CHAPITRE III.

Suite du règne du roi Jean.—Des états convoqués par le dauphin, après la bataille de Poitiers en 1356.—Examen de leur conduite.

Le dauphin, prince âgé de dix-neuf ans, se trouva chargé des rênes du gouvernement, et on ne prévoyoit point alors quelle seroit bientôt son adresse à manier et à gouverner les esprits; on n’avoit pas même une idée avantageuse de son courage, et on l’accusoit d’avoir abandonné le champ de bataille avant que la victoire se fût décidée en faveur des Anglais. En arrivant à Paris, après la défaite de son père, il se hâta d’assembler les états, qui n’étoient indiqués que pour le mois de décembre, et l’ouverture s’en fit le 17 octobre. Cette assemblée, qui étoit très-nombreuse et toute composée de mécontens, commença par choisir dans les trois ordres des commissaires qu’elle chargea de rechercher les causes des griefs dont la nation avoit à se plaindre,[202] et préparer les matières sur lesquelles on délibéreroit. Le Dauphin, de son côté, nomma quelques ministres de son père pour assister à ce travail; mais la seconde fois qu’ils s’y rendirent, on leur déclara que les conférences cesseroient s’ils s’y présentoient encore.

C’étoit annoncer au gouvernement des dispositions peu favorables à son égard, et quelque intérêt qu’il eût d’être instruit des vues et des projets des états, il n’osa cependant leur marquer, ni son inquiétude, ni son ressentiment. Le comité continua son travail, et après avoir communiqué à l’assemblée générale le plan qu’il s’étoit formé, et reçu les pouvoirs nécessaires pour entrer en négociation, les commissaires demandèrent audience au dauphin. Le Coq, évêque de Laon, le seigneur de Péquigny, et Marcel, prévôt des marchands de Paris, étoient à leur tête, et ils exposèrent au dauphin les conditions auxquelles on consentiroit à lui donner un subside, soit pour continuer la guerre, soit pour payer la rançon du roi, si on pouvoit parvenir à un accommodement avec Edouard.

L’ordonnance publiée dans les états précédens, et dont je viens de faire connoître les principaux articles, devoit servir de base à celle qu’on demandoit; mais pour faire respecter celle-ci autant que l’autre avoit été méprisée, les commissaires exigèrent que le dauphin dépouillât de leurs emplois tous ceux que les états regardoient comme leurs ennemis, et les auteurs des infidélités et des violences dont le public se plaignoit, et on lui présenta la liste de leurs noms. On demandoit qu’on leur fît leur procès; et enfin les états exigèrent que le conseil fût composé de quatre prélats, de douze seigneurs et de douze députés des communes qu’ils nommeroient eux-mêmes.

Il n’en fallut pas davantage pour rompre une négociation à peine entamée. Le dauphin, sans expérience, accoutumé à croire que l’autorité royale ne peut connoître aucune borne, et conduit par les hommes mêmes dont on demandoit le châtiment, regarda comme un attentat les conditions qu’on avoit osé lui présenter. Les historiens ne balancent point à condamner la conduite des états; et il peut se faire que les commissaires aient demandé une chose juste d’une manière imprudente. Ils manquèrent sans doute de l’art nécessaire pour faire agréer leurs propositions. Plus le prince étoit puissant, plus il falloit apporter de ménagement en traitant avec lui, et des hommes qu’on avoient gouvernés avec une extrême dureté, devoient être peu capables de cette modération. On pourroit même soupçonner, que n’étant point inspirés par l’amour seul de l’ordre et du bien public, ils laissèrent peut-être voir de la haine, de l’emportement et de l’esprit de parti, quand il ne falloit montrer au dauphin qu’une fermeté noble et respectueuse, et un tendre intérêt pour sa fortune et les malheurs du royaume.

Dire à un roi qu’il est homme, qu’il ne règne que parce qu’il y a des lois, et que plus il est élevé dans l’ordre de la société, plus il a d’intérêt de les respecter; ajouter, quand le malheur est extrême, qu’il n’est pas infaillible, qu’il se nuit à lui-même, qu’il prépare sa ruine; que ses ministres ont surpris sa religion, qu’il lui importe de les punir, et que les courtisans sont ses ennemis naturels et les ennemis de la nation: est-ce manquer au respect profond qui lui est dû? Que les peuples n’aient aucun droit à réclamer, j’y consens; mais si la vérité devient un crime dans les occasions où le prince assemble ses sujets pour les consulter; si la flatterie devient alors une vertu, restera-t-il une étincelle d’honneur sur la terre, et les hommes pourront-ils espérer quelque soulagement dans leurs malheurs? S’il s’ouvre un abîme sous les pas du prince, quel est l’étrange respect qui défend à la nation de l’avertir du danger, et lui ordonne de s’y précipiter? Les rois sont les plus malheureux des hommes, s’il est du devoir de leurs sujets de leur inspirer une fausse sécurité. Avant que d’écrire l’histoire, il faudroit au moins être instruit des droits et des devoirs des rois et des citoyens. Pour prouver son attachement au prince, faut-il emprunter des sentimens d’un esclave, et contribuer par ses bassesses au malheur public, en lui donnant un pouvoir dont il abusera? Le sujet fidelle n’est pas celui qui voudroit sacrifier le peuple aux passions du prince, car la perte de l’un prépareroit la perte de l’autre; mais c’est celui qui sait concilier leurs intérêts, et les lier par cette confiance mutuelle que la seule observation des lois peut donner, et à laquelle la nature a attaché la prospérité des états.

Le royaume, dit-on, se trouvoit dans la conjoncture la plus fâcheuse, et quand la France étoit ouverte aux armes des Anglais victorieux, il n’étoit pas temps de contester sur des priviléges; il ne s’agissoit pas de réformer des abus et de faire des lois, mais de lever une armée. L’opiniâtreté des états à ne donner aucun secours au dauphin, exposoit le royaume à passer sous un joug étranger; et si le roi avoit manqué à ses devoirs, la nation trahissoit alors les siens. Mais est-il vrai que des ennemis étrangers soient toujours plus à craindre que des ennemis domestiques? Peu d’états ont succombé sous le courage de leurs voisins, et ceux qui ont trouvé leur ruine dans leurs propres vices, sont sans nombre. Est-il vrai que les dangers, dont la France étoit menacée, se fussent dissipés, si les états eussent accordé libéralement les subsides qu’on leur demandoit? Sans remédier aux causes de la déprédation, pourquoi la déprédation auroit-elle disparu. Il est vraisemblable que le dauphin, engourdi par la complaisance de ses sujets, n’auroit jamais trouvé en lui ces talens qui le rendirent dans la suite si redoutable aux Anglais. Quel usage le gouvernement auroit-il fait de la libéralité des états? Le passé devoit éclairer sur l’avenir. Sans manquer aux règles les plus communes de la prudence, étoit-il permis de présumer qu’un jeune prince, sans expérience, auroit plus d’art et de courage que ses prédécesseurs, pour résister à l’avidité dévorante de ses ministres et de ses officiers? Pourroit-on se flatter que les mêmes hommes, qui avoient mis le royaume sur le penchant du précipice, ne l’y feroient pas tomber? Leurs malversations passées sont peut-être moins propres à justifier les refus des états, que leur obstination à vouloir conserver des places dont on les jugeoit indignes: la retraite est le seul parti qui convienne à des ministres éclairés et vertueux, lorsque, par malheur, étant devenus suspects à leur nation, ils sont devenus incapables de faire le bien.

Quand les états auroient prodigué la fortune des citoyens, quel en auroit été le fruit? La nation entière étoit lasse de l’avarice et de la prodigalité du gouvernement, et les auroit regardés comme des traîtres, qui passoient leurs pouvoirs. Bien loin que les villes, les communautés et les bailliages irrités eussent consenti à payer le tribut imposé, on n’auroit encore vu de toute part que des ligues, des associations et des révoltes. Par-tout l’Angleterre auroit trouvé des Français armés pour faire des diversions en sa faveur. D’ailleurs, est-il vrai qu’Edouard, autrefois obligé de faire une trève après la bataille de Crécy et la prise de Calais, se trouva dans des circonstances plus favorables à ses desseins après la victoire de son fils? Je l’ai déjà dit en parlant de la manière dont on faisoit alors la guerre, il étoit facile aux Anglais de ravager la France, mais impossible de la subjuguer.

Le dauphin cassa les états, et espéra de trouver plus de docilité dans les assemblées provinciales; mais quand il voulut traiter avec la ville de Paris, elle lui refusa opiniâtrement toute espèce de secours. Peut-être que les états, en se séparant, étoient convenus qu’aucun bailliage ni aucune communauté ne se prêteroit aux propositions du conseil; peut-être aussi que cette résistance générale n’étoit qu’une suite du mécontentement général. Quoi qu’il en soit, les provinces montrèrent la même indocilité que la capitale, et le dauphin n’ayant pu obtenir aucun subside dans des circonstances où il en sentoit davantage le besoin, et ne pouvoit employer la force avec succès, fut contraint, après s’être absenté quelque temps de Paris, d’y indiquer pour le 5 février[203] la tenue des états-généraux de la Languedoyl.

Charles consentit donc à déposséder de leurs emplois vingt-deux officiers de son père, dont les noms, consignés dans nos fastes, doivent, de génération en génération, recevoir une nouvelle flétrissure. Pierre-de-la-Forest, homme sans naissance, et qui ne dut qu’à ses intrigues et au malheureux talent de servir les passions de ses maîtres, la pourpre romaine, l’archevêché de Rouen et la dignité de chancelier; Simon de Buey, à la fois ministre d’état et premier président du parlement; Robert de Lorris, ministre d’état et chambellan du roi; Enguerran du Petitcellier, trésorier du roi; Nicolas Bracque, ministre d’état et maître d’hôtel du roi, auparavant son trésorier et maître des comptes; Jean Chauvel, trésorier des guerres; Jean Poillevillain, souverain maître des monnoies et maître des comptes; Jean Challemart et Pierre d’Orgémont, présidens du parlement et maîtres des requêtes; Pierre de la Charité et Ancel Chogouart, maîtres des requêtes; Regnault Meschins, abbé de Fatoise et président des enquêtes du parlement; Bernard Froment, trésorier du roi; Regnault Dacy, avocat général du roi au parlement; Etienne de Paris, maître des requêtes; Robert de Préaux, notaire du roi; Geoffroi le Mesnier, échanson du dauphin; Jean de Behaigne, valet de chambre du dauphin; le Borgne de Veaux, maître de l’écurie du dauphin; et Jean Taupin, seigneur ès-lois et conseil aux enquêtes.

Si c’étoit un avantage que d’avoir déshonoré les hommes que je viens de nommer, il ne falloit pas le rendre inutile en leur laissant la liberté et le pouvoir de se venger.

Plus ils avoient fait d’efforts et montré d’adresse pour empêcher leur disgrace, moins les états devoient se relâcher du projet de les perdre entièrement. Dans toutes les affaires, il y a un point capital qui décide du succès, quoiqu’il ne paroisse pas toujours le plus important; qui le néglige doit voir détruire son ouvrage presque achevé. On lassa sans doute par de longues négociations les représentans d’une nation légère, inconsidérée, trop ardente dans ses démarches, et trop peu accoutumée à réfléchir pour être constante dans ses desseins. Peut-être même employa-t-on les voies de la corruption. Quoi qu’il en soit, les états négligèrent leurs ennemis après les avoir diffamés, et oublièrent jusqu’à leur premier projet de donner un conseil tout nouveau au dauphin. Ils se contentèrent même d’associer quelques ministres aux anciens, qu’ils ne déplacèrent pas[204].

En effet, les officiers disgraciés par les états furent plus en faveur que jamais auprès du prince, qui les considéroit comme des victimes sacrifiées à ses intérêts: déjà ennemis de la nation par avarice et par ambition, ils le furent encore par vengeance. Les nouveaux ministres à qui les états avoient ouvert l’entrée du conseil, n’y furent regardés que comme des censeurs ou des espions incommodes; on ne traita sérieusement devant eux d’aucune affaire, et ils n’eurent aucune part au secret du gouvernement. On tenta par des promesses et des bienfaits, et on intimida, par des menaces, ceux qui avoient le moins de probité et de courage; et tous enfin cédèrent d’autant plus volontiers à la tentation de s’élever, de s’enrichir ou de ne pas se perdre, que les états, loin de s’être corrigés des fautes qu’ils avoient faites l’année précédente, et d’avoir pris des mesures plus sages pour donner à leurs agens une plus grande autorité, avoient au contraire multiplié leurs ennemis.

Tous les officiers du royaume furent suspendus de l’exercice de leurs charges, à l’ouverture des états. Étoit-ce pour prouver, ou du moins pour faire entendre que toute autorité particulière disparoît et s’anéantit devant la puissance suprême de l’assemblée de la nation? Je ne saurois le croire. Les peuples n’en devoient pas tirer cette conséquence, depuis que le gouvernement féodal, en les humiliant, avoit fait oublier tous les droits de l’humanité; et les états eux-mêmes, plongés dans l’ignorance, n’avoient point une si haute idée de leur pouvoir, puisqu’ils s’étoient séparés aux premiers ordres du dauphin. Cette opération dangereuse en elle-même, parce qu’elle arrête et suspend l’action de la puissance exécutrice qui, les yeux ouverts sur le citoyen, ne doit jamais être interrompue, inquiéta le public, mortifia des magistrats dont on n’avoit rien à craindre, et les alarma pour l’avenir. Tout ce qu’il y avoit de plus puissant dans le royaume, ou qui exerçoit quelque fonction publique, craignit d’être soumis à une inquisition trop vigilante. Les états mirent le comble à leur première imprudence par l’ordonnance qu’ils dictèrent au dauphin avant que de se séparer, et qui tendoit à corriger à la fois un trop grand nombre d’abus. Ils devoient se faire désirer, et en se faisant craindre, ils servirent leurs ennemis.

Le parlement dut voir avec indignation qu’on lui ordonnât de ne pas prolonger[205] les affaires, de ne faire acception de personne dans ses jugemens, de traiter les pauvres avec humanité, et sur-tout qu’on diminuât les dépenses fastueuses de ses commissaires, qui, marchant aux frais des parties, les ruinoient avant que de les juger. La chambre des comptes qui, dans son origine, n’avoit été qu’un simple conseil de quelques ministres chargés d’administrer les finances du roi, et de recevoir les comptes des fermiers du domaine, les maîtres des requêtes, les maîtres des eaux et forêts, les baillis, les prévôts, les gens de guerre, etc. tous devoient être également révoltés qu’on s’apperçût des nouveaux droits qu’ils s’étoient faits, qu’on éclairât leur conduite, qu’on dévoilât leurs malversations, et qu’on prétendît corriger des abus que l’effronterie des coupables et l’impunité avoient convertis en autant de droits.

Les états de 1356 ne s’apperçurent point de la faute que j’ai reprochée à ceux de l’année précédente, touchant la forme d’administration à laquelle les généraux des aides étoient soumis. Ils continuèrent à exiger que deux surintendans du clergé, de la noblesse et du tiers-état eussent un même avis[206] pour pouvoir former une résolution. Ces officiers continuèrent ainsi d’avoir les mains liées, et possédèrent ridiculement une autorité dont l’exercice étoit éternellement suspendu par eux-mêmes.

Les états sentirent, il est vrai, que leur ouvrage n’étoit qu’ébauché, et combien il leur importoit de s’assembler quand la situation des affaires l’exigeroit; mais au lieu de songer à se rendre un ressort ordinaire et nécessaire du gouvernement, par des convocations régulières et périodiques, ils ne demandèrent que le privilège de s’assembler à leur gré pendant un an[207].

Il leur fut même impossible d’user de cette permission, parce qu’ils ne chargèrent aucun de leurs officiers du soin de les convoquer en cas de nécessité, ni de juger du besoin d’une convocation; et qu’à moins d’une inspiration miraculeuse, le clergé, la noblesse et les communes ne devoient pas envoyer en même temps ni dans le même lieu leurs députés pour représenter la nation.

Quand les états se séparèrent, leurs ennemis se réunirent, et parvinrent aisément à faire oublier et mépriser une ordonnance accordée avec chagrin, par le prince, aux demandes d’une assemblée qui avoit voulu étendre son pouvoir au lieu de l’affermir, et corriger des abus sans avoir pris auparavant des mesures efficaces pour réussir. Plusieurs officiers que le dauphin avoit feint de disgracier, furent rappelés à la cour. Pendant qu’on intimidoit les généraux des aides et les élus des provinces, ou qu’on lassoit leur fermeté, en les traversant dans toutes leurs opérations, on poursuivit, sous différens prétextes, ceux qu’on regardoit comme les auteurs des résolutions des états; on leur supposa des crimes pour les perdre. Les uns se bannirent eux-mêmes du royaume; ils n’y trouvoient plus d’asile assuré contre la calomnie et la persécution de leurs ennemis, depuis que les états avoient eu l’imprudence d’offenser tous les tribunaux de justice. Les autres, comptant trop sur leur innocence et les intentions droites qu’ils avoient eues, furent livrés à la justice; on leur trouva, ou plutôt, on leur supposa des crimes, et ils furent condamnés au dernier[208] supplice.

C’est avec raison qu’on peut comparer la situation où les Français se trouvèrent sous le règne du roi Jean, à celle où les Anglais s’étoient vus autrefois sous le règne de Jean-sans-Terre. Chez les deux peuples, le prince tendoit également à s’emparer d’un pouvoir sans bornes, et les deux nations en s’agitant firent un effort pour secouer le joug qu’on leur imposoit. Les Anglais et les Français obtinrent, ou plutôt se firent les mêmes droits et les mêmes prérogatives; mais pourquoi nos deux ordonnances de 1355 et 1356 ne sont-elles aujourd’hui qu’un vain titre dans nos mains; tandis que la célèbre charte de Jean-sans-Terre, triomphant de tous les efforts que l’avarice et l’ambition ont faits pour la détruire, est encore le principe et la base du gouvernement actuel de l’Angleterre? En recherchant les causes de cette différence, je mettrai dans un nouveau jour les observations qu’on vient de lire, et je répandrai d’avance de la lumière sur la partie de notre histoire qu’il me reste à développer.