

Une chose sur laquelle nous n’avons pas assez insisté dans l’éloge, c’est le courage avec lequel l’auteur s’élève contre ces traités, ouvrage de la mauvaise foi, où, par des équivoques et des obscurités affectées, on se ménage des prétextes de rompre à la première occasion. Il démontre qu’un traité cauteleux est une semence de discorde et de haine; qu’il peut procurer un succès passager, mais qu’il rend à jamais odieux, et traîne après soi des craintes et des inquiétudes qui empoisonnent les jouissances de l’ambition; il fait voir que la fourberie a ses revers, et la mauvaise foi ses remords.

S’exprimer clairement et franchement dans un traité, c’est souvent prévenir une guerre; et le temps n’est pas loin que des articles obscurs et louches ont été un flambeau de discorde qui a incendié les deux mondes. Il proscrit également les traités secrets qui ne sont que de misérables palliatifs qu’on met à la hâte sur les plaies de l’état, et qui se changent en poisons: d’un autre côté, dicter des conditions injustes ou trop dures, c’est inviter à les enfreindre; et la seule base sur laquelle une puissance victorieuse puisse asseoir une paix durable, c’est la bonne foi, la justice, et la modération qui désarme les haines et sait gagner les cœurs. Cette politique n’est pas tout-à-fait celle que prêche Machiavel, mais c’est celle qu’a professée Mably; et l’expérience démontre que c’est encore la plus sûre et la plus utile.

On y voit avec le même plaisir que c’est encore notre adorable Henri IV, qui, le premier chez les nations modernes, connut et pratiqua ces vrais principes: sa manière franche et noble de négocier, et ses instructions à ses ambassadeurs y sont proposées pour modèles, ainsi que les dépêches du cardinal d’Ossat, son fidelle et vertueux ministre.

6o. Entretiens de Phocion.

Un volume, Amsterdam,

..... Quid leges sine moribus

Vanæ proficiunt?

Horace.

([Page 26] de l’Éloge.) Cette production en paroissant, fut estimée l’une des meilleures du siècle; et quand la société de Berne lui décerna la couronne, ce n’est point suivant l’usage ordinaire des académies, qui ne proclament que les ouvrages dont elles ont elles-mêmes donné le sujet; ce fut un choix fait sur la foule des livres qui paroissent journellement en Europe, et qui se fixa sur celui qu’on regarda comme le plus utile à l’humanité entière: c’étoit le premier exemple d’un pareil concours.

La même chose s’est renouvelée en 1765. La république décerna une semblable couronne à l’auteur du traité des délits et des peines, comme une marque d’estime due à un bon citoyen, qui ose élever sa voix en faveur de l’humanité contre les préjugés les plus affermis.

On ne se rappelle pas que d’autres écrits aient depuis partagé le même honneur.

Nous n’ajouterons qu’une seule remarque sur les entretiens mêmes de Phocion, donnés sous le nom de Nicoclès, l’un des disciples de ce grand homme.

Il y est dit: que l’amour de la patrie doit être subordonné à l’amour de l’humanité. Peut-être cette maxime, ainsi énoncée, est-elle le seul passage qui décèle l’ouvrage d’un moderne. L’amour de la patrie, chez les anciens, étouffoit, ou du moins diminuoit tout autre sentiment. L’auteur l’a senti; aussi dans les notes prétend-il que Phocion a puisé cette doctrine à l’école de Platon son maître, qui la tenoit de Socrate, qui, le premier des philosophes, appliquant la philosophie à l’étude des mœurs, se crut citoyen de tous les lieux où il y a des hommes.» (V. Entr. de Phocion, p. 122, 123, 124.)

Il est certain que ce sentiment de bienveillance universelle, tout sublime qu’il est, doit affoiblir l’amour de la patrie, qui, comme toutes les sortes d’amours, n’est qu’un sentiment de préférence.

7o. Observations sur l’histoire de France.

Deux volumes, Genève, 1765.

([Page 22] de l’Éloge.) L’auteur éprouva pour ces observations les mêmes difficultés que pour le droit public. Chaque ouvrage utile est une conquête qu’il faut remporter sur les préjugés. Des courtisans ne manquèrent pas de trouver ce livre dangereux, comme contenant des vérités trop palpables. C’est l’histoire des réverbères de Duclos; et sans la protection d’un ministre qui ne craignoit pas les réverbères[l], cet excellent ouvrage auroit été étouffé dès sa naissance.

[l] Le duc de Choiseuil.

Quelques personnes qui en avoient une autre idée, désiroient que l’auteur donnât à son livre le titre d’histoire de notre ancien gouvernement, et de ses révolutions: sa modestie ne lui a pas permis d’adopter un titre aussi ambitieux, quoiqu’il avouât lui-même avec candeur qu’il regardoit ces observations, comme l’histoire jusqu’alors inconnue de notre ancien droit public. (Préface des observations.)

En effet, ses preuves marchent d’un pas égal avec ses raisonnemens; sa critique est sûre, ses exemples bien choisis, ses citations précieuses et décisives: également éloigné des systêmes de Dubos et des paradoxes de Boulainviliers, il les combat tous deux avec avantage; il cherche et trouve souvent la vérité. Les points les plus obscurs sont ceux auxquels il s’attache de préférence: il n’élude jamais les difficultés; tout ce qu’il traite, il l’éclaircit. Aux connoissances du savant, il joint le mérite plus rare d’un jugement sain, d’une érudition bien digérée, d’une critique lumineuse. Cet ouvrage doit être le guide de tous ceux qui veulent étudier à fond notre histoire. Il y a plus; si jamais la France a son Tite-Live, et peut enfin s’enorgueillir d’une histoire nationale, c’est sur-tout dans les écrits de Mably qu’il faudra puiser les principes sûrs, les idées justes, les vues patriotiques, enfin l’esprit général qui doit animer ce bel ouvrage, encore à faire, le seul peut-être que les Français aient à envier aux Romains.

Ce qui reste à imprimer des observations, formera trois volumes égaux aux premiers. Parmi les nombreux morceaux qui peuvent exciter l’intérêt, nous nous contenterons d’indiquer le chapitre intitulé: «des causes par lesquelles le gouvernement a pris en Angleterre une forme différente qu’en France;» la peinture des désordres du règne de Charles VI, et de la sombre politique de Louis XI, qui nous ont paru des tableaux dignes du pinceau de Tacite; ce que l’écrivain dit des états-généraux, des trois ordres, des prétentions des corps, de la politique de Richelieu &c. &c., &c.

L’auteur s’est arrêté au commencement du règne de Louis XIV: il a seulement ajouté quelques réflexions générales sur la dernière révolution de la magistrature, et sur le caractère des ministres qui l’ont opérée. L’abbé de Mably affectionnoit singulièrement cette suite des observations, comme y ayant déposé des vérités qui deviendroient un jour utiles à ses concitoyens; et nous en parlant vers les derniers temps de sa vie, il nous dit: «cet ouvrage est mon testament.»

8o. Doutes proposés aux économistes, sur l’ordre naturel et essentiel des sociétés.

Un volume, 1768.

([Page 69] de l’Éloge.) On a appelé les économistes, les convulsionnaires de la politique; nous sommes bien éloignés d’adopter cette dénomination; d’ailleurs nous ne voulons point insulter aux morts: nous dirons seulement que, sous le titre modeste de doutes, l’abbé de Mably bat en ruine un systême qu’il a cru dangereux autant que ridicule. Cette critique n’est que l’ouvrage des circonstances; mais l’auteur en prend occasion de remonter aux vrais principes et aux fondemens de la société; de développer des vérités très-importantes; de relever la dignité de l’homme, avilie par des sophismes, et de combattre des erreurs dont les conséquences pourroient être dangereuses. Sa logique est pressante et ses raisonnemens concluans: il y mêla quelquefois une ironie fine et délicate, mais point d’injures, arme de ceux qui ont tort; point de sarcasmes ni de personnalités. Il usa de ménagemens et d’égards; il donna même des éloges à l’auteur qu’il critiquoit: c’est ainsi qu’en devroient toujours user les gens de lettres; ils ne se rendroient pas la fable des sots; eux, le public et la vérité y gagneroient.

9o. Du gouvernement de Pologne.

Un volume écrit en 1770 et 1771, et imprimé seulement en 1781.

([Page 36] de l’Éloge.) C’est M. le comte Wielhorski qui fut chargé par les confédérés de Pologne de consulter en France le philosophe de Genève et l’abbé de Mably. Jean-Jacques en fait un bel éloge; et c’est à lui que Mably adressa son ouvrage: on n’en fit tirer qu’un très-petit nombre d’exemplaires, que l’auteur donnoit à ses amis et à ceux qu’il honoroit d’une confiance particulière.

En 1770 l’abbé de Mably avoit fait avec cet excellent patriote un voyage en Pologne, pour mieux étudier la nation sur laquelle il avoit à travailler: il y demeura plus d’un an avec lui.

Son ouvrage pour cette république, et son séjour dans le pays, y ont laissé un tendre souvenir d’estime et de reconnoissance. Nous avons vu une lettre du prince Potocki, où tous ces sentimens sont exprimés d’une manière bien honorable pour l’abbé de Mably. Nous citerons une partie de cette lettre, datée de Warsovie le 2 septembre 1777.

«Monsieur, vous jouissez du privilége des hommes célèbres: connu dans les pays les plus éloignés, vous ignorez ceux qui vous lisent et que vous éclairez. On a toujours cherché, consulté et quelquefois ennuyé les philosophes: souffrez, à ce titre, les désagrémens de votre état. Le conseil préposé à l’éducation nationale, m’a chargé, monsieur, de suppléer aux livres élémentaires pour lesquels il n’a plus jugé de publier la concurrence: de ce nombre est la logique. Comme je connois votre ouvrage, et que le conseil a suivi vos principes dans le systême de l’instruction publique pour les écoles Palatinales, personne assurément ne sauroit mieux que vous remplir cette importante tâche. Vous avez travaillé pour un prince souverain, refuseriez-vous d’appliquer votre ouvrage à l’usage d’une nation qui devroit l’être?.... Si vos occupations ne vous permettoient pas d’entreprendre cet ouvrage, vous me feriez un plaisir bien sensible de m’indiquer la personne que vous croiriez en France, aidée de vos lumières et de votre direction, en état de répondre à nos vues: ce ne sera toujours qu’un de vos élèves. Il est à souhaiter pour l’humanité que vous en ayez dans toutes les nations. Je suis, etc.

Ignace Potocki.»

10o. De la législation ou principes des loix.

Deux volumes en un, Amsterdam, 1776.

Ad respublicas firmandas et ad stabiliendas vires, sanandos populos, omnis nostra pergit oratio.

Ciceron, de Leg.

([Page 45] de l’Éloge.) Plusieurs personnes regardent cet ouvrage de Mably comme un chef-d’œuvre. Il n’est point de sujet plus important, puisque les principes qui doivent servir de base à la législation, embrassent le bonheur possible de tous les hommes, de tous les lieux et de tous les temps.

Mais prétendroit-on, avec certains critiques, que ces savantes théories sont inutiles; et l’écrivain qui se sent pressé de dire des vérités qu’il croit utiles, doit-il les renfermer dans son sein? Nous ne le croyons pas: il est toujours bon de montrer le but où nous devons aspirer, même lorsqu’on ne peut y atteindre. Ces vérités générales, semées comme au hasard, peuvent enfin germer dans la tête d’un législateur; et l’exemple récent d’un prince plus grand par son génie que par ses états, qui n’a pas craint d’avouer qu’il avoit puisé en partie dans nos écrits ces principes d’humanité qu’il a transportés dans son code, en seroit une nouvelle preuve, s’il en étoit besoin. Léopold (nom heureux dans les fastes de l’humanité!), Léopold qui sait également mériter et refuser des statues[m], vient de donner un modèle à l’Italie et un grand exemple à l’Europe; et peut-être à notre tour il nous prendra un jour envie de l’imiter. D’ailleurs ces leçons de morale, de politique et de philosophie, présentées par un écrivain sage, qui instruit sans aigreur, qui ne prend le ton, ni d’un énergumène ni d’un inspiré, qui se contente de parler le langage de la raison, préparent doucement les esprits, prémunissent contre nombre d’erreurs, augmentent la masse des connoissances, entretiennent une nation dans l’espoir d’une réforme salutaire, et quand un grand homme se présente, il trouve la matière toute préparée; l’opinion publique le précède ou le seconde; il peut alors s’élancer dans la carrière, s’abandonner à son génie, à son amour pour le bien public et à cette passion, le besoin des grandes ames, d’immortaliser son nom et ses bienfaits. Le philosophe sème, c’est aux états à recueillir.

[m] Le grand duc de Toscane a refusé une statue que ses sujets, d’un vœu unanime, lui offroient en reconnoissance du nouveau code criminel qu’il vient de publier, et le produit de ces souscriptions volontaires doit être employé à des fontaines publiques. (Voyez gazette de France, du 23 février 1787.)

11o. De l’étude de l’histoire.

Un volume, 1778.

([Page 40] de l’Éloge.) Un prince à jamais regrettable, le Dauphin, père de notre auguste monarque, appeloit l’histoire la leçon des princes et l’école de la politique: il ajoutoit que l’histoire est la ressource des peuples contre les erreurs des rois. On n’en pouvoit donner une plus belle définition: il semble que Mably ait entrepris de la justifier.

Son traité de l’étude de l’histoire avoit d’abord été imprimé dans le cours d’études de l’abbé de Condillac son frère; il a été fait pour l’instruction du jeune prince, devenu duc de Parme et de Plaisance, en 1765.

Mably lui adresse la parole, comme Bossuet, dans l’Histoire Universelle, au grand dauphin. Le commencement en est admirable: Voulez-vous être un grand homme, lui dit-il, oubliez que vous êtes prince? &c. &c. Sans prétendre en aucune façon comparer la hauteur du génie et l’éloquence entraînante et sublime de l’aigle de Meaux à la sagesse de l’écrivain moderne, nous oserions dire que l’écrit du dernier, s’il étoit bien médité, est plus propre encore à former un prince à ses devoirs, à lui inspirer les sentimens de justice, à le prémunir contre l’empire des passions, et sur-tout à lui enseigner la route qu’il faut suivre pour faire le bonheur de ses peuples, que le chef-d’œuvre de l’éloquence française.

Il nous seroit facile de justifier par des citations tous les éloges que nous avons faits de ce traité; mais nous aimons mieux espérer qu’enfin on le lira: d’ailleurs ces notes sont déjà trop longues. Un écrivain qui paroît avoir beaucoup médité sur ces matières, dit, en parlant de ce livre de l’étude de l’histoire: «Nous croyons que la première partie de ce petit ouvrage est ce que M. l’abbé de Mably a jamais imprimé de plus neuf et de plus utile.» (Jugement sur l’ouvrage de Pierre Chabrit, par M. Garat.)

12o. De la manière d’écrire l’histoire.

Un volume, 1775.

([Page 70] de l’Éloge.) A l’exception des jugemens, sans doute trop sévères et même, nous osons le dire, injustes à plusieurs égards, que Mably a portés contre Voltaire et l’illustre Robertson, nous pourrions peut-être le justifier avec avantage sur tous les reproches qu’on lui a faits; mais par de justes égards que nous croyons devoir à l’homme de lettres estimable d’ailleurs, et qui, trop jeune encore, s’est laissé emporter à l’impulsion du moment, ou à des impressions étrangères, et que son zèle a égaré en l’attaquant, nous nous interdirons toute discussion sur cette querelle. Nous pensons qu’on ne sauroit faire trop de sacrifices au bien de la paix et à l’honneur des lettres. Seulement qu’il nous soit permis d’opposer aux détracteurs de l’abbé de Mably, s’il en étoit encore, un suffrage qui vaut mieux que le nôtre, et dont on peut être orgueilleux. Mably n’avoit encore fait ni les entretiens de Phocion, ni les observations sur l’histoire de France, ni le gouvernement de Pologne, ni les principes des lois, ni ceux de morale, ni l’étude de l’histoire, qu’il étoit déjà cité par un écrivain, après Fénélon, l’abbé de Saint-Pierre, Montesquieu, l’ami des hommes, &c. au nombre des bons Français et des gens éclairés, qui n’ont pas craint de dire des vérités utiles, et de dévoiler les fautes de la législation; et cet écrivain c’est Jean-Jacques. Voyez sa réponse à un écrit anonyme, à la suite de sa lettre à d’Alembert sur les spectacles.

13o. Principes de morale.

Un volume, 1784.

([Page 68] de l’Éloge.) Ce livre n’a pas excité moins d’orages que le précédent: le même motif du bien de la paix nous engage au même silence.

Le grand Condé, arrachant quelques feuillets de son histoire où l’on racontoit ses exploits contre son pays, est l’image de ce que je voudrois faire pour l’auteur de cet excellent écrit. Je le représenterois, par égard pour les esprits timides, arrachant quelques pages de ces principes de morale, et je croirois par ce sacrifice avoir acquis le droit de dire tout le bien que j’en pense.

Au reste, dans toutes les attaques qu’on a portées à l’abbé de Mably, ses amis ont pu chercher à le venger, (voyez les lettres sur la censure de la Sorbonne); mais pour lui, il n’a jamais écrit une seule ligne pour sa défense.

14o. Observations sur les États-Unis d’Amérique.

Un volume, 1784.

([Page 77] de l’Éloge.) Ce sont quatre lettres adressées à l’un des envoyés des États-Unis, M. John Adams, qui avoit désiré les remarques de l’auteur sur les constitutions de l’Amérique: c’est ce qui avoit induit en erreur, et fait dire dans le temps, que les Colonies Angloises l’avoient choisi pour leur législateur.

Ses observations parurent sévères, mais il crut pouvoir dire la vérité toute entière. «Les Américains, dit-il, ne sont plus sujets du roi d’Angleterre: ils sont aujourd’hui des hommes libres; et si mon opinion leur paroissoit aussi dure et aussi sauvage qu’elle peut le paroître en Europe, je ne pourrois m’empêcher d’en tirer un mauvais augure pour l’avenir.» (Observations, page 76.)

Aussi, est-il très-faux qu’on ait brûlé en Amérique, ou traîné dans la boue l’ouvrage de Mably, comme on l’a prétendu dans quelques papiers publics: il étoit plus digne d’un peuple si sage d’y répondre.

C’est ce que vient de faire M. Adams dans un ouvrage intitulé: Apologie des constitutions des États-Unis de l’Amérique. Nous n’avons pas encore vu ce livre, qui n’est qu’annoncé; mais nous connoissons une lettre imprimée de M. Adams (Journal Encyclop. du mois de Mai 1787, pag. 113 et suiv.), où il semble se défendre d’avoir invité l’abbé de Mably à écrire ce qu’il pensoit sur les constitutions Américaines; il invoque le témoignage de MM. les abbés de Chalut et Arnoux, amis communs de M. Adams et de l’abbé de Mably; et nous, nous sommes prêts à donner, s’il en est besoin, la déclaration de ces deux Messieurs, que nous avons entre les mains, et qui éclaircit pleinement la question à l’avantage de l’abbé de Mably.

Au reste, s’il avoit besoin de justification pour avoir regardé les Américains comme étant déjà trop vieux, et sur ce qu’il sembloit redouter pour eux du commerce et des vices de l’ancien monde, nous la trouverions dans l’ouvrage même du sage ministre qui a succédé, en France, au John Adams et au Francklin. M. Jefferson, dans ses observations sur la Virginie[n], craint aussi, pour l’Amérique, que les étrangers n’y apportent leurs vices, leurs préjugés et leur servilité d’Europe; et les semences de discorde qui commencent à éclater, les mécontentemens, les réclamations armées, &c. sont peu propres, peut-être, à nous rassurer sur ces craintes.

[n] Notes on Virginia. Voyez Merc. du 2 Juin 1787, p. 28.

15o. OUVRAGES MANUSCRITS.

1o. Des droits et des devoirs du citoyen.

Petit in-folio, pouvant faire deux volumes in-12.

([Page 69] de l’Éloge). Ce sont des entretiens que l’auteur suppose avoir eus avec milord Stanhope. Ce livre fait connoître à l’homme ses devoirs, ses droits et sa dignité. Il éclaire l’esprit, il échauffe le cœur; l’ame s’élève à la lecture de ces lettres: c’est le catéchisme du citoyen.

Il y a des pensées grandes et fières, à la manière de Montesquieu. Par exemple: «La pompe des noms et des titres n’impose plus à mon imagination: dans les hommes les plus humiliés par la fortune, je crois voir des princes détrônés qu’on retient dans les fers.

«Tout peuple qui n’est pas barbare, a une religion; et Dieu ne manque jamais d’avoir révélé aux prêtres ses volontés; c’est ce qu’on appelle ordinairement lois divines.»

Nous regrettons de ne pouvoir en citer davantage; mais le temps nous instruira mieux, et nous dévoilera ce que nous devons penser de cette production.

2o. La suite des observations sur l’histoire de France, dont nous avons fait mention sous le no. 7 de cette notice.

3o. &c. Un traité du beau, et d’autres traités des talens, des passions, &c. &c., dont nous n’avons pas une connnoissance particulière.

Note IVe. [page 82] de l’Éloge.

Sa personne et son caractère.

[4] En faisant dans plusieurs de ses écrits l’éloge d’un philosophe pratique, sans faste, et qui fuit toute espèce d’ostentation, même celle de la vertu, Mably semble avoir tracé son portrait: voilà pourquoi l’on a peu d’anecdotes sur sa personne. Sa vie est toute entière dans ses écrits, comme l’éloge d’un législateur est tout entier dans ses lois.

Nous ajouterons seulement ici quelques traits de caractère à ceux que nous avons déjà cités.

Son désintéressement étoit tel qu’il ne retira jamais rien de ses ouvrages; à peine exigeoit-il quelques exemplaires pour les présens d’usage; bien différent de ces littérateurs qui n’estiment dans le commerce des muses que le profit que ce commerce leur rapporte. Riche du retranchement de tous les besoins factices, il pouvoit s’écrier comme Socrate, en se promenant dans Athènes: «que de choses dont je n’ai que faire!»

Il n’eut jamais qu’un seul domestique; et sur la fin de ses jours, il se priva de ces commodités de la vie que son âge et ses infirmités lui rendoient cependant plus nécessaires, afin d’accroître la petite fortune de ce serviteur fidelle. Il pratiquoit à la lettre cette maxime si douce et si humaine, «de regarder ses domestiques comme des amis malheureux.»

Faire sa cour, est une expression qui n’étoit point à son usage. On voulut un jour l’entraîner chez un ministre qui même l’avoit invité; on ne put jamais l’y déterminer: mais il dit qu’il le verroit volontiers, lorsqu’il ne seroit plus en place.

M. le maréchal de Richelieu pressoit un jour l’abbé de Mably de se mettre sur les rangs pour l’académie française; Mably refusa. «Mais, lui dit le vainqueur de Mahon, si je faisois toutes les démarches, et que vous fussiez agréé, refuseriez-vous?...» Le maréchal le pressa tant, il y mit tant de grâces, que, vaincu par ce noble procédé, Mably n’osa persister, et fut comme forcé de promettre. Mais aussi-tôt qu’il fut sorti, il courut chez son frère de Condillac, lui raconta comment la chose s’étoit passée, et le conjura de le dégager, à quelque prix que ce fût. «Mais pourquoi cette grande résistance?» lui dit son frère.—«Pourquoi? Si j’acceptois, je serois obligé de louer le cardinal de Richelieu, ce qui est contre mes principes; ou si je ne le louois pas, devant tout à son petit neveu dans cette circonstance, je serois coupable d’ingratitude.»

Condillac se chargea de la négociation, et les choses en demeurèrent là. Nous tenons cette anecdote d’un ami particulier de l’abbé de Mably, et lui-même est membre de l’académie française.

Le bruit avoit couru qu’on lui proposeroit l’éducation de l’héritier d’un grand empire; il dit hautement, que la base de son éducation seroit: «que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois,» et que ce seroit la chose sur laquelle il reviendroit sans cesse: il ne fut point nommé.

Il aimoit à répéter cet adage de Leibnitz, «le temps présent est gros de l’avenir;» et son propre exemple en prouve la justesse et la profondeur. Il s’étoit tellement exercé à étudier le jeu et la marche des passions, et à rechercher dans les révolutions des Empires les causes et la chaîne des événemens; il avoit acquis une telle expérience des hommes et des choses, que cette connoissance du passé avoit, pour ainsi dire, déchiré pour lui le voile de l’avenir: il a en quelque sorte tiré l’horoscope des états. Dès la paix de 1762, et au moment où l’Empire Britannique étoit à son plus haut période de gloire et de puissance, Mably prédit la révolution de l’Amérique; il prévoyoit dès-lors la défection des Colonies Anglaises. «Si un jour elles se rendent libres et indépendantes, dit-il, etc. (Voyez le droit public de l’Europe, tom. 2, page 422, édit. de 1764; et tom. 3, pag. 412 et 414, et principes des négociations, édit. de 1767, pag. 90.») Ce qui s’est passé à Genève, il l’avoit également prévu. (Voyez principes des lois, Iere. part. pag. 169.) Et si l’on veut savoir ce qui se passe aujourd’hui en Hollande, il faut voir les principes des négociations (pag. 162.) et le traité de l’étude de l’histoire (pag. 213, 214.) Cette expérience lui donnoit quelquefois de l’humeur; ses amis lui en faisoient le reproche, et l’appeloient en plaisantant, «prophète du malheur.» «Il est vrai, répondoit-il, que je connois assez les hommes pour ne pas espérer facilement le bien.»

Note V et dernière, [page 90] de l’Éloge.

Sa mort et son épitaphe.

[5] Ses amis, la France et l’Europe le perdirent le 23 avril 1785, étant âgé de 76 ans.

Son épitaphe, ouvrage de l’amitié éclairée, contient tout son éloge; nous ne pouvons nous refuser au plaisir de la copier.

D. O. M.

Hic Jacet
GABRIEL BONNOT DE MABLY,
Gratianopolitanus,
Juris Naturæ et Gentium
Indicator indefessus, audax, felix
Dignitatis humanæ vindex,
Orbis utriusque suffragiis ornatus,
Politicis scriptis nulli secundus;
Eventum præteritorum causas detexit,
Futuros prænunciavit,
Quæ ad præparandos, quæ ad avertendos
Docuit;
Recti pervicax
Quid pulchrum, quid turpe,
Quid utile, quid non,
Dixit:
Vir paucorum hominum,
Censu brevi nihil rerum indigus
Honores, divitias,
Omnimoda servitii vincula
Constanter aspernatus;
Vita innocuus, religionis cultor,
Æquissimo animo
Obiit 23â. D. apr. 1785. Nat. 14â.
D. Mart. 1709.
H. M.
Modicum et mansurum,
Amico æternum flebili,
Testamenti Curatores posuere.

Les mêmes amis de l’abbé de Mably, qui ont si bien caractérisé son ame et ses écrits, avoient formé le projet de consacrer à sa mémoire un modeste monument dans l’église où il a été inhumé; tout alloit être exécuté, quand des ordres émanés des supérieurs ecclésiastiques ont tout arrêté. On a refusé un tombeau au moderne Phocion; c’est une ressemblance de plus avec le Phocion d’Athènes.

Ces amis, vraiment dignes de ce nom, ont voulu perpétuer ses traits: on ne pouvoit du moins leur envier cette douce satisfaction. L’abbé de Mably, différent des gens de lettres, qui commencent par gratifier le public de leurs gravures, en attendant qu’ils soient illustres, n’avoit pas souffert qu’on gravât son portrait pendant sa vie; mais après sa mort, ils le firent exécuter par un artiste habile, Pugos, et ce portrait est parfaitement ressemblant. Tous les traits de l’homme de bien y sont vivans; la vertu sévère y respire: au bas, on lit ce vers de Juvénal, qui semble fait pour lui:

Acer et indomitus, Libertatisque Magister.

(Satyre 2, v. 78.)

Ainsi donc, après que l’éloge public qui lui a été décerné, aura obtenu le suffrage et la sanction de l’académie, et qu’elle aura ainsi imprimé à son nom, le sceau de l’immortalité, il ne manquera plus rien à sa gloire, qu’une statue à côté de celles de ces grands citoyens qui ont bien mérité de la patrie.

Fin de l’Éloge.


AVERTISSEMENT
DE LA PREMIÈRE ÉDITION.


Je me propose dans cet ouvrage de faire connoître les différentes formes du gouvernement auxquelles les Français ont obéi depuis leur établissement dans les Gaules; et de découvrir les causes, qui, en empêchant que rien n’ait été stable chez eux, les ont livrés, pendant une longue suite de siècles, à de continuelles révolutions. Cette partie intéressante de notre histoire, est entièrement inconnue des lecteurs qui se bornent à étudier nos annalistes anciens, et nos historiens modernes. Je l’ai éprouvé par moi-même; dès que je remontai aux véritables sources de notre histoire, c’est-à-dire, à nos lois, aux capitulaires, aux formules anciennes, aux chartes, aux diplômes, aux traités de paix et d’alliance, etc. Je découvris les erreurs grossières et sans nombre où j’étois tombé dans mon parallèle des Romains et des Français. Je vis paroître devant mes yeux une nation toute différente de celle que je croyois connoître. J’appris trop tard combien la lecture de nos anciennes annales est peu instructive, si on n’y joint pas l’étude des pièces; je vis qu’il ne faut lire qu’avec une extrême circonspection nos historiens modernes, qui, tous ont négligé l’origine de nos lois et de nos usages, pour ne s’occuper que de siéges et de batailles; et qui, en faisant le tableau des siècles reculés, ne peignent jamais que les mœurs, les préjugés et les coutumes de leur temps.

Les Français n’eurent point de lois, tant qu’ils habitèrent la Germanie; et quand ils s’établirent en-deçà du Rhin, leur politique se borna à rédiger des coutumes qui ne pouvoient plus suffire à un peuple qui avoit acquis des demeures fixes, et jeté les fondemens d’un grand empire. La férocité de leurs anciennes mœurs les attachoit autant que l’habitude et leur ignorance aux usages Germaniques; mais les vices nouveaux que leur donna le commerce des Gaulois, de nouveaux besoins et de nouveaux intérêts les forcèrent malgré eux de recourir à des nouveautés. Ils firent des lois avant que de connoître l’esprit qui doit les dicter, et la fin qu’elles doivent se proposer; et ces lois, souvent injustes et toujours insuffisantes, n’acquirent presque aucun crédit. Les Français continuèrent de se laisser conduire au gré de leurs passions et des événemens; et confondant la licence avec la liberté, le pouvoir des lois avec la tyrannie, ne formèrent qu’une société sans règle et sans principe. Ils se familiarisèrent dans l’anarchie, avec les désordres auxquels ils n’avoient pas l’art de remédier; l’intérêt du plus fort sembla toujours décider de l’intérêt public, et jusqu’au règne de Philippe-de-Valois, les droits de la souveraineté appartinrent tour-à-tour, ou à-la-fois, à tous ceux qui purent ou voulurent s’en emparer. Si j’ai réussi à développer la suite et l’enchaînement de ces révolutions, causes à la fois et effets les unes des autres, j’ai composé l’histoire inconnue de notre ancien droit public. Quelques personnes ont désiré que je donnasse à mes observations le titre d’histoire de notre gouvernement; je n’ai pas osé suivre leur conseil; je sens combien mon ouvrage est inférieur à ce qu’auroit promis un pareil titre. Je n’ai fait qu’un essai; et c’est assez pour moi, s’il peut être de quelque secours aux personnes qui veulent approfondir notre histoire.

Rien n’est plus propre à nous faire aimer et respecter le gouvernement auquel nous obéissons, qu’une peinture fidelle des malheurs que nos pères ont éprouvés, pendant qu’ils ont vécu dans l’anarchie. Quel danger peut-il y avoir à faire connoître nos anciennes coutumes et notre ancien droit? Qui ne sait pas que les lois, les mœurs et les coutumes des peuples n’ont rien de stable? Personne n’est assez ignorant pour confondre les premières lois qu’ait eues une nation, avec ses lois fondamentales: la loi fondamentale d’un état n’est point un amas de lois proscrites, oubliées ou négligées, mais la loi qui règle, prescrit et constitue la forme du gouvernement.

En se rappellant la situation déplorable du prince, du clergé, de la noblesse et du peuple, jusqu’aux premiers Valois, on ressemblera à ces voyageurs qui, après avoir échoué contre cent écueils et essuyé de violentes tempêtes, abordent enfin, au rivage, et jouissent du repos. En voyant la peinture de nos erreurs et de nos calamités, quel lecteur ne connoîtra pas le prix d’une sage subordination? Loin de regretter des coutumes barbares et contraires aux premières notions de l’ordre et de la société, on s’applaudira de vivre sous la protection d’une autorité assez forte, pour réprimer les passions, donner aux lois la puissance qui leur appartient, et conserver la tranquillité publique. C’est, sans doute, ce qu’ont pensé des ministres éclairés, quand ils ont invité des savans à fouiller dans la poussière de nos archives, et à publier ces recueils précieux de pièces, dont mon travail n’est que le résultat.

Les observations que je donne aujourd’hui ne s’étendront pas au-delà du règne de Philippe-de-Valois, ou de la ruine du gouvernement féodal. Avant que de poursuivre un ouvrage très-laborieux, il est prudent, je crois, de consulter le goût du public, et de lui demander s’il pense que la manière dont j’envisage notre histoire, soit utile. Si on goûte cet essai, ce sera pour moi, un encouragement, et j’avoue que j’en ai besoin pour mettre en ordre les matériaux que j’ai entre les mains, et qu’il est infiniment plus difficile de rédiger, que de recueillir. Je continuerai à examiner notre histoire sous Philippe-de-Valois et ses successeurs. Je ferai voir combien les lumières qui commençoient à se répandre dans la nation, instruite par ses malheurs, étoient encore incapables de lui faire connoître ses vrais intérêts, et combien nous avons eu de peine à triompher des préjugés et des passions, que plusieurs siècles de barbarie et le bizarre gouvernement des fiefs avoient fait naître.

Il n’est pas juste qu’on m’en croie sur ma parole, quand je contredirai les idées reçues sur notre ancien gouvernement, et qu’on a prises dans des écrivains qui ont travaillé, avant moi, à débrouiller l’histoire de France. Il est essentiel à mon ouvrage d’y joindre les autorités sur lesquelles je fonde mon opinion, et même d’exposer quelquefois, dans un certain détail, les raisons par lesquelles je me détermine à prendre tel ou tel sentiment. Mais j’ai cru, qu’à l’exception des savans, accoutumés à la fatigue pesante de l’érudition, on ne verroit qu’avec peine suspendre le fil de mon récit, pour entendre des dissertations critiques, ou lire des morceaux barbarement écrits de nos anciennes lois. J’ai renvoyé ces espèces de discussions à des remarques indiquées par des chiffres, dans le corps de mon ouvrage. Leur nombre et sur-tout leur longueur, m’ayant empêché de les placer au bas des pages, elles formeront un corps à part, à la suite de mes observations, et serviront de pièces justificatives.



OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE.