CHAPITRE V.

Situation de la France sous les règnes de Charles IX et de Henri III.

Quelles que fussent au commencement du règne de Charles IX, les haines et les forces des deux factions ennemies qui alloient diviser l’état, l’autorité absolue du roi étoit si bien établie dans l’opinion publique, et on étoit tellement accoutumé d’y obéir, que le prince de Condé et le duc de Guise, dans la crainte de soulever contre eux les esprits, étoient obligés de cacher leurs projets ambitieux, d’affecter la soumission la plus entière, et de feindre qu’ils ne songeoient qu’à défendre le roi contre ses ennemis. Si on croit le traité[313] par lequel le duc de Guise, le connétable de Montmorency et le maréchal de St. André formèrent leur union qui fut appelée le triumvirat, Charles IX n’avoit point de serviteurs plus affectionnés qu’eux à son service. Le prince de Condé, en formant un parti par l’association des réformés les plus zélés pour leur culte, assuroit[314] de même que son seul dessein étoit de maintenir l’honneur de Dieu, le repos du royaume et la liberté du roi sous la régence de sa mère. Cette ligue ne devoit subsister que jusqu’à la majorité de Charles, c’est-à-dire, jusqu’à ce qu’il prît en personne le gouvernement. Pour lors, disoient les associés, nous nous soumettrons avec plaisir aux premiers ordres qu’il nous donnera, comme nous nous soumettrions dès aujourd’hui à la volonté de la reine, si les ennemis de l’État lui permettoient de la faire connoître. Pour justifier les préparatifs de guerre et de révolte qui se faisoient de toutes parts, on feignoit de croire que la personne du roi étoit dans le plus grand danger, et chaque faction reprochoit à l’autre les projets et les attentats qu’elle méditoit elle-même.

Pour préparer les esprits à voir avec moins d’étonnement les désordres que tout annonçoit, on publia des écrits qui rappeloient une doctrine que les règnes de Louis XII et de François I avoient fait oublier. Sans chercher à rendre odieuse la monarchie absolue, on établissoit le droit qu’avoient eu autrefois les grands de prendre part au gouvernement. Les princes du sang, les pairs et les grands officiers de la couronne, sont appelés les conseillers[315] nés du roi. Aucune affaire importante ne peut être traitée ni réglée sans leur participation. La monarchie arbitraire de François I et de Henri II n’est déjà plus qu’une monarchie consultative; il s’élève une sorte d’aristocratie dont le roi n’est que le premier magistrat; et quand les grands prendront les armes, le peuple pourra croire que leur révolte est légitime, et qu’ils ne font que se défendre et rentrer en possession des droits dont ils avoient été injustement dépouillés.

Peut-être que Médicis seroit encore parvenue à faire respecter l’autorité de son fils, ou du moins, à empêcher qu’elle ne tombât dans le dernier avilissement, si elle eût été capable de voir d’avance tout ce qu’elle devoit craindre du fanatisme des catholiques et des réformés; de connoître les intérêts et les forces des deux factions; et en renonçant à l’orgueil de commander impérieusement, de se faire une politique plus modeste et conforme à sa situation. Dès que le roi se présenteroit comme arbitre médiateur entre les deux partis, sans être en état de leur en imposer, et de les contenir par la force, il ne feroit que les instruire de sa foiblesse, les enhardir, s’avilir et se faire mépriser. Il étoit dur pour la veuve d’Henri II, et la mère de Charles IX, de se faire chef de faction pour n’être pas opprimée, mais les rois sont soumis à la nécessité comme le reste des hommes; et c’étoit le seul parti qui restât à Médicis.

Il falloit d’abord examiner quelle faction, de la catholique ou de la réformée, étoit la plus forte ou présentoit le plus de ressources, laquelle, en un mot, il étoit le plus important de favoriser; mais après avoir fait un premier pas, la régente ne devoit plus regarder en arrière, afin de mieux imprimer au parti qu’elle auroit déclaré son ennemi, le caractère de la révolte, et de tenir l’autre toujours soumis à l’autorité de son fils. Cette conduite ferme et constante n’eût pas seulement ruiné les vastes espérances des réformés et fait triompher la religion catholique, elle auroit fait voir le prince toujours agissant, et lui auroit par conséquent donné tout le crédit que les Guises acquirent, en décriant les intentions du gouvernement et en le rendant suspect aux catholiques.

Mais la régente, qui n’étoit propre qu’à l’intrigue, et toujours lasse de ce qu’elle faisoit, parce qu’elle faisoit toujours une faute, agit sans principes, essaya cent entreprises sans en suivre aucune, et fut enfin obligée d’obéir aux événemens. Son esprit, étonné et intimidé par la supériorité qu’elle sentoit dans les Guises, les Montmorency, les Condé et les Coligny, eut recours aux armes de la foiblesse: elle espéra de les tromper par des ruses, des mensonges et des fourberies; mais elle en fut elle-même la dupe; et bientôt son fils ne fut plus le roi des réformés ni des catholiques zélés. On diroit que cette princesse s’étoit fait un plaisir cruel de tout brouiller, dans l’espérance qu’avec le nom de Charles et le sien, elle sortiroit triomphante du chaos qu’elle avoit formé. Si tel fut le plan de sa politique, elle eut bientôt occasion de connoître son erreur; mais elle ne se corrigea point, parce qu’un caractère foible et irrésolu ne peut-être constamment attaché à aucune idée. En voulant conserver la paix, elle hâta la guerre, et se vit prisonnière avec son fils, avant que les hostilités fussent, pour ainsi dire, commencées. Tandis que les Guises trompoient le peuple encore plein de respect pour l’autorité royale, en feignant de s’armer pour la défense du roi, Médicis fut contrainte d’implorer la protection du prince de Condé et des Calvinistes. Elle supplia ce prince, de ne point perdre courage, de venger les injures qu’on faisoit au trône, et de ne pas permettre qu’à sa honte ses ennemis disposassent du gouvernement. Ainsi le prince de Condé, qui avoit la même ambition que le duc de Bourgogne et le duc d’Orléans avoient eu sous le règne de l’imbécille Charles VI, fut invité à venger l’autorité royale qui étoit tombée dans le même mépris, mais sa faveur étoit passagère, et la régente, bientôt réconciliée avec les Guises, devoit le traiter en ennemi.

Tandis que Médicis, toujours incertaine et flottante entre la faction catholique et la faction protestante, se flattoit de les tenir en équilibre pendant la paix, ou de les perdre l’une par l’autre pendant la guerre, elle fut toujours obligée de prendre ou de quitter les armes à leur volonté. Les catholiques, toujours indignés de voir terminer la guerre, et les réformés qu’on violât les traités solennels qu’on avoit conclus avec eux, se plaignirent également du gouvernement, et ne voulurent plus obéir qu’à leurs chefs.

Ce fut alors que la nation ne prit conseil que de son fanatisme. Les esprits, de jour en jour plus échauffés, ne virent plus d’autre objet que celui de la religion, et par piété se firent les injures les plus atroces. A l’exception de quelques chefs de parti, qui ne songèrent qu’à profiter de l’erreur publique pour satisfaire leur ambition, tout le reste ne connut point d’autre intérêt que de faire triompher sa doctrine, ou de faire beaucoup de mal à ses ennemis. On devoit du moins s’attendre que le parlement aimeroit la paix, et seconderoit le chancelier de l’Hôpital, dont toutes les vues tendoient à calmer les esprits. Il devoit sentir que la guerre civile et le bruit des armes feroient taire les lois et détruiroient son autorité; cependant on vit cette compagnie, dont l’exemple ne fut que trop suivi par les parlemens de province, donner un arrêt[316] pour proscrire les protestans, ordonner elle-même de prendre les armes, de courre sus aux réformés, et de les tuer sans crainte d’en être repris; peut-être même, oserai-je le dire, étoient-ils flattés secrètement de voir la magistrature donner des ordres aux milices, et en déclarant la guerre, exercer un des actes les plus éclatans de la souveraineté.

Le parlement s’oublia jusqu’à établir une inquisition[317] odieuse. Il ordonna des informations secrètes, mit en honneur la délation, et autorisa les espions à faire sourdement des enquêtes et à dresser des procès-verbaux qu’ils étoient dispensés de signer. Quand on voit un corps de magistrats, à qui l’étude des lois doit faire haïr la tyrannie, se porter à de tels excès, quelle idée ne doit-on pas prendre des mœurs publiques, ou plutôt de la fureur frénétique qui animoit la nation? Il écrivit à la reine, pour l’inviter à renvoyer de son service les officiers de sa maison dont la religion étoit suspecte. Mais pourquoi m’arrêter à ce tableau scandaleux de nos malheurs? Qu’il me suffise de dire que le parlement ordonna une procession annuelle pour célébrer l’anniversaire de la S. Barthélemy.

Tandis que la nation paroissoit condamnée à se détruire par ses propres mains, on se rappela qu’elle avoit eu autrefois des états-généraux; mais quand le fanatisme et l’esprit de faction ne se seroient pas répandus de la capitale dans toutes les provinces, que pouvoit-on espérer de ces grandes assemblées? Les prédécesseurs de François II les avoient trop avilies et dégradées, pour qu’elles pussent lui être utiles, et personne ne savoit quels étoient leurs[318] droits et quelle devoit être leur forme. S’il en faut croire un de nos plus sages historiens, la convocation des états à Orléans ne fut qu’un piége que les Guises tendoient à leurs ennemis; ils avoient imaginé ce prétexte de les rassembler pour les opprimer à la fois. Quoi qu’il en soit, ces états ne virent aucun des maux du royaume. On reprocha au clergé ses vices et son ignorance; et pour toute réponse, il demanda qu’on brulât impitoyablement les réformés, en promettant que Dieu accorderoit à ce prix une protection particulière aux Français.

C’étoit aux états d’Orléans encore assemblés quand François II mourut, qu’il appartenoit de décider du sort du royaume et du gouvernement; et ils ne furent que spectateurs tranquilles de l’accord qui fut fait entre les Guises dont la puissance paroissoit s’anéantir, et les princes de la maison de Bourbon qui alloient gouverner à leur place. Ces deux factions, dit Davila, s’étant mises en état de se défendre, ou plutôt de prévaloir sur leurs ennemis, la cour et les gens de guerre se partagèrent, suivant que l’exigeoient leurs intérêts particuliers, et les députés des provinces aux états suivirent cet exemple funeste. Des hommes faits pour représenter la nation et dont le devoir étoit de réprimer les factions, devinrent eux-mêmes des factieux, et ne rapportèrent dans leurs provinces que l’esprit d’intrigue, de cabale et de fanatisme qu’ils avoient pris en s’approchant des grands.

Pourquoi parlerois-je ici des états qui, à deux reprises, furent tenus à Blois sous le règne de Henri III? Ce n’étoit pas des fanatiques ou des esclaves des Guises qui composoient ces assemblées, que le royaume devoit attendre son salut.

La guerre civile, allumée sous Charles IX, n’étoit pas de nature à pouvoir s’éteindre promptement. Les passions irritées n’étoient susceptibles d’aucun conseil; il falloit qu’une faction fut accablée sous les forces de ses ennemis, ou que le temps consumât les humeurs qui fermentoient dans l’état, pour qu’on établît une paix solide. Cependant les hostilités se faisoient à la fois dans différentes provinces, les succès étoient partagés, et aucun parti n’étoit assez humilié pour renoncer à ses haines et à ses espérances. Les chefs n’étant jamais plus puissans que pendant les troubles, avoient un intérêt toujours nouveau de les perpétuer; plus leurs talens étoient grands, plus ils trouvoient de ressources dans les revers, et par conséquent des moyens pour envenimer les plaies de l’état. Parloit-on de paix? c’étoit sans la désirer, et seulement pour réparer ses forces; étoit-on convenu de quelques articles? les catholiques et les réformés croyoient avoir trop accordé; on n’avoit pas assez obtenu; pour comble de maux, le parlement ne manquoit point d’ébranler ces paix douteuses et équivoques; et son enregistrement des édits de pacification étoit en quelque sorte une déclaration de guerre. Il y désapprouvoit la nouvelle doctrine, et déclaroit que l’arrangement pris par l’édit ne subsisteroit que jusqu’à ce que le royaume fût réuni dans une même croyance. Un historien[319] qui, en cette occasion, mérite la plus grande confiance, rapporte au sujet d’un édit favorable qu’obtinrent les protestants, qu’en l’enregistrant le parlement fit un arrêt secret, qui devoit servir de règle lorsqu’il s’agiroit de l’exécuter ou de l’interpréter. Ces registres secrets ne sont attestés que par un trop grand nombre de monumens; les réformés et les catholiques savoient que le parlement en faisoit usage, et les esprits n’osoient se calmer sous la foi des traités et des lois.

C’est dans ces circonstances malheureuses que Henri III prit le vain nom de roi de France, et s’endormit sur un trône dont les fondemens étoient détruits. On ne peut être Français et parcourir cette longue suite de calamités qui mit pour la seconde fois la famille de Hugues-Capet sur le penchant du précipice, sans faire les plus tristes réflexions sur la fortune des rois et de leurs états, quand elle n’est pas établie sur les lois d’un sage gouvernement. Le règne d’Henri III nous rappelle celui de Charles VI. Le mépris que ces deux princes inspirèrent à leurs sujets est le même, tous deux sont prêts à voir passer leur couronne dans des maisons étrangères. L’esprit de faction aveugle également les Français. On voit les mêmes passions dans les grands, la même misère dans le peuple, et les campagnes ravagées sont inondées de sang Français. Voilà donc le terme fatal auquel ont abouti la politique de Charles V, et les soins persévérans de ses successeurs à séparer leurs intérêts de ceux de la nation, et à s’emparer de la puissance publique dont le poids devoit les accabler. Je répète cette triste réflexion, parce qu’elle renaît, malgré moi, dans mon esprit à chaque époque mémorable de nos malheurs. Plaise au ciel que le retour des mêmes calamités ne force jamais nos neveux à faire les mêmes reproches à nos anciens rois!

Henri III n’avoit jamais eu de valeur que pour un jour de combat; et le courage que demande l’administration des affaires lui manquoit entièrement. Il falloit se montrer égal aux chefs des deux partis qui divisoient le royaume, et il s’abandonna aux flatteries de quelques jeunes favoris perdus de débauche et de mollesse. Pour regagner l’affection et la confiance des catholiques, il eut recours aux pratiques d’une dévotion puérile et ridicule. Les Français n’auroient point su que Henri régnoit, s’il ne les eût vexé par sa prodigalité et ses rapines; et le duc de Guise pouvoit lui ravir sa couronne, sans que cette grande révolution pour la maison royale en fût une pour l’état. Henri tomba enfin dans un tel avilissement qu’il crut nécessaire à sa sûreté d’entrer dans les complots mêmes que ses ennemis avoient tramés contre lui; il s’associa à la ligue dans l’espérance d’en être le chef, et il ne fut encore que le lieutenant méprisé du duc de Guise, dont il ne put secouer le joug qu’en le faisant assassiner. Catherine de Médicis, que le projet impie du massacre de la Saint Barthélemy n’avoit pas fait trembler, ne put apprendre sans terreur cet assassinat; elle regarda l’action de son fils comme une témérité qui alloit achever de le perdre, et, pour me servir de son expression, le rendre roi de rien.

Fin du livre septième.


OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE.